--Ce serait pourtant une belle et sainte chose que l'amitié. Mais qui

comprend l'amitié? Chacun veut avoir un ami, mais personne ne veut être

l'ami d'un autre. On emprisonne ce qu'on appelle son ami dans ses

propres idées à soi, dans ses goûts: on lui trace la route qu'il doit

suivre. Il y a des limites où l'amitié cesse. Si votre ami prend un

parti, avant de le suivre, vous examinerez s'il a tort ou raison. Ce

serait là ce qu'on devrait faire pour un indifférent; mais un ami! s'il

est malheureux; on doit être malheureux avec lui; criminel, on doit être

criminel avec lui. Tout ce qu'il fait, on en doit supporter la

responsabilité comme on supporte celle de ses propres actions; deux amis

doivent se suivre dans la vie comme s'ils ne faisaient qu'un. L'amitié

ne doit pas être un pacte, mais une assimilation; on ne doit pas prendre

un ami, on doit devenir lui.

[GU] UN PROVERBE.--J'ai connu un homme, jeune, bien fait, à moitié

spirituel, passablement brave, riche; en un mot, fort disposé à être

heureux. Pour y parvenir, il résolut de mettre en pratique cet

aphorisme: _Il faut avoir des amis partout._

Il donnait à dîner, prêtait de l'argent, sacrifiait ses maîtresses,

permettait à qui voulait de rendre ses chevaux poussifs; la

bienveillance générale était une des conditions de son existence. Il

jouait aux échecs et perdait; il dansait, et dansait gauchement; enfin,

il n'avait de supériorité dans aucun genre, et ne pouvait exciter

l'envie, si ce n'est par sa fortune; mais sa fortune n'était pas à lui.

Tout le monde était son ami; tout le monde le tutoyait: il était

enchanté. Peut-être, s'il eût regardé d'un peu près les bénéfices de

cette amitié universelle, eût-il vu que les gens qui ne chantaient

jamais, parce qu'ils avaient la voix fausse, ne s'en faisaient aucun

scrupule devant lui. L'hiver, on le mettait loin du feu pour donner la

meilleure place à un étranger. On lui donnait à dîner avec la soupe et

le bouilli: _on ne se gêne pas avec ses amis_;--on servait tout le monde

avant lui, et les enfants essuyaient leurs tartines sur ses vêlements.

Un jour, un de ses _amis_ lui écrivit une lettre en ces termes:

«Sauve-toi; je suis entré dans une conspiration qui vient d'être

découverte; on a saisi mes papiers. Comme tu es _mon ami_, comme je sais

que l'on peut compter sur toi, je t'avais mis un des premiers sur la

liste des conjurés. Notre affaire est certaine; nous serons tous

condamnés à mort. Fuis sans perdre un instant.»

Hermann demeurait dans un quartier de la ville assez éloigné; l'homme

chargé de la distribution des lettres s'aperçut que la lettre destinée à

Hermann était la seule à porter dans son quartier; il pensa ne pas

devoir se gêner avec un _ami_; il remit au lendemain pour porter la

lettre, en même temps que les autres qui ne pouvaient manquer de venir

pour le même quartier; il ne porta la lettre que le surlendemain.

Derrière lui arrivaient les soldats chargés d'arrêter Hermann.

Le chef de la troupe était _un ami_ d'Hermann, il ne voulut pas avoir la

douleur de l'arrêter lui-même, et resta à la porte; les soldats, sans

chef pour les réprimer, maltraitèrent fort le prisonnier.

Néanmoins, sous prétexte de s'habiller, il passa dans un cabinet et

sauta par la fenêtre.

Il tomba précisément sur son ami, que sa sensibilité retenait

malheureusement à la porte; l'ami jeta un cri qui donna l'alarme; il fut

repris et conduit en prison.

On instruisit son procès; toute la ville était convaincue de son

innocence; mais la plupart des juges se récusèrent pour ne pas avoir, en

aucun cas, à condamner _un ami_.

L'accusateur, qui était _son ami_, comprit que sa réputation

d'impartialité se trouvait singulièrement compromise par sa liaison

connue avec l'accusé; pour combattre cette prévention, il se vit forcé

de le charger plus qu'il n'avait jamais fait aucun autre. Son avocat

était tellement ému,--car _il le chérissait_,--que, lorsqu'il voulut

parler, sa voix fut étouffée par ses sanglots; il reprit un peu courage,

mais sa mémoire était troublée; les arguments sur lesquels il avait le

plus compté ne se présentaient plus qu'à travers un nuage; sa voix était

faible et mal accentuée. Hermann fut condamné à l'unanimité.

L'autorité, vu le nombre infini de _ses amis_, redoutait un coup de main

pour forcer la prison et l'enlever; aussi fut-il mis aux fers, et ne lui

laissa-t-on la consolation de voir personne. Le jour de son supplice

arriva; un moment, le désespoir lui prêta des forces; il se débarrassa

de ses liens, échappa aux soldats, et se serait enfui, si la foule

immense des gens qui _lui étaient attachés_ eût pu s'ouvrir assez vite

pour lui livrer passage; il fut rattrapé et garrotté. Le bourreau, qui

l'avait _beaucoup aimé_, avait peine à contenir sa douloureuse émotion;

sa main, mal assurée, ne put séparer la tête du tronc qu'au cinquième

coup.

Juin 1841.

Fragments d'une belle réponse de l'auteur des _Guêpes_ à un homme

étonné.--Les philanthropes.--Les prisons.--Les fêtes.--Question des

hannetons.--M. Basin de Rocou.--Quelques citations de M. de

Lamennais.--Une singulière oraison funèbre.--Les médailles de

baptême.--De M. Dugabé et d'un nouveau théâtre.--Un mot du

roi.--Véritable histoire de l'infante.--Comme quoi un jeune

Polonais est devenu neveu de la reine de France.--Des cheveux

roux.--M. Villemain.--Mademoiselle Fitzjames.--On oublie M.

Molé.--Humbles remontrances à monseigneur l'archevêque de

Paris.--Question sérieuse traitée de la façon la moins ennuyeuse

qu'il a été possible à l'auteur.--M. Duchâtel.--Économies de M.

Auguis.--Le parti des pharmaciens.--L'inconvénient d'avoir un frère

célèbre.--Un danseur de l'Opéra au couvent.--Repos du roi.--M.

Thorn.--Un parapluie vert.--Un voisin de campagne.--De quelques

carrés de papier.

[GU] FÊTES DE MAI.--Comme je quittais Paris, le dernier jour du mois

d'avril, un homme de ma connaissance me rencontra qui parut m'examiner

avec étonnement.--«Comment, _mon cher_, me dit-il, les gros souliers et

les guêtres de cuir! Vous quittez Paris--la veille des fêtes de

mai?--Est-ce que vous comptez n'en pas parler dans votre volume du mois

prochain?»

Je fis alors à cet homme une réponse si belle, que j'eus regret quand

elle fut finie,--ce qui n'eut pas lieu tout de suite,--de ne pas

l'avoir réservée pour un auditoire plus distingué et surtout plus

nombreux,--et qu'aujourd'hui encore je ne puis me résigner à la voir

perdue pour mes contemporains et pour la postérité,--ce qui fait que je

vais m'efforcer de m'en rappeler quelques fragments,--sauf à prétendre,

si on ne partage pas l'admiration qu'elle m'a inspirée, que j'en ai

oublié les morceaux les plus saillants.

[GU] Mon bon ami, lui dis-je,--les philanthropes,--qu'à une époque

d'injustice et de passion on avait appelés _filous en troupe_,--ont

amélioré bien des choses.

Ils ont inventé deux manières de compatir à l'infortune des prisonniers:

PREMIÈRE MANIÈRE.--Pour ceux qui ont commis de grands crimes,--tels que

d'avoir assassiné leur père à coups de hache,--coupé leur sœur en

petits morceaux,--empoisonné leur mère--ou noyé leur cousin,--et qui ont

eu le malheur de rencontrer des jurés assez indulgents pour voir là des

circonstances atténuantes et ne les faire condamner qu'à la prison,--les

philanthropes les ont jugés d'autant plus à plaindre qu'ils étaient plus

criminels; et, pensant qu'ils avaient besoin de grandes

consolations,--ils se sont occupés de leur rendre la vie agréable;--ils

ont amélioré leur potage,--assaini leurs prisons, planté leurs jardins

d'arbres d'agrément,--en un mot, convaincus de l'âpreté de leurs

remords, ils ont fait en sorte qu'ils n'en pussent être distraits par

aucun autre chagrin et qu'ils y fussent livrés tout entiers.

[GU] DEUXIÈME MANIÈRE.--Mais pour ceux qui se sont laissé aveugler par

la lecture de certains carrés de papier, où on répète les saugrenuités

emphatiques que le gouvernement actuel disait contre son prédécesseur,

alors qu'il n'était pas encore gouvernement,--pour ceux qui ont tenté

sans succès contre ledit gouvernement actuel ce qui a si bien réussi

audit gouvernement actuel en juillet 1830.

Les philanthropes ont arbitré--qu'il était difficile d'être plus sévère

contre eux qu'un père, ancien mauvais sujet, ne l'est pour son fils, à

l'égard des fautes qu'il a commises autrefois, jusqu'à ce que l'âge soit

venu lui apprendre à traiter de vices les plaisirs qu'il ne peut plus

prendre, et à ériger en vertus les infirmités qui lui arrivent;

Que le monde n'attache aucune idée de déshonneur aux crimes politiques;

Qu'en un mot, les condamnés politiques étant moins malheureux que les

autres,--on peut sans scrupule faire sur eux des essais philanthropiques

variés, tels que le régime cellulaire,--l'isolement,--et une foule de

tortures morales,--par suite de quoi la plupart de ces pauvres

diables--meurent furieux ou vivent fous et idiots.

[GU] Les philanthropes,--pendant longtemps,--ne s'occupèrent de l'homme

qu'à son entrée en prison,--ne faisant pas la moindre attention à lui

tant qu'il n'est que misérable et dans la longue route de privations,

d'abstinence et de douleurs qu'il parcourt avant d'arriver au crime.

Ils ont craint, un moment, de voir manquer les occasions de

s'attendrir,--et, perfectionnant leur industrie,--ils ont imaginé de

donner aux enfants une éducation toute littéraire et

républicaine,--éducation qui, sous le premier point de vue, les détourne

des métiers utiles et productifs, et, sous le second, les élève dans

l'admiration d'une foule de vertus d'une autre époque, vertus toutes

prévues par le Code pénal,--et dont la moindre envoie celui qui la

pratique faire, à Brest ou à Toulon, un voyage de cinq ou six années.

[GU] D'où vient que pas un de ces braves philanthropes,--aujourd'hui que

plusieurs d'entre eux sont fort bien vus au château,--n'a imaginé de

rendre un peu plus amusantes les fêtes que l'on donne au peuple à

certains anniversaires?

D'où vient que pas un des grands poëtes,--des romanciers

distingués,--des dramaturges célèbres,--des écrivains de tous genres,

qui depuis dix ans se sont succédé au pouvoir,--n'a trouvé dans sa

cervelle la moindre variété à apporter aux _quatre orchestres de danse

du carré Marigny_,--aux mâts de cocagne, etc., etc.?

Quelque chose,--il faut le dire,--car, si je vaux un peu, c'est par mon

impartialité, qui vient de mon indifférence--quelque chose a été tenté à

l'égard du feu d'artifice:--on l'a fait tirer sur le pont Louis XV,--au

lieu du rond-point des Champs-Élysées,--mais cela avait déjà été osé par

le gouvernement de la Restauration,--ce qui ne l'a pas empêché d'être

renversé.

[GU] J'ai vu quelques-unes de ces fêtes quand j'étais enfant,--depuis

j'ai lu le récit de beaucoup d'autres dans les journaux.--Quand une

succession naturelle, une invasion, une restauration, une

révolution,--ou toute autre cause, nous a amené un nouveau gouvernement,

je me suis dit chaque fois:--«Ah! on va peut-être donner d'autres

fêtes.»--Sous ce rapport-là, comme sous beaucoup d'autres, je ne me suis

pas aperçu que les changements de gouvernement aient apporté rien de

nouveau.--Depuis une trentaine d'années que je suis spectateur des

choses que font les autres,--j'ai vu les partis tour à tour vaincus et

triomphants, se fusiller,--se

guillotiner,--s'emprisonner,--s'exiler,--etc.

[GU] Mais aucun n'a osé changer ni la forme des ifs des illuminations

publiques, ni ces ifs eux-mêmes, qui ont porté tour à tour le suif

officiel, que le peuple a le droit de voir brûler à certaines époques

pour augmenter la joie qu'il est censé ressentir des naissances, fêtes

ou avénements variés.

Aussi m'a-t-il semblé voir--que, dans ce cas, le peuple n'accepte de

tout cela qu'un jour de loisir, et se donne à lui-même le choix de ses

divertissements,--lesquels ne sont pas non plus très-variés, et

consistent à aller boire aux barrières le petit vin, que si bêtement et

si odieusement on lui charge dans la ville d'impôts égaux à ceux que

payent les vins fins qui se servent sur la table des gens riches.

Il n'y a moyen de distinguer ces fêtes les unes des autres que par le

nombre des accidents qui y arrivent;--il n'y a eu cette fois qu'un

cuirassier de tué;--la précédente avait coûté la vie à deux hommes.

[GU] QUESTION DES HANNETONS.--De toutes les parties de la France--on

écrit: «Les arbres sont dépouillés par les hannetons, que depuis bien

longtemps on n'avait vus en nombre aussi formidable.»--Suivent les

lamentations.

En effet,--en plein mois de mai,--on voit des arbres aussi dépouillés de

feuilles que l'hiver. Le soir, les hannetons volent en si grande

quantité, que le bruit de leur vol force d'élever la voix pour causer.

Certains arbres en sont tellement couverts,--ils s'y pendent si pressés

en forme de feuillage brun, qu'un homme étranger à la campagne, au lieu

de dire: «C'est un prunier, c'est un hêtre,--c'est un chêne,»--dirait:

«C'est un hannetonnier.»

[GU] me rappelle un pauvre diable que l'on mit une fois en route pour

l'Italie.--Après lui avoir persuadé que la végétation était sur cette

terre bénie toute différente de ce qu'elle est dans les autres pays, que

les arbres y produisent naturellement une foule d'objets qui ne naissent

en France qu'à force de travail et de main-d'œuvre: «Tu y verras, lui

disait-on,--le saucissonnier, c'est-à-dire l'arbre qui produit des

saucissons,--la variété à l'ail est fort rare;--tu y verras le

bretellier, c'est-à-dire l'arbre à bretelles, elles sont mûres vers la

fin de septembre,--tu m'en rapporteras une paire;--mais ne va pas

prendre des bretelles sauvages qui ne durent rien.»

--Toujours est-il qu'il en devint fou.

[GU] N'ai-je pas quelque part déjà fait cette remarque qu'une branche de

commerce s'est perdue en France?

Je me rappelle avoir vu des enfants déguenillés courir les rues, ayant à

la main des hannetons pleins un bas bleu,--et sur l'épaule une branche

d'orme femelle,--et ameutant autour d'eux de jeunes chalands empressés

au cri de «V'là d'zhann'tons, d'zhann'tons pour un yard.»

Cela vient de ce qu'il n'y a plus d'enfants.--A l'âge où on faisait

voler des hannetons avec un fil à la patte, au son de cette romance que

nous avons peut-être chantée les derniers: «Hanneton, vole, vole, vole!»

à cet âge aujourd'hui--on fume, on a une canne,--on lit le journal,--on

boit de l'eau-de-vie,--et on _demande_ au Palais-Royal--les pièces où

mademoiselle Déjazet joue les rôles les plus voisins de la nudité

absolue.

[GU] AUTRES CONSIDÉRATIONS SUR LES HANNETONS.--Il y a quelques années,

M. Romieu--préfet de la Dordogne--songea à détruire, du moins en partie,

ce terrible coléoptère,--et donna une somme par chaque boisseau de

hannetons.--C'était une mesure sage dans l'intérêt de l'agriculture; car

chaque hanneton tué aurait produit plusieurs centaines de _vers blancs_

ou _mans_, qui, l'année d'après, métamorphosés en hannetons, auraient

donné quelques milliers de vers blancs.

On plaisanta fort M. Romieu à ce sujet,--on en fit plusieurs

caricatures--la peinture et la sculpture ont laissé des monuments de la

façon dont fut appréciée cette mesure utile.

Et beaucoup de gens--de cette classe si nombreuse--qui aiment trouver de

l'esprit tout fait, et qui répètent avec une charmante naïveté ce qu'ils

ont entendu donner comme plaisant,--quand même, pour leur part, ils n'y

comprennent absolument rien,--beaucoup de ces braves gens, s'ils

entendaient nommer M. Romieu, s'écrieraient: «Ah! oui,

Romieu--hannetons--hi, hi, hi,--hé, hé, hé!»--sans savoir à quel propos

le nom de M. Romieu s'est trouve accolé aux hannetons:--et leurs

auditeurs se mettraient à rire, sans comprendre plus qu'eux, et

s'empresseraient à la première occasion de répéter la plaisanterie, qui

ne manquerait pas d'avoir encore le même succès.

[GU] UNE ILLUSTRATION.--Je trouve dans le _Moniteur_ un sujet de se

féliciter pour ceux qui aiment la gloire de leur pays:--le roi vient de

nommer chevalier de l'ordre royal de la Légion d'honneur--M. BASIN DE

ROCOU--_homme de lettres_. Cette distinction nous révèle un écrivain

sans contredit supérieur à mon ex-ami M. de Balzac--puisque celui-ci

n'est pas encore décoré, sans quoi il faudrait douter de la sagesse du

roi en fait de littérature et de décorations.--Je ne sais seulement par

quelle fatalité, humiliante pour moi, je me trouve ne rien connaître

absolument de M. Basin de Rocou--si ce n'est qu'il vient d'être nommé

par le roi chevalier de l'ordre royal de la Légion d'honneur.

[GU] M. DE LAMENNAIS.--J'ai déjà reçu beaucoup d'injures et de menaces à

propos de M. de Lamennais.--On sait le cas que je fais des unes et des

autres.--Je me permettrai donc encore cette fois de citer ces paroles

d'un prêtre chrétien que je trouve dans un nouveau livre de M. de

Lamennais.

Après une appréciation dure,--exagérée, ridiculement emphatique des

hommes aujourd'hui au pouvoir,--appréciation cependant juste sous

quelques rapports, il s'écrie:

«Et le peuple livré à cette race d'hommes,--le peuple qui la souffre,

qu'en dire?

»M. de Bonald parle beaucoup de résistance passive, il ne permet que

celle-là.--La résistance passive est la résistance du cou à la hache qui

tombe dessus.

»Peut-être l'emploi de la force est-il nécessaire aujourd'hui, car on ne

doit pas la laisser à jamais du côté du mal.»

Puis, quand il a jeté ces paroles provocantes, ces paroles

d'insurrection, de haine et de sang,--à une époque agitée comme

celle-ci, à une époque où tout cela germe si vite et si cruellement

dans les cerveaux qui, faisant leur éducation politique dans les

estaminets, arrosent chaque pensée de ce genre d'une gorgée de café et

d'eau-de-vie, il ajoute avec une hypocrisie jésuitique:

«Mais il faut que ce soit la miséricorde qui tienne l'épée.»

J'ai trouvé dans ce livre, entre autres choses contre lesquelles

j'aurais un blâme bien plus sévère encore, si M. de Lamennais, ce prêtre

qui n'est ni catholique ni chrétien, n'était pas en prison,--une pensée

juste et bien exprimée que voici:

«Il y a des esprits si stériles, qu'il n'y pousse pas même de

bêtises;--il s'y en trouve cependant, mais elles y ont été

transplantées.»

En voici une autre assez belle,--si ce n'est qu'elle devient un

non-sens, appliquée à l'époque d'aujourd'hui, où il n'y a plus de

pouvoir et où le prêtre écrit des livres pareils à ceux de M. de

Lamennais:

«L'histoire, qu'est-ce? le long procès-verbal du supplice de

l'humanité:--le pouvoir tient la hache, et le prêtre exhorte le

patient.»

Disons encore à ce sujet que, s'il est une chose bêtement

immorale,--c'est le prestige dont on entoure de ce temps-ci tout homme

qui subit les rigueurs de la justice, dès l'instant qu'on peut donner à

sa condamnation une couleur quelque peu politique.

On envoie des adresses à M. Lamennais, et M. Lamennais répond: «La

prison m'était due pour avoir défendu les cœurs justes.--J'y suis

entré avec une grande joie.»

Je lis dans le _Siècle_ un éloge funèbre ainsi conçu: «M. Jules Olivier,

juge au tribunal de Grenoble, vient de mourir dans un âge peu avancé. M.

Jules Olivier avait été tout récemment en butte aux rigueurs du

gouvernement.»

On ne se donne même plus la peine d'arguer lesdites rigueurs

d'injustice;--non, il suffit pour la gloire d'un homme qu'il ait été en

prison.

Que pensez-vous qu'il arrive de cette glorification de la prison?

[GU] STEEPLE-CHASES--Voici quelques phrases que je copie dans un journal

français, relativement à une course faite en France et par des chevaux

appartenant à des Français:--«New betting room stakes.--Two years old

stakes.--Les sportmen--le stud-book.--Les gentlemen riders

turf--sport--STEEPLE-CHASE.»

Tout homme qui a un cheval, un tiers de cheval,--car il y a des gens qui

ont un tiers de cheval de course, comme un tiers de charge d'agent de

change,--tout homme qui parie, tout homme qui veut faire semblant

d'avoir un cheval, tout homme qui veut faire semblant de parier,

s'efforce de ne parler qu'anglais.--C'est un ridicule qui passera comme

passent les ridicules,--quand il sera détrôné par un autre.

[GU] MM. LES DÉPUTÉS.--A propos du baptême du comte de Paris,--déjà

flagorné et insulté par les journaux selon leur couleur,--le ministre de

l'intérieur a fait frapper des médailles: quelques-unes en or pour la

famille royale; d'autres en argent pour quelques hauts

dignitaires.--Celles de MM. les députés étaient en bronze, économie

suffisamment expliquée par leur nombre de plus de quatre cent cinquante.

Beaucoup d'entre eux,--considérant que la médaille en argent, qui coûte

au ministère vingt-cinq francs, pouvait avoir une valeur intrinsèque

d'une dizaine de francs,--se sont agités jusqu'à ce qu'on leur ait donné

une médaille d'argent.

[GU] Du reste, la session est finie de fait, et MM. les députés

assiégent les ministères de demandes de toutes sortes; et on se

tromperait fort si on croyait que les députés des oppositions sont les

moins âpres à cette curée.

[GU] Voici, à ce sujet, une petite anecdote:

M. Dugabé est gendre de madame..., propriétaire de la cité Berryer,

passage situé à côté de l'église de la Madeleine. Madame..., pour donner

un peu de mouvement à sa cité, a pensé qu'il serait excellent d'y

construire un théâtre.--Elle a fait demander le privilége avec beaucoup

d'instances par M. Dugabé, se contentant, dit-on, du bénéfice apporté à

son quartier, et abandonnant à son gendre le produit du théâtre, qu'on

devait louer quinze mille francs.--On assure que M. Berryer en a dit

quelques mots, et que l'importance du pétitionnaire avait rendu tout

d'abord le ministre très-favorable à la demande;--mais on a ensuite

pensé que, lors de l'ouverture de l'église, le curé ne manquerait pas de

trouver inconvenant le voisinage aussi proche d'un théâtre, et que, si

on s'avisait alors de supprimer le théâtre, on crierait au jésuitisme,

au parti prêtre, etc.; c'est pourquoi on a refusé le privilége, c'est

pourquoi--M. Dugabé a prononcé à la Chambre deux discours contre

l'administration.

[GU] UN MOT DU ROI.--Voici un mot du roi Louis-Philippe, qui est plus

juste que constitutionnel:--«MM. les députés sont quatre cent

cinquante;--mais j'ai pour moi l'unité.»

[GU] VÉRITABLE HISTOIRE DE L'INFANTE ISABELLE.--_Comme quoi un jeune

Polonais est devenu neveu de la reine de France et de la reine

Christine._--On a souvent plaisanté amèrement dans plusieurs journaux

légitimistes et républicains sur les difficultés que rencontrait le roi

Louis-Philippe pour l'établissement de sa nombreuse famille. Voici

cependant une nouvelle alliance qui s'est faite et conclue non-seulement

sans qu'il se soit donné pour cela aucune peine, mais encore à peu près

malgré lui.

M. le comte....ski,--j'espère que ces trois lettres sont fort discrètes,

attendu qu'elles appartiennent aux deux tiers des Polonais,--était connu

dans le monde comme un assez joli homme, élégant et _comme il faut_, et

ami de M. le marquis de C***. Rien jusque-là n'avait fait présager

qu'il dût devenir aussi prochainement neveu de deux reines, d'autant

qu'il passait pour avoir peu de penchant au mariage.

L'infante dont on a tant parlé par ces derniers temps--est fille de don

François de Paule, infant d'Espagne, domicilié à Paris, hôtel

Galiffet;--et, par suite d'une généalogie aussi longue que celle de la

Genèse, nièce de la reine Amélie de France, et de la reine Christine

d'Espagne.--Aussitôt l'enlèvement connu, on mit à la poursuite de la

princesse le gouverneur des infants, qui rejoignit le couple à Namur, où

il trouva l'appui des autorités prévenues par le télégraphe.--On laissa,

ou plutôt on fit échapper le comte...ski;--et le gouverneur annonça à

l'infante qu'il allait la ramener à Paris.

--Monsieur, lui dit-elle avec beaucoup de calme et d'autorité, je ne

pense pas que vous ayez l'intention de porter la main sur moi.--Eh bien!

je ne vous suivrai qu'après que vous m'aurez donné votre parole

d'honneur de respecter une condition que je mets à mon obéissance.

--Quelle est cette condition, mademoiselle?

--Monsieur, je suis comtesse....ski;--ma condition est celle-ci: vous me

reconduirez directement chez mon père,--et vous ne me renverrez pas au

couvent.

--Je vous le promets.

--C'est bien, partons.

On part, on arrive; l'infant refuse de recevoir sa fille.

--Que faire? Si vous vouliez retourner au couvent?

--Non, monsieur, je ne retournerai pas au couvent.

--Mais où voulez-vous aller?

--Cela m'est égal, pourvu que ce ne soit pas au couvent.

--Je suis fort inquiet.

--Moi, je suis fort tranquille, j'ai votre parole que vous ne me

renverrez pas au couvent.

Les guêpes ­— séries 1 & 2 · 第 44 / 47 段