«Monsieur,
«M. le comte de Pahlen a reçu l'ordre fort inattendu de se rendre à
Saint-Pétersbourg, et il part aujourd'hui même. Le motif allégué dans la
dépêche de M. le comte de Nesselrode, dont il m'a donné lecture, c'est
que l'empereur, n'ayant pu le voir à Varsovie, désire s'entretenir avec
lui. La cause réelle, et qui n'est un mystère pour personne, c'est que,
par suite de l'absence de M. le comte Appony, l'ambassadeur de
Russie, en sa qualité de doyen des ambassadeurs, se trouvait appelé
à complimenter le roi, le premier jour de l'an, au nom du corps
diplomatique. Lorsqu'il est allé annoncer au roi son prochain départ,
Sa Majesté lui a dit: «Je vois toujours avec plaisir le comte de Pahlen
auprès de moi, et je regrette toujours son éloignement; au delà, je n'ai
rien à dire.» Pas un mot ne s'est adressé à l'ambassadeur.
«Quelque habitué qu'on soit aux étranges procédés de l'empereur
Nicolas, celui-ci a causé quelque surprise. On s'étonne dans le corps
diplomatique, encore plus que dans le public, de cette obstination
puérile à témoigner une humeur vaine, et, si nous avions pu en être
atteints, le sentiment qu'elle inspire eût suffi à notre satisfaction.
Une seule réponse nous convient. Le jour de la Saint-Nicolas[62], la
légation française à Saint-Pétersbourg restera renfermée dans son hôtel.
Vous n'aurez à donner aucun motif sérieux pour expliquer cette retraite
inaccoutumée. Vous vous bornerez, en répondant à l'invitation que vous
recevrez sans doute, suivant l'usage, de M. de Nesselrode, à alléguer
une indisposition.
[Note 62: 18 décembre, selon le calendrier russe.]
«_P.S._ Je n'ai pas besoin de vous dire que, jusqu'au 18 décembre, vous
garderez, sur l'ordre que je vous donne quant à l'invitation pour la
fête de l'empereur, le silence le plus absolu. Et d'ici là vous éviterez
avec le plus grand soin la moindre altération dans vos rapports avec le
cabinet de Saint-Pétersbourg.»
Quelques jours après, le 18 novembre, M. Guizot écrivit de plus à M.
Casimir Périer:
«Aussitôt après le 18 décembre vous m'enverrez un courrier pour me
rendre compte de ce qui se sera passé, et au premier jour de l'an vous
devrez paraître à la cour et rendre vos devoirs à l'empereur comme à
l'ordinaire.»