de l'intérieur, puisque c'est du ministère de l'intérieur qu'est venu
l'ordre de vous arrêter.
--Comme vous voudrez.
On arrive au ministère de l'intérieur.--M. Duchâtel est à Chantilly--ou
ailleurs;--le sous-secrétaire d'État est également absent;--il n'y a
absolument que M. Mallac, secrétaire particulier de M. Duchâtel. Le
gouverneur lui expose son embarras.
M. Mallac n'est pas moins embarrassé.
--Que voulez-vous que je fasse de l'infante? dit-il au gouverneur.
--C'est justement la question que je viens vous faire pour mon compte,
répond le gouverneur.
--Il faut que vous retourniez près de don François de Paule.
--Je le veux bien.
M. Mallac fait ouvrir à l'infante les appartements de madame Duchâtel,
qui est à la campagne avec son mari, et la confie aux soins de
mademoiselle ***, amie de pension de madame Duchâtel, qui l'a gardée
auprès d'elle, se réservant ceux de faire fermer les _portes_ et les
_fenêtres_. Le gouverneur revient avec un nouveau refus de l'infant.
--Allons,--allons,--dit M. Mallac, il faut la décider à retourner au
couvent.
--Mademoiselle, lui dit-il, votre père refuse de vous recevoir;--dans
cette situation, vous n'avez d'autre asile convenable que le couvent.
--Vous vous trompez, monsieur, répondit l'infante avec dignité, j'ai un
asile sûr et honorable auprès de mon mari,--M. le comte....ski.
--Mais, mademoiselle, vous savez bien que votre mariage...
--Monsieur, quelques heures après mon évasion, nous avons trouvé, dans
un village, un prêtre qui nous a mariés.
--Ce mariage manque de toutes les formalités, mademoiselle.
--Monsieur, je suis au moins mariée devant Dieu;--Je suis
comtesse....ski, et vous m'obligerez en m'appelant ainsi.--On a beaucoup
parlé de mon aventure, n'est-ce pas?
--Je ne vous cache pas, madame...
--Je le savais, il y a eu du scandale; j'en suis désolée, mais c'était
le seul moyen d'arriver à mon but;--ma mère savait que j'aimais M. le
comte....ski,--je le dis sans rougir, parce que je suis sa femme
maintenant.--C'est pour cela qu'elle m'a mise dans cet affreux couvent,
d'où j'ai risqué ma vie pour m'échapper, car j'ai descendu d'une fenêtre
de trente pieds de haut avec des draps et des serviettes;--je n'y
retournerai pas, parce que j'y mourrais.--Qu'y a-t-il de nouveau en
Espagne, monsieur?
--Madame, Espartero est régent.
--Cela va désoler ma mère; elle avait rêvé la régence pour mon
père;--pauvre femme! elle s'aveuglait, cela lui irait si peu.--Ma tante
Amélie a dû être bien fâchée contre moi?
--On dit qu'elle a été fort triste de ce qui est arrivé.
--J'en suis désolée. Et ma tante Christine?
--Elle est arrivée à Paris.
--Monsieur, faites-moi, je vous prie, donner un mouchoir. M. Mallac
s'empresse d'obéir à l'infante.
--Savez-vous, monsieur, ce qui m'a trahie et ce qui m'a fait
reconnaître?--rien autre chose que mes maudits cheveux roux;--si je
pouvais au moins en accuser quelque chose de moins laid;--n'est-ce pas
que c'est affreux?
M. Mallac cita Rubens, qui aimait à donner cette nuance aux cheveux de
ses héroïnes, et la plupart des peintres, qui, plus justes appréciateurs
de la beauté que le vulgaire, ont pour les cheveux ardents une affection
particulière.
Sur ces entrefaites, M. Duchâtel arrive;--on demande M. Mallac;--M.
Mallac va lui raconter la chose.
--Il faut la décider à retourner au couvent.
--C'est impossible.
--Il faut la renvoyer chez le père.
On envoie encore le précepteur, plus que jamais dans l'embarras.
Il revient avec un nouveau refus de recevoir l'infante, mais avec un
consentement formel à son mariage avec le comte....ski.
--L'infante, à cette nouvelle, saute de joie.
--Je vais donc être rendue à mon mari.--Allons, monsieur, donnez-moi mes
passe-ports--et demandez des chevaux.
Mais il n'y a point de passe-ports au ministère de l'intérieur; on va
prendre les ordres du roi; le roi répond: «Donnez-lui ses
passe-ports,--mais je ne veux pas qu'ils partent du ministère de
l'intérieur: j'aurais l'air d'avoir donné mon approbation à ce singulier
mariage; envoyez le passe-port chez don François, c'est lui qui le fera
donner à sa fille.»
L'infante s'est mise en route.
La reine Amélie a dit, dans sa naïveté de femme simple, honnête et bonne
qu'elle est: «Ce qui me console, c'est qu'il y avait deux lits dans la
chambre où on les a arrêtés.»
[GU] Dans ce roman réel,--si rare dans la vie, où les romans n'ont qu'un
premier volume,--ce n'est pas le Polonais qui est mon héros.--Tout mon
intérêt se porte sur la jeune femme animée d'une passion si vraie et si
profonde, d'une croyance si absolue; si forte de son amour.--Et je songe
avec tristesse que tout cela doit finir par un cruel
désillusionnement.--Don François n'est pas riche, et d'ailleurs ne
paraît pas disposé à négliger un des plus magnifiques prétextes que
puisse trouver un père pour marier sa fille sans dot. On pense que le
comte....ski va aller offrir à Espartero les services du neveu de la
reine Christine et de la reine Amélie.
[GU] La question adressée à M. Mallac par l'infante d'Espagne me
rappelle une mésaventure arrivée à un dramaturge obscur à propos d'une
cantatrice de second ordre, qui a les cheveux roux,--mais qui n'en
convient pas.--Le pauvre diable avait fait laborieusement un éloge des
cheveux roux.
«Apollon,--dit-il dans sa lettre,--avait les cheveux roux comme
Jésus-Christ et comme sainte Magdeleine.--La nature avare, qui a caché
les pierreries dans le sein de la terre et les perles au fond des mers,
a rendu rares les plus belles choses.--La rareté des cheveux roux en
signale le mérite.--Il n'y a que deux couleurs de cheveux:--le noir et
le roux.--Le blond est au roux ce que le châtain est au noir; le blond
est un roux incomplet et manqué.
»Le roux est de la couleur de l'or et du feu,--de l'or, le plus précieux
des métaux;--du feu, le plus puissant des éléments,» etc., etc.
Il y en avait sept ou huit pages, que je veux bien vous épargner.
La dame répondit: «Il est possible, monsieur, que votre lettre soit
spirituelle et qu'elle soit agréable à quelque femme, si vous en
connaissez qui ait les cheveux de la couleur que vous préconisez si
fort. ***»
«_P. S._ Je ne pourrai me trouver au souper auquel vous m'aviez
invitée,--j'ai ma migraine.»
[GU] M. VILLEMAIN.--«Que l'on est donc méchant dans le monde! disait
l'autre jour M. Villemain: voilà déjà que l'on veut nuire à mes pauvres
petites filles: on répand le bruit qu'elles me ressemblent.»
[GU] MADEMOISELLE FITZJAMES.--Mademoiselle Fitzjames est une danseuse
très-maigre, qui a une plus grande influence politique qu'on ne le croit
généralement.--L'autre soir, en la voyant danser avec une écharpe de
gaze,--quelqu'un a dit: «On dirait une araignée qui danse avec sa
toile.»
[GU] M. MOLÉ.--Le jour du grand dîner de trois cents couverts donné pour
le baptême du comte de Paris,--on a oublié d'inviter M. Molé,--qui a
cependant donné à dîner au roi, à Champlâtreux.
[GU] HUMBLES REMONTRANCES A MONSEIGNEUR DE PARIS.--C'est une bizarre
chose aujourd'hui qu'une promenade du roi au travers de ce peuple qui a
laissé dire pendant tant de temps à ses poëtes qu'il adorait ses rois.
L'art militaire n'a pas d'études, la stratégie n'a pas de secrets qu'on
n'emploie pour protéger la rentrée et la sortie de Louis-Philippe;--les
sentinelles avancées, les marches, les contre-marches, toutes les ruses
de guerre sont mises en usage pour faire prendre l'air à Sa Majesté.--Je
ne sais si Turenne ou Napoléon, s'ils étaient encore de ce monde, deux
hommes qui en leur temps passaient pour entendre quelque chose à l'art
de la guerre,--j'en parle par ouï-dire, je ne m'y connais pas;--je ne
sais s'ils se chargeraient sur leur tête de faire, sans danger, promener
le roi de France pendant une heure au milieu de son peuple. Quand le roi
doit sortir, on fait maintenant une haie de soldats du côté opposé à
celui qu'il doit prendre, puis on change brusquement de route.
On lit dans les journaux:
«Après la cérémonie, vers midi et demi, au moment du retour, les gardes
municipaux et les sergents de ville ont ouvert le passage sur le quai
aux Fleurs, le pont au Change et les quais de la rive droite, en forçant
la foule à reculer. Le public, pensant alors que le cortége suivait ce
chemin, s'est porté de ce côté; mais alors le cortége a passé devant la
Morgue; il a suivi le quai des Orfèvres, le pont Neuf, les quais de la
Monnaie et Malaquais, le pont du Carrousel et le quai des Tuileries. A
une heure, le roi était rentré au château.»
On a remarqué que la voiture du roi n'était traînée que par deux
chevaux.
[GU] C'est ce moment que monseigneur l'archevêque de Paris a pris pour
prononcer un discours, qui aurait été fort convenable adressé à Louis
XIV, mais qui a l'air aujourd'hui d'une sanglante ironie:--«Sire, a dit
monseigneur Affre,--_Jésus-Christ, par le premier de ses sacrements,
impose le même caractère au descendant des rois et au fils du citoyen le
plus obscur._»
Vraiment, monsieur Affre,--vous n'y pensez pas,--de venir ainsi, comme
Bossuet, rappeler les rois au souvenir de la condition humaine, la même
pour tous--de leur rappeler par des paroles sévères qu'ils ne doivent
pas se laisser éblouir par la splendeur de leur rang, ni enivrer par
l'encens qu'on leur prodigue;
De les prier ainsi de se souvenir des autres hommes, et de les vouloir
prendre en compassion et en miséricorde.
O saint homme! qui traversez ainsi la vie, les yeux sur la pointe de vos
souliers, sans regarder ni devant vous, ni à droite ni à gauche,--et ne
vous apercevant, dans votre pieuse contemplation, de rien de ce qui se
passe, de rien de ce qui s'est passé depuis cinquante ans.
Ce n'est plus le temps où les rois étaient adorés, et où La Bruyère
lui-même,--ce moraliste frondeur, disait de Louis XIV: «Le roi n'a pas
dédaigné d'être beau, afin de réunir en lui toutes les perfections.»
Votre discours, monseigneur, ressemble singulièrement à un vieux
cantique à la Vierge que chantent encore aujourd'hui les marins de nos
côtes de Normandie:
Quelqu'effort que le _Turc_ fasse,
Nous nous moquerons de lui,
Et braverons son audace
Par votre invincible appui.
Vous n'avez donc pas compris,--monseigneur,--cet abaissement où est
tombée la royauté aujourd'hui, tel que vous auriez dû retourner vos
paroles,--et recommander les rois à la clémence et à la merci des
peuples.
Est-il un homme qui chaque jour soit aussi cruellement et aussi
impunément insulté que le roi de France?--ne savez-vous pas qu'au moment
où vous parliez on jugeait le quatrième assassin du roi?--et l'enfant
que vous baptisiez, tandis que quelques journaux le traitaient assez
ridiculement de monseigneur, presque tous ne lui donnaient-ils pas déjà
aussi comme un baptême de railleries et d'invectives?
Demandez à vos vicaires moins distraits, monseigneur, et ils vous diront
que la royauté est aujourd'hui la royauté insultante dont on aggrava le
supplice de Jésus-Christ,--une couronne d'épines sur la tête,--un roseau
pour sceptre,--et des soufflets sur le visage.
Il faut absolument, monseigneur, faire aujourd'hui soi-même ses
discours;--et, quelque beaux que soient les modèles de l'éloquence de la
chaire, il les faut abandonner, car ils parlaient de choses qui ne sont
plus.
Les temps sont accomplis,--monseigneur;--les opprimés ont escompté les
consolations de l'Évangile: _les derniers sont devenus les premiers_,
sans attendre pour cela la vie future;--et les _pauvres d'esprit_,
auxquels on avait promis le _royaume du ciel_, l'ont vendu--comme Ésaü
son droit d'aînesse pour un plat de lentilles,--et se sont emparés des
royaumes de la terre, où ils s'en donnent à cœur joie.
[GU] LES LIVRES.--La longue plaisanterie du gouvernement représentatif
suit toujours son cours.--Les fortifications votées sont en pleine
activité.--M. Thiers, qui ne trouvait rien de si facile que de nourrir
Paris assiégé avec le double de sa population ordinaire,--devrait bien
se charger en ce moment de résoudre une question de quelque gravité, sur
laquelle M. de Lespinasse et un ou deux de ses collègues ont essayé
inutilement d'attirer l'attention de la Chambre.
Depuis plusieurs années, la consommation de la viande diminue à Paris
dans une proportion d'autant plus remarquable, que la population a, au
contraire, considérablement augmenté.--La viande est arrivée à un prix
tellement exorbitant, que les ouvriers qui, plus que personne, auraient
besoin d'une nourriture forte et substantielle,--sont obligés de s'en
abstenir presque entièrement, et qu'il a été découvert qu'il se mangeait
à Paris une horrible quantité de viande de cheval.
Je suis peu indulgent pour les prétentions sottement encouragées par une
partie de la presse,--qui pousse les ouvriers à demander des droits
politiques ou d'injustes augmentations de salaires:--mais j'ai toujours
élevé la voix plus haut qu'aucun de ces estimables carrés de
papier--quand il s'est agi de souffrances réelles.
[GU] Sous prétexte d'encourager et de soutenir l'agriculture en
France,--on grève de droits si énormes les blés et les bestiaux
étrangers,--qu'il n'y en peut entrer, parce que, dit-on, les éleveurs et
les cultivateurs français ne pourraient soutenir la concurrence.--J'ai
entendu M. Bugeaud, agriculteur distingué, dire à la Chambre des
députés: «J'aimerais mieux voir entrer en France une armée de Cosaques
qu'un troupeau de bœufs étrangers.»--Et personne n'a dit à M.
Bugeaud:--«Parce que c'est à la fois pour vous un métier profitable, et
d'aller vous battre contre les Cosaques, et de vendre cher les bœufs
de vos prairies de la Dordogne!»
[GU] Je comprendrais,--à la rigueur,--s'il s'agissait de quelque
industrie dans l'enfance, que l'on voudrait acclimater dans le pays, que
l'on pût, _pendant un nombre d'années limité_, protéger les efforts
encore incertains de cette industrie, jusqu'à ce que nos compatriotes
eussent acquis l'expérience et l'habileté nécessaires pour produire avec
les mêmes avantages que les étrangers.--Mais, le temps fixé écoulé, il
faudrait dire aux gens:--«Le pays ne peut pas prolonger davantage ses
sacrifices;--si vous n'êtes pas arrivés au même degré que vos
concurrents de l'étranger, tant pis pour vous:--c'est que vous avez
manqué d'intelligence ou d'activité,--ou que le pays manque des éléments
nécessaires.»
Mais l'agriculture n'est pas, que je sache, une invention nouvelle,--pas
plus que la viande n'est une nourriture récemment découverte.
Si nos éleveurs ne peuvent donner leurs produits au même prix que les
étrangers,--on ne peut sacrifier, non pas seulement les intérêts, mais
la santé de toute la classe ouvrière et de toute la classe pauvre, aux
intérêts des éleveurs.
Cette protection, qui consiste à payer plus cher les produits du pays
qu'on ne payerait ceux de l'étranger, et à ne pas profiter de
ceux-ci,--n'a de prétexte qu'autant que cela ne durerait que pendant un
temps limité,--et que cela aurait pour but d'arriver à pouvoir donner
les produits indigènes à un prix inférieur à celui des produits
exotiques;--car, si le prix n'était qu'égal, on serait en perte de tout
ce qu'on aurait payé de trop pendant tout le temps de l'apprentissage de
l'industrie protégée.
Et peut-être, dans ce cas-là,--serait-il plus sage et plus honnête de
donner aux éleveurs des encouragements en argent pris sur d'autres
impôts, pour compenser la perte momentanée qu'ils éprouveraient en
donnant leurs produits aux mêmes prix que ceux des étrangers.
Mais quand cette situation devient permanente; quand il faut payer dix
sous de plus par livre la gloire de manger le bœuf de sa patrie, au
lieu de manger le bœuf de l'étranger;--quand, surtout, plusieurs
générations d'ouvriers et de pauvres doivent ne pas manger de viande,
s'étioler et souffrir, et n'avoir pour consolation que la pensée que
leurs compatriotes plus riches mangent de la viande française,--je
trouve cela un fricot médiocre, et je ne puis m'empêcher de dire que ce
système de protection est une monstrueuse sottise et une niaiserie
infâme.
[GU] Mais les choses seront ainsi, ou pis encore, tant qu'on n'aura pas
compris que les impôts devraient peser, non pas sur les choses de
première nécessité, mais sur tous les luxes, quels qu'ils soient;--que
le pain,--la viande,--les vins du peuple, devraient en être exempts,--et
qu'on devrait en grever les vins fins,--les voitures,--les chevaux de
luxe,--que ce serait un impôt raisonnable que celui qui s'établirait sur
les gants, sur certaines étoffes,--sur les chapeaux, etc.
Je sais qu'il y a eu autrefois en Angleterre,--et je ne sais si cela
existe encore,--un impôt sur la poudre à poudrer, qui était d'un assez
grand produit, parce qu'on tirait à vanité de faire poudrer les
domestiques.
Une loi qui établirait qu'on peut porter gratuitement une veste,--mais
que, si on y ajoute derrière deux pans pour en faire un habit, on sera
soumis à un impôt de tant par année,--suffirait pour remplir les coffres
de l'État.
Et au moins une partie du peuple cesserait de payer sa part d'impôts en
abstinence, en jeûne et en maigreur.
[GU] Cette question, la plus grave, sans contredit, de la session,--n'a
pas obtenu un quart d'heure d'attention;--le ministère a dit: «Nous
verrons plus tard,»--et tout a été fini.
Il n'y a de questions réellement graves à la Chambre que celles qui
peuvent ramener ou renverser un ministère.
Mais nos représentants ne sont occupés en ce moment que de retourner
dans leurs foyers, suffisamment munis des bureaux de tabac,--des
ponts,--des routes,--des bourses dans les colléges,--des priviléges de
toutes sortes que leurs électeurs leur ont fait promettre pour prix de
leur voix,--et tout en leur recommandant l'indépendance et
l'incorruptibilité.
[GU] Et la question si importante de la subsistance est ajournée;--tout
ce que MM. les députés vont faire pour le peuple en cette
occurrence--sera de bien boire et de bien manger dans divers gueuletons
dits patriotiques, et de porter des toasts à son affranchissement et à
l'extension de nos droits politiques.--Je voudrais bien qu'on y comprît
le droit de manger--autrement que par représentants.
[GU] LES JOURNAUX.--M. Duchâtel a dit à la Chambre:--«Tout le monde
convient que le gouvernement a besoin d'un journal.»
Je suis, à ce sujet, parfaitement de l'avis de M. Duchâtel; seulement,
je crains bien que nous n'entendions pas ce besoin tout à fait de la
même manière.
Outre la faveur qui s'attache en France à tout ce qui est contre le
pouvoir,--outre l'esprit fanfaron du plus grand nombre des gens qui se
croient braves et audacieux de lire sans danger, au coin du feu, un
journal qui attaque le gouvernement,--la presse systématiquement
opposante et dissolvante se répand sous toutes les formes, se glisse
dans les masses par le bon marché.
Pendant ce temps, le gouvernement actuel, inventé par le journalisme et
perpétuellement menacé dans son existence par celui qui l'a créé,--sent
le besoin d'avoir _un_ journal;--il en a trois:--le _Moniteur_,--le
_Journal des Débats_ et le _Messager_.--L'un des trois est le plus cher
et le moins répandu de tous les journaux;--les deux autres sont entre
les plus chers après lui et les moins répandus.
Ces trois journaux ne sont lus que par des gens qui, par leurs idées,
leur position et leurs intérêts, appartiennent au gouvernement.--Ils ne
parlent qu'à des gens d'avance convaincus;--ils y lisent les réponses à
des attaques contre le gouvernement, qu'ils n'avaient pas lues et qu'ils
apprennent par là;--tandis que ceux qui ont lu ces attaques dans les
journaux de l'opposition ne lisent jamais une ligne des journaux du
gouvernement.
Cela fait un jeu peu divertissant et ressemblant beaucoup à ce qui
arrive aux gens qui mangent de ces bonbons appelés _demandes et
réponses_,--que l'on vend au poids et au hasard,--de telle sorte qu'une
personne a quelquefois toutes les _demandes_, et que c'est une autre qui
a toutes les _réponses_.
Certes, le gouvernement, au lieu de payer clandestinement certaines
plumes et certains journaux plus ou moins indépendants, pourrait avoir
un journal à lui, un journal le plus riche, le plus répandu, le plus
recherché de tous, avec les sommes qu'il jette honteusement dans la
presse.--On a vu le succès de la presse à bon marché: les journaux à
quarante francs se partagent plus d'un million de lecteurs. Pourquoi le
journal du gouvernement n'est-il pas à vingt francs?--pourquoi
n'attache-t-on pas par des liens avoués et honorables à sa rédaction les
écrivains les plus habiles et les plus aimés du public?
Tout cela serait facile,--mais _quos vult perdere Jupiter dementat_.
[GU] Ainsi, dans l'affaire des lettres attribuées au roi--tous les
journaux en ont produit des extraits;--des brochures de toutes sortes
ont circulé en grand nombre dans les départements;--la défense du roi a
été mise--dans un des deux journaux que personne ne lit.
A la Chambre, on avait annoncé que M. Guizot parlerait des fameuses
lettres;--il a parlé à côté.
Le bon M. Auguis--a principalement séduit ses électeurs par la
simplicité qui préside habituellement à sa toilette--et ils l'envoient à
la Chambre pour appliquer au gouvernement de la France l'économie qu'il
apporte dans son extérieur. La session presque finie, il a cru devoir
faire son examen de conscience et s'est demandé à lui-même contre quel
luxe abusif il s'était élevé;--il a alors songé à son embarras quand ses
électeurs, à l'époque des gueuletons représentatifs, l'appelleraient
comme Dieu appela Adam après sa faute,--Adam, _ubi es_?--et lui
demanderaient compte des économies qu'ils l'ont envoyé faire à la
Chambre basse.
Il a vu avec terreur qu'il avait laissé passer les meilleures
occasions; et cependant, décidé à demander une économie sur n'importe
quoi, il est monté à la tribune et a déclaré à la face de la France que
les animaux du Jardin des Plantes mangeaient trop.
Il a demandé positivement qu'on les fît empailler, par
économie,--attendu que c'est une dépense une fois faite. Dans sa
farouche indépendance, M. Auguis a déjà bien des fois attaqué
l'existence d'autres hôtes du Jardin des Plantes, et on n'a pas oublié
ses violentes philippiques contre les singes et contre leur _palais_.
[GU] Voici le dénombrement des partis qui existent en Espagne: parti
libéral,--parti carliste,--parti
exalté,--modéré,--progressiste,--rétrograde,--monarchiste,--républicain,--catholique,--fanatique,--sanguinaire,--constitutionnel
soi-disant,--unitaire,--trinitaire,--chaussé,--déchaussé,--absolutiste
illustré,--absolutiste ténébreux,--etc.
Il faut y joindre encore le parti des apothicaires; car, dans la Chambre
des députés de Madrid, sur deux cent quarante membres, on compte
quatorze pharmaciens.
[GU] Je suppose que vous avez un frère illustre par ses vertus, par ses
talents, ou sans qu'on sache pourquoi.--Comme beaucoup d'autres,--ce
frère s'appelle François Tartempiou. Vous vous nommez Alfred ou Edgard
Tartempiou.
Vous vous présentez ou l'on vous présente dans une maison.
On annonce M. Tartempiou. A ce nom européen de Tartempiou, tout le monde
se retourne;--le quadrille commencé s'arrête; un beau danseur manque son
_cavalier seul_.--On murmure le nom de Tartempiou. «Ah! Tartempiou vient
ici?» Les femmes jettent un regard de côté dans une glace.
Mais un monsieur dit:
--Ce n'est pas là Tartempiou. Je le connais beaucoup.--J'ai dîné avec
lui avant-hier.--On a cependant annoncé M. Tartempiou.
--Oui, mais c'est son frère!
--Ah! ce n'est que son frère?
--Ce n'est rien, c'est son frère.
Et tout le monde est déjà mal disposé pour vous.--Il semble que vous les
avez attrapés.--Ils vous siffleraient volontiers.
[GU] Le _public_ est irrité comme celui d'un théâtre de province sur les
portes duquel on avait affiché: «La _Dame blanche_, opéra en trois
actes; paroles de M. Scribe, musique de Boieldieu.»
On entre en foule. On lève le rideau. Un acteur s'avance et dit: «Que
les cors se fassent entendre! Chez les montagnards écossais on donne
volontiers l'hospitalité.»