_M. Guizot à Son Altesse Royale Monseigneur le prince de Joinville,
commandant l'escadre française dans la Méditerranée._
Monseigneur,
Juin 1846.
D'après de nouveaux avis parvenus au gouvernement du roi au sujet des
préparatifs hostiles plus ou moins directs qui se font, à ce qu'il
paraît, à Tripoli contre la régence de Tunis, le roi a décidé que Votre
Altesse Royale, au lieu de détacher, pour les envoyer devant Tunis, deux
vaisseaux de son escadre, se présenterait sur les côtes de la Régence
avec l'escadre entière. Votre Altesse Royale ne dira point qu'elle vient
expressément et spécialement dans le dessein de protéger le bey contre
les tentatives qui peuvent le menacer. L'apparition de Votre Altesse
Royale devant Tunis fera partie des promenades et des exercices qu'elle
fait faire à l'escadre dans la Méditerranée. Mais elle saisira cette
occasion pour renouveler au bey l'assurance de la protection du roi qui
persiste et persistera toujours à ne souffrir, dans l'état actuel et
traditionnel de la régence, aucune altération. Après avoir ainsi rassuré
le bey, Votre Altesse Royale se présentera ensuite avec l'escadre
entière, et comme suite de ses exercices, devant Tripoli, et là, dans
ses communications avec le pacha, elle lui fera connaître que le roi
est informé des menées et des préparatifs auxquels il se livre contre la
régence de Tunis, et lui notifiera que le gouvernement du roi, comme il
l'a plusieurs fois déclaré à la Porte, est résolu à ne rien souffrir
de semblable et à maintenir, en ce qui touche le bey et la régence, le
complet _statu quo_, et que si quelque tentative hostile avait lieu de
sa part sur une partie quelconque du territoire de la régence, Votre
Altesse Royale a ordre formel de s'y opposer. Et le cas échéant, ce qui
ne paraît pas probable, vous vous y opposerez en effet, Monseigneur,
conformément aux instructions données en 1843, dans des circonstances
analogues, à M. le capitaine de vaisseau Le Goarant de Trommelin, et
dont je joins ici copie.
Ces instructions sont de tous points conformes aux déclarations que nous
avons, à plusieurs reprises, faites à la Porte ottomane. Nous en avons
reçu, à plusieurs reprises aussi, les assurances les plus formelles
qu'elle ne méditait et ne préparait absolument rien contre le bey de
Tunis.
Le gouvernement du roi pense en effet que, contenue par nos déclarations
et nos actes, la Porte n'entreprendra rien. Cependant, elle garde
toujours certaines velléités et fait de temps en temps des commencements
de démonstration que nous devons surveiller avec soin. On nous annonce
à Tunis et à Tripoli, dans ce moment même, qu'une partie de l'escadre
turque doit sortir du Bosphore et se rendre à Malte. C'est ce qui
détermine le gouvernement du roi à donner à Votre Altesse Royale les
ordres que je vous transmets et qu'elle exécutera avec la prudence et le
tact dont elle a déjà donné de si honorables preuves.
Dès que Votre Altesse Royale aura accompli avec toute l'escadre, sur les
côtes de Tunis et de Tripoli, l'excursion que lui prescrit le roi, elle
se rapprochera des côtes de France pour être à la portée de recevoir les
directions ultérieures qu'il pourrait entrer dans les vues de Sa Majesté
de lui donner.
Je suis, etc., etc....