21º _M. Guizot à M. Casimir Périer._

Paris, 14 juillet 1842.

«Monsieur, une affreuse catastrophe vient de plonger la famille royale

dans le deuil le plus profond, et de jeter dans Paris un sentiment de

douleur que la France entière partagera bientôt. Hier matin, monseigneur

le duc d'Orléans, sur le point de partir pour Saint-Omer, où il devait

inspecter une partie des troupes destinées à former le camp de Châlons,

se rendait à Neuilly pour y prendre congé du roi. Les chevaux qui le

conduisaient s'étant emportés, Son Altesse Royale a voulu sortir de la

voiture pour échapper au danger qui la menaçait. Dans sa chute, Elle

s'est fait des blessures tellement graves que, lorsqu'on l'a relevée,

Elle était sans connaissance et qu'Elle n'a plus repris ses sens.

Transporté dans une maison voisine, le prince y a rendu le dernier

soupir, après quelques heures d'agonie, entre les bras du roi et de la

reine, et de tous les membres de la famille royale présents à Paris et

à Neuilly. Mme la duchesse d'Orléans est à Plombières, où elle s'était

rendue pour prendre les eaux. Mme la princesse Clémentine et Mme la

duchesse de Nemours viennent de partir pour lui donner, en mêlant leurs

larmes aux siennes, les seules consolations qu'elle puisse recevoir. M.

le duc de Nemours, M. le prince de Joinville, M. le comte de Paris et

M. le duc de Chartres sont également absents. Des exprès leur ont été

envoyés. Dans ce malheur si affreux et si imprévu, Leurs Majestés ont

montré un courage qui ne peut être comparé qu'à l'immensité de leur

douleur. Elles n'ont pas quitté un moment le lit de leur fils mourant,

et elles ont voulu accompagner son corps jusqu'à la chapelle où il a été

déposé. La population de Paris tout entière s'est associée au sentiment

de cette grande infortune, et toute autre préoccupation a fait place à

celle d'un événement qui n'est pas seulement une grande calamité pour

la famille royale, puisqu'il enlève à la patrie un prince que ses

hautes qualités rendaient si digne d'occuper un jour le trône auquel sa

naissance l'appelait.»

Mémoires pour servir à l'Histoire de mon temps (Tome 6) · 第 75 / 120 题