Meulan, les cultivateurs de cette commune ne sont pas encore venus sur
Paris.--Puissent les fortifications être prêtes à temps pour repousser
ces barbares. M. Chambolle, nommé mestre de camp par ordonnance royale,
vient de lever une compagnie de mousquetaires.
[GU] M. de Montalivet, intendant de la liste civile, va prendre le titre
de trésorier de l'épargne.
[GU] Un monsieur, qui occupe une position assez importante sous ses
ordres,--a trouvé un moyen ingénieux d'augmenter ses appointements; il
écrit de temps à autre des lettres très-menaçantes--aux
gardiens,--portiers ou conservateurs,--je ne sais comment on les
appelle,--des résidences royales et des châteaux appartenant à Sa
Majesté.--Il leur annonce que divers rapports l'obligent à mettre en
doute leur zèle et leur activité dans les fonctions qui leur sont
confiées.--Certes, il lui répugnerait beaucoup de leur causer du
chagrin; mais, cependant, il ne peut, sans manquer lui-même à son
devoir, se taire plus longtemps sur l'inexactitude de celui-ci, sur la
négligence de celui-là, etc., etc.
Ces braves gens, qui savent parfaitement ce que veut dire le
monsieur,--font tuer quelques chevreuils,--quelques lièvres,--quelques
faisans, sur les terres du roi,--et les expédient en bourriches à leur
farouche censeur, qui les vend immédiatement à madame Chevet, veuve d'un
célèbre maître queux du Palais-Royal.
[GU] Au bal de l'Opéra, on a toujours l'usage de souper après le bal,
vers trois heures du matin,--usage charmant qui méritait bien d'être
conservé comme il l'est.--En effet, on passe la nuit au bal, morne,
froid, taciturne, endormi. Après quoi on fait un excellent souper qui
vous réveille pour aller vous coucher, vous met en belle humeur et vous
inspire les plus jolis mots que vous dites au cocher de fiacre.--Vous
frappez à votre porte avec une gaieté folle. Il n'est pas de mots
piquants, fins, spirituels, que vous n'adressiez à la portière.--Vous
montez votre escalier en riant vous-même de ce que vous vous dites de
joli.--Vous faites à votre domestique des épigrammes sanglantes, et vous
vous couchez en proie à la plus heureuse disposition d'esprit pour
veiller et amuser vous et les autres.
[GU] M. Paul Foucher a, hier, donné les violons à mademoiselle de
C***.--Le guet a voulu s'y opposer à cause de l'heure avancée; mais
ce jeune gentilhomme l'a mis à la raison, lui et ses hallebardes, au
moyen de quelques pistoles.
[GU] M. Lherminier, qui est, dit-on, grand clerc, vient d'être, par
lettres du roi, nommé conseiller au parlement de Rennes.
[GU] Le même jour, on a donné à M. Roger (du Nord) le gouvernement de
Beauvoisis.
[GU] A la dernière représentation de la petite Rachel,--on a étouffé
deux portiers du théâtre.--MM. les échevins de la ville devraient bien
faire en sorte que de tels accidents ne se renouvelassent pas.--On a
remarqué sur les bancs du théâtre la fleur de la noblesse française.--M.
Barthe, ex-procureur au Châtelet, a voulu s'y aventurer; mais, quoiqu'il
fût mis au goût du jour, avec un habit de satin à fleurs, des culottes
fleur de pêcher et des bas verts,--les jeunes seigneurs se sont arrangés
pour qu'il n'y pût trouver place.
[GU] Plusieurs journaux ont imprimé des lettres du roi--assez
bizarres.--Ces lettres traitent fort mal la France et Paris et ses
_aimables faubourgs_.--Elles manifestent de temps à autre un vif désir
de voir les _Français écrasés_, etc., etc.
Certes, si les lettres étaient authentiques, le roi n'aurait absolument
qu'à s'en aller.
Mais les journaux qui les ont publiées sont déférés au procureur du roi
sous l'accusation de faux et de diffamation.
Il paraît cependant que les trois premières sont vraies et qu'on ne peut
leur reprocher que des interpolations; les autres sont, dit-on,
fabriquées à Londres.
On assure que l'on a déjà fait acheter au roi plusieurs lettres de ce
genre, et que cette fois on espérait le même résultat.
On dit que la _Contemporaine_ est compromise dans ce trafic.
[GU] Mais, comme le roi demandait ce que c'était que ces lettres et
combien on en voulait, on lui répond: «Trois mille francs de chaque.
--Elles sont apocryphes!» s'écria-t-il.
[GU] C'est sur le refus de la liste civile qu'on les a données ou
vendues aux journaux. Le ministère espérait mettre la main dessus dans
les nombreuses saisies qui ont été faites,--mais on n'a pas réussi.
[GU] Il serait bien singulier que l'humanité, sous prétexte de progrès,
fût dans une fausse route et qu'il lui fallût essayer maintenant de
revenir sur ses pas.--Voici le résumé d'un travail statistique fort
important; les recherches que nous venons de faire nous ont conduit à
établir.
1º Qu'à mesure que l'instruction s'est propagée d'année en année, le
nombre des crimes et des délits s'est accru dans une proportion
analogue;
2º Que, dans le nombre de ces délits ou de ces crimes, la classe des
accusés sachant lire et écrire entre pour un cinquième de plus que la
classe des accusés complétement illettrés, et que la classe des accusés
ayant reçu une haute instruction y entre pour _deux tiers_ de plus.
En d'autres termes, quand 25,000 individus de la classe totalement
illettrée fournissent 5 accusés,
25,000 individus de la classe sachant lire et écrire en donnent plus de
6;
25,000 individus de la classe ayant reçu une instruction supérieure en
donnent plus de 15;
3º Que le degré de perversité dans le crime et les chances d'échapper
aux poursuites de la justice sont en proportion directe avec le degré
d'instruction;
4º Que les récidives sont plus fréquentes parmi les accusés ayant reçu
l'instruction que parmi ceux qui ne savent ni lire ni écrire.
J'ajouterai que ce résultat ne m'étonne pas le moins du monde,--et, s'il
me restait du papier blanc,--je développerais ma pensée, ce qui sera
pour un autre jour.
Passons à d'autres progrès.
L'asphalte des boulevards, qui fond l'été, rend le nettoyage plus
difficile l'hiver et a causé un nombre effroyable d'accidents.
Le gaz se gèle--ou éclate--et a asphyxié une famille de six personnes.
Le chemin de fer de Saint-Germain met souvent trois heures à faire la
route, une heure et demie de plus qu'un bon cheval.
Les caisses d'épargne ont élargi la conscience des domestiques--et leur
permettent de se figurer que le vol n'est que de la prudence;--ils
dépouillent leurs maîtres sans scrupule, maintenant que cela
s'appelle:--_Songer à l'avenir_.
Il viendra un jour un homme qui inventera les routes pavées de grès et
bordées d'ormes,--et cet homme sera appelé le bienfaiteur de l'humanité.
[GU] La baronne de Feuchères a laissé par son testament cent mille
francs à M. Ganneron, duc de la Cassonade,--et cent mille francs à M.
Odilon Barrot, marquis de la Basoche.--Ces deux seigneurs ont d'abord
laissé dire qu'ils avaient donné leurs legs aux pauvres.--Puis ils ont
fait mettre dans les journaux qu'ils ne pouvaient avoir donné des legs
qu'ils n'avaient pas encore reçus.--Sans dire cependant ce qu'ils en
comptent faire ultérieurement.
Or, j'ai la douleur de dire à ces deux seigneurs que je ne trouve pas
qu'ils manifestent en cette occasion suffisamment de courage et de
loyauté.--Si madame de Feuchères leur a laissé ce souvenir,--c'est
qu'ils étaient non-seulement ses conseils,--mais ses amis fort
dévoués,--du moins ils le lui disaient, ce que je sais de fort bonne
part.--Laisser penser par de semblables réticences qu'ils n'accepteront
peut-être pas le legs,--c'est donner une force nouvelle à tout ce qui a
été dit contre madame de Feuchères.
[GU] Le libraire Ladvocat m'est venu voir il y a quelques jours et m'a
dit:
--Je ne suis plus libraire;--considère-moi comme un billet de faire part
de la librairie.
--Et pourquoi? lui demandai-je.
--Ah! pourquoi! c'est que, pour vendre des livres,--il faut d'abord
qu'il y ait des livres.
--Eh bien?
--Eh bien! la politique et les affaires m'ont pris tous _mes_
écrivains,--tous mes ouvriers.
S'il n'était pas ministre,
M. Villemain ferait son _Histoire de Grégoire VII et des Pères de
l'Église_,--pour laquelle il avait déjà rassemblé des matériaux. Sans la
politique qui les a tous pris,
M. de Barante écrirait son _Histoire du Parlement de Paris_;
M. Thiers, celle du _Consulat et de l'Empire_;
M. Mignet, l'_Histoire de la Ligue_;
M. Guizot, l'_Histoire de la Révolution d'Angleterre_;
M. Malitourne, l'_Histoire de la Restauration_;
M. de Salvandy, l'_Histoire de Napoléon_;
Etc., etc.; à peu près soixante-dix volumes.
Tous travaux commencés et qui m'étaient promis.
[GU] Les difficultés qu'a faites l'Académie pour recevoir M. Hugo l'ont
fait plus honnir depuis quelques années peut-être qu'elle ne l'a jamais
été.--Les académiciens, du moins le parti Joconde, lui attribuent ces
avanies, et l'un d'eux a dit le jour de la nomination: «M. Hugo entre à
l'Académie comme on épouse une fille qu'on a deshonorée.»
[GU] Au moment où on faisait semblant d'enlever les neiges et les
immondices, ainsi que je l'ai raconté dans le volume précédent, je
descendais la rue Laffitte dans un cabriolet de louage;--je remarquai un
tombereau arrêté,--ce tombereau était chargé de neige, et le charretier
qui le conduisait jetait cette neige dans la rue Laffitte. «C'est
étonnant,--pensai-je en regardant d'énormes tas contre les maisons;--il
y a cependant assez de neige dans la rue Laffitte. Pourquoi y en
apporte-t-on?» Après avoir longtemps réfléchi, je demandai à mon cocher
s'il savait pourquoi on apportait de la neige rue Laffitte;--le cocher
le savait parfaitement, et il m'expliqua le mystère.
Les conducteurs de tombereaux, à mesure qu'ils sont chargés, reçoivent,
pour chaque tombereau, un cachet que plus tard ils échangent contre deux
francs, prix fixé pour chaque voyage.--Mais, au lieu de conduire le
tombereau à la rivière ou à tout autre endroit désigné,--ils rejettent
dans une rue ce qu'ils ont pris dans une autre;--par ce moyen, ils
ménagent leurs chevaux, et font quatre fois autant de voyages dans une
journée.
[GU]--Dis-moi donc, Gustave, à quelle époque, au
collége,--commencions-nous à fumer de l'anis dans des pipes neuves, et
des morceaux de baguettes à habit?
--C'était, je crois, en troisième.
--Eh bien!--aujourd'hui, on fume en troisième du tabac de caporal dans
une pipe culottée.
Te souvient-il qu'en sixième, nous étions--tout déchirés,
déguenillés,--montant aux arbres,--jouant à la balle et aux barres;--les
élèves de sixième aujourd'hui sont des messieurs, ont des cannes, et le
fils de***, du Théâtre-Français, lisse ses cheveux avec des bâtons de
cosmétique.
Voici du reste une annonce que je prends dans un journal:
A l'occasion de la Saint-Charlemagne et _à la demande des élèves_, on
donne aujourd'hui au Palais-Royal _Vert-Vert_, _Madame de Croutignac_,
_Indiana et Charlemagne_, le _Lierre et l'Ormeau_.
C'est-à-dire les pièces les plus libres du répertoire.
L'éducation du collége est bien plus complète que de notre temps.
Je ne m'aperçois pas que M. Villemain fasse la moindre attention à cela.
[GU] A propos d'une pièce de M. Gozlan, ridiculement tour à tour
permise,--défendue, repermise et définitivement défendue,
On raconte que M. Boccage, artiste dramatique,--voulant rassurer le
ministre de l'intérieur, qui craignait que cette pièce ne fût le
prétexte de quelque tumulte, dit à M. Duchâtel: «Monsieur le ministre,
je réponds de tout,--je réponds qu'il n'y aura pas de bruit.--Monsieur
Boccage, aurait répondu le ministre, je m'en rapporte bien à vous; mais
si, par hasard cependant, vos prévisions étaient trompées, et si on me
demandait des explications à la Chambre, j'aurais mauvaise grâce à
monter à la tribune et à dire: «Messieurs, M. Boccage m'avait répondu
qu'il n'y aurait pas de bruit.»
[GU] A propos de la même pièce, M. Boccage a, dit-on, écrit à M.
Perpignan, censeur: «Je vous jetterai _par les fenêtres_.»
M. Perpignan lui a répondu:
«On ne jette plus par les fenêtres,--c'est une expression vieillie qui
m'obligerait à vous répondre par une locution non moins surannée,--je
vous couperai les oreilles.»
[GU] Outre les vaudevillistes invalides que j'ai déjà signalés comme se
reposant de leurs travaux dans les sinécures administratives, il faut
remarquer,--à propos de la Chambre des députés,--qu'elle renferme un
grand nombre de commerçants qui, à l'âge où ils se retirent du négoce,
c'est-à-dire quand ils ne se sentent plus capables du commerce de détail
et de demi-gros,--se mettent à gouverner le pays,--au lieu de se
retirer à la campagne et de se livrer à la pêche à la ligne,--comme ils
faisaient avant l'invention du gouvernement dit représentatif.
[GU] Au sujet des lettres attribuées au roi, on a fait arrêter le gérant
et le rédacteur en chef du journal la _France_,--contrairement aux lois
qui régissent la presse.
Le _National_, qui a fort poussé aux fortifications, s'en étonne et s'en
indigne. Pour moi, je m'étonnerais plus qu'un roi auquel on donne des
citadelles et des bastilles plus qu'il n'en demande ait la magnanimité
de ne pas faire pendre M. de Montour et M. Lubis.--A propos de quoi, je
prie S. M. Louis-Philippe d'agréer l'hommage de mon admiration pour sa
mansuétude extraordinaire.--Mais un roi qui sort de dix ans de
constitutionnalité--ressemble beaucoup à un oiseau échappé de sa
cage:--il ne prend pas son vol tout de suite.
[GU] La plaisanterie si ingénieuse qui consiste à me faire passer pour
mort n'est pas une nouvelle invention. Il y a quelques années,--M. C.
avec M. D. et quelques-uns de leurs amis, en imaginèrent une semblable
au Café anglais, sur M. Duponchel, alors directeur de la scène à
l'Opéra.
On fit imprimer des lettres de faire part, annonçant la _perte
douloureuse_ qu'on venait de faire de M. Duponchel, et on envoya à
toutes les personnes qui tenaient de près ou de loin à l'Opéra une
invitation _d'assister aux convoi, service et enterrement; on se réunira
à la maison mortuaire à neuf heures_. Puis on alla à l'administration
des pompes funèbres commander un convoi convenable.
A huit heures, le portier de la maison de M. Duponchel vit arriver avec
étonnement des ouvriers de l'administration, qui tendirent la porte de
noir;--puis arrivèrent le corbillard et six voitures de deuil,--et au
même instant se présentaient, vêtus de noir et avec une figure de
circonstance,--les chanteurs, les danseurs, les choristes, les
machinistes, les lampistes, se disant: «Est-ce étonnant, je l'ai encore
vu avant-hier!
--Et moi aussi.»
Enfin, on frappe discrètement au logis du mort, et c'est lui qui vient
ouvrir.
[GU] Je remarquais dernièrement au bal de la liste civile jusqu'où peut
conduire le funeste avantage d'avoir un signe dans le dos.--J'ai vu une
femme qui a dû avoir à soutenir une grande lutte entre la modestie, que
je lui suppose, et l'irrésistible besoin de montrer un signe qui
relevait d'une manière invincible la blancheur de sa peau.--Le signe
était fort bas.
[GU] M. Auguis, baron de la rue de la Huchette, a annoncé qu'il
renonçait à exercer le droit de jambage dans ses domaines.
[GU] Les nommés Victor Hugo,--Ch. Delaunay,--A. de Vigny,--Théophile
Gautier,--et A. de Musset,--vilains, taillables et corvéables à
merci,--ont, dit-on, refusé d'aller battre la nuit les fossés qui
entourent le château de M. Jacques Lefebvre, trésorier de l'épargne,
comte de Onze pour cent, afin d'empêcher les grenouilles de crier.--M.
le lieutenant criminel a mis quelques exempts à la poursuite de ces
manants.
[GU] Parisiens, mes amis--et vous mes bonnes gens de la province, qui
aviez, je suppose, envoyé vos députés à Paris pour tout autre
chose;--les affaires vont ainsi parce que la pièce est tombée face,--il
arrivera une autre fois qu'elle tombera pile,--et vous m'en donnerez de
bonnes nouvelles.
Je n'ai pas besoin d'apprendre au roi Louis-Philippe qu'à dater du vote
de la Chambre des députés sur les fortifications de Paris, il n'est plus
roi constitutionnel,--à moins que ce ne soit tout à fait son bon
plaisir.
Mars 1841.
L'auteur au Havre.--La ville en belle humeur.--Popularité de M.
Fulchiron.--Ressemblance dudit avec Racine.--La Chambre des
pairs.--Le duc d'Orléans.--Le roi et M. Pasquier.--M. Bourgogne et
madame Trubert.--Les femmes _gênées_ dans leurs corsets par la
_liberté_ de la presse.--M. Sauzet invente un mot.--M. Mermilliod
en imagine un autre.--Les masques.--Lord Seymour.--Mésaventure du
préfet de police.--Histoire de François.--Sur les dîners.--La liste
civile fait tout ce qui concerne l'état des autres.--A M. le comte
de Montalivet.--Le roi jardinier et maraîcher.--Plaintes de ses
confrères.--Les _Guêpes_ n'ont pas de couleur.--Un poëme
épique.--Un bienfaiteur à bon marché.--Une croix d'honneur.--La
propriété littéraire--Une prétention nouvelle du peuple
français.--M. Lacordaire et mademoiselle Georges.--Les princes et
les sergents de ville.--Une anecdote du général Clary.--M.
Taschereau.--M. Molé.--M. Mounier.--M. de la Riboissière.--M.
Tirlet.--M. Ancelot.--M. de Chateaubriand.
[GU] MARS.--J'arrive du Havre,--jamais je n'ai vu une ville en aussi
belle humeur.--M. Breton, du _Journal du Havre_, avait, dans un article
fort bien fait, dénoncé à la ville un discours prononcé à la Chambre des
députés par M. Fulchiron,--et la ville riait à perdre haleine.
J'allai sur la jetée, on parlait de M. Fulchiron, et on riait.
--M. Fulchiron a découvert les vents _alisés_, disait Corbière,
enveloppé dans son manteau brun.
--Il a bien découvert _le_ mousson,--répondait le capitaine Lefort.
--Ce que nous appelons _la_ mousson?...
--Précisément,--à moins cependant que ce ne soit toute autre chose, car
son mousson à lui _mène_ DIRECTEMENTN _aux îles de la Sonde_,--ce que ne
fait nullement _la_ mousson,--attendu qu'elle ne règne pas par là--et
qu'on n'arrive aux îles de la Sonde qu'en courant des bordées.
--Il ajoute que cela se fait _sans aucune peine_.
--On voudrait l'y voir.
--Il assure qu'_il n'y a qu'à tendre les voiles et à marcher devant
soi_.
--Certainement,--disait M. Baron,--c'est juste comme pour jouer de la
flûte; il n'y a qu'à souffler dedans et à remuer les doigts.
--Venez-vous dîner?
--Je ne mangerai pas, j'ai réellement trop ri.
Je descendis sur les quais;--des calfats qui travaillaient à la coque
d'un navire--parlaient et riaient à la fois.--Je m'approchai d'eux,--et
ils disaient:
--Dites donc, M. Fulchiron qui dit à la Chambre des députés--que, _pour
aller à Pondichéry, il faut_ SORTIRI _des vents réguliers et entrer dans
les vents variables_.
--Comme si les enfants ne savaient pas qu'il faut, au contraire,
_entrer_ dans les vents réguliers et _sortir_ des vents variables.
Et les calfats riaient aux éclats.
Le lendemain,--j'avais passé du Havre à Honfleur, et j'étais à
_Trouville_.--C'était la marée basse,--et les filles pêchaient aux
_équilles_, les pieds et les jambes nus sortant de leurs jupons courts.
Il y en avait une brune fort belle qui disait à une autre:
--M. Fulchiron a dit qu'il fallait _deux ou trois fois plus de temps
pour aller à Pondichéry que pour aller à Java_.
--Deux traversées égales.
Et les filles riaient à se faire mal.
Il y avait au bord des enfants qui jouaient dans une flaque d'eau
qu'avait laissée la mer en se retirant.--Ils avaient fabriqué un navire
avec une petite planche;--le mât était une grosse allumette et la voile
une feuille de chou.--L'un d'eux dirigea mal le vaisseau, car il resta
en panne au milieu de la mare. «Il faut, disait l'_armateur_ au pilote
maladroit, que tu sois bien _Fulchiron_.»
[GU] Racine, qui faisait des tragédies comme M. Fulchiron,--a commis
également,--autre point de ressemblance,--une faute du même genre quand
il a fait dire à Mithridate:
Doutez-vous que l'Euxin ne me porte en deux jours
Aux lieux où le Danube y vient finir son cours?
«Oui, certes, j'en doute,» s'écria un spectateur.
Il est fâcheux que M. Fulchiron ne réserve pas ces choses-là pour ses
tragédies.
[GU] Le duc d'Orléans et le roi se donnent un soin extraordinaire pour
entraîner le vote des pairs en faveur des fortifications.--M. Pasquier,
qui a le bon esprit d'y être fort résolument opposé, a passé deux heures
avec Sa Majesté. Le soir, M. Pasquier disait: «J'ai longtemps causé avec
le roi;--j'espère l'avoir ébranlé.»
Le roi, de son côté, disait: «J'ai eu avec M. Pasquier une longue
conversation; je crois l'avoir ébranlé.»
[GU] Le lendemain, le roi a dit: «Si cependant mes arguments n'ont pas
produit sur M. Pasquier plus d'effet que les siens sur moi,--il doit
être bien affermi dans son opinion.»
Au moment où j'écris ces lignes,--je ne sais pas encore ce qu'il
adviendra des fortifications à la Chambre des pairs,--je crains bien
qu'il n'arrive précisément ce que j'ai annoncé le mois
dernier;--cependant les hommes les plus considérables de la Chambre sont
tout à fait contraires au projet;--il restera toujours ceci de fort
honorable pour eux, que le parti qu'ils prennent les prive à la fois de
la faveur et de la popularité.
En effet, d'ordinaire, en France,--il suffit de déplaire à la cour pour
mériter les amours du public;--mais dans cette circonstance, unique
peut-être dans l'histoire,--le gouvernement et l'opposition sont
d'accord pour forger une arme dont chacun espère se servir pour écraser
l'autre, pour piper des dés avec lesquels chacun espère tricher l'autre.
Certes, si les pairs voulaient se donner le libertinage de se mettre mal
avec la cour--pour laquelle on leur reproche tant de complaisances, il
leur était facile de choisir une occasion dans laquelle cet accès
d'opposition leur attirât la bienveillance publique;--mais, en prenant
celle-ci, ils mécontentent tout le monde,--et on ne peut attribuer leur
résistance qu'à une opinion fondée sur le bon sens.
[GU] Dans l'_Auberge des Adrets_, Serres, auquel les gendarmes demandent
sa profession, répond: «Ma femme prend des enfants en sevrage.»--M.
Bourgogne, si on lui adressait une semblable question, répondrait: «Ma
femme fait des corsets.»
Voici un bienfait incontestable de la presse. Madame Bourgogne fait des
corsets;--madame Trubert n'est pas contente d'un corset que madame
Bourgogne a fait pour sa fille;--M. Bourgogne fait imprimer une brochure
qu'il répand dans Paris--avec ce titre:
Lettre adressée à madame Trubert, rue Miroménil, 29, par M. Bourgogne,
rue Hauteville, 28.
_Paris,--typographie de Firmin Didot frères,--imprimeurs de l'Institut,
rue Jacob, 56.--1841._
Ce n'est plus le temps aujourd'hui où on pouvait impunément, abusant
d'un odieux privilége, ne pas prendre chez une marchande de corsets un
corset que l'on ne trouvait pas fait à son goût;--le peuple a reconquis
ses droits;--le marchand de corsets, grâce à la presse, appelle, de
votre refus de prendre son corset, à la France, à l'Europe, au monde
entier;--honneur donc à M. Bourgogne!--il a accompli un devoir--sans se
laisser arrêter par cette futile objection, que la liberté de la presse
menace de s'engraisser du carnage qu'elle fait des autres libertés;--que
bientôt elle sera seule;--et qu'enfin la liberté de la presse semble un
peu ici restreindre celle qu'on aime à trouver dans son corset,--et la
liberté de choisir ses fournisseurs.
J'ai pris tant de plaisir à lire la brochure de M. Bourgogne, que je
veux faire participer mes lecteurs à ma satisfaction, et en même temps
contribuer à donner à cette œuvre de courage une publicité dont son
auteur doit être désireux.
[GU] LETTRE ADRESSÉE A MADAME TRUBERT PAR MONSIEUR BOURGOGNE.--Madame,
en me présentant chez vous, lundi dernier, j'espérais que vous voudriez
bien m'entendre, afin de juger avec connaissance de cause une affaire
_grave_, puisque les rapports mensongers et malveillants qu'on a pu vous
faire pourraient compromettre la réputation de notre maison. N'ayant pas
été reçu, j'ai l'honneur de vous écrire.
Je vais, madame, vous dire l'exacte vérité: _J'ai tout entendu_; ce que
mademoiselle Marie pourra confirmer.
Lorsque ces dames vinrent la première fois, mademoiselle Trubert aînée,
en entrant dans le salon, commença par dire: «Nos corsets vont bien,
madame Bourgogne;» la gouvernante ajouta: «Quant à celui de la petite,
il va comme un _cochon_.»