vaudeville,--il faut l'avouer.
[GU] M. de Chateaubriand, qui n'écrit plus une ligne sans parler de sa
mort et de sa sépulture,--semble s'être fait le saule pleureur de sa
propre tombe.
[GU] La direction de l'Opéra, qui n'est que l'application du 1er mars
à l'art dramatique, est menacée d'un changement de ministère.--C'est
vers le 1er juin qu'aura lieu cette révolution;--on remarque déjà
qu'il n'y a plus que la _Favorite_ et plus de répertoire.
Avril 1841.
Histoire d'un monsieur auquel il manquait trente-quatre sous.--Sur
la propriété littéraire.--M. Berville.--M. Chaix-d'Est-Ange.--M.
Lherbette.--M. Durand de Romorantin.--M. Hugo.--M. de
Lamartine.--Histoire de M. M*** et d'un commissaire de
police.--Un mot d'ami sur M. Villemain.--De la valse à deux
temps.--Des miracles du puits de Grenelle.--Une histoire d'un
voleur.--Sur les fortifications.--A quoi tient un vote.--M.
Thorn.--Les fleurs des critiques et des romanciers, et, en
particulier, de quelques fleurs de M. Eugène Sue.--Un
œillet.--Un mot d'amie.--Un distique sur un avocat.--De la
tyrannie et de l'inviolabilité de MM. les comédiens.--La vérité sur
mademoiselle Eissler aux États-Unis.--Le timbre, les _Guêpes_ et
les cachemires.--De l'éloquence du Palais.--M. Léon Bertrand.--Deux
nouvelles étoffes.--L'exposition de peinture.
[GU] Pour cette fois, je commence bien.--J'ai envoyé mon sommaire aux
journaux, et on me fait remarquer que je suis coupable d'un délit.--La
loi est formelle.
J'ai dit trente-quatre sous, j'en ai le droit dans mon volume; mais,
dans les annonces, je dois dire un franc soixante-dix centimes.--Dans un
pays où quatre cents hommes passent leur vie à faire des lois avec
d'autant plus d'empressement que, pour les uns,--leur âge, leur fortune
et leur position ne les soumettent pas aux lois qu'ils font;--que pour
les autres,--tous avocats, toute loi enfante des procès,--il est
impossible d'aller de l'église Notre-Dame-de-Lorette au boulevard sans
avoir contrevenu à deux ou trois lois et à cinq ou six ordonnances.
Ainsi, si un libraire,--par fantaisie,--s'avisait de mettre dans les
annonces qu'il ferait d'un livre de M.*** ces deux vers qui se
trouvent dans l'ouvrage:
Le soleil se levait dans une vapeur bleue,
Au bout d'un chemin vert long de plus d'une lieue.
Il voudrait bien dire:
Le soleil se levait dans une vapeur bleue,
Au bout d'un chemin vert long de trois mille neuf cent quatre-vingt-dix-huit mètres.
Autrement,--ceci n'est pas une plaisanterie,--il peut être poursuivi et
condamné.
J'ai quelque raison de m'alarmer à ce sujet,--parce que la semaine ne
m'a pas été favorable.--J'ai été condamné à la prison pour la garde
nationale, et au timbre par je ne sais quel tribunal.--Par suite de
quoi, mon premier numéro sera timbré.--Avec quelque pureté de cœur
que je me réveille chaque jour, j'ai, depuis quelque temps, bien du mal
à me coucher innocent.
[GU] Parlons de l'homme aux trente-quatre sous:--l'homme aux
trente-quatre sous (vieux style) est M. Pelletier-Dulas,--élu député à
Château-Chinon, dont l'élection a été annulée par la Chambre à cause
qu'il s'en faut de un franc soixante-dix centimes--qu'il paye le cens
d'éligibilité.
[GU] Ce monsieur a paru plus qu'assez audacieux de s'aller ainsi glisser
en la compagnie de gens qui payent trente-quatre sous de plus que
lui;--on l'a renvoyé avec ses pareils, c'est-à-dire avec des gens qui
payent trente-quatre sous de moins que M. Auguis.--Si M. Auguis lit les
_Guêpes_, il doit rire dans sa barbe de ce que je le prends ici pour
exemple.
[GU] Toujours est-il que M. Pelletier-Dulas,--qui, avec trente-quatre
sous de plus,--eût fait des lois pour les autres, s'en est retourné à
Château-Chinon subir les lois qu'il plaira de faire à ceux qui ont
trente-quatre sous de plus que lui.--Et, s'il veut parler en public, il
sera obligé de se faire membre de quelque société philanthropique ou
scientifique, ou patriotique ou religieuse,--toutes ayant divers
prétextes,--mais n'ayant qu'un seul et même but,--ainsi que j'ai déjà eu
occasion de le dénoncer, à savoir: de monter sur quelque chose et de
parler devant d'autres gens.
[GU] C'est pourquoi--je suis décidé à ne plus laisser faire cette
vieille plaisanterie usée sur la loquacité des femmes--à une époque où
les hommes feignent une foule de goûts, de vertus, de vices, de
sciences, de missions, de devoirs, etc., pour se rassembler dans des
endroits et y parler d'abord, chacun à son tour, au commencement des
séances, puis tous à la fois, pour ne pas perdre de temps à écouter.
[GU] DE LA PROPRIÉTÉ LITTÉRAIRE.--Une des plus grandes preuves de
l'amour de la parole dont sont possédés les gens en ce temps-ci est sans
contredit--la ridicule discussion sur la propriété littéraire.
Je commencerai par dire que je suis aussi désintéressé dans la question
que M. Lherbette ou M. Chaix-d'Est-Ange,--qui n'écrivent pas.
Si j'avais eu besoin ou désir d'argent,--j'aurais fait un tout autre
métier que celui de poëte,--métier auquel je ne demande que
l'indépendance,--la paresse et la dignité,--acceptant comme argent
trouvé--celui qui me revient de mes vers ou de ma prose.
De quoi je donnerai pour preuve,--seulement en ce qui regarde les
_Guêpes_,--que depuis un an et demi que je les publie--je n'ai jamais
prétendu tirer aucun bénéfice des reproductions qu'en ont faites les
journaux de Paris et surtout de la province,--ne suivant pas en cela
l'exemple de mes confrères de la Société des gens de lettres,--Société
sur laquelle je me suis suffisamment expliqué--dans mon volume du mois
de mars 1840;
Que j'ai refusé formellement de joindre à mon volume quelques pages
d'annonces,--pour lesquelles on m'offrait d'assez fortes sommes,--ce que
je ferai seulement à prendre du mois prochain,--pour m'aider à payer le
timbre, auquel j'aurai à donner six cents francs par mois,--ce que je
serais assez embarrassé de faire sans cet expédient.
[GU] J'avais proposé une loi,--claire et simple suffisamment: _La
propriété littéraire est une propriété_.
M. de Lamartine et quelques bons esprits étaient de mon avis;--mais ils
n'ont pas osé proposer à la Chambre quelque chose d'aussi raisonnable,
et ils ont pris un terme de cinquante ans, qui a été repoussé.
[GU] On ne peut,--disait-on, assimiler les œuvres de l'esprit et de
l'intelligence aux propriétés grossières et matérielles;--ces œuvres
appartiennent à la société,
Tudieu! messieurs, quel respect aujourd'hui et quelle humilité!--cela
ressemble beaucoup à l'action de Jacques Clément, qui se met à genoux
pour mieux poignarder Henri III.
[GU] La société,--qu'entendez-vous par ce mot? Qu'est-ce que la société
a en commun?--La société qui profitera des œuvres de l'esprit, ce
sera, dans vingt ans,--un libraire,--un marchand de quelque chose;--ce
sera un Lebigre ou un Ledentu d'une autre époque.--Hélas!--hélas!--mes
bons messieurs de la Chambre,--je vous le dis, en vérité,--c'est une loi
agraire que vous nous proposez là;--c'est un partage des œuvres de
l'intelligence;--et,--je suis forcé de le faire remarquer, messieurs mes
représentants,--j'ai toujours vu que les gens qui criaient le plus fort
pour le partage étaient ceux qui mettaient le moins à la masse.--Les
lois agraires n'ont jamais, a aucune époque que je sache,--été
présentées par les gros capitalistes et les riches propriétaires.--Je ne
pense pas que M. Roy--ou M. de Boissy--soient fort partisans d'une loi
agraire,--messieurs.--C'est un rapprochement qui n'est peut-être pas
très-heureux pour vous, messieurs.
[GU] Je l'ai déjà dit,--ce n'est pas la chose en elle-même qui me
frappe;--pour moi, je n'ai jamais demandé beaucoup d'argent à la
littérature,--et je puis, quand je voudrai, gagner ma vie à deux ou
trois autres métiers que j'ai appris.--Je suis jardinier et laboureur,
et je compte pour un bon travailleur sur les bateaux de pêche d'Étretat.
Mais je prends en grande pitié--ces pauvres gens qui s'intitulent
conservateurs,--et auxquels on a tant de fois demandé déjà avec raison:
«Mais que conservez-vous donc?»
Voici que l'on attaque la propriété--par un de ses côtés, il est vrai,
les moins respectés;--mais, quoi qu'il en soit,--c'est toujours la
propriété.
Et il ne s'est pas trouvé, à la Chambre, un homme pour dire:
«Messieurs,--il n'y a pas plusieurs sortes de propriété;--la question
qui nous est soumise n'existe pas,--la propriété littéraire est garantie
par les lois, déjà au moins assez nombreuses, sur la propriété.--Nous
n'avons rien à faire;--si nous faisons une loi sur la propriété
littéraire, il n'y a pas de raison pour que nous ne fassions pas une loi
spéciale sur toutes les formes de la propriété;--et je vous propose une
loi--sur chacune des formes que voici:
»Sur la propriété des chapeaux;
Idem melons cantaloups;
Idem maraîchers;
Idem abricots;
Idem prunes;
Idem pêches;
Idem --à l'eau-de-vie;
Idem de l'habit vert de M. Auguis.»
[GU] Accordez, messieurs, aux œuvres de l'esprit--l'admiration ou le
mépris que vous voudrez,--mais, comme propriété, je n'admets ni
l'emphase de votre éloge hypocrite,--ni votre dédain superbe; les deux
vers dont je viens de trouver la dernière rime--m'appartiennent juste et
sans aucune différence comme la planche appartient au menuisier qui
vient de la raboter.
[GU] Il y a un monsieur payant trente-quatre sous de plus que M.
Pelletier-Dulas, je retrouverai son nom,--je l'espère.--Ceux qui liront
les _Guêpes_ plus tard et qui y verront l'histoire de ce temps-ci--ne me
pardonneraient pas de ne leur avoir pas conservé ce nom.
Ledit monsieur a remarqué--que les poëtes avaient plus de talent quand
ils étaient plus pauvres,--et qu'il n'y avait conséquemment pas lieu à
garantir leurs propriétés, ni à assurer leur fortune.
C'est absolument--comme les huîtres que l'on fait jeûner pour qu'elles
soient meilleures à manger;--comme les pauvres volatiles auxquels on
crève les yeux pour qu'ils engraissent plus vite;--comme les carpes que
l'on fait cuire toutes vivantes pour augmenter leur saveur.
[GU] Pourquoi,--ô mon bon monsieur! pendant que vous y étiez,--n'avoir
pas rédigé la chose en un petit aphorisme,--comme celui de la
_Cuisinière bourgeoise_?
«Le lapin _aime_ être écorché vif, le lièvre _préfère_ attendre.»
«Le poëte _aime_ mourir de faim, le député _préfère_ manger.»
[GU] Mais, messieurs les conservateurs, si vous aviez, faute de mieux,
conservé un peu de sens et de raison--au milieu de la folie
universelle,--n'auriez-vous pas remarqué quels terribles arguments vous
donnez à l'émeute?
Si moi, par exemple, je croyais et tenais à ma propriété
littéraire,--que répondriez-vous à ces paroles que je vous dirais:
«Comment! vous,--monsieur un tel,--vous me niez la propriété des
œuvres de mon esprit, de ce que j'ai créé,--de ce qui n'existait pas
avant moi!--et vous voulez que je reconnaisse votre droit et celui de
vos descendants sur cette belle campagne où vous passez les étés,--sur
une portion de la terre, de l'herbe, de l'eau et des fruits, qui
existaient avant vous,--qui existeraient sans vous,--qui existeraient
malgré vous,--que Dieu nous a donnés à tous en commun, sans que rien en
indique le partage;--tandis qu'il a pris la peine de partager à chacun
l'intelligence et l'esprit!--Voyez plutôt votre part.»
[GU] Messieurs,--a dit M. Berville,--il me semble que l'homme de lettres
n'est pas trop malheureux;--le président du conseil est un homme de
lettres,--le ministre de l'instruction publique est un homme de
lettres,--le président du dernier conseil était un homme de lettres,--et
le rapporteur de la loi est un homme de lettres.
Très-bien, monsieur Berville,--vous en verrez bien d'autres, je vous
assure.--Puisque vous voulez absolument les mettre hors du droit
commun,--ils arriveront à tout,--comme cela commence déjà assez
bien;--mais ils arriveront comme on entre dans un pays conquis,--en
ravageant et en détruisant.
Messieurs les conservateurs, que Dieu vous conserve! car vous vous
conservez bien peu vous-mêmes.
[GU] Il s'est élevé à la Chambre une facétieuse discussion,--qui a donné
à MM. Chaix d'Est-Ange,--Lherbette et Durand de Romorantin--une occasion
de développer un esprit de galanterie qui doit les avoir mis au mieux
dans l'esprit de nos bas-bleus.--Que leurs faveurs leur soient légères!
Ces messieurs voulaient que la femme de lettres fût placée au-dessus de
la loi qui régit toutes les autres femmes,--et peu s'en est fallu qu'il
ne fût voté cette monstruosité:--«Qu'une femme pourrait publier malgré
son mari des ouvrages dont il est moralement, matériellement et
légalement responsable,--c'est-à-dire des ouvrages dont chaque ligne
peut lui amener un duel ou un procès ruineux.» C'est Me Dupin qui a
sauvé la Chambre de ce vote par trop saint-simonien.
[GU] Voici deux vers faits d'avance pour la postérité, que j'ai trouvés
l'autre jour au bas du portrait d'un avocat--chez un de ses amis:--
L'avocat C*** D*** était un vrai malin
Qui défendait la veuve--et faisait l'orphelin.
[GU] Voici un mot qu'un ami de M. Villemain disait en l'entendant causer
l'autre soir: «Mon Dieu! que Villemain est donc aimable! Il ne dit pas
un mot de ce qu'il pense, il ne pense pas un mot de ce qu'il dit,--mais
qu'il est donc spirituel et gracieux!»
[GU] M. Mac ***, citoyen médiocre, monte rarement sa
garde.--Dernièrement il avait laissé amasser sur sa tête douze jours de
prison;--comme tout le monde,--après avoir échappé vingt fois à la
vengeance de la société, représentée par MM.--Ripon,--Begouin, Verther,
Rostain, etc., et autres gardes municipaux, il fut une fois pris au gîte
par un commissaire dûment escorté et orné de son écharpe.
--Messieurs, vous me permettrez de m'habiller?
--Oui, monsieur,--mais je ne vous quitte pas,--nous connaissons les
tours,--et cette fois vous ne nous échapperez pas.
--Comme vous voudrez.--Joseph, donne-moi des bas.
--Voici les bas que demande monsieur.
--Quels bas est-ce que tu me donnes là?
M. Mac *** jette les bas sur son lit avec impatience et dit:
--Donne-m'en d'autres.
--En voici d'autres.
--Que diable veux-tu que je fasse de ceux-ci?--Tiens, décidément j'aime
mieux les premiers.
M. Mac *** va reprendre les bas qu'il a jetés sur son lit,--mais ils
sont tombés dans la ruelle;--il tire un peu le lit,--passe derrière et
se baisse pour les ramasser.
--Allons, monsieur,--disait le commissaire,--avouez que vous espériez
n'être pas encore pris de sitôt.--Vous en avez attrapé plusieurs.--Mais
je me suis chargé moi-même de votre affaire,--et je me suis dit: «Voyons
donc le monsieur qui est si malin.»--Eh bien! vous ne trouvez donc pas
vos bas?--c'est singulier, ce qu'on perd de temps à chercher ses
bas;--moi, c'est mon chapeau que je perds sans cesse.--Dites donc,
monsieur, ils sont peut-être restés dessus.--Je suis sûr qu'à la fin de
ma vie j'aurai passé huit ans à chercher mon chapeau.--Oh! ça, c'est une
plaisanterie.--Monsieur le comte, relevez-vous donc,--je sais bien où
vous êtes,--il ne faut pas un quart d'heure pour ramasser une paire de
bas.--Allons donc.--Nous n'en finirons jamais.
--Monsieur le commissaire,--dit Joseph,--écoutez un peu.
Le commissaire prêta l'oreille et dit:
--Eh bien! c'est un bruit de voiture? qu'est-ce que ça me fait?--Allons
donc, monsieur le comte, finissez donc,--relevez-vous.
--Mais c'est sa voiture qui s'en va,--dit Joseph.
--Qu'est-ce que ça me fait?--répéta le commissaire.
--Ah! c'est que M. le comte est dedans,--ajouta Joseph.
--Comment, comment?
Le commissaire se lève effaré,--tire le lit, cherche--derrière,
dessus,--dedans,--dans les armoires,--dans la cheminée;--il s'égare, il
perd la tête,--il ouvre deux tiroirs et une tabatière.
--Où est-il?
--Je vous l'ai dit, dans sa voiture--et loin d'ici maintenant.
Enfin, à force de perquisitions,--le commissaire découvre,--derrière le
lit,--une porte très-basse--et très-cachée dans la draperie,--qui
communiquait avec une autre pièce.
[GU] DE LA VALSE ET DE LA CONTREDANSE.--Les gens de goût se plaignent de
l'invasion de la valse à deux temps qui a été essayée l'hiver
dernier,--et est fort à la mode cet hiver;--cette valse est disgracieuse
pour les femmes et pis que cela pour les hommes. «Si ceux qui valsent à
deux temps,--disait une femme l'autre jour,--se voyaient si ridicules
ensemble,--ils ne voudraient plus se retrouver jamais.»--La valse à deux
temps fait manquer bien des mariages.--Il n'y a pas d'infidélité ou de
caprice qui ne soit justifié par ce mot: «Je l'ai vu valser à deux
temps.»
[GU] Il y a deux ou trois ans,--j'ai écrit en parlant de la contredanse
et de la figure du cavalier seul--les lignes qui suivent.--Cette figure
a été supprimée depuis.--Il ne tient qu'à moi de prendre cette
conséquence pour un résultat,--et, en rapprochant les dates, de m'ériger
moi-même en réformateur de la contredanse française.
[GU] J'ai souvent écouté des gens échanger en dansant des mots--toujours
les mêmes--qui semblent faire partie de la contredanse; on dirait un
dialogue enseigné par les maîtres de danse au son de la pochette, et
pouvant se chanter sur l'air de la _trénis_ ou de la _pastourelle_, et
que l'on répète à toutes les danseuses pendant toute une nuit, sans y
rien changer. L'_été_,--en avant deux,--à droite, chassez à gauche,
traversez, balancez vos dames.
--Il fait bien chaud. Ah! oui,--ou--mais non. Vous avez une robe rose;
c'est une bien jolie couleur que le rose. (Variante si la robe est
bleue: Vous avez une robe bleue; c'est une bien jolie couleur que le
bleu).
--Avez-vous été beaucoup au bal cet hiver?
--Il y a beaucoup de bals cette année. J'ai eu le _bonheur_ de vous voir
chez (nommer une maison dans laquelle il soit du bon ton d'être admis;
il n'est pas nécessaire que vous y alliez réellement).
--Main droite, main gauche,--balancez,--à vos places.
--Finissez par un _jeté battu_ et un _assemblé_.
--En avant deux.
--On ne fait plus le dos à dos.
--A vos places,--tour de main.
La connaissance devient plus intime, la phrase monte.
--J'adore les cheveux noirs (ou les cheveux blonds, ou les cheveux d'or,
selon que la personne est brune, blonde ou rousse).
(--C'est ce que les moralistes appellent:
«Ces danses mêlées de paroles brûlantes et pleines d'enivrements où
l'amour prend les formes les plus séduisantes et achève par la parole ce
qui n'est que trop bien commencé par la musique et de _voluptueux
entrelacements_.»)
--_Pastourelle_,--conduisez vos dames,--_en avant trois_, cavalier seul!
J'ai connu des hommes braves et intrépides, dont le corps était couvert
de blessures, des hommes que j'avais vus affronter la mort avec le
sourire sur les lèvres et un visage impassible. Eh bien! à ce moment
solennel du cavalier seul, il n'en est pas un que je n'aie vu hésiter,
arranger sa cravate, passer sa main dans ses cheveux pour se donner une
contenance, s'embarrasser et sentir rougir de honte, de timidité, de
peur, la cicatrice faite à son front par le sabre ennemi.
En effet, l'espace est là ouvert devant vous; un espace qu'il faut
remplir de grâce et d'élégance, devant des yeux qui ne sont distraits
par rien. Vous êtes sur un théâtre, sans être plus élevé que les
spectateurs. Tous les yeux sont sur vous. Votre habit vous gêne; vous
rougissez rien que de la peur de rougir; vos yeux se troublent, ne
voient plus; vos genoux flageolent et se dérobent; il vous semble à
vous-même que vous êtes devenu un de ces pantins dont les jambes et les
bras sont mal attachés et prêts à tomber; votre respiration est pénible
et embarrassée.
Vous voudriez que le lustre tombât, sinon sur vous, du moins sur
quelqu'un, ou que le feu prît à la cheminée.
Le plus funeste accident vous ravirait, pourvu qu'il vînt mettre un
terme à votre angoisse.
Vous usez d'une foule de petits subterfuges, vous n'osez regarder ceux
qui sont en face de vous. Mais vous êtes embarrassé de sentir que vous
baissez les yeux, vous voulez les relever et ils ne vous obéissent pas,
ou partout ils rencontrent des regards embarrassants.
Vous avez commencé par marcher, mais vous vous faites des reproches de
votre lâcheté; il faut _danser_ franchement, et, dans votre élan de
courage, vous commencez un pas que vous n'achevez pas; vous êtes en
avance de trois mesures; vous avez fini, la musique va encore, vous vous
arrêtez en face des deux _dames_;--le _cavalier_ médite déjà son pas et
s'embarrasse par avance; il aurait pitié de vous, car tout à l'heure il
aura besoin de votre pitié; il vous tendrait la main,--mais les
_femmes_! elles vous voient là, rouge, essoufflé, le corps légèrement
penché, les mains tendues vers elles, avec un sourire niais et
contraint, et elles ne livrent leurs mains aux vôtres pour le tour de
main que quand la mesure viendra l'ordonner rigoureusement.
J'ai appris à danser, et je suis assez habile à tous les exercices; je
rencontre parfois, dans les rues, un brave homme, maigre et grêle, qui
m'a donné des leçons; ce professeur est danseur et joue les _diables
verts_ à l'Opéra quand M. _Simon_ est malade. M. _Simon_ est premier
_diable vert_ de l'Académie royale de musique et a reçu la croix
d'honneur en 1838.
Une fois j'ai essayé de pratiquer les leçons de mon professeur.
Mais, arrivé au cavalier seul, j'ai appelé la mort de meilleur cœur
que le bûcheron de La Fontaine.
J'étais si désespéré, que je ne sais si je me serais contenté de la
prier de finir, pour moi, mon cavalier seul.
Tout se mit à tourner devant moi: les danseurs avaient des formes
étranges.
Le piano ricanait et se moquait de moi.
Les figures des tableaux se tenaient les côtes et riaient aux éclats.
Les bougies dansaient dans les candélabres en me contrefaisant; et le
cornet à piston me sembla la trompette du jugement dernier; hélas! on me
jugeait, en effet, un sot et un maladroit.
Tout disparut; je ne sais comment cela finit, je me retrouvai à ma
place, près de la femme que j'avais engagée à danser; je n'osai plus lui
parler, ni la regarder. Je ne voyais pas son visage, mais il me
semblait apercevoir du mépris jusque dans ses pieds, et dans les plis de
sa robe.
Jamais, depuis, je n'ai osé m'exposer à un pareil supplice.
[GU] ELOQUENCE DU PALAIS.--Le 6 mars 1841, devant le premier conseil de
guerre de la ville de Paris, Me Pinède, avocat, a dit: «Le poignard
est un instrument odieux;--il est le symbole de la lâcheté, aussi,
_c'est dans d'autres climats_ qu'on le CULTIVE, _mais en France
jamais_.»
[GU] LES MIRACLES DU PUITS DE GRENELLE.--Les bourgeois les plus notables
de Paris ont reçu sous enveloppe un billet rose dont voici le spécimen:
_Ministère de l'intérieur_.
Ce billet est personnel.
M est autorisé à visiter, avec sa
société, l'intérieur du puits de Grenelle.
_Le directeur des Beaux-Arts_,
CAVÉ.
_Nota_. Ce billet n'est valable que pour une fois, et doit être déposé
en descendant. Les cannes, paquets, parapluies et chiens, doivent être
déposés à l'orifice, chez le concierge du puits.
Beaucoup desdits bourgeois s'y sont présentés, et ont été fort surpris
quand on leur a fait remarquer qu'on ne pouvait les introduire, _eux et
leur société, dans l'intérieur du puits_, dont l'orifice n'a que
quelques centimètres de largeur.--On a eu beaucoup de peine à leur faire
comprendre qu'ils avaient été mystifiés.
Lors de l'érection de l'obélisque,--des billets semblables ont été
envoyés pour visiter l'_intérieur_ de l'obélisque. Après avoir frappé
aux quatre faces du monolithe sans qu'on leur ouvrît,--plusieurs
privilégiés s'en sont pris au marchand de dattes qui se tient
d'ordinaire à ses pieds de granit.
[GU] On vend trois sous, par les rues,--avec l'autorisation du préfet de
police,--une brochure grise,--dans laquelle on trouve l'anecdote que
voici: