4 juillet 1842.

«Mon cher comte,

«Casimir Périer me demande avec instance un congé pour ramener en France

sa femme malade, et qui a absolument besoin de bains de mer sous un ciel

doux. Je ne puis le lui refuser. Il en usera du 1er au 15 août, après

les fêtes russes de juillet. J'ai demandé pour lui au roi et il reçoit

ces jours-ci la croix de commandeur. Elle était bien due à la fermeté

tranquille et mesurée avec laquelle il a tenu, depuis plus de six mois,

une situation délicate. Il gardera son poste de premier secrétaire en

Russie tant que je n'aurai pas trouvé un poste de ministre vacant pour

lequel je puisse le proposer au roi, et il sera remplacé, pendant

son congé, par un autre chargé d'affaires, probablement par le second

secrétaire de notre ambassade à Pétersbourg, M. d'André, naturellement

appelé à ce poste quand l'ambassadeur et le premier secrétaire sont

absents. Sauf donc un changement de personnes, la situation restera la

même. Ce n'est pas sans y avoir bien pensé que, l'automne dernier, nous

nous sommes décidés à la prendre. Pendant dix ans, à chaque boutade, à

chaque mauvais procédé de l'empereur Nicolas, on a dit que c'était de

sa part un mouvement purement personnel, que la politique de son

gouvernement ne s'en ressentait pas, que les relations des deux cabinets

étaient suivies et les affaires des deux pays traitées comme si rien

n'était. Nous nous sommes montrés pendant dix ans bien patients et

faciles; mais en 1840 la passion de l'empereur a évidemment pénétré dans

sa politique. L'ardeur avec laquelle il s'est appliqué à brouiller la

France avec l'Angleterre, à la séparer de toute l'Europe, nous a

fait voir ses sentiments et ses procédés personnels sous un jour

plus sérieux. Nous avons dû dès lors en tenir grand compte. A ne pas

ressentir ce que pouvaient avoir de tels résultats, il y eût eu peu

de dignité et quelque duperie. Une occasion s'est présentée: je l'ai

saisie. Nous n'avons point agi par humeur, ni pour commencer un ridicule

échange de petites taquineries. Nous avons voulu prendre une position

qui depuis longtemps eût été fort naturelle, et que les événements

récents rendaient parfaitement convenable. J'ai été charmé pour mon

compte de me trouver appelé à y placer mon roi et mon pays. Nous la

garderons tranquillement. M. de Barante attendra à Paris que M. de

Pahlen revienne. Ce n'est pas à nous de prendre l'initiative de ce

retour. Dans l'état actuel des choses, des chargés d'affaires suffisent

très-bien aux nécessités de la politique comme aux convenances des

relations de cour, et le jour où à Pétersbourg on voudra qu'il en soit

autrement, nous sortirons de cette situation sans plus d'embarras que

nous n'en avons aujourd'hui à y rester.

Mémoires pour servir à l'Histoire de mon temps (Tome 6) · 第 74 / 120 题