--Ma foi, je ne vois qu'une chose: c'est de vous conduire au ministère

de l'intérieur, puisque c'est du ministère de l'intérieur qu'est venu

l'ordre de vous arrêter.

--Comme vous voudrez.

On arrive au ministère de l'intérieur.--M. Duchâtel est à Chantilly--ou

ailleurs;--le sous-secrétaire d'État est également absent;--il n'y a

absolument que M. Mallac, secrétaire particulier de M. Duchâtel. Le

gouverneur lui expose son embarras.

M. Mallac n'est pas moins embarrassé.

--Que voulez-vous que je fasse de l'infante? dit-il au gouverneur.

--C'est justement la question que je viens vous faire pour mon compte,

répond le gouverneur.

--Il faut que vous retourniez près de don François de Paule.

--Je le veux bien.

M. Mallac fait ouvrir à l'infante les appartements de madame Duchâtel,

qui est à la campagne avec son mari, et la confie aux soins de

mademoiselle ***, amie de pension de madame Duchâtel, qui l'a gardée

auprès d'elle, se réservant ceux de faire fermer les _portes_ et les

_fenêtres_. Le gouverneur revient avec un nouveau refus de l'infant.

--Allons,--allons,--dit M. Mallac, il faut la décider à retourner au

couvent.

--Mademoiselle, lui dit-il, votre père refuse de vous recevoir;--dans

cette situation, vous n'avez d'autre asile convenable que le couvent.

--Vous vous trompez, monsieur, répondit l'infante avec dignité, j'ai un

asile sûr et honorable auprès de mon mari,--M. le comte....ski.

--Mais, mademoiselle, vous savez bien que votre mariage...

--Monsieur, quelques heures après mon évasion, nous avons trouvé, dans

un village, un prêtre qui nous a mariés.

--Ce mariage manque de toutes les formalités, mademoiselle.

--Monsieur, je suis au moins mariée devant Dieu;--Je suis

comtesse....ski, et vous m'obligerez en m'appelant ainsi.--On a beaucoup

parlé de mon aventure, n'est-ce pas?

--Je ne vous cache pas, madame...

--Je le savais, il y a eu du scandale; j'en suis désolée, mais c'était

le seul moyen d'arriver à mon but;--ma mère savait que j'aimais M. le

comte....ski,--je le dis sans rougir, parce que je suis sa femme

maintenant.--C'est pour cela qu'elle m'a mise dans cet affreux couvent,

d'où j'ai risqué ma vie pour m'échapper, car j'ai descendu d'une fenêtre

de trente pieds de haut avec des draps et des serviettes;--je n'y

retournerai pas, parce que j'y mourrais.--Qu'y a-t-il de nouveau en

Espagne, monsieur?

--Madame, Espartero est régent.

--Cela va désoler ma mère; elle avait rêvé la régence pour mon

père;--pauvre femme! elle s'aveuglait, cela lui irait si peu.--Ma tante

Amélie a dû être bien fâchée contre moi?

--On dit qu'elle a été fort triste de ce qui est arrivé.

--J'en suis désolée. Et ma tante Christine?

--Elle est arrivée à Paris.

--Monsieur, faites-moi, je vous prie, donner un mouchoir. M. Mallac

s'empresse d'obéir à l'infante.

--Savez-vous, monsieur, ce qui m'a trahie et ce qui m'a fait

reconnaître?--rien autre chose que mes maudits cheveux roux;--si je

pouvais au moins en accuser quelque chose de moins laid;--n'est-ce pas

que c'est affreux?

M. Mallac cita Rubens, qui aimait à donner cette nuance aux cheveux de

ses héroïnes, et la plupart des peintres, qui, plus justes appréciateurs

de la beauté que le vulgaire, ont pour les cheveux ardents une affection

particulière.

Sur ces entrefaites, M. Duchâtel arrive;--on demande M. Mallac;--M.

Mallac va lui raconter la chose.

--Il faut la décider à retourner au couvent.

--C'est impossible.

--Il faut la renvoyer chez le père.

On envoie encore le précepteur, plus que jamais dans l'embarras.

Il revient avec un nouveau refus de recevoir l'infante, mais avec un

consentement formel à son mariage avec le comte....ski.

--L'infante, à cette nouvelle, saute de joie.

--Je vais donc être rendue à mon mari.--Allons, monsieur, donnez-moi mes

passe-ports--et demandez des chevaux.

Mais il n'y a point de passe-ports au ministère de l'intérieur; on va

prendre les ordres du roi; le roi répond: «Donnez-lui ses

passe-ports,--mais je ne veux pas qu'ils partent du ministère de

l'intérieur: j'aurais l'air d'avoir donné mon approbation à ce singulier

mariage; envoyez le passe-port chez don François, c'est lui qui le fera

donner à sa fille.»

L'infante s'est mise en route.

La reine Amélie a dit, dans sa naïveté de femme simple, honnête et bonne

qu'elle est: «Ce qui me console, c'est qu'il y avait deux lits dans la

chambre où on les a arrêtés.»

[GU] Dans ce roman réel,--si rare dans la vie, où les romans n'ont qu'un

premier volume,--ce n'est pas le Polonais qui est mon héros.--Tout mon

intérêt se porte sur la jeune femme animée d'une passion si vraie et si

profonde, d'une croyance si absolue; si forte de son amour.--Et je songe

avec tristesse que tout cela doit finir par un cruel

désillusionnement.--Don François n'est pas riche, et d'ailleurs ne

paraît pas disposé à négliger un des plus magnifiques prétextes que

puisse trouver un père pour marier sa fille sans dot. On pense que le

comte....ski va aller offrir à Espartero les services du neveu de la

reine Christine et de la reine Amélie.

[GU] La question adressée à M. Mallac par l'infante d'Espagne me

rappelle une mésaventure arrivée à un dramaturge obscur à propos d'une

cantatrice de second ordre, qui a les cheveux roux,--mais qui n'en

convient pas.--Le pauvre diable avait fait laborieusement un éloge des

cheveux roux.

«Apollon,--dit-il dans sa lettre,--avait les cheveux roux comme

Jésus-Christ et comme sainte Magdeleine.--La nature avare, qui a caché

les pierreries dans le sein de la terre et les perles au fond des mers,

a rendu rares les plus belles choses.--La rareté des cheveux roux en

signale le mérite.--Il n'y a que deux couleurs de cheveux:--le noir et

le roux.--Le blond est au roux ce que le châtain est au noir; le blond

est un roux incomplet et manqué.

»Le roux est de la couleur de l'or et du feu,--de l'or, le plus précieux

des métaux;--du feu, le plus puissant des éléments,» etc., etc.

Il y en avait sept ou huit pages, que je veux bien vous épargner.

La dame répondit: «Il est possible, monsieur, que votre lettre soit

spirituelle et qu'elle soit agréable à quelque femme, si vous en

connaissez qui ait les cheveux de la couleur que vous préconisez si

fort. ***»

«_P. S._ Je ne pourrai me trouver au souper auquel vous m'aviez

invitée,--j'ai ma migraine.»

[GU] M. VILLEMAIN.--«Que l'on est donc méchant dans le monde! disait

l'autre jour M. Villemain: voilà déjà que l'on veut nuire à mes pauvres

petites filles: on répand le bruit qu'elles me ressemblent.»

[GU] MADEMOISELLE FITZJAMES.--Mademoiselle Fitzjames est une danseuse

très-maigre, qui a une plus grande influence politique qu'on ne le croit

généralement.--L'autre soir, en la voyant danser avec une écharpe de

gaze,--quelqu'un a dit: «On dirait une araignée qui danse avec sa

toile.»

[GU] M. MOLÉ.--Le jour du grand dîner de trois cents couverts donné pour

le baptême du comte de Paris,--on a oublié d'inviter M. Molé,--qui a

cependant donné à dîner au roi, à Champlâtreux.

[GU] HUMBLES REMONTRANCES A MONSEIGNEUR DE PARIS.--C'est une bizarre

chose aujourd'hui qu'une promenade du roi au travers de ce peuple qui a

laissé dire pendant tant de temps à ses poëtes qu'il adorait ses rois.

L'art militaire n'a pas d'études, la stratégie n'a pas de secrets qu'on

n'emploie pour protéger la rentrée et la sortie de Louis-Philippe;--les

sentinelles avancées, les marches, les contre-marches, toutes les ruses

de guerre sont mises en usage pour faire prendre l'air à Sa Majesté.--Je

ne sais si Turenne ou Napoléon, s'ils étaient encore de ce monde, deux

hommes qui en leur temps passaient pour entendre quelque chose à l'art

de la guerre,--j'en parle par ouï-dire, je ne m'y connais pas;--je ne

sais s'ils se chargeraient sur leur tête de faire, sans danger, promener

le roi de France pendant une heure au milieu de son peuple. Quand le roi

doit sortir, on fait maintenant une haie de soldats du côté opposé à

celui qu'il doit prendre, puis on change brusquement de route.

On lit dans les journaux:

«Après la cérémonie, vers midi et demi, au moment du retour, les gardes

municipaux et les sergents de ville ont ouvert le passage sur le quai

aux Fleurs, le pont au Change et les quais de la rive droite, en forçant

la foule à reculer. Le public, pensant alors que le cortége suivait ce

chemin, s'est porté de ce côté; mais alors le cortége a passé devant la

Morgue; il a suivi le quai des Orfèvres, le pont Neuf, les quais de la

Monnaie et Malaquais, le pont du Carrousel et le quai des Tuileries. A

une heure, le roi était rentré au château.»

On a remarqué que la voiture du roi n'était traînée que par deux

chevaux.

[GU] C'est ce moment que monseigneur l'archevêque de Paris a pris pour

prononcer un discours, qui aurait été fort convenable adressé à Louis

XIV, mais qui a l'air aujourd'hui d'une sanglante ironie:--«Sire, a dit

monseigneur Affre,--_Jésus-Christ, par le premier de ses sacrements,

impose le même caractère au descendant des rois et au fils du citoyen le

plus obscur._»

Vraiment, monsieur Affre,--vous n'y pensez pas,--de venir ainsi, comme

Bossuet, rappeler les rois au souvenir de la condition humaine, la même

pour tous--de leur rappeler par des paroles sévères qu'ils ne doivent

pas se laisser éblouir par la splendeur de leur rang, ni enivrer par

l'encens qu'on leur prodigue;

De les prier ainsi de se souvenir des autres hommes, et de les vouloir

prendre en compassion et en miséricorde.

O saint homme! qui traversez ainsi la vie, les yeux sur la pointe de vos

souliers, sans regarder ni devant vous, ni à droite ni à gauche,--et ne

vous apercevant, dans votre pieuse contemplation, de rien de ce qui se

passe, de rien de ce qui s'est passé depuis cinquante ans.

Ce n'est plus le temps où les rois étaient adorés, et où La Bruyère

lui-même,--ce moraliste frondeur, disait de Louis XIV: «Le roi n'a pas

dédaigné d'être beau, afin de réunir en lui toutes les perfections.»

Votre discours, monseigneur, ressemble singulièrement à un vieux

cantique à la Vierge que chantent encore aujourd'hui les marins de nos

côtes de Normandie:

Quelqu'effort que le _Turc_ fasse,

Nous nous moquerons de lui,

Et braverons son audace

Par votre invincible appui.

Vous n'avez donc pas compris,--monseigneur,--cet abaissement où est

tombée la royauté aujourd'hui, tel que vous auriez dû retourner vos

paroles,--et recommander les rois à la clémence et à la merci des

peuples.

Est-il un homme qui chaque jour soit aussi cruellement et aussi

impunément insulté que le roi de France?--ne savez-vous pas qu'au moment

où vous parliez on jugeait le quatrième assassin du roi?--et l'enfant

que vous baptisiez, tandis que quelques journaux le traitaient assez

ridiculement de monseigneur, presque tous ne lui donnaient-ils pas déjà

aussi comme un baptême de railleries et d'invectives?

Demandez à vos vicaires moins distraits, monseigneur, et ils vous diront

que la royauté est aujourd'hui la royauté insultante dont on aggrava le

supplice de Jésus-Christ,--une couronne d'épines sur la tête,--un roseau

pour sceptre,--et des soufflets sur le visage.

Il faut absolument, monseigneur, faire aujourd'hui soi-même ses

discours;--et, quelque beaux que soient les modèles de l'éloquence de la

chaire, il les faut abandonner, car ils parlaient de choses qui ne sont

plus.

Les temps sont accomplis,--monseigneur;--les opprimés ont escompté les

consolations de l'Évangile: _les derniers sont devenus les premiers_,

sans attendre pour cela la vie future;--et les _pauvres d'esprit_,

auxquels on avait promis le _royaume du ciel_, l'ont vendu--comme Ésaü

son droit d'aînesse pour un plat de lentilles,--et se sont emparés des

royaumes de la terre, où ils s'en donnent à cœur joie.

[GU] LES LIVRES.--La longue plaisanterie du gouvernement représentatif

suit toujours son cours.--Les fortifications votées sont en pleine

activité.--M. Thiers, qui ne trouvait rien de si facile que de nourrir

Paris assiégé avec le double de sa population ordinaire,--devrait bien

se charger en ce moment de résoudre une question de quelque gravité, sur

laquelle M. de Lespinasse et un ou deux de ses collègues ont essayé

inutilement d'attirer l'attention de la Chambre.

Depuis plusieurs années, la consommation de la viande diminue à Paris

dans une proportion d'autant plus remarquable, que la population a, au

contraire, considérablement augmenté.--La viande est arrivée à un prix

tellement exorbitant, que les ouvriers qui, plus que personne, auraient

besoin d'une nourriture forte et substantielle,--sont obligés de s'en

abstenir presque entièrement, et qu'il a été découvert qu'il se mangeait

à Paris une horrible quantité de viande de cheval.

Je suis peu indulgent pour les prétentions sottement encouragées par une

partie de la presse,--qui pousse les ouvriers à demander des droits

politiques ou d'injustes augmentations de salaires:--mais j'ai toujours

élevé la voix plus haut qu'aucun de ces estimables carrés de

papier--quand il s'est agi de souffrances réelles.

[GU] Sous prétexte d'encourager et de soutenir l'agriculture en

France,--on grève de droits si énormes les blés et les bestiaux

étrangers,--qu'il n'y en peut entrer, parce que, dit-on, les éleveurs et

les cultivateurs français ne pourraient soutenir la concurrence.--J'ai

entendu M. Bugeaud, agriculteur distingué, dire à la Chambre des

députés: «J'aimerais mieux voir entrer en France une armée de Cosaques

qu'un troupeau de bœufs étrangers.»--Et personne n'a dit à M.

Bugeaud:--«Parce que c'est à la fois pour vous un métier profitable, et

d'aller vous battre contre les Cosaques, et de vendre cher les bœufs

de vos prairies de la Dordogne!»

[GU] Je comprendrais,--à la rigueur,--s'il s'agissait de quelque

industrie dans l'enfance, que l'on voudrait acclimater dans le pays, que

l'on pût, _pendant un nombre d'années limité_, protéger les efforts

encore incertains de cette industrie, jusqu'à ce que nos compatriotes

eussent acquis l'expérience et l'habileté nécessaires pour produire avec

les mêmes avantages que les étrangers.--Mais, le temps fixé écoulé, il

faudrait dire aux gens:--«Le pays ne peut pas prolonger davantage ses

sacrifices;--si vous n'êtes pas arrivés au même degré que vos

concurrents de l'étranger, tant pis pour vous:--c'est que vous avez

manqué d'intelligence ou d'activité,--ou que le pays manque des éléments

nécessaires.»

Mais l'agriculture n'est pas, que je sache, une invention nouvelle,--pas

plus que la viande n'est une nourriture récemment découverte.

Si nos éleveurs ne peuvent donner leurs produits au même prix que les

étrangers,--on ne peut sacrifier, non pas seulement les intérêts, mais

la santé de toute la classe ouvrière et de toute la classe pauvre, aux

intérêts des éleveurs.

Cette protection, qui consiste à payer plus cher les produits du pays

qu'on ne payerait ceux de l'étranger, et à ne pas profiter de

ceux-ci,--n'a de prétexte qu'autant que cela ne durerait que pendant un

temps limité,--et que cela aurait pour but d'arriver à pouvoir donner

les produits indigènes à un prix inférieur à celui des produits

exotiques;--car, si le prix n'était qu'égal, on serait en perte de tout

ce qu'on aurait payé de trop pendant tout le temps de l'apprentissage de

l'industrie protégée.

Et peut-être, dans ce cas-là,--serait-il plus sage et plus honnête de

donner aux éleveurs des encouragements en argent pris sur d'autres

impôts, pour compenser la perte momentanée qu'ils éprouveraient en

donnant leurs produits aux mêmes prix que ceux des étrangers.

Mais quand cette situation devient permanente; quand il faut payer dix

sous de plus par livre la gloire de manger le bœuf de sa patrie, au

lieu de manger le bœuf de l'étranger;--quand, surtout, plusieurs

générations d'ouvriers et de pauvres doivent ne pas manger de viande,

s'étioler et souffrir, et n'avoir pour consolation que la pensée que

leurs compatriotes plus riches mangent de la viande française,--je

trouve cela un fricot médiocre, et je ne puis m'empêcher de dire que ce

système de protection est une monstrueuse sottise et une niaiserie

infâme.

[GU] Mais les choses seront ainsi, ou pis encore, tant qu'on n'aura pas

compris que les impôts devraient peser, non pas sur les choses de

première nécessité, mais sur tous les luxes, quels qu'ils soient;--que

le pain,--la viande,--les vins du peuple, devraient en être exempts,--et

qu'on devrait en grever les vins fins,--les voitures,--les chevaux de

luxe,--que ce serait un impôt raisonnable que celui qui s'établirait sur

les gants, sur certaines étoffes,--sur les chapeaux, etc.

Je sais qu'il y a eu autrefois en Angleterre,--et je ne sais si cela

existe encore,--un impôt sur la poudre à poudrer, qui était d'un assez

grand produit, parce qu'on tirait à vanité de faire poudrer les

domestiques.

Une loi qui établirait qu'on peut porter gratuitement une veste,--mais

que, si on y ajoute derrière deux pans pour en faire un habit, on sera

soumis à un impôt de tant par année,--suffirait pour remplir les coffres

de l'État.

Et au moins une partie du peuple cesserait de payer sa part d'impôts en

abstinence, en jeûne et en maigreur.

[GU] Cette question, la plus grave, sans contredit, de la session,--n'a

pas obtenu un quart d'heure d'attention;--le ministère a dit: «Nous

verrons plus tard,»--et tout a été fini.

Il n'y a de questions réellement graves à la Chambre que celles qui

peuvent ramener ou renverser un ministère.

Mais nos représentants ne sont occupés en ce moment que de retourner

dans leurs foyers, suffisamment munis des bureaux de tabac,--des

ponts,--des routes,--des bourses dans les colléges,--des priviléges de

toutes sortes que leurs électeurs leur ont fait promettre pour prix de

leur voix,--et tout en leur recommandant l'indépendance et

l'incorruptibilité.

[GU] Et la question si importante de la subsistance est ajournée;--tout

ce que MM. les députés vont faire pour le peuple en cette

occurrence--sera de bien boire et de bien manger dans divers gueuletons

dits patriotiques, et de porter des toasts à son affranchissement et à

l'extension de nos droits politiques.--Je voudrais bien qu'on y comprît

le droit de manger--autrement que par représentants.

[GU] LES JOURNAUX.--M. Duchâtel a dit à la Chambre:--«Tout le monde

convient que le gouvernement a besoin d'un journal.»

Je suis, à ce sujet, parfaitement de l'avis de M. Duchâtel; seulement,

je crains bien que nous n'entendions pas ce besoin tout à fait de la

même manière.

Outre la faveur qui s'attache en France à tout ce qui est contre le

pouvoir,--outre l'esprit fanfaron du plus grand nombre des gens qui se

croient braves et audacieux de lire sans danger, au coin du feu, un

journal qui attaque le gouvernement,--la presse systématiquement

opposante et dissolvante se répand sous toutes les formes, se glisse

dans les masses par le bon marché.

Pendant ce temps, le gouvernement actuel, inventé par le journalisme et

perpétuellement menacé dans son existence par celui qui l'a créé,--sent

le besoin d'avoir _un_ journal;--il en a trois:--le _Moniteur_,--le

_Journal des Débats_ et le _Messager_.--L'un des trois est le plus cher

et le moins répandu de tous les journaux;--les deux autres sont entre

les plus chers après lui et les moins répandus.

Ces trois journaux ne sont lus que par des gens qui, par leurs idées,

leur position et leurs intérêts, appartiennent au gouvernement.--Ils ne

parlent qu'à des gens d'avance convaincus;--ils y lisent les réponses à

des attaques contre le gouvernement, qu'ils n'avaient pas lues et qu'ils

apprennent par là;--tandis que ceux qui ont lu ces attaques dans les

journaux de l'opposition ne lisent jamais une ligne des journaux du

gouvernement.

Cela fait un jeu peu divertissant et ressemblant beaucoup à ce qui

arrive aux gens qui mangent de ces bonbons appelés _demandes et

réponses_,--que l'on vend au poids et au hasard,--de telle sorte qu'une

personne a quelquefois toutes les _demandes_, et que c'est une autre qui

a toutes les _réponses_.

Certes, le gouvernement, au lieu de payer clandestinement certaines

plumes et certains journaux plus ou moins indépendants, pourrait avoir

un journal à lui, un journal le plus riche, le plus répandu, le plus

recherché de tous, avec les sommes qu'il jette honteusement dans la

presse.--On a vu le succès de la presse à bon marché: les journaux à

quarante francs se partagent plus d'un million de lecteurs. Pourquoi le

journal du gouvernement n'est-il pas à vingt francs?--pourquoi

n'attache-t-on pas par des liens avoués et honorables à sa rédaction les

écrivains les plus habiles et les plus aimés du public?

Tout cela serait facile,--mais _quos vult perdere Jupiter dementat_.

[GU] Ainsi, dans l'affaire des lettres attribuées au roi--tous les

journaux en ont produit des extraits;--des brochures de toutes sortes

ont circulé en grand nombre dans les départements;--la défense du roi a

été mise--dans un des deux journaux que personne ne lit.

A la Chambre, on avait annoncé que M. Guizot parlerait des fameuses

lettres;--il a parlé à côté.

Le bon M. Auguis--a principalement séduit ses électeurs par la

simplicité qui préside habituellement à sa toilette--et ils l'envoient à

la Chambre pour appliquer au gouvernement de la France l'économie qu'il

apporte dans son extérieur. La session presque finie, il a cru devoir

faire son examen de conscience et s'est demandé à lui-même contre quel

luxe abusif il s'était élevé;--il a alors songé à son embarras quand ses

électeurs, à l'époque des gueuletons représentatifs, l'appelleraient

comme Dieu appela Adam après sa faute,--Adam, _ubi es_?--et lui

demanderaient compte des économies qu'ils l'ont envoyé faire à la

Chambre basse.

Il a vu avec terreur qu'il avait laissé passer les meilleures

occasions; et cependant, décidé à demander une économie sur n'importe

quoi, il est monté à la tribune et a déclaré à la face de la France que

les animaux du Jardin des Plantes mangeaient trop.

Il a demandé positivement qu'on les fît empailler, par

économie,--attendu que c'est une dépense une fois faite. Dans sa

farouche indépendance, M. Auguis a déjà bien des fois attaqué

l'existence d'autres hôtes du Jardin des Plantes, et on n'a pas oublié

ses violentes philippiques contre les singes et contre leur _palais_.

[GU] Voici le dénombrement des partis qui existent en Espagne: parti

libéral,--parti carliste,--parti

exalté,--modéré,--progressiste,--rétrograde,--monarchiste,--républicain,--catholique,--fanatique,--sanguinaire,--constitutionnel

soi-disant,--unitaire,--trinitaire,--chaussé,--déchaussé,--absolutiste

illustré,--absolutiste ténébreux,--etc.

Il faut y joindre encore le parti des apothicaires; car, dans la Chambre

des députés de Madrid, sur deux cent quarante membres, on compte

quatorze pharmaciens.

[GU] Je suppose que vous avez un frère illustre par ses vertus, par ses

talents, ou sans qu'on sache pourquoi.--Comme beaucoup d'autres,--ce

frère s'appelle François Tartempiou. Vous vous nommez Alfred ou Edgard

Tartempiou.

Vous vous présentez ou l'on vous présente dans une maison.

On annonce M. Tartempiou. A ce nom européen de Tartempiou, tout le monde

se retourne;--le quadrille commencé s'arrête; un beau danseur manque son

_cavalier seul_.--On murmure le nom de Tartempiou. «Ah! Tartempiou vient

ici?» Les femmes jettent un regard de côté dans une glace.

Mais un monsieur dit:

--Ce n'est pas là Tartempiou. Je le connais beaucoup.--J'ai dîné avec

lui avant-hier.--On a cependant annoncé M. Tartempiou.

--Oui, mais c'est son frère!

--Ah! ce n'est que son frère?

--Ce n'est rien, c'est son frère.

Et tout le monde est déjà mal disposé pour vous.--Il semble que vous les

avez attrapés.--Ils vous siffleraient volontiers.

[GU] Le _public_ est irrité comme celui d'un théâtre de province sur les

portes duquel on avait affiché: «La _Dame blanche_, opéra en trois

actes; paroles de M. Scribe, musique de Boieldieu.»

On entre en foule. On lève le rideau. Un acteur s'avance et dit: «Que

les cors se fassent entendre! Chez les montagnards écossais on donne

volontiers l'hospitalité.»

Les guêpes ­— séries 1 & 2 · 第 45 / 47 段