XVI

1º _M. Guizot, ministre des affaires étrangères, à M. le comte de

Salvandy, ambassadeur de France en Espagne._

Paris, 29 novembre 1841.

Monsieur le comte, en se déterminant, de l'avis de son conseil, à

accréditer un ambassadeur en Espagne, quoique le gouvernement espagnol

n'eût revêtu que d'un titre inférieur son représentant en France, le roi

a voulu surtout donner à la reine Isabelle un témoignage d'affectueuse

considération, et contribuer, autant qu'il est en nous, à garantir

contre tout danger son trône et ses droits; il nous a paru qu'un agent

investi du caractère diplomatique le plus élevé aurait, pour veiller à

ce grand intérêt, des facilités et des moyens qui manquent à un simple

chargé d'affaires. C'est donc là l'objet essentiel de vôtre mission,

celui que vous ne devez jamais perdre de vue au milieu des incidents et

des complications qui peuvent survenir.

Je ne saurais entrer aujourd'hui dans des développements étendus sur la

nature des devoirs que ces incidents pourraient vous imposer. La crise

violente produite par les événements du mois dernier a nécessairement

modifié la situation de l'Espagne; cependant il n'est pas encore

possible d'apprécier la portée de cette modification, qui ne peut

manquer d'influer sur les rapports que nous entretiendrons avec ce pays.

Lorsque le gouvernement du régent a paru vouloir recourir, pour

repousser les attaques de ses ennemis, à un système de violence contre

lequel il nous eût été difficile de ne pas protester, au moins par

notre attitude, lorsque surtout quelques-uns de ses actes ont semblé

l'associer aux accusations que la haine absurde d'un parti faisait

retentir contre la France, le gouvernement du roi a dû retarder votre

départ. Votre présence au sein d'un pays livré à de pareilles influences

n'eût été d'aucune utilité, et vous pouviez vous trouver exposé à des

manifestations qui eussent eu des suites graves; aujourd'hui que

le gouvernement espagnol se montre disposé à rentrer dans des voies

régulières, et nous tient à nous-mêmes un langage plus convenable,

l'intention du roi est que vous alliez prendre immédiatement possession

du poste qu'il vous a confié.

Aucun sentiment, aucun dessein hostile ne nous anime contre la régence

du duc de la Victoire. Rien n'est plus éloigné de notre pensée que de

le contrarier dans ce qu'il entreprendra pour donner enfin à l'Espagne

l'ordre et la tranquillité, pour contenir les partis et pour consolider

le gouvernement de la reine Isabelle. Nous accomplirons scrupuleusement

les devoirs prescrits par le droit des gens, et les services qu'on nous

demandera, à titre de bon voisinage, seront accordés dans la limite

compatible avec les intérêts et l'honneur de la France. C'est là,

monsieur le comte, la ligne de conduite que nous nous proposons de

suivre, et quoi qu'on en puisse dire, que nous avons constamment suivie

à l'égard de l'Espagne. Nous avons lieu d'espérer que son gouvernement y

répondra par des sentiments et des procédés semblables.

Je ne saurais, je vous le répète, vous donner en ce moment des

instructions plus précises. Vos premiers rapports, en nous exposant

l'ensemble de la situation que nous auront faite les circonstances, me

mettront probablement en mesure de vous tracer plus complétement

votre marche. Vous connaissez assez bien, d'ailleurs, la politique

du gouvernement du roi pour pouvoir attendre, sans inconvénient, les

directions spéciales que je m'empresserai de vous transmettre.

Recevez, etc.

2º _M. Guizot, ministre des affaires étrangères, aux représentants du

roi près les cours de Londres, Vienne, Berlin, etc._

Paris, 5 février 1842.

M.... Le roi, en se décidant à envoyer un ambassadeur à Madrid, s'était

d'abord proposé de témoigner hautement son affection et sa sollicitude

pour la reine Isabelle. Il avait voulu, en même temps, donner au

gouvernement espagnol une marque de son impartialité au milieu des

dissensions civiles de l'Espagne, et lui prêter un appui moral qui

l'aidât à triompher, au dedans, des tentations anarchiques, et à se

faire reconnaître, au dehors, par les puissances qui ne sont pas encore

entrées en relation avec lui. Le cabinet de Madrid avait paru comprendre

ces loyales intentions. Il avait témoigné une vive satisfaction de

la nomination de M. le comte de Salvandy, et dans toute la portion de

l'Espagne que l'ambassadeur du roi a dû traverser pour se rendre à son

poste, les fonctionnaires publics de toutes les classes ont joint leurs

démonstrations à celles de la sympathie populaire.

Arrivé à Madrid, M. de Salvandy n'eut pas lieu d'être moins satisfait

de ses premiers rapports avec le ministre des affaires étrangères, M.

Gonzalès. Et comme il le priait de vouloir bien lui indiquer le jour où

il pourrait être admis à présenter à la reine ses lettres de créance,

M. Gonzalès lui répondit, sans élever aucune objection, que dès

qu'il aurait reçu à ce sujet les ordres qu'il allait provoquer, il

s'empresserait de les lui faire connaître.

Cependant, dès le lendemain, les choses avaient changé d'aspect.

Le ministre espagnol vint annoncer à l'ambassadeur du roi que, dans

l'opinion du cabinet de Madrid, ce n'était pas à la jeune reine que

devaient être remises les lettres de créance qui lui étaient adressées,

mais au régent. A l'appui de cette prétention imprévue, le cabinet de

Madrid alléguait, d'une part, l'art. 59 de la constitution espagnole de

1831, qui confère au régent toute l'autorité royale; de l'autre, l'usage

constamment suivi pendant la régence de la reine Christine, et ce qui a

eu lieu depuis que la reine Christine a été remplacée par le duc de

la Victoire à l'égard d'un ministre de Portugal et d'un ou deux autres

agents diplomatiques de l'Amérique du Sud.

M. de Salvandy n'a pas cru, et le gouvernement du roi, auquel il s'est

empressé d'en référer, n'a pas cru davantage que ces arguments et ces

faits fussent de nature à l'emporter sur un principe du droit des gens,

consacré par une pratique universelle et par des considérations dont les

amis de la monarchie ne pouvaient méconnaître la gravité.

Il résulte, en effet, de l'examen attentif des précédents qu'à toutes

les époques, sauf le cas où, comme sous la reine Christine, en Espagne,

et l'empereur dom Pedro, en Portugal, la régence a reposé sur une tête

couronnée, sur le père ou la mère du souverain mineur, les lettres de

créance ont été remises à ce souverain lui-même. C'est ce qui a eu lieu

en France pendant la minorité de Louis XV, bien que le régent fût alors

le premier prince du sang. C'est ce qui a eu lieu en Grèce pendant la

minorité du roi Othon, et au Brésil pendant celle de dom Pedro. Et ce

dernier exemple est d'autant plus concluant que, là aussi, le régent

avait voulu d'abord élever une prétention semblable à celle du

gouvernement de Madrid, mais il ne tarda pas à y renoncer.

Dans une question de cette nature, le seul fait de ces précédents serait

décisif; des raisons morales, puisées dans les plus graves intérêts

de la monarchie, sont peut-être encore plus impérieuses. L'incapacité

temporaire qui résulte de la minorité du souverain est déjà pour le

pouvoir une épreuve assez forte, assez périlleuse pour qu'on doive

la restreindre dans les limites les plus étroites, et n'interdire au

monarque mineur que les actes qu'il est incontestablement hors d'état

d'accomplir. Par cela même que cette éclipse momentanée de la royauté

altère plus ou moins, dans l'esprit des peuples, le prestige dont le

trône a besoin d'être entouré, il faut qu'elle ne soit pas complète, et

lorsque le jeune souverain se trouve nécessairement privé de l'exercice

réel de son pouvoir, il importe plus que jamais de lui en laisser toute

la représentation extérieure et de bien constater, aux yeux de tous,

qu'il est toujours le possesseur suprême de ce pouvoir, et que si ses

mains ne manient pas le sceptre, sa tête porte toujours la couronne.

Le cabinet espagnol lui-même l'a si bien senti que, dans ces derniers

temps, il a pris soin de faire figurer la reine Isabelle dans les

occasions d'apparat qui se sont présentées. Pour n'en citer que

l'exemple le plus récent et le plus éclatant à la fois, au moment même

où l'on nous affirmait que cette jeune princesse ne pouvait recevoir

de la main de l'ambassadeur de France les lettres de créance du roi des

Français, elle assistait à l'ouverture des Cortès, et le président du

Conseil s'inclinait devant elle et lui baisait la main avant de remettre

le discours du trône au régent qui devait le lire. Si l'on eût voulu

prouver la faiblesse de l'argument tiré de la constitution espagnole

pour établir que la reine ne pouvait intervenir dans la remise des

lettres de créance, si l'on s'était proposé de faire ressortir la

distinction si naturelle entre les actes d'autorité réservés au

régent et les actes de dignité de représentation qui doivent toujours

appartenir à la royauté, on n'eût pu alléguer un exemple plus frappant

ni trouver une démonstration plus décisive.

La discussion suscitée à Madrid par cet incident s'est prolongée pendant

plus de vingt jours. M. de Salvandy a porté l'esprit de conciliation

aussi loin que son devoir lui permettait. Il a proposé notamment que

le régent assistât à l'audience dans laquelle la reine recevrait ses

lettres de créance, et qu'elle les lui remît immédiatement pour qu'il

les ouvrît et qu'il répondît de vive voix à l'ambassadeur. Il offrait

de plus d'aller avec toute son ambassade faire une visite officielle

au régent dans sa propre demeure. Aucune de ces propositions n'a été

acceptée et l'ambassadeur du roi a quitté Madrid le 6 février, en y

laissant un des secrétaires de l'ambassade qui est resté chargé de

suivre les affaires courantes et de protéger les intérêts des Français.

Tel est, M..., l'exposé fidèle d'un différend qui a déjà eu et qui aura

peut-être encore bien du retentissement. Je vous invite à faire usage

des explications dans lesquelles je viens d'entrer pour rectifier les

versions inexactes qui se répandraient dans le pays où vous résidez. Le

gouvernement du roi n'a été animé, à l'origine et dans le cours de

cet incident, que des intentions les plus bienveillantes pour le

gouvernement espagnol. Nous regrettons que ces intentions n'aient pu

devenir efficaces; mais notre conduite était réglée d'avance par

les principes du droit des gens, par nos propres précédents, par

les intérêts permanents de toute monarchie, par ceux de la monarchie

espagnole elle-même. Nous avons dû et voulu les soutenir quand ils nous

paraissent méconnus et compromis, et le sentiment de l'Europe a été

d'accord avec le nôtre. Le cabinet de Londres, naturellement appelé

à exprimer son opinion dans cette circonstance, n'a pas hésité

non-seulement à reconnaître que nous avions raison, mais encore à faire

parvenir à Madrid l'expression de sa pensée, et les cours de Vienne et

de Berlin, à qui leur position ne permettait pas la même démarche, ont

positivement témoigné qu'elles adhéraient à notre doctrine.

«Recevez, etc.

«_Signé_: GUIZOT.»

3º _Texte anglais de la lettre du comte d'Aberdeen à M. Aston, ministre

d'Angleterre en Espagne._

_The Earl of Aberdeen to M. Aston._

(Private) Foreign-Office, january 7, 1842.

«My dear Sir,

«It is necessary that I should write to you with the utmost frankness on

the subject of the dispute between the spanish government and the french

ambassador. You are of course aware that it is attributed exclusively

to your influence. This is not only the conviction of M. de Salvandy

himself and the french government, but I have seen letters from Madrid,

from persons entirely unconnected with either, written under the same

persuasion. I need not say that I attach no credit to this report, and

that I believe you have endeavoured, by conciliatory means, to adjust

the difference. At the same time, as you have acted in the belief that

the spanish government were right in their pretensions, it is clear that

your advice, whatever it was, and you do not describe it particularly,

could not be expected to produce much effect.

«It is impossible for any one to be more desirous of supporting the

spanish government tham I am, whenever they are right, and especially

against France. But in this case, we think them decidedly wrong; and I

regret very much that your usually sound judgment should have been led

to a different conclusion. The ground of justification taken by the

government in adducing the 59th article of the Constitution, is a mere

quibble. It is so wretchedly sophistical that it is quite sufficient to

raise serious doubts of their sincerity. You may rely on it, if this is

persevered in, that we must bid adieu to all our hopes of recognition by

the Northern Powers. They will see in it, and not unnaturally, nothing

but a successful attempt of the revolutionary part to degrade Monarchy,

supported by English jealousy of French influence.

I am not at all surprised that Spaniards should view with suspicion any

proceeding whatever on the part of France, and that they should imagine

there was some intention to slight the Regent and his authority. In

the present instance, I really believe the suspicion to be entirely

unfounded, and that the mission was undertaken in the most friendly

spirit, and was hastened at our request. The natural, simple, and

obvious course was undoubtedly to let the ambassador present his letters

to the Queen, to whom they were addressed, and although I attribute

the difficulty only to a mistaken suspicion on the part of the spanish

government, others will see in it the studied abasement of Royalty, or a

determination to quarrel with France at all risks.

«I do not understand that M. de Salvandy has made any pretensions, as

a family Ambassador, or has attempted to revive any old privileges of

access to the Queen, except under such regulations as the government

may deem necessary or expedient. Anything else, of course, ought to be

strenuously resisted. With the end of the family compact, the French

ambassador must be like any other.

I need not tell you that this affair has been the cause of great

vexation. If M. de Salvandy should not have yet left Madrid, I shall

not despair of your being able to bring it to some adjustment. But there

will be violent speeches in the Cortes, both governments will become

more deeply pledged, and every day will add to the difficulty. It is

by no mean improbable that very serious consequences will at no distant

time ensue. At present, we think the spanish government clearly wrong;

but this affair will be resented by France, and the course of events

will most probably make them the agressors. Thus our own position will

become more difficult and complicated. However right Spain may be in the

end, the origin of the quarrel will be tainted....

In recomending to you really and strenuous endeavours the attempt to

bring the Spanish government to a more tractable state with respect to

this unfortunate dispute, I must leave to you the manner of going to

work. You will best know the course which is likely to succeed, and I am

sure that you cannot render a greater service to Spain and to the public

interest.

Mémoires pour servir à l'Histoire de mon temps (Tome 6) · 第 48 / 120 题