Saint-Pétersbourg, 21 décembre 1841.
«Monsieur le ministre,
«Je me suis exactement conformé, le 18 de ce mois, aux ordres que
m'avait donnés Votre Excellence, en évitant toutefois avec soin ce qui
aurait pu en aggraver l'effet ou accroître l'irritation. Le lendemain,
c'est-à-dire le 19, à l'occasion de la fête de Sa Majesté Impériale,
bal au palais, auquel j'ai jugé que mon absence du cercle de la veille
m'empêchait de paraître, et pendant ces quarante-huit heures je n'ai pas
quitté l'hôtel de l'ambassade.
«Il n'y a pas eu cette année de dîner chez le vice-chancelier. Jusqu'à
ce moment, les rapports officiels de l'ambassade avec le cabinet
impérial ou avec la cour n'ont éprouvé aucune altération. J'ai cependant
pu apprendre déjà que l'absence de la légation de France avait été fort
remarquée et avait produit une grande sensation. Personne n'a eu un seul
instant de doute sur ses véritables motifs. L'empereur s'est montré
fort irrité. Il a déclaré qu'il regardait cette démonstration comme
s'adressant directement à sa personne, et, ainsi que l'on pouvait
s'y attendre, ses entours n'ont pas tardé à renchérir encore sur les
dispositions impériales. Je ne suis pas éloigné de penser et l'on m'a
déjà donné à entendre que mes relations avec la société vont se trouver
sensiblement modifiées: comme c'est ainsi que j'aurai la mesure certaine
des impressions du souverain, dont les propos du monde ne sont guère que
l'écho, j'attendrai de savoir à quoi m'en tenir avant d'expédier M.
de La Loyère, qui portera de plus grands détails à Votre Excellence.
Jusqu'à présent, je n'ai encore vu personne; je ne veux pas paraître
pressé ou inquiet, et ne reprendrai mes habitudes de société que dans
leur cours accoutumé.
«Dans le premier moment, on a dit que l'empereur avait exprimé
l'intention de supprimer l'ambassade à Paris, et fait envoyer à M. de
Kisseleff l'ordre de ne pas paraître aux Tuileries le 1er janvier. J'ai
peine à croire à ces deux bruits, que rien ne m'a confirmés. Je sais
qu'on a expédié un courrier à M. de Kisseleff; mais j'ignorerai sans
doute ce qui lui a été mandé.
«Quoi qu'il en soit, je ne dois pas dissimuler à Votre Excellence toute
la portée de la conduite qu'il m'avait été enjoint de suivre, et dont
les conséquences devaient être graves dans un pays constitué comme l'est
celui-ci, avec un souverain du caractère de l'empereur. La position du
chargé d'affaires de France devient dès à présent difficile; elle
peut devenir désagréable, peut-être insoutenable. Je serais heureux
de recevoir des instructions qui me guidassent et qui prévissent par
exemple le cas où le corps diplomatique serait convoqué ou invité sans
moi. D'ici là, je chercherai à apporter dans mes actes toute la mesure
et tout le calme qui seront conciliables avec le sentiment de dignité
auquel je ne puis pas plus renoncer personnellement que mes fonctions ne
me permettraient de l'oublier.»
A cette dépêche officielle, M. Casimir Périer ajoutait, dans une lettre
particulière du 23 décembre:
«L'effet produit a été grand, la sensation profonde, même au delà de ce
que j'en attendais peut-être. L'empereur s'est montré vivement irrité,
et bien que, mieux inspiré que par le passé, il n'ait point laissé
échapper de ces expressions toujours déplacées dans une bouche
impériale, il s'est cependant trouvé offensé dans sa personne, et
aurait, à ce qu'on m'a assuré, tenté d'établir une différence entre
les représailles qui pouvaient s'adresser à sa politique et celles qui
allaient directement à lui. La réponse était bien facile sans doute, et
il pouvait aisément se la faire; mais la passion raisonne peu.
«Tout en me conformant rigoureusement aux instructions que j'avais
reçues et en ne me croyant pas le droit d'en diminuer en rien la
portée, j'ai voulu me garder de ce qui eût pu l'aggraver. Ma position
personnelle, avant ces événements, était, j'ose le dire, bonne et
agréable à la fois. J'ai fait plus de frais pour la société qu'on ne
devait l'attendre d'un simple chargé d'affaires; ma maison et ma table
étaient ouvertes au corps diplomatique comme aux Russes. Ne pouvant
que me louer de mes rapports avec la cour et avec la ville, voyant
l'empereur bienveillant pour moi, attentif et gracieux pour madame
Périer, je n'avais qu'à perdre à un changement. Je ne l'ai pas désiré.
Quand vos ordres me sont arrivés, je n'avais qu'à les exécuter.
«Que va-t-on faire? Je l'ignore encore. On m'assure qu'on a, dès le 18,
écrit à M. de Kisseleff de ne pas paraître aux Tuileries le 1er janvier,
et peut-être de ne donner aucune excuse de son absence. On dit que
l'ambassade en France sera supprimée, le comte de Pahlen appelé à
d'autres fonctions. On vient de m'annoncer qu'une ligue va se former
contre moi dans la société, sous l'inspiration ou même d'après l'ordre
de l'empereur, qu'aucun salon ne me sera ouvert, et que l'ambassade se
trouvera frappée d'interdit. Je ne sais que penser des premiers bruits,
que je me borne à enregistrer; mais le dernier se confirme déjà: déjà
plusieurs faits particuliers sont venus en vingt-quatre heures accuser
les premiers symptômes de cette levée de boucliers....
«Décidé à mettre beaucoup de circonspection dans mes premières
démarches, je me tiendrai sur la réserve et n'affronterai pas, dans les
salons qui n'ont aucun caractère officiel, des désagréments inutiles
contre lesquels je ne pourrais réclamer. Il peut être important de
ménager la société où une réaction est possible, de ne pas me l'aliéner
en la mettant dans l'embarras, de ne pas rendre tout rapprochement
impossible en me commettant avec elle. Je viens d'ailleurs d'apprendre,
avec autant de certitude qu'il est possible d'en avoir quand on n'a ni
vu ni entendu soi-même, je viens, dis-je, d'apprendre que le mot
d'ordre a été donné par la cour, et que c'est par la volonté expresse de
l'empereur que je n'ai pas été et ne serai plus invité nulle part.
«Daignez, je vous prie, m'indiquer la conduite que je dois suivre. Celle
dont je chercherai à ne pas m'écarter jusque-là me sera dictée à la fois
par le sentiment profond de la dignité de la France et par le souci
des intérêts que pourrait compromettre trop de précipitation ou
une susceptibilité trop grande. Je ne prendrai, _dans aucun cas_,
l'initiative de la moindre altération dans les rapports officiels.»