Ce tableau fut donné par le roi à la ville d'Avignon, laquelle ville

d'Avignon en a été fort reconnaissante, mais ne l'a jamais reçu.--Le

député d'Avignon--dont je ne sais pas le nom, mais qui porte des

moustaches--a été chargé de le réclamer instamment.--Il n'est pas

probable que le tableau soit en route depuis cinq ans sans être arrivé à

sa destination;--on s'occupe de chercher ce tableau, qui n'a pas moins

de douze pieds de haut, de la cave aux combles du Louvre;--on ne le

trouve pas.

[GU] Le parti légitimiste a manqué deux occasions de se montrer

généreux.

A la vente des dames de la Miséricorde, faite dans les salons de M. J.

de Castellane par toutes les belles dames légitimistes, il y avait

plusieurs ouvrages de la duchesse d'Angoulême,--entre autres un coffre

en tapisserie, qui était coté cent francs.

Pendant les cinq jours qu'a duré la vente, il ne s'est présenté personne

qui voulût mettre ce prix à l'ouvrage de la dauphine.

Ce qui s'est le plus vendu, ça été des torchons; on trouvait

très-plaisant d'aller en marchander aux duchesses et aux princesses, qui

les déployaient; elles en ont vendu étonnamment.

Cet élan modéré rappelle celui qu'a excité la souscription faite par M.

de Brézé pour le buste du duc de Bordeaux,--elle a rapporté fort peu de

chose;--on a remarqué, parmi les souscriptions envoyées à M. Vernes,

celle-ci, qui montre un touchant sacrifice:

«M. B***, vingt francs--qu'il a trouvés.»

Les belles vendeuses ont prié M. de Castellane, en récompense de leur

zèle charitable--de leur donner sur son théâtre une représentation

secrète de _Passé Minuit_.--Il est toujours bon et encourageant que la

vertu soit récompensée... ne fût-ce que par le vice.

La pièce n'a pas été jouée sur le théâtre, mais dans un petit salon.

Une des scènes les plus piquantes de la pièce est celle où l'acteur au

lit,--en costume de nuit,--semble toujours sur le point de se lever

brusquement,--et entretient le public dans une appréhension continuelle

de ce qu'il va montrer,--jusqu'au moment où il se lève en chemise.

C'est M. de Tully qui a joué le rôle d'Arnal, et qui s'en

est,--dit-on,--tiré à merveille.

Ces dames n'ont nullement paru embarrassées de revoir, quelques instants

après, dans le salon, l'acteur qui venait de jouer devant elles un rôle

aussi singulier.

Ces façons-là deviennent fort à la mode;--j'avouerai qu'entre deux

excès, puisque la plupart des femmes ne peuvent faire autrement,--je

préférerais encore la pruderie. Mais je ne dis plus un mot de toutes ces

choses;--on prend trop mal les observations que j'ai faites en d'autres

circonstances, et je suis assez lâche avec les femmes.

--Comme l'autre matin j'attendais qu'une personne à laquelle je faisais

une visite, pût me recevoir,--je trouvai dans le salon un petit volume

intitulé:

PENSÉES DIVERSES

par C.-M.-A. Dugrivel.

Et je me mis à le parcourir au hasard.--Je veux vous donner part au

plaisir que j'y ai pris.

PREMIÈRE PENSÉE DE M. C.-M.-A. DUGRIVEL, p. 23.--«Ce que l'on dit et ce

que l'on pense NE SONT pas toujours d'accord.»

Cela a déjà été dit,--mais est heureusement rajeuni par l'expression _ne

sont_.

DEUXIÈME PENSÉE DE M. C.-M.-A. DUGRIVEL, p. 96.--«La plupart des hommes,

vus de près, sont rarement ce qu'ils paraissent de loin.»

Celle-ci est hardie, mais le moraliste, le philosophe, ne doit pas

reculer devant sa pensée, quelque choquante qu'elle puisse être pour les

opinions reçues.--D'ailleurs, quelque audacieuse qu'elle puisse

paraître, cette pensée de M. C.-M.-A. Dugrivel n'est contraire ni aux

bonnes mœurs, ni à la religion, ni à la charte.

QUATRIÈME PENSÉE DE M. C.-M.-A. DUGRIVEL, p. 100.--«L'ingratitude est la

monnaie dont se paye le plus souvent un bienfait.»

Il faut l'avouer,--cette pensée est triste;--est-il donc vrai que le

philosophe ne peut se livrer à une étude un peu approfondie sans y

découvrir des choses aussi affligeantes,--et doit-on réellement lui

savoir gré de sa découverte?

CINQUIÈME PENSÉE DE M. C.-M.-A. DUGRIVEL, p. 111.--«L'avarice, examinée

de près, sent bien la crapule.»

Attrape!--j'aime qu'on dise leur fait aux hommes et à leurs

passions.--La philosophie n'a pas pour but de dire des douceurs à son

semblable,--et je suis content de voir M. C.-M.-A. Dugrivel morigéner

l'homme et le tancer de la bonne façon.

SIXIÈME PENSÉE DE M. C.-M.-A. DUGRIVEL, p. 117.--«Il est des gens

toujours amis de ceux qui sont au pouvoir.»

Bravo!--il est possible que cela déplaise à M.

Passy--(Hippolyte-Philibert), mais rien n'arrête M. Dugrivel: ni la

hardiesse de la pensée,--ni les dangers de l'application.

SEPTIÈME PENSÉE DE M. C.-M.-A. DUGRIVEL, p. 169.--«Je me venge des

méchants par une pensée contre la perversité humaine,--mes armes sont

bien innocentes.»

Très-innocentes, en effet, monsieur C.-M.-A. Dugrivel.

HUITIÈME PENSÉE DE M. C.-M.-A. DUGRIVEL, p. 171.--«Il est tout naturel

que l'homme cultive les arts et l'industrie, puisqu'ils contribuent à

augmenter son bonheur.»

NEUVIÈME PENSÉE DE M. C.-M.-A. DUGRIVEL, p. 210.--«Si la brutalité

produit des êtres vivants, comment la pensée ne produirait-elle rien?»

DIXIÈME PENSÉE DE M. C.-M.-A. DUGRIVEL, p. 211.--«La vie est un songe.»

Pardon, monsieur C.-M.-A. Dugrivel,--ceci n'est-il pas un peu risqué?

ONZIÈME PENSÉE DE M. C.-M.-A. DUGRIVEL, p. 200.--«La fortune est aveugle

et rend aveugle. Paradoxe!»

DOUZIÈME PENSÉE de M. C.-M.-A. DUGRIVEL.--«L'amabilité est un agrément

qui n'est pas propre à embellir toutes les personnes.»

[GU] Je ne puis citer davantage: je vous renvoie au livre imprimé en

1841,--qui se vend chez Debécourt, à Paris, rue des Saints-Pères, 69. Le

volume se compose de deux cent quinze pages, chaque page renferme au

moins cinq pensées.--C'est-à-dire mille et soixante-quinze pensées.

[GU] LES CONCERTS.--Je divise les choses dites _plaisirs_ en deux

classes:--les plaisirs qui m'amusent et les plaisirs qui m'ennuient;--je

préfère les premiers, et je m'abstiens obstinément des seconds.

Ceci vous paraît, au premier abord, une pensée dans le genre de celles

de M. C.-M.-A. Dugrivel;--eh bien! soyez de bonne foi, et vous verrez

que c'est plus difficile que vous ne pensez.--Repassez dans votre

mémoire la semaine qui vient de s'écouler, et voyez si vous n'avez pas

consacré quelque soirée à quelque plaisir qui vous aura parfaitement

ennuyé.

Je ne vais jamais au théâtre,--et beaucoup moins encore dans les

concerts.

Je l'ai déjà dit, si je n'étais pas fils d'un piano célèbre, les

pianistes auraient affaire à moi.

Ils jouent aujourd'hui plus pour les yeux que pour les oreilles,--et

frappent sur leur clavier comme s'ils avaient peur qu'on ne sût pas que

c'est de bois. M. Listz a, presque chaque fois qu'il joue, un piano tué

sous lui. Au dernier, il a joué debout;--il jouera couché au

prochain.--Mais que voulez-vous que fassent ces pauvres diables?--les

éloges les perdent.--Dernièrement, un homme, qui du reste a

ordinairement de l'esprit,--disait qu'il aimait voir un pianiste

_pantelant_.--Il arrive très-souvent à M. Listz,--quand il vient

d'exécuter sa musique pantelante,--de terminer en se laissant tomber

inanimé sur son piano.--On trouve cela ravissant. Au concert de M.

Chopin,--auquel je n'assistais pas, on m'a raconté que, le morceau fini,

M. Listz, qui ne jouait pas du piano, mais qui voulait absolument jouer

un rôle,--se précipita sur M. Chopin pour le soutenir, pensant qu'il

allait se trouver mal.

[GU] Depuis que Schubert est mort,--sous prétexte de trois belles

mélodies qu'il a laissées,--tout le monde s'amuse à faire des choses

plus ou moins incolores et ennuyeuses et surtout dénuées de mélodie,

qu'on publie sous son nom,--et auxquelles les gens accordent la même

admiration qu'à ses meilleurs ouvrages.

[GU] Dans une maison--où je me trouvais dernièrement,--on a amené un

jeune phénomène:--c'était un enfant de douze ans très-fort sur le piano.

Il s'est assis et a commencé, puis imperturbablement--a joué plus d'une

heure--sans être arrêté par les applaudissements, qui avaient pour but

de le faire finir et qu'il prenait pour des encouragements.--En vain, on

se disait: «Charmant enfant! à quelle heure le couche-t-on?»

Il ne s'arrêta qu'à la fin de son morceau,--si toutefois ce qu'il a

joué peut s'appeler un morceau, car je ne connais rien d'entier qui soit

de cette longueur.

Quelqu'un que je ne nommerai pas--disait:

--Eh bien! cela m'intéressait davantage au commencement.

--Pourquoi cela?

--Parce que l'enfant était plus jeune.

[GU] Il y a peu de choses auxquelles je doive d'aussi ravissantes

sensations qu'à la musique;--mais je finirai par n'en plus vouloir

entendre à cause des différents bruits prétentieux--dont on m'assourdit

sous prétexte de musique.

Je n'ai plus de ressources que dans de petites mélodies,

franches,--vraies,--qui me bercent l'esprit et me font rêver.

L'autre jour, j'ai entendu une jolie voix chanter--une chanson,--une

romance,--je ne sais quoi,--mais c'était ravissant. Cela s'appelle:--_Je

n'ose la nommer_!--La chose est de F. Bérat.

Si ceci te tombe sous la main,--tu verras en même temps,--mon ami

Bérat,--que tu me feras plaisir de m'envoyer cette romance, que je

voudrais tenir de toi.

[GU] Beaucoup de braves gens,--quand je me plaignais d'avoir été ennuyé

par des chefs-d'œuvre, objets de leur admiration la plus

furieuse,--m'ont dit: «Il faut entendre cela plusieurs fois.»

J'ai trouvé le piége grossier:--comment! j'entendrai seulement une fois

la musique qui me charme,--et plusieurs fois celle qui m'ennuie!

Travaillez donc douze ans à passer pour un homme d'esprit, pour qu'on

ose encore vous dire de semblables choses!

Non,--mes braves gens,--je ne tombe pas dans le panneau,--j'entends le

plus souvent possible la musique qui me plaît,--et, quand il m'arrive

d'en entendre d'autre,--je regrette qu'il n'y ait pas un autre moyen de

faire savoir qu'elle m'ennuie.

[GU] Un étranger, M. S----z, a cherché à Paris la célébrité par un

moyen bizarre:--il a gagé consommer dans sa matinée--une promenade de

deux lieues, trois bouteilles de vin et trois femmes.

Du temps d'Hercule, pour attirer l'attention,--il ne fallait pas moins

d'un bœuf et de cinquante vierges.--C'est un des douze travaux.--Je

n'aime pas beaucoup que l'on fasse passer l'amour à l'état de travail.

Il est du reste triste de voir de telles prouesses,--qui ne servent qu'à

montrer la pauvreté des choses ordinaires,--et l'humilité de ceux qui

parient contre.

Une veuve à laquelle on racontait le fait--a dit: «Mais,--autant que je

puis me rappeler,--ça n'est pas très-extraordinaire.»

M. S----z, se voyant célèbre, se fait beaucoup présenter aux femmes

dans le monde.

Mais il a été puni d'une manière bien cruelle.--Son vrai nom, que je

n'écris pas ici,--pour m'associer à la punition,--n'a pu entrer dans la

tête des gens, et on l'appelle obstinément M. Sedlitz.

Son exploit est plus ou moins admiré sous un nom qui n'est pas le

sien.--On ne peut l'annoncer dans un salon sans qu'on se pousse du coude

en se disant: «C'est lui.»--Pour recueillir les fruits de sa gloire,--il

lui faudrait faire comme certains marchands,--et s'appeler à l'avenir M.

S----z, dit Sedlitz,--ou se faire annoncer ainsi:--M. S----z, celui

qu'on a mal à propos désigné sous le nom de Sedlitz.

Peut-être se décidera-t-il à quitter son vrai nom et à porter à l'avenir

celui qu'il a rendu illustre.

[GU] Tout bonheur se compose de deux sensations tristes:--le souvenir de

la privation dans le passé,--et la crainte de perdre dans l'avenir.

[GU] Voici le printemps;--l'air qu'on respire est imprégné de

lilas.--Ce matin chaque brin d'herbe avait sur sa pointe une

transparente perle de rosée,--les unes blanches, les autres rouges comme

des rubis,--d'autres vertes comme des émeraudes,--puis à chaque instant

l'émeraude devenait un rubis,--le rubis une topaze ou un saphir. C'est

une riche parure qui tombe tous les matins du ciel,--qui la prête à la

terre pour une demi-heure,--et que le soleil remporte au ciel sur ses

premiers rayons,--à l'heure à laquelle la terre est livrée au

travail,--à la haine,--à l'ambition _réveillés_.

L'âme s'épanouit,--une foule de petits bonheurs purs fleurit dans le

cœur.

[GU] LES COURSES AU CLOCHER. Cela s'appelle encore

_steeple-chase_;--comme les journaux racontent ce qui s'y passe avec de

grands enthousiasmes, il est bon que je dise à ce sujet la vérité,--on

trouvera un jour dans les _Guêpes_,--le plus petit livre qui se soit

jamais fait, le mot de toutes les énigmes et de tous les mensonges de ce

temps-ci.

Ces courses se font d'ordinaire à la Croix de Berny, sur un terrain

fangeux,--où les chevaux à chaque temps de galop enfoncent jusque

par-dessus le sabot. Après divers obstacles factices, tels que des haies

à franchir, etc., les chevaux et les cavaliers épuisés doivent franchir

la Bièvre.

La Bièvre est une rivière qui roule une boue noire et infecte.

Il est grave de s'exposer à tomber dans ce marais fétide.

On ne s'y expose pas,--il n'y a pas là de chance à courir:--on y tombe

certainement.

L'expérience de plusieurs années a démontré que les choses se passent

toujours ainsi.

Arrivé à la Bièvre,--le cheval, fatigué par le terrain sur lequel il a

couru et sauté, et se sentant sans point d'appui, résiste et refuse, le

cavalier insiste, le cheval saute,--tombe au milieu ou sur l'autre bord,

où il glisse et retombe dans la mare--d'où on le sort avec ou sans le

cavalier qu'on repêche,--tous deux noirs, sales, infects, et cela si

invariablement, qu'on croirait que c'est le but réel de la chose.

C'est le délassement le plus élégant de la plus élégante jeunesse,--et

on ne néglige rien pour être regardé par les femmes les plus belles et

les plus à la mode.

Le prétexte est l'amélioration des races de chevaux en

France.--Jusqu'ici on n'a fait, pour l'amélioration de la

race,--qu'estropier et tuer les individus.

[GU] J'ai reçu un prospectus annonçant un ouvrage parlementaire--et qui

commence ainsi:

_A une époque où la parole gouverne tout._

C'est plus vrai,--hélas!--que ne le croit le brave homme, auteur du

prospectus;--mais ledit brave homme paraît trouver cela charmant,--c'est

en quoi nous ne sommes plus du même avis.

Il n'y a que les comédies et les tragédies faites par les hommes dont le

commencement fasse deviner la fin;--la Providence est plus mystérieuse

dans ses voies,--ses ressorts sont plus cachés, ses péripéties plus

imprévues;--le plus souvent, dans la ville réelle, les romans n'ont pas

de second volume,--les drames n'ont pas de cinquième acte.

[GU] Un mari a quelque chance de voir que l'on fait la cour à sa femme;

mais, une fois que l'on est d'accord avec elle,--tout semble s'entendre

pour le tromper et pour lui cacher ce qui se passe. C'est seulement

lorsque Thésée devient négligent ou infidèle--et qu'Ariane, à son tour,

rend de soins, de chagrins, de concessions et d'humilité--tout ce

qu'elle en a fait payer avant de répondre à une flamme dont elle

s'aperçoit qu'elle brûle seule,--que les imprudences, les mauvaises

humeurs de la femme lui font soupçonner qu'il se passe quelque

chose,--qu'il se dit:--«Mais,--mais,--mais monsieur un tel fait, je

crois, la cour à ma femme;»--et il met à la porte l'amant, qui depuis

six mois cherchait à avoir un prétexte et un expédient pour s'en aller,

pour qu'il ne soit pas dit qu'il n'ait pas pris soin de préparer toutes

les phases de son infortune,--et qu'il ait cessé d'être au dénoûment la

providence de l'amant comme il l'a été pendant tout le cours du roman.

[GU] M. LEHON. On s'est naturellement beaucoup occupé de la déconfiture

de M. Lehon, le notaire;--beaucoup de gens veulent qu'on fasse de

nouvelles lois à ce sujet.

Hélas!--ce n'est pas de lois que nous manquons:--nous avons à la Chambre

quatre cent cinquante faiseurs de lois en permanence,--qui en font Dieu

sait combien,--comme si on changeait de lois comme de gants,--et je ne

m'aperçois pas que les choses pour cela en aillent beaucoup mieux. On

aura beau faire des lois,--on ne décrétera jamais l'honneur,--la probité

et le désintéressement;--une loi de plus n'empêchera pas un crime,--et

fera seulement que ce sera une façon prévue de le commettre, et, cette

façon, on saura bien l'éluder pour en prendre une autre.

Prenez-vous-en à cette agitation--qu'on a jetée dans tous les

esprits,--à cette prétendue égalité qui n'est que le désir de primer sur

les autres,--qui fait que personne ne veut rester dans sa sphère;--que

personne n'acceptera pour but de sa vie--de mettre ses pieds dans les

traces des pieds de son père,--et de ne le reconnaître autrement que

comme point de départ.

[GU] LES GANTS JAUNES. A ce propos, il me revient une chose à l'esprit;

je ne m'amuse guère à répondre aux attaques variées dont je suis parfois

l'objet de la part de certaines gens, au bas de certains journaux et

ailleurs;--les pages dont se composent les _Guêpes_ n'y suffiraient

pas;--et, d'ailleurs, je serais bien vengé si ces pauvres gens pouvaient

savoir à quel point tout cela m'est égal.

Il arrive cependant quelquefois qu'une attaque à laquelle je ne ferais

aucune attention me donne un prétexte raisonnable de traiter un sujet

qui me convient,--c'est ce qui arrive à une sorte de recueil à

couverture verte,--auquel je ferai d'abord le chagrin de ne pas le

nommer.

Ces messieurs, en parlant d'une soirée,--veulent bien y mentionner ma

présence,--et disent à ce sujet:

--«On a remarqué que ce _critique_ portait des gants noirs.--Est-ce par

économie?»

D'abord,--messieurs,--pour faire semblant d'ignorer que je fais des

livres, il faudrait que les premières pages de votre brochure ne fussent

pas occupées par une espèce de récit qu'un de vous a bien voulu copier

dans un roman de moi, qui s'appelle _Geneviève_, et signer de son nom.

Il viendra, je l'espère, un jour--où, les hommes n'étant pas tout à fait

fous, il deviendra impossible de comprendre l'importance qu'on attache

de ce temps à la couleur des gants.

J'ai déjà eu occasion de le dire,--l'ancienne aristocratie tenait à la

beauté des mains.--La nouvelle tient à la beauté des gants.

Certaines conditions de l'aristocratie étaient un peu difficiles à

atteindre.

Il fallait de la naissance, de l'esprit, du savoir,--du courage,--de

l'élégance, de l'honneur.

On a changé tout cela au bénéfice de cette grosse bêtise qu'on appelle

égalité.--Tout cela est remplacé avantageusement par des gants jaunes.

Il n'y a plus que deux classes d'hommes en France:

Non pas les honnêtes gens et les fripons;

Non pas les gens d'esprit et les sots;

Non pas les hommes de cœur et les lâches;

Non pas les savants et les ignorants;

Non pas les hommes élégants et les rustres.

Il n'y a que les hommes qui portent des gants jaunes et les hommes qui

n'en portent pas.

Quand on dit d'un homme qu'il porte des gants jaunes,--qu'on l'appelle

un gant jaune,--c'est une manière concise de dire un homme comme il

faut.--C'est en effet tout ce qu'on exige pour qu'un homme soit réputé

homme comme il faut.

Comme, par les raisons que j'ai déduites plus haut, il n'était pas aisé

de parvenir à l'aristocratie, on a fait descendre l'aristocratie à la

portée du plus grand nombre,--à une paire de gants de cinquante sous.

Mais ce privilège, déjà fort modifié,--ce monopole déjà bien partagé, a

fait crier les gens qui n'y atteignaient pas encore,--et on a demandé

l'abolissement de l'aristocratie comme on demande à présent

l'abaissement du cens électoral.

Le besoin de gants jaunes à vingt-neuf sous se faisait trop généralement

sentir pour que l'industrie ne vînt pas au secours des victimes du

monopole.

[GU] PARENTHÈSE.--Je ne veux pas perdre ceci, qui me vient à propos de

l'abaissement du cens électoral.

Vous, messieurs, qui demandez cet abaissement,--vous trouvez sans doute

mauvais que l'échelle de l'argent soit celle sur laquelle on mesure les

capacités électorales et gouvernementales.

Pensez-vous atteindre votre but de corriger cette sottise en faisant

qu'un plus grand nombre arrive aux affaires par cette voie que vous

blâmez?--Croyez-vous la rendre meilleure en l'élargissant?--Croyez-vous

qu'un abus soit détruit parce qu'un plus grand nombre en profite?

[GU] On a donc fait des gants à vingt-neuf sous;--et les gants jaunes

sont restés plus que jamais la première,--la seule condition d'admission

et de considération dans le monde.

Je répondrai, messieurs, à la question que vous voulez bien m'adresser:

«Est-ce par économie?»

Pourquoi pas,--messieurs?--et si je vous disais tout ce que je n'ai pas

été obligé de faire dans ma vie au moyen de semblables

économies,--c'est-à-dire par le mépris de certaines vanités,--en ne

désirant jamais paraître riche,--en étant plus fier de ma pauvreté et de

mon indépendance mille fois que vous ne l'êtes de vos fausses

élégances,--qui vous donnent tant de tourments,--qui vous obligent à des

luttes si acharnées, qu'elles sont devenues le but de votre vie, et

qu'elles vous forcent, tant le superflu vous est devenu nécessaire, à

traiter le nécessaire en superflu!

Non, je ne suis pas dupe de cette prétendue égalité des gens de lettres

avec les gens du monde, ce qui ne les a amenés qu'à l'égalité des

dépenses sans les faire arriver à l'égalité des recettes.--Je n'ai pas

voulu prendre un rôle dans cette sotte comédie,--où tout le monde veut

tromper tout le monde sans que personne soit trompé;--où l'on est

ridicule quand on ne réussit pas, et odieux quand on réussit.

Nous voici déjà un peu loin des gants jaunes.

[GU] CHOSES DIVERSES.--Il y a des honneurs bizarres;--ce qu'un marchand

appelle son honneur, c'est de payer ses billets,--parce que c'est

seulement ainsi qu'il a du crédit, c'est-à-dire qu'il peut remuer une

somme d'argent plus que décuple de celle qu'il possède en réalité; mais,

une fois un billet protesté, un marchand est capable de tout.

[GU] Un juge d'instruction ne reçoit que douze--quinze ou dix-huit cents

francs:--c'est une sottise.--La magistrature, en général, n'est pas

payée,--il n'y a pas un chanteur de province qui se contenterait des

appointements d'un président de cour royale.--Eh bien! à ce juge

d'instruction qui reçoit quinze cents francs,--offrez cent mille francs

pour qu'il trahisse--son devoir,--il les repoussera avec

indignation,--mais rien ne l'arrêtera s'il s'agit de son avancement--qui

peut-être augmentera son revenu de cent écus.

[GU] LES AMIS.--Un ami, c'est un homme armé contre lequel on combat sans

armes.

--C'est un homme qui sait sur quel coup précisément il vous prendra en

tirant l'épée.

--C'est un homme qui connaît l'escalier qui conduit chez votre femme;

qui sait les moments de froideur et les instants où vous êtes dehors et

l'heure précise à laquelle vous rentrerez.

--Un ami, c'est Judith qui vous assoupit dans ses bras et vous tue au

milieu des songes agréables qu'elle vous fait faire.

--C'est Dalilah qui connaît le secret de votre force et de votre

faiblesse.

--Quand un homme a deux amis, ce n'est que pour se plaindre

alternativement de chacun d'eux à l'autre.

--On prend des amis comme un joueur prend des cartes; on les garde tant

qu'on espère gagner.

--L'homme qui a un ami, qui s'assimile un autre homme, présente une

surface double aux coups du malheur. On peut lui casser quatre bras et

lui fendre deux têtes; il portera le deuil de deux pères: il aura le

tracas de deux femmes.

--Entre deux amis, il n'y en a qu'un qui soit l'ami de l'autre.

--Entre tous les ennemis, le plus dangereux est celui dont on est l'ami.

--A la fin de sa vie, on découvre qu'on n'a jamais autant souffert de

personne que de son ami.

Les guêpes ­— séries 1 & 2 · 第 43 / 47 段