3º _M. Casimir Périer à M. Guizot._

Saint-Pétersbourg, 24 décembre 1841.

«Monsieur,

«La situation s'est aggravée, et il m'est impossible de prévoir quelle

en sera l'issue.

«L'ambassade de France a été frappée d'interdit et mise au ban de la

société de Saint-Pétersbourg. J'ai la complète certitude que cet ordre a

été donné par l'empereur. Toutes les portes doivent être fermées; aucun

Russe ne paraîtra chez moi. Des soirées et des dîners auxquels j'étais

invité, ainsi que madame Périer, ont été remis; les personnes dont la

maison nous était ouverte et qui ont des jours fixes de réception nous

font prier, par des intermédiaires, de ne pas les mettre dans l'embarras

en nous présentant chez elles, et font alléguer, sous promesse du

secret, les ordres qui leur sont donnés.

«L'empereur, fort irrité et ne pouvant comprendre qu'une simple

manifestation, couverte d'une excuse officielle et enveloppée de toutes

les formes, laisse soupçonner, après dix ans de patience, le juste

mécontentement qu'inspirent ses étranges procédés, l'empereur, dis-je,

espère faire prendre à l'Europe une démonstration unanime de sa noblesse

pour le témoignage du dévouement qu'on lui porte. Il aura de la peine

à y réussir. Il se plaint hautement et m'accuse personnellement d'avoir

ajouté, sans doute de mon chef, aux instructions que j'aurais pu

recevoir. Quant à moi, mon attitude officielle n'a rien eu jusqu'ici

que de facile; je n'ai cessé de me retrancher derrière l'excuse de mon

indisposition, paraissant ne rien comprendre à l'incrédulité qu'on lui

oppose et au déchaînement général qui en est la suite. En présence de

procédés si insolites et si concertés, dont l'effet s'est déjà fait

sentir et dont on me menace pour l'avenir, que dois-je faire, monsieur?

Jusqu'à quel point faut-il pousser la patience? J'éprouve un vif désir

de recevoir à cet égard les instructions de Votre Excellence. Jusque-là,

je chercherai à me maintenir de mon mieux sur ce terrain glissant, bien

déterminé à ne rien compromettre volontairement et à ne pas engager le

gouvernement du roi sans m'y trouver impérieusement contraint.

«Je sens tout ce qu'une rupture aurait de graves conséquences; je ferai

pour l'éviter tout ce que l'honneur me permettra; je ne reculerai jamais

devant une responsabilité que je me croirais imposée par mon devoir;

mais votre Excellence peut être assurée que je ne l'assumerai pas

légèrement, et qu'une provocation ou une offense directe, positive,

officielle, pourrait seule me faire sortir de l'attitude expectante que

je me conserve.

«Ayant reçu avant-hier la dépêche que Votre Excellence m'a fait

l'honneur de m'écrire le 8 de ce mois, relativement aux affaires de

Grèce, je me suis empressé de demander un rendez-vous à M. Nesselrode

pour l'en entretenir. Le vice-chancelier me l'a indiqué pour

aujourd'hui, et je pourrai en rendre compte dans un _post-scriptum_

avant de fermer cette dépêche.»

«_P.S._--Je sors de chez M. de Nesselrode; ainsi que je l'avais prévu

et espéré, son accueil a été le même que par le passé, et pas une seule

nuance n'a marqué la moindre différence. Nous ne nous sommes écartés ni

l'un ni l'autre du but de l'entretien, qui avait pour objet les affaires

de la Grèce et la dépêche de Votre Excellence. Je devrai entrer à cet

égard dans quelques détails que je remets à ma prochaine expédition.»

Mémoires pour servir à l'Histoire de mon temps (Tome 6) · 第 53 / 120 题