[GU] Voici des choses un peu fortes que me dit une guêpe nouvellement

enrôlée dans mes escadrons.--Si quelqu'un avait des preuves à me donner

contre les assertions de ma nouvelle recrue,--je les accepterais et les

enregistrerais avec plaisir,--ainsi que je le fais et le ferai toujours

chaque fois qu'on me démontre ou me démontrera que j'ai été ou que

j'aurai été mal informé.

Le maréchal Soult nous a appris entre autres choses, dans la séance du

22 janvier, qu'il avait gagné la bataille de Marengo tout en défendant

Gênes.

Cette victoire, si opiniâtrément disputée par les Autrichiens au premier

consul Bonaparte, ne lui est pas moins vivement contestée par les

Français.

Du vivant de l'Empereur, certaines gens prétendaient que c'était le

général Desaix qui avait gagné la bataille. Le fait est qu'il y fut tué.

Sous la Restauration, feu le duc de Valmy passait pour avoir gagné la

bataille par une certaine charge de cavalerie.

Voici maintenant M. le maréchal Soult qui nous apprend qu'à lui seul est

dû l'honneur de cette victoire, de même que celle d'Austerlitz.

Il y a trois ans, M. le maréchal Clauzel, dans ses _Explications_,

apprit à toute la France qu'il avait gouverné Raguse et couvert de

belles routes toute la côte dalmate. Il se vantait, en outre, d'avoir

amené son _corps d'armée_ à l'Empereur sur le champ de bataille de

Wagram.

Vérification faite, il se trouva que tout ce que ledit maréchal Clauzel

croyait avoir fait appartenait en propre au maréchal Marmont, duc de

Raguse, sous les ordres duquel M. Clauzel était alors employé.

Pendant quinze ans le maréchal Macdonald s'est laissé appeler par tous

les journaux _vainqueur de Raab_.

Cette bourde a été reproduite dernièrement par M. Ph. de Ségur dans un

éloge qu'il a prononcé en Chambre des pairs.

Le fait est que la bataille de Raab a été gagnée par le prince Eugène

Beauharnais, qui commandait l'armée d'Italie; à la vérité, le maréchal

Macdonald, alors général de division, servait sous les ordres de ce

prince, mais il n'assista même pas à cette bataille, étant avec sa

division à une journée en arrière.

Toutes ces choses pourraient bien devenir de l'histoire si la critique

contemporaine n'y met bon ordre. Celui de nos maréchaux qui vivra le

plus longtemps finirait par avoir gagné, à lui tout seul, toutes les

batailles de la Révolution et de l'Empire.

[GU] Nous avons déjà parlé des avantages incontestables que procurent au

pays les fréquents changements de ministère dont nous jouissons depuis

quelques années. A peine les administrations et les institutions

ont-elles commencé à recevoir une impulsion dans une ligne

quelconque,--qu'un autre ministère vient changer la direction pour une

autre, qui sera encore changée avant qu'on ait atteint aucun but.

Il y a encore d'autres agréments attachés à ce système, agréments qu'il

n'est peut-être pas mauvais de dévoiler. Les ministres

sortants--ressemblent à ces marins--dans une scène fort bien décrite par

M. Sue,--qui, après dîner, s'amusent à jeter, par les fenêtres, la

vaisselle et les meubles. On pourrait encore les comparer à ces

marchandes de salade de la halle, qui, chassées à une certaine heure par

les sergents de ville,--offrent, à un vil prix, le reste de leur

marchandise.

Au moment du départ, toutes les complaisances, toutes les amitiés, tous

les dévouements, sont admis à une grande curée de tout ce qui reste à la

disposition des ministres: les croix, les emplois, l'argent, sont

distribués à la manière des comestibles aux anciennes fêtes

publiques.--Pendant que le ministre s'en va,--on l'arrête sur

l'escalier, dans la cour,--à la porte du ministère,--il est encore un

peu ministre: on lui fait signer, signer, signer. Tout cela se fait avec

tant de confusion, qu'il est arrivé quelquefois, par hasard, et sans

mauvaise intention, que l'on ait commis quelque mesure utile, que l'on

se soit laissé aller à décerner une récompense méritée. Le plus sûr est

pourtant de ne pas s'y fier.

Il est un reproche qu'on me fait fréquemment.--Je reçois une lettre ce

matin qui est la soixantième, contenant à peu près les mêmes choses; je

réponds aux soixante lettres et aux soixante reproches à la fois:

Pourquoi n'avez-vous pas de couleur?

Il faut que j'explique ce qu'on appelle,--en journalisme,--avoir une

couleur. Quand vous voulez avoir une couleur,--je vous fais grâce des

nuances,--vous annoncez que vous êtes pour ou contre le pouvoir.

Si vous êtes pour le pouvoir, de ce moment vous êtes enchanté de tout ce

qu'il fait et de tout ce qu'il fera; s'il pleut, vous en rendez grâce à

sa haute sagacité, à sa paternelle prudence. Si le pouvoir dit: «Comment

vous portez-vous?» vous citez le mot charmant; les cheveux de M. Bugeaud

vous paraissent blond cendré; M. Fulchiron est un poëte distingué. Le

pouvoir ferait guillotiner la moitié de la nation, brûler les moissons,

rôtir les enfants, que vous n'en feriez pas moins l'éloge de son

inépuisable bonté.--Si vous êtes dans l'opposition, tout ministre est un

voleur, un traître. Le roi ne peut se promener dans son jardin sans que

vous vous croyiez obligé de crier à la tyrannie et à l'arbitraire. A

tout homme qui éprouve des contrariétés de la part de la police vous

êtes obligé de tresser des couronnes. Le gouvernement répandrait

l'abondance, la paix, l'union, dans toute la France, que ce n'en serait

pas moins pour vous un gouvernement absurde, ennemi du pays, et qui

pèserait sur la France.

[GU] Ne pas avoir de couleur, c'est ne suivre de règle que le sens

commun, c'est blâmer le mal, louer le bien, rire du ridicule, quel qu'en

soit l'auteur; c'est garder entre tous les partis du bon sens, de la

bonne foi, du jugement et de l'esprit.

[GU] Grande nouvelle: les journaux nous annoncent que nous avons _enfin_

un _poëme épique_, la divine épopée.--Il paraît que c'est une chose fort

agréable et fort utile que d'avoir un poëme épique,--car dans tous les

temps on a agité cette question: «Avons-nous un poëme épique?» Tous les

vingt ans--il en paraît un nouveau,--et on dit alors: «La France n'avait

pas de poëme épique.»

Si un poëme épique se compose de quelques milliers de vers

très-ennuyeux, nous avions la _Henriade_ de Voltaire, dont la France--ce

me semble--aurait pu se contenter.

J'ai toujours entendu dire que la _Henriade_ est un poëme épique;--un

poëme épique est une chose dont on est fier, mais qu'on ne lit pas.

Je ne trouve pas que le peuple français,--en cette circonstance,--montre

un enthousiasme suffisamment frénétique.

On a cependant fait beaucoup d'annonces pour apprendre audit peuple

français l'événement qui devait le combler de joie.

Mais--entends donc,--peuple français, entends donc--la _bonne

nouvelle_.--Peuple français, tu as un poëme épique;--la nature non plus

ne se met guère en harmonie avec la circonstance,--l'hiver

recommence,--les sureaux et les chèvrefeuilles, qui étaient tombés dans

le piége que leur tendaient quelques rayons de soleil, ont vu sécher

leurs premières feuilles déjà sorties,--absolument comme si nous

n'avions pas de poëme épique;--mais qu'est-ce que cela te fait,--peuple

français?--tu as un poëme épique;--du reste, c'était le vrai moment d'en

avoir un.

[GU] On s'occupe beaucoup à la Chambre et dans les journaux de la loi

sur la propriété littéraire.--On a déjà prononcé beaucoup de discours,

on a écrit de longues pages, et nous ne sommes pas au bout. Il y a

quelques années déjà,--au milieu d'une discussion sur le même

sujet,--j'avais proposé une loi, qui a été jugée, en ce temps-là, par

les meilleurs esprits, si simple, si raisonnable, qu'on n'y a pas trouvé

la moindre objection. Ce projet de loi, le voici,--j'ai lu tout ce qu'on

a dit, tout ce qu'on a écrit sur la question; il répond à tout:

ARTICLE UNIQUE. _La propriété littéraire est une propriété_.

Et cette propriété, une fois reconnue, rentrerait dans toutes les lois

et ordonnances relatives à la propriété en général. Cela est

simple,--cela est facile à trouver,--ce qui n'empêche pas que cela ne

sera pas pris en la moindre considération.

[GU] On a frappé de ridicule l'ancien amour romanesque,--qui attendait

cinq ans un regard,--cinq autres années un ruban,--cinq autres années un

baiser sur la main, et n'arrivait à recevoir le prix de son douloureux

martyre que lorsque ce prix était considérablement avarié et

décrépit.--Cependant l'amour ressemble beaucoup à un jardin au bout

duquel on arriverait en trois pas, si le chemin à faire n'était prolongé

en une foule de petites allées tournant capricieusement, fleuries et

embaumées.

La nature avait donné à l'homme sa femelle, comme à tous les

animaux,--c'est l'homme qui a inventé la femme,--et c'est sa meilleure

invention.

En ce temps-là, les romans et les romances ne vous peignaient que des

Amadis ténébreux et des Galaors mélancoliques--_chantant leur martyre

dans leur délire_, etc.

Aujourd'hui on a changé cela comme bien d'autres choses; les romans et

les romances ne représentent plus que des femmes méprisées,--se roulant,

se tordant aux genoux d'un homme,--ce qui est assez laid.

[GU] La même manie de changement qui a fait mettre sur les adresses le

numéro avant la rue,--a amené quelque chose de plus grave et de plus

satisfaisant pour la vanité des gens;--autrefois, quand on perdait un

parent,--la formule des lettres de faire part était celle-ci:

«Nous avons l'honneur de vous faire part de la perte de M..., etc.»

Puis, au bas de la lettre, en caractères plus petits, on ajoutait: «De

la part de M. et de M...»

Il est évident que le mort jouait le premier rôle et que les parents,

simples comparses,--n'avaient que le petit plaisir collectif et indirect

d'étaler les titres et les décorations de leur mort. Cela ne pouvait

durer ainsi, et on a changé la formule; on écrit aujourd'hui: «M...,

chevalier de... de... et de...; M. le président de..., madame la

marquise de..., etc.;» puis, quand il n'y a plus ni noms, ni titres, on

ajoute au bas: «Ont l'honneur de vous faire part de la mort de...»

Ce qui me paraît peu décent;--mais de ce temps-ci tout le monde veut

tellement paraître, qu'on est jaloux de l'attention posthume qu'usurpe

le pauvre mort.

J'ai sous les yeux un exemple curieux de ce nouvel usage. Il s'agit de

la mort de M. le baron Bl*** de B***, mort à Versailles.--Eh bien!

si, averti par l'encadrement noir de la lettre, vous voulez savoir

lequel de vos amis vous avez à regretter, il faut lire d'abord dix-sept

noms suivis chacun de deux à trois lignes de titres et de décorations en

petit texte, avant d'arriver au nom du mort, que rien ne sépare des noms

de ses parents, afin qu'il soit impossible de le lire sans avoir

préalablement lu les autres. Mais il s'est glissé dans cette lettre une

singulière erreur:--on a confondu l'ancienne et la nouvelle formule, et

on s'y est considérablement embrouillé.

Dans l'ancienne formule--on mettait: «De la part de MM. tels et tels, de

mesdames telles et telles,--ses frère,--cousin,--neveu,--nièce, etc.»

Dans la nouvelle,--on doit mettre: «MM. et mesdames tels et telles vous

font part de la mort de M. Bl***de B***, leur frère, cousin,

oncle, etc.»

Dans la lettre de faire part de M. Bl*** de B***, on a confondu

les deux formules,--et on dit: «MM. et mesdames tels et telles vous font

part de la mort de M. Bl*** de Bl***,--leur père, beau-père,

etc.,--nièce et petite nièce.»

De telle sorte que ce vieillard de quatre-vingt-trois ans se trouve,

dans la lettre qui annonce sa mort, être la nièce et la petite-nièce de

mesdemoiselles trois et quatre étoiles.

[GU] Je viens de lire dans un journal que feu M. de Quélen, l'archevêque

de Paris,--s'était adjoint--je ne sais plus quel prélat,--pour l'aider à

supporter le _fardeau de l'épiscopat_.--Cela me rappelle que je vois de

temps à autre dans d'autres feuilles et j'entends dire à la tribune--le

_poids_ des affaires publiques,--le faix de la royauté,--etc., etc.

Ces phrases étaient bonnes à la rigueur et pouvaient espérer des dupes

quand il était d'usage de couvrir son ambition et son avidité d'un

manteau d'amour du bien public et de désintéressement;--mais elles sont

bien ridicules aujourd'hui--que l'on joue les plus vilains jeux, cartes

sur table.

[GU] UN BIENFAITEUR A BON MARCHÉ.--Un homme fort riche se délasse des

travaux qu'il ne fait guère à la Chambre et de ceux qu'il fait faire à

son argent--par des amours cachées; modeste, il n'a pas la prétention

d'être aimé tout à fait pour ses avantages extérieurs. Il ne peut pas,

comme César, donner un royaume à la femme qu'il aime;--il n'a pas de

royaume, et, s'il en avait un, il ne le donnerait pas,--il le prêterait

plutôt à quinze pour cent.

La belle, un de ces jours derniers,--était en conversation avec un rival

heureux de son bienfaiteur--lorsque tout à coup la sonnette se fait

entendre.

--C'est lui!

M. de *** se trouble.

--N'aie pas peur, mon ami,--je l'aurai bientôt renvoyé: j'ai un moyen.

On cache l'ami dans un cabinet.--Le bienfaiteur arrive:

--J'ai sonné bien longtemps,--dit-il.

--J'étais occupée à mettre en ordre des mémoires;--je dois à tout le

monde,--vous êtes un horrible avare,--vous ne me donnez rien,--je suis

dans la misère.

--Mais, ma bonne...

--J'attends des fournisseurs,--des créanciers.

--Mais...

--Tenez, allez-vous-en,--je ne peux pas supporter votre

présence.--Allez-vous-en,--vous reviendrez demain.

Le bienfaiteur s'en va.--En sortant--il laisse clandestinement sur la

cheminée un billet de mille francs. La belle ne s'en aperçoit pas et le

reconduit--pour être plus certaine de son départ.

M. de ***, qui a vu le geste,--sort de sa cachette,--voit le billet

de mille francs et le met dans sa poche.

--Comment, mon cher ange, dit-il à la déesse,--tu es gênée et tu ne m'en

dis rien;--tu me caches tes chagrins, à moi qui serais si heureux de les

effacer!--mais c'est mal,--c'est très-mal!--Comment,--tu ne pouvais pas

me dire: «J'ai besoin d'argent.» Je suis bien en colère contre

toi.--Tiens, j'ai là un billet de mille francs,--je veux que tu le

prennes;--je ne te pardonnerai qu'à cette condition.

La belle hésite,--sans s'exposer cependant à être prise au mot.--M. de

*** insiste,--fait accepter le billet de mille francs de son

rival,--et s'échappe pour aller conter l'anecdote au foyer de l'Opéra.

[GU] M. le marquis de Basincourt, qui pendant les désastres de Lyon a

négligé ses propriétés pour celles des pauvres habitants, qui a sauvé à

la nage la vie de plusieurs personnes en danger,--a distribué de

l'argent et du pain à ceux que l'inondation avait le plus maltraités, a

été nommé officier de la Légion d'honneur.

C'est très-heureux et très-flatteur... pour la croix,--et c'est tout au

plus si elle le mérite.

[GU] A la Chapelle-Saint-Denis, le cimetière est tenu par un homme qui

n'a d'autre charge que d'enterrer les corps qui lui arrivent.--Il n'a

pas de registres, et, conséquemment, ne peut donner aucun

renseignement.--Une fois qu'il a mis ses morts en terre, tout est fini

pour lui, et, à ce qu'il croit, pour les autres, tellement que l'autre

jour il trouvait fort mauvais la colère où était un monsieur qui

cherchait une fosse sans pouvoir la reconnaître; il n'a jamais pu la lui

indiquer.--Une autre personne, plus favorisée, a été guidée par lui;

mais, comme il ne va lui-même qu'au hasard, il l'a conduite sur une

tombe où était un autre mort que le sien,--ce dont elle ne s'est

aperçue--qu'après une assez considérable effusion de larmes pieuses.

Ce quiproquo de douleur rappelle ce qui se passa à Paris à l'église des

Petits-Pères--à l'époque du choléra:--on prenait les morts dans des

_tapissières_, où on en entassait une douzaine en ayant soin seulement

de numéroter les cercueils.

Arrivé à l'église, le cocher faisait porter chaque bière pendant

quelques instants dans le chœur.

Allons, nº 1;--les parents du nº 1, venez pleurer votre mort; assez

pleuré le nº 1;--passons au nº 2.

Allons, les parents du nº 2,--finissons-en, nous ne sommes pas ici pour

nous amuser,--dépêchons la douleur,--pleurons un peu vite.

Tout cela alla fort bien jusqu'au moment où on arriva au nº 6:--comment

distinguer le nº 6 du nº 9;--l'un de ces deux chiffres peut être l'autre

renversé.

A qui le mort?--voyons;--eh bien! les parents du nº 6 et les parents du

nº 9;--pleurez ensemble et partons.

[GU] Les Français ont eu longtemps un ridicule qu'on retrouve du reste

plus ou moins chez les autres peuples,--c'est la prétention d'être

invincibles.--On en a vu récemment une dernière manifestation lorsque

messieurs les députés s'emportèrent si fort contre M. Bugeaud, qui avait

osé dire que les Français avaient été quelquefois battus dans le

commencement des guerres de la République.

[GU] Remarquons en passant, à propos de M. Bugeaud,--que son discours en

faveur de la paix a été récompensé par un commandement militaire.

Revenons à notre sujet:--la nouvelle prétention des Français est

aujourd'hui d'être humiliés, insultés, foulés aux pieds;--vous avez vu

le gâchis où ont failli nous mettre M. Thiers et les affaires

d'Orient;--depuis ce temps il est impossible qu'un cuisinier anglais

fasse une sauce,--qu'un serf russe coupe un arbre,--sans que les

journaux annoncent à la France que c'est dans l'intention de

l'insulter;--les bonnes gens le croient et sont prêts à crier comme le

père du Cid:

C'en est fait,--prends ma vie avec un tel affront,

Le premier dont ma race ait vu rougir son front.

On prend des attitudes abattues,--des airs déshonorés à n'en plus finir.

Dernièrement des carrés de papier (organes de l'opinion publique)

avaient fait croire aux Français que l'on jouait à Londres une pièce

injurieuse pour notre honneur national,--intitulée le _Coq gaulois

chante, mais il ne se bat pas_.

Les Français se sont indignés, sans penser que pendant quinze ans, en

France, il ne s'est pas joué un seul vaudeville,--où il n'y ait eu un

Anglais bafoué et battu.

Indignation de plus en plus véhémente des carrés de papier,--et par

contre-coup du peuple français.

Pendant ce temps, Victor Bohain,--qui est aujourd'hui à Londres, et

qui,--lorsqu'il demeurait à Paris, n'allait au théâtre que pour y

dormir,--s'est mis à courir les théâtres de Londres, et n'a pu voir ni

la pièce en question, ni rencontrer quelqu'un qui l'eût vue quelque

part.

[GU] PROGRÈS DE L'ANNONCEP:--On lit dans divers journaux:

«M. Lacordaire prêchera dimanche à Notre-Dame, _en habit de

franciscain_.»

Cela rappelle beaucoup les affiches des théâtres de province qui

annonçaient que mademoiselle Georges jouerait avec tous ses diamants.

[GU] Au bal déguisé de lundi chez la reine, où toutes les femmes étaient

brillantes, on a remarqué madame la duchesse de Nemours, qui était

admirablement belle dans un costume choisi par le roi, qui avait mis

tous ses soins à la rendre encore plus jolie.

Les princes étaient tous fort exactement costumés. On a dansé jusqu'à

cinq heures.

Le lendemain,--le prince de Joinville,--le duc de Nemours--et le duc

d'Aumale--ont demandé à M. L... un bal où ils sont arrivés déguisés, le

premier en débardeur,--le second en hussard,--le duc d'Aumale en

marin;--ils se sont fort amusés,--et se sont laissés aller à mille

folies, entre autres de déchirer les habits de ceux qui n'étaient pas

déguisés.--Leur danse a été si animée, que, dans un établissement

public, elle eût inévitablement éveillé la sollicitude des sergents de

ville.--Le duc de Nemours a ôté son habit.--Il est possible,--comme dit

le vieux journal, le _Constitutionnel_, dans ses jours de terreurs,--que

nous dansions sur un volcan;--mais il faut dire que nous y dansons

beaucoup.

[GU] Voici une anecdote que m'a racontée un jour,--en dînant chez notre

ami G***,--ce bon général Clary, qui vient de mourir subitement:

Il était lieutenant, et se trouvait à dîner à la campagne avec le

général Lasalle.--Un bourgeois arriva un peu en retard et fort en

désordre,--et dit pour s'excuser qu'il avait mis pour la première fois

au cabriolet un cheval très-vigoureux qu'il avait;--que le cheval

s'était emporté, avait rompu les brancards; que son domestique était

blessé, et que c'était un grand hasard si lui n'avait pas été tué;--que,

du reste, il avait donné ordre à son domestique de reconduire le cheval

sans l'atteler.

--Il est donc bien difficile?--demanda le général Lasalle:

--Si difficile--que je considère comme impossible de l'accoutumer jamais

à la voiture.

--Voulez-vous me prêter votre cheval et votre cabriolet pour m'en

retourner à la ville après dîner?

--D'abord, mon cabriolet est brisé,--et, ne le fût-il pas, je ne

voudrais pas vous exposer à un danger que je crois très-grand et

inévitable.

--C'est égal, j'y tiens.--Obligez-moi, mon cher, dit le général au

maître de la maison, de me faire avoir un cabriolet.

On veut détourner le général, mais il se montre si décidé, qu'on lui

cède.

--Lieutenant Clary, dit-il, voulez-vous m'accompagner?

--Certainement, général.

Après dîner,--on attelle le cheval;--Clary et Lasalle allument chacun un

cigare,--et montent dans le cabriolet après avoir subi de nouvelles

observations.

Le cheval gagnait à la main, et portait le nez au vent.--Le bruit des

roues l'effrayait au point de lui faire faire des bonds

convulsifs.--Lasalle, qui était très-vigoureux,--le maintenait de toutes

ses forces.--Bientôt il fut obligé de tourner chacune des rênes autour

de ses mains;--mais on arriva à une chaussée pavée,--le bruit des roues

augmenta;--le cheval devint fou et s'emporta tout à fait, malgré les

efforts de Lasalle.--La situation se trouva bientôt très-aggravée par

cette circonstance qu'il se rencontra une colline à descendre. «J'avais

assez peur,» disait Clary en racontant le fait.

Lasalle me dit: «Faites comme moi.»--Il me donna une des rênes,--il se

mit à tirer sur l'autre de ses deux mains.

Mais bah!--le cheval ne courait que plus fort.

Alors Lasalle me dit froidement: «Rendez-moi la rêne.»--Je la lui

donnai;--il noua les deux ensemble et les jeta par-dessus le tablier du

cabriolet, sur le dos du cheval, croisa les bras et se remit à fumer son

cigare, qui n'était pas éteint,--le mien l'était.--Le cheval

alors--n'étant plus gêné,--se lança à travers la campagne, franchissant

les fossés.

--Voulez-vous du feu, Clary?--me dit le général.

Mais à ce moment--le cheval, le cabriolet, Lasalle et moi, fûmes

précipités au fond d'un ravin,--le cheval à moitié mort, le cabriolet

brisé,--moi fort étourdi;--Lasalle, debout,--me répéta: «Voulez-vous du

feu?»--Ma foi,--je rallumai mon cigare, qu'au moment de la chute j'avais

machinalement et convulsivement tenu serré entre mes dents,--et nous

continuâmes la route à pied.

[GU] Dans la discussion des fonds secrets, M. Thiers a dit qu'il n'y a

plus à faire que de la politique extérieure,--le tout parce que sa femme

ne veut recevoir que des étrangers, et parce qu'elle a du ruban violet

et blanc. Ceci veut dire que, manquant d'idées pour gouverner et

organiser son pays, il demande à remuer l'Europe pour que le bruit du

monde empêche de voir le trouble de la France.

La gauche,--qui faisait de si longs discours contre les fonds

secrets,--les a votés,--_comme un seul homme_,--en faveur de M.

Thiers,--les marchande cette fois-ci à son successeur.--On n'est violée

qu'une fois, ô gauche! et il est ridicule de jeter de si grands cris à

la seconde.

[GU] Éloquence de M. Taschereau: «Ah!--oh!--hi!--han!--je demande

l'appel nominal.»--(A propos de l'armée): «A bas les sinécures!»--A M.

Guizot: «Allez à Gand!»--A M. Soult: «Vous n'étiez pas au siége de

Troie.»

[GU] Le rapport des fortifications traîne en longueur à la Chambre des

pairs, c'est déjà quelque chose que cette lenteur, comparativement à la

pétulance de l'autre Chambre.

[GU] Nous avons cependant la douleur de répéter ici--que la coalition

des Tuileries et du _National_ l'emportera,--que les ambassadeurs, les

généraux, les hommes dépendants, et tous ceux qui veulent le

devenir,--se joindront pour voter le projet de loi--à une portion de la

Chambre très-prononcée contre le projet en paroles, et qui se laissera

_attendrir_. On craint la _faiblesse_ de MM. Pasquier et Portalis.

Les guêpes ­— séries 1 & 2 · 第 39 / 47 段