N'attendant pas qu'une dame considérable, qui se trouvait dans le salon,

eût fini de lui faire ses observations, elle répéta: «Il va comme un

_cochon_.»

Lorsque cette dame fut partie, madame Bourgogne demanda à voir le corset

sur mademoiselle, à quoi ces dames répondirent avec un peu d'aigreur

qu'elles étaient beaucoup trop pressées, qu'elles reviendraient mercredi

ou jeudi.

Ainsi, on est venu _seulement_ avec l'intention d'humilier madame

Bourgogne devant le monde, sachant qu'à cette heure on en trouve

toujours.

Elle fit observer à la gouvernante que ce mot inconvenant la blessait,

qu'elle lui renvoyait ce mauvais compliment. (_Comme qui dirait: Vous en

êtes un autre._) Mademoiselle Trubert aînée dit alors: «Mais voilà comme

nous parlons à tous nos fournisseurs.--Tant qu'il vous plaira,

mademoiselle, moi, je ne le souffrirai pas.» (_Dignité,--leçon donnée à

propos._)

La seconde fois, lorsque la gouvernante vint avec mademoiselle Marie,

pour faire voir le corset, il y avait encore des dames qui faisaient à

madame Bourgogne de sincères compliments (_douce consolation pour une

artiste méconnue_), et qui avaient la bonté de rire aux éclats avec elle

(_bonté touchante en effet_); ce qui augmenta sans doute son impatience,

car, sachant ce qui s'était passé, j'entrai dans le salon pour arranger

le feu, afin de l'observer. Je la vis assise derrière la porte du

boudoir, à l'endroit le plus sombre, feignant de lire un journal de

modes; mais, à ses mouvements convulsifs, elle me parut fort agitée.

Lorsque ces dames furent sorties, madame Bourgogne l'engagea, ainsi que

mademoiselle Marie, à entrer dans le boudoir, en la saluant humblement,

sans recevoir aucun signe de politesse. Elle la salua une seconde fois,

auquel salut elle répondit par un bonjour bien sec. Le corset étant mis,

madame Bourgogne demanda si madame Trubert l'avait vu sur mademoiselle.

«Pourquoi me demandez-vous cela? reprit la gouvernante d'un ton

hautain.--Parce que ce corset n'est qu'un peu aisé dans toute sa

longueur, ce qui convient aux jeunes personnes, et que je ne trouve pas

qu'il aille comme vous avez dit[D].» Alors, sa fureur commença. «Je n'ai

pas dit cela, vous en avez menti! c'est mademoiselle Trubert qui l'a

dit, et vous devriez me faire vos excuses. Je représente ici madame

Trubert; voyez votre corset, et taisez-vous; je vous défends de causer

avec moi, vous ignorez qui je suis, je ne veux pas vous répondre.»

Madame Bourgogne fit alors la même question à mademoiselle Marie; mais,

en anglais, elle lui défendit de répondre. Sans doute, mademoiselle

Trubert aînée, par bonté pour sa gouvernante, à voulu prendre ce mot sur

elle; mais j'affirme que c'est elle qui l'a dit et répété plusieurs

fois.

[D] On se rappelle comment avait dit la gouvernante.--On doit remarquer

ici la délicatesse avec laquelle madame Bourgogne évite de répéter le

mot.

«Comment! dit alors madame Bourgogne, vous niez ce fait, ayant vu les

paroles sortir de votre bouche! D'ordinaire, une personne qui s'estime

soutient ce qu'elle a dit. (_Haute moralité._) Quoi qu'il en soit, je ne

souffrirai pas qu'on me parle sur ce ton. Je reçois des personnes de

distinction, qui toujours sont polies envers moi, et jamais une

gouvernante ne m'en imposera.»

Alors sa fureur augmenta; levant la main sur madame Bourgogne... (Je vis

ce mouvement à travers le rideau.)

(_Pardon,--que faisait M. Bourgogne derrière le rideau d'une pièce où on

essaye des corsets?_)

...Disant avec une exaspération violente: «Taisez-vous, ou sinon! Je

vous l'ordonne, taisez-vous! Vous êtes une bête! Je vous méprise

profondément; vous ignorez qui je suis; vous aurez de mes nouvelles: il

vous en coûtera cher. Taisez-vous!»

Il fut impossible à madame Bourgogne de se taire (_aveu naïf_); elle

répliqua vigoureusement et sur le même ton; alors, le scandale fut au

comble. (_Cela devait être gentil._)

Voulant mettre un terme à un pareil train, je frappai à la porte et lui

imposai silence. (Lui, pourquoi pas leur, puisque ces dames parlaient du

même ton?)

Elle se calma peu à peu, mais en répétant dans ses dents: «Je vous

méprise, vous aurez de mes nouvelles, vous ne savez pas à qui vous

parlez...»

Lorsqu'elle sortit, elle ferma la dernière porte avec fracas, et criant

sur le palier de toute la force de ses poumons: «Je vous méprise _tous,

tous_, je vous méprise;» elle parlait avec tant de véhémence, que les

voisins se mirent aux fenêtres.

Voilà, madame, à peu près comme cette scène de désordre se passa.

S'il n'en eût rien résulté, j'aurais dédaigné la conduite et les

emportements de cette furibonde; mais elle a agi contre l'honneur et

l'intérêt de notre maison: je dois les défendre.

Le soir même, ses menaces furent suivies d'effets; vous écrivîtes,

madame, que vous ne prendriez pas le corset que mademoiselle Marie avait

laissé à corriger, de vous renvoyer _de suite_, sans y toucher, le

corset que vous veniez de donner à blanchir et réparer, et de vous

envoyer votre mémoire, ne voulant plus avoir aucun rapport avec madame

Bourgogne.

Le lendemain, madame Damaison, femme du notaire, et sa demoiselle

vinrent, courroucées, demander leur facture en disant: «Nous avons passé

hier la soirée chez madame Trubert, et, au salon, nous avons appris de

belles choses sur votre compte.

«Vous ne saviez donc pas à qui vous répondiez de la sorte? c'était à la

comtesse***, de la famille de la branche aînée des Bourbons... (_Ce

n'est pas la branche cadette qui ferait des choses pareilles; aussi M.

Bourgogne doit-il se féliciter d'avoir jonché Paris de son cadavre en

1830, comme tout le monde, pour l'expulsion de ladite branche_); que

madame Trubert considère et chérit depuis douze ans. Vous avez cru

parler à une femme de chambre: cela vous fera un tort immense; nous et

toutes nos connaissances ne mettrons plus jamais les pieds chez vous.»

Madame Bourgogne répondit qu'elle n'avait offensé personne; qu'au

contraire on l'avait insultée chez elle, qu'elle ignorait que la

gouvernante fût comtesse (_concession légère, il est vrai, et corrigée

par le reste de phrase,--mais concession cependant aux préjugés

autocratiques, qui m'étonne de la part de madame Bourgogne_), qu'en tout

cas madame la comtesse s'était grandement oubliée.

En remettant la facture à madame Damaison, je lui dis: «Quel que soit le

titre de cette femme (_très-bien_), elle n'avait pas le droit de venir

faire du scandale dans une maison honorable.» A ce mot _honorable_,

madame Damaison hocha la tête et regarda sa fille en souriant de pitié.

Je ne sais où la comtesse-gouvernante (_sarcasme_) a puisé ses

renseignements, mais, assurément, elle a été mal informée; ce ne peut

être qu'une machination d'intrigants qui, jaloux de la prospérité de

notre maison, et dans l'intention de la déprécier, ont fait agir cette

méchante dame: car, de la manière dont elle a osé parler, il semblerait

que madame Bourgogne est de la plus vile extraction, que sa vie est

immorale et honteuse; bien que madame Bourgogne n'ait pas de titres de

noblesse en parchemin (_autre sarcasme_), elle n'est pas non plus de

basse naissance. (_Elle n'était pas née pour faire des corsets._)

Je me trouve ici obligé, à regret, de dire un mot sur son origine et sa

vie tout entière. (_Modestie honorable._)

Sa mère, Dorothée Young, était d'une des meilleures familles de Mayence,

fille du célèbre statuaire Young, dont les ouvrages sont considérés

aujourd'hui comme des chefs-d'œuvre. Elle épousa, malgré l'aveu de

son père (_mépris des préjugés dans le sang_), François Krempel, honnête

artiste attaché à la chapelle du prince de Metternich; le mariage fut

signé du prince; le père, irrité, déshérita sa fille. M. Krempel, sans

fortune, n'eut que son talent pour soutenir et élever sa famille. Il

était, à Coblentz, voisin et ami intime de M. Weskery, qui est encore

aujourd'hui à Paris premier secrétaire à l'ambassade de Prusse. Par

suite, les Français envahirent l'Allemagne; le prince quitta le pays.

(_Était-ce bien une raison suffisante d'envahir l'Allemagne, et les

Français n'ont-ils pas agi un peu légèrement?_)

Kunégonde Krempel, aujourd'hui madame Bourgogne, naquit (_remarquez tout

ce qu'il y a d'aristocratique dans ce prétérit_) au château de Coblentz;

la comtesse Kunégonde, parente du prince, voulut qu'elle fût tenue en

son nom sur les fonts de baptême.

Elle perdit sa mère à l'âge de neuf ans; son père la mit en pension, et

vint à Paris, où le comte sénateur Saur le fit entrer à la chapelle de

Napoléon, pour la contre-basse; il entra aussi premier pour cet

instrument au théâtre des Variétés (_première contre-basse aux

Variétés!_), était compositeur et professeur de plusieurs instruments.

Il est mort chez lui (_chez lui!_) en 1833, rue de Rochechouart, 7 (_de

sorte que moi, je me trouve voisin de M. Krempel, comme M. Krempel était

voisin de M. Weskery_) âgé de quatre-vingt-trois ans, après vingt-trois

ans de service à son théâtre (_au théâtre des Variétés comme première

contre-basse_), qu'il ne quitta qu'à la mort.

En 1813, M. Krempel, étant remarié en secondes noces, fit venir sa fille

à Paris; mais elle ne put sympathiser avec sa belle-mère (_indépendance

de caractère_); elle préféra se placer, persuadée que, ayant reçu les

principes de morale et de vertu de sa mère, elle pourrait se conserver

dans toutes les positions. (_Belle pensée!_)

Ne sachant pas un mot de français, elle entra d'abord chez une

maréchale, duchesse allemande; et plus tard dans d'autres honorables

maisons que je pourrais citer.

Le 10 janvier 1820, je l'épousai (_juste récompense!_) à la mairie du

deuxième arrondissement; la cérémonie eut lieu le même jour à

Saint-Vincent-de-Paul. Étant moi-même sans fortune (_aveu plein de

noblesse_), sa position ne fut pas améliorée (_conséquence rigoureuse_);

elle se résigna, fit des économies, espérant un avenir meilleur.

En 1827, elle commença son établissement; là, de nouvelles peines

l'attendaient. Elle éprouva des difficultés et des embarras de toute

nature, que sa religion (_l'application de la religion à la fabrication

des corsets est une découverte de ce siècle_), son courage surnaturel et

son grand amour du travail lui firent surmonter.

Ce n'est que depuis 1832 que sa maison prend chaque année une extension

croissante; elle est aujourd'hui une des plus fortes de son genre.

Étant arrivée, après tant d'années de tribulations, à former une maison

_honorable_, je puis le dire hautement, peut-elle, de sang-froid,

laisser un libre cours à la calomnie? Parce qu'elle n'a pu supporter les

impertinences d'une gouvernante, verrait-elle ternir une réputation si

bien acquise?

Ce n'est pas possible.

Ainsi donc, madame, j'ai l'honneur de vous prévenir que si une seule de

ces dames venait encore lui parler de cette affaire, que pour son

honneur la comtesse-gouvernante aurait dû taire, je distribue cette

lettre à toute sa clientèle, qui se compose en grande partie de la haute

société.

VICTOR BOURGOGNE.

Il faut croire que quelqu'une de ces dames a encore parlé de cette

affaire à madame Bourgogne, car M. Bourgogne a rendu sa lettre publique.

Comme on pourrait croire que j'invente la lettre et M. Bourgogne, la

lettre restera déposée pendant trois jours au bureau du journal, rue

Neuve-Vivienne, 46.

[GU] M. Sauzet, président à la Chambre des députés,--a dit: «L'honorable

membre consent-il au _retirement_ de son amendement?»

[GU] M. Mermilliod, avocat et député, a dit: «Le _réclamataire_.»

[GU] Le dimanche gras,--je me suis trouvé pris dans la file des voitures

qui couvraient le boulevard;--tout Paris était là pour voir les

masques,--sans songer qu'il faudrait que quelqu'un se décidât à être

masqué.--C'est le contraire du gouvernement représentatif, où tout le

monde veut jouer les rôles, et où personne ne veut être spectateur.

Comme tout le monde regarde les masques, il s'ensuit naturellement

qu'il n'y a pas de masques,--et les bonnes gens disent: «Ce n'est pas

étonnant: _le commerce va si mal à présent!_»

Disons en passant que jamais on n'a vu une époque où on ait dit: _Le

commerce va si bien!_

Il faut remarquer, au contraire, que jamais on ne s'est tant déguisé

qu'aujourd'hui.--Autrefois on ne se déguisait que pendant les _trois

jours gras_.--Aujourd'hui, trois fois par semaine, pendant deux mois,

dix bals masqués sont encombrés chacun de plus de masques chaque jour

qu'il n'y en a jamais eu à aucune époque sur le boulevard.

Je suis curieux de savoir pendant combien de temps on ira voir le jour,

sur le boulevard,--les masques qui sont la nuit dans les théâtres,--et

pendant combien de temps on s'étonnera de ne pas les voir où ils ne sont

pas.

[GU] Par une bizarrerie assez ridicule,--l'autorité a fait ce jour-là

traverser Paris à quinze canons, avec des artilleurs à cheval,--la mèche

à la main.--On s'est obstiné à prendre le tout pour des masques,--et

plusieurs personnes du peuple ont dit: «C'est lord Seymour.»

Ce pauvre lord,--qui n'a à se reprocher aucune manifestation en ce

genre, est victime d'un préjugé populaire, qui s'obstine depuis dix

ans--à lui attribuer toutes les mascarades, à le reconnaître dans toutes

les extravagances,--à lui mettre sur le dos tous les verres qu'on

casse,--tous les cochers qu'on rosse,--toutes les vieilles femmes qu'on

écrase.

[GU] Faute de masques, les gamins ont pris le parti de se réjouir de

toutes les figures un peu singulières qui circulaient sur le

boulevard.--Plusieurs promeneurs, non déguisés, se sont vus, à leur

grande surprise, déclarés masques,--et, comme tels, poursuivis de huées

et de cris joyeux.

[GU] Il y a quelques mois, arriva à Paris un M. Penckel;--c'est un

Allemand qui a voyagé longtemps en Russie, et qui s'est ensuite marié en

Italie.

Il descendit d'abord rue du Helder, nº..., jusqu'à ce qu'on lui eût

préparé un logement, après quoi il s'en alla demeurer au faubourg

Saint-Germain.

Une fois installé, il se rappela qu'il avait un frère qu'il avait laissé

à Paris dix ans auparavant, et dont jamais, depuis, il n'avait reçu de

nouvelles.--Il se transporta chez M. le préfet de police, lui fit part

de sa pieuse inquiétude en le priant de faire faire toutes les

recherches nécessaires pour le découvrir.--Il donna sa propre adresse,

rue du Bac. Deux mois après,--comme il allait se mettre à table pour

dîner, un homme se présenta, qui annonça avoir à lui parler de la part

de M. Delessert;--il le fit passer dans le salon, et l'étranger lui dit:

--Le M. Penckel sur lequel vous avez demandé des renseignements est

retrouvé.

--Grand Dieu!--où est-il?--menez-moi près de lui.

--Je ne le sais pas,--je ne peux vous conduire que chez M. le préfet,

qui vous attend.

--Où est-il?

M. Penckel--descend sans chapeau,--prend un cabriolet qui

passait,--abandonne le messager dans la rue, et arrive, pâle d'émotion,

à la rue de Jérusalem.--Il demande à parler à M. le préfet.--M. le

préfet dîne,--il attend, ses pensées se pressaient tumultueusement dans

sa tête,--il allait revoir son frère.

Réjouis-toi,--honnête Penckel, tu sauras plus tard qu'à la fin de la vie

les gens que tu aimes t'auront causé plus de chagrins, et de plus

profonds, que tes ennemis.--Il est introduit.

--Monsieur, lui dit M. Delessert,--le M. Penckel dont vous êtes inquiet

est retrouvé, du moins à peu près.

--Où est-il?

--Je ne le sais pas précisément, mais on est sur sa trace, et on ne peut

tarder à connaître son adresse.--Voici ce qu'à force de soins, de

recherches et de peines, la police a découvert.--Ce M. Penckel est

Allemand.

--Je le sais.

--Il a été en Russie.

--Vraiment!

--Puis en Italie.

--Pas possible!

--Où il s'est marié.--De là, il est rentré en France, et il a logé rue

du Helder, nº... C'est là qu'on a perdu ses traces, on ne sait plus où

il est allé et on l'a perdu de vue.

--Eh bien! monsieur le préfet, je puis compléter vos renseignements.

--Comment cela?

--De la rue du Helder, M. Penckel est allé demeurer rue du Bac.

--Ah!

--Numéro...

--Vraiment?

--Et, aujourd'hui même,--comme il allait se mettre à table,--on est venu

le chercher de votre part,--il est accouru sans chapeau,--et il est

devant vous, où il admire votre profonde sagacité.

--Monsieur...

--Monsieur,--ce M. Penckel dont vous me parlez, sur lequel vous avez

découvert tant de choses,--et dont vous avez perdu la trace rue du

Helder,--c'est moi;--celui sur lequel je vous avais demandé des

renseignements, c'est mon frère, Ludwig Penckel.--Vos gens se sont

trompés.

[GU] Il y avait à la Salpêtrière un garçon de salle appelé François.

Un jour, à l'heure du dîner, on appelle François.

On cherche François; pas de François;--c'était lui qui servait à

table;--grand embarras.--Cependant on se passera de lui.

On sert le potage.

Les malades le trouvent excellent.

La marmite de la Salpêtrière est grande comme une chambre.--On met et on

retire la viande avec un croc pendu à une poulie.

Le potage mangé, on descend le croc et on retire le bœuf.

--Ah ça! s'écrie un des domestiques, j'ai vu ce bouilli-là quelque part.

--C'est étonnant, dit un autre, comme il ressemble à François.

--Mais il a la veste de François!

--Mais c'est François!

C'était François qui, las de l'existence, s'était jeté dans la

marmite.--On ne l'a pas mangé.

[GU] L'homme commence par l'enfance et finit par l'enfance;--mais ces

deux états de faiblesse sont séparés par un long intervalle, un

intervalle de vie, de force, d'action, de puissance. Le gouvernement

représentatif, lui, a réuni ses deux enfances en une seule: enfance de

faiblesse et enfance de décrépitude;--enfance qui suit le néant et

enfance qui le précède.--Le gouvernement représentatif, semblable aux

enfants morts sans baptême, ne tardera que quelques années à s'en aller

dans les limbes;--enfant ridé et décrépit, enfant mort de vieillesse

avant d'avoir vécu.

[GU] C'est singulier comme l'habitude nous rend indifférents pour les

choses les plus révoltantes, à un tel degré que nous ne les voyons pas,

quoique tous les jours elles se passent sous nos yeux.

Ainsi, une petite bourgeoise qui a de l'ordre et qui tient bien sa

maison, quelque jolie, mignonne et dégoûtée qu'elle puisse être,--envoie

le matin sa cuisinière à une de ces morgues où les bouchers étendent des

cadavres d'animaux--sans que cela attriste ni dégoûte les passants.

Puis, vers six heures, on se met à table,--et la maîtresse du

logis,--bourgeoise--ou non,--supposez-la, si vous voulez, la plus

élégante et la plus belle,--la plus éthérée et la plus

diaphane,--dissèque et fouille successivement divers cadavres,

s'efforçant de se rappeler de quel morceau du corps mort aime à se

repaître tel ou tel convive.

Celui-ci veut que le cadavre soit encore saignant;

Cet autre le préfère un peu plus cuit;

Elle engage son voisin à manger l'œil du veau,--ou telle autre partie

du cadavre qui passe pour plus délicate et plus recherchée.

Voici un homme qui n'a plus faim;--mais il mange encore.--C'est si

amusant de faire tenir dans son estomac le plus de cadavre

possible!--D'ailleurs, quelques-uns se font gloire d'être gros

mangeurs,--et c'est leur position dans le monde.

Et puis, on a mêlé à tous ces corps morts des ingrédients qui en hâtent

la décomposition dans l'estomac et permettent d'en entasser

davantage.--Entre les animaux qui mange de la chair,--l'homme est le

seul qui en mange pour son plaisir, c'est-à-dire au delà de sa faim.

De telle sorte qu'il m'est arrivé plus d'une fois--de voir à mes yeux se

métamorphoser tout à coup la femme la plus gracieuse, donnant à

dîner,--en une goule partageant un cadavre à une volée de corbeaux

affamés.

Il est vrai qu'on a ajouté à tout cela l'usage dégoûtant de se rincer la

bouche à table,--sordide propreté dont, pour ma part, j'ai soin de

m'abstenir.

[GU] A propos de dîner, il faut encore remarquer que beaucoup de gens,

en invitant, songent beaucoup moins à être agréables aux gens qu'ils

reçoivent qu'à les écraser par l'opulence de leur maison,--beaucoup plus

à les étonner qu'à les nourrir.--C'est dans ces maisons surtout qu'on

mange des primeurs,--c'est-à-dire des légumes qui ont besoin d'être

étiquetés pour qu'on ne les prenne pas au goût pour une seule et même

herbe sans saveur. Beaucoup de personnes, en vous donnant des pois verts

à certaines époques, n'ont évidemment d'autre intention que de vous

_montrer_ des pois _chers_.

[GU] J'ai déjà, à plusieurs reprises, donné à M. le comte de Montalivet

la preuve d'estime de lui dénoncer à lui-même les abus qui se commettent

dans son administration.

Je viens aujourd'hui lui apprendre qu'on fait du roi de France un

jardinier et un fruitier,--et que les autres jardiniers et les autres

fruitiers, ses confrères, se plaignent amèrement de lui.

Il y a à Versailles,--au château,--un potager fort beau et fort bien

cultivé par le jardinier Grison. Ce potager produit beaucoup au delà de

la consommation du château, surtout en fruits et en légumes de

primeurs;--vous croyez peut-être que le surplus est consacré à des

présents.

Nullement,--on le vend à beaux deniers comptants à divers fruitiers de

Paris.

Et, comme ceux qui vendent les produits de Versailles les ont pour rien,

ils les donnent aux marchands à un prix auquel les producteurs

industriels ne peuvent abaisser les leurs.

Pour vous montrer que je suis bien instruit, nous allons procéder par

exemples.

EXEMPLE:--Il n'y a qu'un seul jardinier qui _fasse_ des haricots verts

de primeur,--c'est un nommé Gauthier qui demeure au Petit-Montrouge.

Cette année, au 20 février, on n'avait encore vendu que deux fois des

haricots verts à Paris.

Les premiers par le roi,--les seconds par M. de Rothschild, qui a un

jardin à Boulogne,--à Maillez, fruitier, marché Saint-Honoré.

Aujourd'hui Gauthier, qui, avec moins de ressources que ses deux rivaux,

arrive cependant presque en même temps qu'eux,--est obligé, pour rentrer

dans ses frais, de vendre ses haricots vingt ou vingt-quatre francs la

livre,--tandis que ses concurrents, le roi de France et M. de

Rothschild, les donnent à meilleur marché.

L'année dernière,--Gauthier, plutôt que de donner ses haricots à vil

prix, a mieux aimé en faire des présents.

C'est agir royalement.

AUTRE EXEMPLE:--L'an dernier, à Trianon, pour un dîner qui devait avoir

lieu, on avait demandé trente ananas au potager de Versailles;--le dîner

n'eut pas lieu, et le lendemain les ananas étaient vendus à Bailli,

glacier, rue Neuve-des-Petits-Champs,--à un prix auquel ne peuvent les

céder les producteurs, auxquels chaque ananas coûte de huit à quinze

francs.

Autrefois, les cultivateurs de Versailles obtenaient la permission de

faire prendre dans la forêt de la terre de bruyère, nécessaire à leur

travail, qui y est fort bonne;--mais la liste civile a pris le parti de

la réserver pour le potager de Versailles et pour les pépinières de

Trianon,--tandis que les jardiniers marchands sont obligés de la tirer

de Palaiseau et de Saint-Léger, c'est-à-dire de quatre à cinq lieues de

là.

Les jardiniers ont un si grand besoin de feuilles d'arbres ramassées et

de mousse, qu'ils les payent, l'hiver, huit ou neuf francs par voiture.

Il y a quelques années, les pépiniéristes ont fait une pétition pour

demander la réforme de quelques abus, et on leur a supprimé la

permission de ramasser des feuilles,--permission qui, du reste, leur a

été rendue depuis.

Je sais bien,--monsieur le comte,--qu'Abdalonyme était jardinier avant

d'être roi,--et que Dioclétien le fut après avoir été maître du monde;

Mais je ne vois aucun prince qui ait cumulé ces deux professions de roi

et de maraîcher, et qui les ait exercées simultanément.

J'en excepterais un duc de Pirmasentz, ville de soixante-dix-huit

maisons, dont j'ai raconté l'histoire dans un livre appelé _Einerley_,

et qui cultivait des œillets,--mais celui-là ne les vendait pas.

Croyez-vous, monsieur le comte, qu'il soit bien utile à la gloire du roi

Louis-Philippe qu'il soit le premier à donner ce spectacle?

Voici ce que me rapporte une guêpe, qui a passé les barrières et qui est

allée du côté de Versailles _pour voir si le printemps s'avance_.

[GU] On lit dans un journal, sous la rubrique de Calais: «L'éclipse de

lune a été la cause _bien involontaire_ de l'échouement d'un de nos

bateaux pêcheurs.»

Les guêpes ­— séries 1 & 2 · 第 38 / 47 段