Monsieur, j'ai reçu les dépêches que vous m'avez fait l'honneur de
m'écrire par le dernier paquebot. J'ai reçu aussi celle de M. Piscatory.
Ceux de vos collègues qui ont attribué à l'action de la France le
changement de ministère naguère accompli à Athènes, sont tombés dans
une erreur si évidente que, sans doute, ils n'auront pas tardé à
la reconnaître. Quelles que soient, d'ailleurs, à cet égard
leurs préoccupations, ils ne sauraient les faire partager à leurs
gouvernements auprès desquels nous soutenions si vivement la cause de
M. Maurocordato, au moment où, à notre insu, ce ministre donnait sa
démission. Nous nous étions loyalement décidés à lui accorder notre
appui, parce qu'il nous avait paru animé d'intentions sages et droites,
parce que ses qualités personnelles et son influence avaient dû nous
faire croire qu'appelé par la volonté du roi Othon à tirer la Grèce
de la situation difficile où elle se trouve placée, il avait plus de
chances qu'un autre d'y réussir. Il n'entrait, vous le savez, aucune
préférence personnelle dans l'attitude que nous avions prise à
son égard. C'est assez dire que sa retraite ne changera rien aux
dispositions bienveillantes dont nous avons été constamment animés
pour la Grèce, et que notre concours est également acquis à quiconque
entreprendra, avec le courage, le dévouement et l'intelligence
nécessaires, là tâche difficile sous laquelle M. Maurocordato a
succombé. A ces titres, M. Christidès, dont le gouvernement du roi
connaît et apprécie d'ailleurs tout le mérite, peut compter sur
notre empressement à seconder ses efforts. Vous pouvez lui en donner
l'assurance. Quant à l'opinion peu favorable qu'il exprime sur les idées
que nous avions indiquées pour l'organisation du conseil d'État, que M.
Christidès ne craigne pas que nous en soyons moins bienveillants pour
lui et moins enclins à le soutenir. A la distance où nous sommes du pays
qu'il va gouverner, nous n'avons pas la prétention de juger mieux que
lui de la route qu'il convient de suivre pour arriver au but commun de
nos voeux et des siens, l'affermissement de l'ordre, la création d'une
administration régulière et qui puisse développer toutes les ressources
de la Grèce. Par cela même que nous avons toujours cru que les mesures
à prendre à cet effet devaient se rattacher aux moeurs, aux idées, aux
institutions et aux traditions nationales, plutôt que d'être puisées
dans l'imitation précipitée et confuse des institutions étrangères,
c'est au gouvernement du roi Othon, dirigé par les conseils de ses
sujets les plus éclairés, que nous entendons laisser l'appréciation
des remèdes appropriés à la guérison du mal; et quand nous avons pris
l'initiative à cet égard, nous avons voulu appeler sur ces graves et
urgentes questions l'attention de la Grèce et de l'Europe, bien plutôt
que les résoudre nous-mêmes par des conseils précis et positifs. Ce que
je viens de vous dire, monsieur, suffit pour vous indiquer la marche
que vous avez à suivie dans les circonstances nouvelles créées par la
retraite de M. Maurocordato. Je me propose de vous écrire bientôt avec
plus de détails sur la situation de la Grèce et du nouveau cabinet qui
vient de se former.