Quelques personnes se plaisent à faire des rapprochements fâcheux pour

M. Empis entre les dates de la représentation de ses pièces et les

services qu'il a pu rendre au Théâtre-Français.

Mais les titres seuls de ses ouvrages militent, selon moi, puissamment

en sa faveur.--Presque tous sont une satire contre les intrigues.--Il

faut renoncer à juger un auteur par ses écrits, si les services rendus

par M. Empis au Théâtre-Français ne sont pas parfaitement désintéressés.

[GU] M. Thiers a été nommé rapporteur pour l'affaire des

fortifications, par la négligence de M. de Lamartine, qui est arrivé

trop tard.--Ah! monsieur, c'était bon, quand vous étiez poëte, d'oublier

les heures et de les laisser insoucieusement vous échapper.

Le même jour, M. Thiers a été nommé, à l'Institut, membre de la classe

des sciences MORALES et _politiques_.--Or, M. Mignet dispose du plus

grand nombre des voix.--M. Mignet est ami de M. Thiers, et lui a donné

sa voix à l'_unanimité_.

Le but de M. Thiers, en se faisant recevoir dans cette section de

_morale_,--n'est autre que d'abuser les gens de bonne foi au moyen d'un

jeu de mots, et de leur faire croire que M. Thiers est entré là pour ses

vertus, ce qui répondrait bien avantageusement à M. Desmousseaux de

Givré, et ferait croire que, si on pense généralement que M. Dosne est

beau-père de M. Thiers, c'est un bruit que ses ennemis font courir.

M. L... dit, en parlant de cette élection de M. Thiers: «Je serai

enchanté de le voir vice-président de la vertu.»

[GU] Dans _la Favorite_, représentée sur le théâtre de l'Opéra,--il y a

encore une église,--il y en a maintenant dans tous les opéras.--Ce qui

doit écarter naturellement deux sortes de personnes,--d'abord les

personnes pieuses, qui n'aiment pas qu'on permette à des acteurs de

semblables représentations; et celles qui, n'allant pas à la messe, ne

veulent pas non plus la trouver sur des planches, où elles viennent

chercher autre chose.

Les premiers aiment mieux aller à la messe;--les seconds préfèrent le

bal Musard.

Mais tout se mêle, tout se confond dans un étrange tohu-bohu.--Si

l'Opéra, à certains jours, a l'air d'une église,--nous avons l'église de

Notre-Dame-de-Lorette, qui a bien l'air d'une salle de spectacle ou de

bal, et qu'on a justement appelée une église Musard.

C'est, tous les dimanches, le rendez-vous de beaucoup de danseuses et

de toutes les filles entretenues du quartier.--Aussi y rencontre-t-on

une foule de jeunes gens, moins assidus autrefois aux offices divins.

C'est probablement à cause que cette église n'est pas très-bien

composée--qu'on y met beaucoup de sergents de ville en

uniforme,--probablement pour empêcher les danses inconvenantes.--On

annonce un grand bal à Notre-Dame de Paris.

A propos de ces danses inconvenantes et des sergents de ville, gardes

municipaux, etc.,--qui sont chargés de réprimer, dans les établissements

publics,--les cachuchas populaires et les fandangos exagérés,--ne

peuvent-ils pas commettre de graves erreurs?--Dernièrement, un homme

arrêté par eux pour un semblable délit, développait, devant la sixième

chambre, des théories embarrassantes.

--_Nous avons_, disait-il,

Le cancan gracieux,--la saint-simonienne,--le demi-cancan,--le

cancan,--le cancan et demi,--et la chahut;--cette dernière danse est la

seule prohibée. Je dansais le cancan gracieux.

Ne serait-il pas opportun d'ouvrir, en faveur de MM. les sergents de

ville et les gardes municipaux, une école spéciale de danses

_bizarres_,--où on leur apprendrait à discerner parfaitement les

caractères particuliers de ces danses qui en ont trop.

[GU] Dans le monde, quand un homme a invité à danser une femme qui ne

peut accepter à cause d'une invitation antérieure, il s'adresse à une

autre, et me paraît faire une impertinence aux deux femmes. A la

première, cela veut dire: «Je m'adressais à vous par hasard, sans choix,

sans préférence; je ne danse pas avec vous; eh bien! je danserai avec

une autre.»--A la seconde: «Je vous prends faute de mieux; si la femme

que j'ai invitée d'abord eût été libre, je n'aurais jamais pensé à vous;

elle est plus jolie, plus élégante, plus spirituelle que vous.»

Quelques-uns, pour éviter cela, ne dansent pas quand la femme dont ils

ont fait choix n'est pas libre;--mais il peut alors arriver que l'on

passe la nuit sans danser, quelque envie que l'on en ait.

Voici ce qu'on fait dans plusieurs villes du Midi:--chaque homme, en

entrant, choisit dans une corbeille une fleur artificielle,--et, quand

il va engager une femme à danser,--au lieu de cette formule peu variée:

«Madame veut-elle me faire l'honneur de danser avec moi?» il offre la

fleur,--qu'elle garde à sa ceinture jusqu'à ce qu'elle ait dansé la

contredanse promise;--puis, la contredanse finie, elle lui rend le

bouquet, qu'il va offrir à une autre.--Par ce moyen, on ne s'expose pas

à inviter une femme déjà engagée,--puisque chaque femme qui n'a pas de

fleur est libre et attend un danseur.

[GU] M. Kalkbrenner, le célèbre pianiste, a un enfant prodigieux, qu'il

aime à faire travailler en public.--Dernièrement, l'enfant s'arrêta

subitement au milieu d'une brillante improvisation.

--Eh bien! va donc.

--Mais, papa... c'est que... je ne me rappelle pas.

[GU] Voici un mot de la reine Christine à Espartero,--quelques personnes

le connaissent,--mais celles-là l'entendront deux fois: il est digne de

Corneille.

«Je t'ai fait duc de la Victoire,--marquis de ***,--comte de

***;--mais jamais je n'ai pu te faire gentilhomme.»

[GU] On parlait de l'opéra nouveau de M. A. Adam,--la _Rose de Péronne_.

C'est un auteur charmant,--il est bien populaire. «Oh! cela est vrai,

dit une femme,--il est bien populaire--et même un peu commun; c'est le

Paul de Kock de la musique.»

[GU] M. Sauzet préside assez mal à la Chambre des députés et dit sans

cesse: «J'invite la Chambre à se taire.»--On a fait ainsi le résumé de

ses fonctions:

«M. Sauzet invite la Chambre à se taire toute la semaine et à dîner le

dimanche.»

[GU] Une femme disait à un artiste dans l'atelier duquel elle voyait un

grand nombre de statuettes de femmes nues d'une grande beauté:--«On a

tort d'avoir de semblables objets sous les yeux,--on se gâte

l'imagination, et ensuite on exige des pauvres femmes des choses qui ne

sont pas dans la nature.»

[GU] J'admets peu, d'ordinaire, les prétextes vertueux que prennent les

femmes du monde pour paraître sur un théâtre quelconque,--et je n'ai

qu'une médiocre indulgence pour les exhibitions d'épaules faites au

bénéfice du premier fléau venu.

Je ne dirai cependant rien de la vente au profit des Polonais, faite

cette année.--Je suis arrêté par mon admiration pour la princesse

Czartoriska.--Cette respectable femme n'a d'autres occupations, d'autres

plaisirs, que de soulager la détresse de ses compatriotes.--Son année

entière se passe à préparer cette vente.--Elle fait des

visites,--encourage les dames patronnesses,--console les malheureux, et

trouve encore le temps de faire des ouvrages dignes des fées.--Il y a

d'elle, cette année, deux paravents d'une grande beauté.

La comtesse Lehon était la plus charmante marchande qu'on pût

voir.--Elle avait pour associées et pour rivales une foule de femmes

d'une grande beauté.--Madame Hugo, qu'on oublie d'appeler vicomtesse,

parce que c'est assez pour elle d'être madame Hugo;--madame de

Radepont,--madame Friant,--lady Dorsay,--madame de Rémusat.--On

remarquait aussi mademoiselle Dangeville, célèbre par son ascension au

Mont-Blanc.

La vente a été très-productive.

Les Russes ont affecté d'acheter beaucoup et de payer très-cher,--ce qui

a été jugé de fort bon goût.

[GU] J'ai reçu de M. Ganneron, l'ex-épicier millionnaire mécontent, mon

colonel, une circulaire relative aux inondés de Lyon.--C'est plus

français par les sentiments que par le style.--Exemple:

«Paris, 1er décembre.

«_Plusieurs compagnies ont ouverTES des souscriptions, etc._»

[GU] J'ai dénoncé la précipitation des journaux, qui, le lendemain de sa

naissance, avaient déjà montré peu d'indulgence pour le second fils du

duc d'Orléans.

M. Séguier, premier président de la cour royale,--a fait du nouveau-né

un éloge qui n'est pas moins plaisant;--il l'a félicité de s'être hâté

de naître.

[GU]--Mon cher, disait l'autre jour un officier de la garde, nationale à

un officier de l'armée,--depuis combien de temps êtes-vous

lieutenant-colonel?

--De 1832.

--Oh! alors, je suis plus ancien que vous.

[GU] On demande où commencent et où finissent maintenant les annonces

des journaux.--De la quatrième page elles ont passé à la troisième, où

elles sont déguisées sous le titre de réclame.--De la troisième elles

ont sauté à la seconde, au feuilleton.--Quelques personnes ne s'en

aperçoivent pas; d'autres, au contraire, croient que tout est

annoncé.--Les journaux les plus hurleurs de vertus--ne se font aucun

scrupule de se rendre complices des filouteries des marchands de

n'importe quoi--en ne négligeant rien pour faire croire à leurs lecteurs

que les annonces payées à tant la ligne sont le résultat de l'examen et

l'expression de la pensée du rédacteur.

Si un journal vous trompe sur une chose à acheter, ce qui amène une

perte d'argent,--quel scrupule aurait-il de vous tromper sur une chose à

penser,--ce qui n'amènerait qu'une erreur?

Quand l'annonce avait une place et une forme communes, on savait à peu

près ce que cela voulait dire;--mais, depuis que tout cela est

changé,--et que le marchand fait parler le journaliste lui-même, et lui

fait dire: _Nous ne saurions trop recommander_, etc.,--j'avoue que je ne

comprends pas bien comment on peut croire à la bonne foi politique de

carrés de papier complices volontaires de tant de tromperies

commerciales.

[GU] Parlons un peu de la garde nationale de Carcassonne, qui vient

d'être licenciée sur un rapport de M. Duchâtel.

Je ne me rends pas bien compte des bons effets du licenciement comme

punition.

Je crois entendre le pouvoir,--comme Dieu au jugement dernier, ayant les

justes à sa droite, et les méchants à sa gauche,--dire aux premiers:

--Vous, messieurs,--ou plutôt, excellents citoyens,--ou plutôt, chers

camarades;--vous qui accomplissez votre devoir avec amour; vous qui

passez, avec plaisir, des nuits à garder une guérite, ou à vous promener

bruyamment pour ne pas surprendre les malfaiteurs,--votre conduite

mérite des éloges, les voilà; et des récompenses, les voici:

Vous doublerez votre service,--vous multiplierez les patrouilles,--vous

perdrez plus de temps,--vous aurez le double de rhumatismes,--vous

userez le double d'habillements et d'objets tricolores,--je vous accorde

ces faveurs dont (_se retournant à gauche_) vos misérables camarades se

sont rendus indignes,--aussi je les condamne à dormir tranquilles,

tandis que vous veillerez sur eux.

(_Se retournant à droite_.) Plaignez-les,--car, tandis que vous bivaquez

dans la neige, que vous laissez votre maison et votre femme au

pillage,--ils dorment et ronflent honteusement chez eux,--dans leurs

lits,--ou ils dansent ignominieusement au bal,--plaignez-les,--et

instruisez-vous, par ce funeste exemple,--à ne pas dévier de la ligne du

devoir.

Une des premières gardes nationales qui aient été licenciées est celle

de Clamecy, patrie de l'avocat Dupin, qui refusa de marcher contre les

_flotteurs_.

Un seul garde national, commandé par le chef de bataillon, deux

capitaines, un sergent-major et un sergent, était accouru en foule à la

voix de l'autorité, et s'était empressé d'opposer ses rangs à la fureur

des factions, et, fredonnant lui-même la _Parisienne_, faute de musique,

il ébranlait ses colonnes pour marcher au-devant de l'émeute, lorsque

les divers officiers, n'ayant pas été d'accord sur la marche à tenir, et

ayant tous donné simultanément des ordres différents, il n'avait plus su

auquel entendre, s'était commandé volte-face et était retourné chez lui.

Depuis le licenciement de la garde nationale de Carcassonne, les

récalcitrants des environs se sont réfugiés dans cette heureuse

ville;--les loyers y sont hors de prix;--les maisons regorgent,--on

bivaque dans les rues;--des familles entières se logent dans les

armoires.

[GU] A la fin de novembre 1840, la France a pu se convaincre tristement

que ses députés n'avaient jusqu'ici étudié l'histoire du pays que dans

les vaudevilles joués par Lepeintre aîné et dans les lithographies de

Charlet.

Le général Bugeaud,--espèce de paysan du Danube qui dit souvent de fort

bonnes choses,--mais dont _les immortels ne conduisent pas assez la

langue_, relativement au charme et à la facilité de l'élocution, le

général Bugeaud, parlant contre la prétention de faire la guerre à toute

l'Europe, que manifestaient certains orateurs, a dit:

«Pendant les guerres de la Révolution, les armées rassemblées contre

nous ne s'élevaient pas à plus de cent cinquante mille hommes. C'était

le système de guerre partiel, de cordon, comme on l'appelait; ce système

donna du temps à la Révolution. On eut le temps d'avoir une armée. Les

commencements ne furent pas heureux. Plusieurs fois nous fûmes battus.»

--Comment vaincus!--Comment battus!--s'écria-t-on aussitôt de toutes

parts dans la Chambre,--mais c'est une infamie,--mais c'est une

trahison.--A l'ordre!--A l'ordre!

Et de longs murmures interrompirent l'_orateur_.

Les écrivains comiques sont bien malheureux de ce temps-ci,--on ne peut

rien inventer d'un peu divertissant que quelque grand homme ne

s'empresse de mettre la chose en action sérieusement sur une plus haute

scène politique, et vous perdez le bénéfice de votre invention.

Voici un fragment d'une bouffonnerie que j'ai écrite il y a plus d'un

an:

HORTENSE _à Fernand_. Vous êtes méchant!

FERNAND. Nullement, ce monsieur a pour profession d'amuser. Il doit

m'amuser à ma guise, et il m'amusera.

Ici on parla du prix de l'orge, d'un arrêté de M. le maire, qui fut

attaqué par les uns et défendu par les autres; cela allait bien mieux

sous l'empereur; un vieux soldat porta la santé de l'empereur; on

raconta plusieurs anecdotes.

HORTENSE _à Fernand_. M. Quantin va placer son calembour sur l'empereur.

FERNAND. Tenez-vous à l'entendre?

HORTENSE. Pourquoi me demandez-vous cela?

FERNAND. C'est que, si vous y teniez, je ne vous en voudrais pas priver.

HORTENSE. Je l'ai entendu une trentaine de fois.

FERNAND. Alors, c'est bien.

M. QUANTIN. Savez-vous pourquoi Napoléon a été vaincu?

FERNAND. Monsieur, Napoléon n'a jamais été vaincu.

LE VIEUX SOLDAT. Bravo!

UN AUTRE. Bien répondu!

M. QUANTIN. Cependant l'histoire est là.

FERNAND. Oui, monsieur, elle est là, et précisément pour appuyer ce que

j'avance.

M. QUANTIN. Oh! oh! oh!

FERNAND. L'empereur n'a jamais été vaincu: il a été trahi.

LE VIEUX SOLDAT. Bravo, bravo, bravo!

FERNAND. Et tout homme ami des gloires de la France est forcé d'être de

mon avis.

LE VIEUX SOLDAT. Et celui qui dirait le contraire aurait affaire à moi.

M. SORIN. Vive l'empereur!

M. QUANTIN. Je suis parfaitement de votre avis.

FERNAND. J'en étais sûr.

M. QUANTIN. Et ce que je voulais dire en est la preuve.

LE VIEUX SOLDAT. Voyons.

M. QUANTIN. Je vous demandais: Pourquoi Napoléon a-t-il été vaincu?

FERNAND. Je vous répète, monsieur, que Napoléon n'a jamais été vaincu.

TOUS. Napoléon n'a jamais été vaincu!

M. SORIN. Vive l'empereur!

TOUS. Vive l'empereur!

M. QUANTIN. Mais laissez-moi finir, et vous verrez que nous sommes

d'accord.

FERNAND. Non, monsieur.

TOUS. Non, non, non!

Ce qui ne laisse pas que d'être encore assez singulier,--c'est que c'est

presque immédiatement après son discours en faveur de la paix qu'il a

été décidé que M. Bugeaud irait faire la guerre en Afrique à la place du

maréchal Valée. De quoi toute l'armée sera enchantée.

[GU] CORRESPONDANCE.--Un monsieur m'envoie de Liége une lettre de papier

blanc: sa plaisanterie consiste à me faire payer vingt sous de port.

Un autre m'envoie de Mulhouse une lettre écrite.--Celui-ci est

furieux.--J'ai dit que ce monsieur _avait parlé dans un banquet_ trop

longtemps au gré des convives et il me répond:

«Si la caisse des fonds secrets ne paye pas bien cher vos provocatrices

dénonciations de basse police,--dénoncez-la elle-même,--comme ne sachant

plus rémunérer les plus lâches turpitudes.»

Le monsieur a demandé par écrit à un journal l'insertion de sa

lettre:--le journal a cru devoir refuser.--Moi, je rends à ce monsieur

le petit service auquel il semble tenir beaucoup.

Je lui dirai seulement que les lettres du genre de la sienne ne

s'envoient pas par la poste:--on vient soi-même (port payé), on les

apporte et on reçoit tout de suite la réponse.

Décidément c'est une triste invention que l'écriture, l'ubiquité qu'elle

donne aux personnes.--Si ce monsieur ne savait pas à peu près

écrire,--il serait simplement bête à Mulhouse;--tandis que, par sa

lettre, il est bête à la fois à Mulhouse et à Paris.

Beaucoup de personnes m'envoient des renseignements dont je leur sais

très-bon gré, et dont je ne fais pas usage.--Je ne puis, en accueillant

des notes anonymes et sans garantie, m'exposer à me rendre l'écho d'une

calomnie ou d'une étourderie.

Je reçois chaque mois pour cent cinquante francs d'injures anonymes.--Je

trouve cela décidément un luxe au-dessus de mes moyens. J'ai résolu de

mettre à l'avenir ces braves gens à l'amende du port de leur lettre, et

je ne recevrai plus que les lettres affranchies.

Février 1841.

Nouveau canard.--L'auteur des _Guêpes_ est mort.--Les Parisiens à

la Bastille.--Scènes de haut comique.--Les fortifications.--M.

Thiers.--M. Dufaure.--M. Barrot.--Influence des synonymes.--Les

soldats de lettres.--Le lieutenant général Ganneron.--Tous ces

messieurs sont prévus par Molière.--Chodruc-Duclos.--Alcide

Tousez.--Madame Deshoulières.--M. de Lamartine.--M.

Garnier-Pagès.--Les fortifications et les fraises.--Ceux qui se

battront.--Ceux qui ne se battront pas.--Invasion des avocats.--Les

hauts barons du mètre.--Les gentilshommes et les vilains

hommes.--Cassandre aux Cassandres.--La tour de Babel.--Avénement de

messeigneurs les marchands bonnetiers.--Le bal de l'ancienne liste

civile.--Costume exact de mesdames Martin (du Nord), Lebœuf et

Barthe.--Costume de MM. Gentil,--de Rambuteau,--Gouin,--Roger (du

Nord), etc., et autres talons rouges.--Mehemet-Ali.--Le bal au

profit des inondés de Lyon.--On apporte de la neige rue

Laffitte.--M. Batta.--M. Artot.--Relations de madame Chevet et d'un

employé de la liste civile.--M. de Lamartine et les nouvelles

mesures.--La protection de madame Adélaïde.--Les lettres du

roi.--M. A. Karr bâtonné par la livrée de M. Thiers.--Envoi à S. M.

Louis-Philippe.

FÉVRIER.--Voici ce qu'on lit dans le journal la _Presse_:

«On a envoyé à tous les rédacteurs de journaux une lettre contenant

à peu près ces mots: «J'ai la douleur de vous apprendre que M.

Alphonse Karr a été tué ce matin en duel. M. M..., son adversaire,

a immédiatement quitté Paris.» Cette fausse lettre _anonyme_ était

signée du nom d'un des amis de M. Karr, ce qui lui donnait une

triste probabilité. La sinistre nouvelle s'est répandue dans tout

Paris avant que M. Karr ait eu le temps de rassurer sa famille.

Connaissez-vous rien de plus affreux que cette mystification? Avec

de pareilles plaisanteries, on peut tuer une mère, une sœur ou

toute autre femme dévouée. Mais est-ce une plaisanterie? M. Karr le

croit. Il y a, dit-il, des gens qui aiment à rire. Quelques-uns

prétendent que c'est une méchanceté; cela ne serait pas une

excuse; les plus fins disent: «C'est une rêverie de poltron.» Mais

que ce soit une plaisanterie, une méchanceté ou un doux rêve, tout

le monde est d'accord pour s'écrier: «C'est une infamie!» En

vérité, la gaieté française fait des progrès effrayants.

«Vicomte CH. DELAUNAY.»

Il faut réellement que le monsieur qui a pris la peine d'écrire vingt

lettres aux journaux ait le rire difficile et soit peu chatouilleux pour

ne pouvoir se contenter des bouffonneries de tous genres dont nous

régalent les hommes sérieux de ce temps-ci.

Les directeurs des différents journaux,--à l'exception d'un seul, je

crois,--ont pris la peine d'envoyer chez moi aux informations et n'ont

pas inséré la lettre.--Tous mes amis, cependant, ayant appris la

nouvelle dans les théâtres et dans le monde,--sont venus demander s'il

était vrai que je fusse mort, et, ayant appris que je n'étais que

sorti,--se sont en allés en disant: «Ah! tant mieux!» Ce qui m'a fait,

malgré moi, penser au jour où la chose sera vraie et où les mêmes amis

se le feront confirmer et diront: «Ah! tant pis!»

Après quoi tout sera fini.

[GU] O monsieur!--mon bon monsieur,--vous qui êtes si gai,--que vous

avez donc dû vous amuser quand cette idée si plaisante vous est venue:

tiens, je vais écrire aux journaux qu'Alphonse Karr est mort,--hi, hi,

hi!--Que cela sera donc drôle!--que je suis donc amusant!--mon Dieu! que

j'ai donc d'esprit!--mort,--tué,--un cadavre.--Oh! c'est trop

bouffon;--cela fait mal de rire comme cela.--Un corbillard!--oh! la, la,

les côtes!--Un enterrement!--il faut que je me roule par terre,--je

m'amuse trop.

Mon bon monsieur, vous que je suis plus près peut-être de deviner que

vous n'en avez envie,--permettez-moi de vous dédier ce présent petit

volume,--et devons montrer certaines choses qui auraient pu vous

inspirer quelque gaieté,--sans cependant vous distraire aussi

agréablement qu'en me faisant passer pour mort.

Nous commencerons, monsieur, s'il vous plaît, par les scènes de haut

comique,--de comique sérieux.

Je l'ai dit le mois dernier,--l'_étranger_, dont on parle tant à la

Chambre et dans les journaux,--n'est pas la cause, mais le prétexte des

fortifications.

Le roi voulait avoir ses forts détachés.--J'avais cru d'abord que ce

n'était que pour les bâtir,--mais j'hésite dans cette pensée depuis que

j'ai vu le gouvernement essayer d'éviter ou d'ajourner l'enceinte

continue.

M. Thiers comprenait que, si la loi ne passait pas,--la Chambre ne

pouvait se dispenser de le mettre en accusation--pour avoir commencé les

travaux sans son assentiment. Le parti radical,--dont toute la puissance

est à Paris, a voulu pouvoir gagner la partie en un seul coup de dé, en

un seul coup de main.

Beaucoup de gens ont cédé à l'envie de prendre sans danger des airs

belliqueux.

[GU] M. Dufaure, qui a prononcé un discours très-remarquable contre le

projet de loi, disait le lendemain:--«Je ne recommencerai pas,--ce

pauvre roi, cela lui a fait réellement trop de peine.»

[GU] La gauche et M. Barrot,--qui, il y a trois ans, jetaient de si

beaux cris--contre l'_embastillement de Paris_,--ont soutenu les

_fortifications_.--Je le répète,--on gouverne la France avec des

synonymes.--Vous changez--_gendarmerie_ en _garde

municipale_,--_conscription_ en _recrutement_,--_Charles X_ en

_Louis-Philippe_,--_embastiller_ en _fortifier_,--et tout le monde est

content.

[GU] La plupart des Parisiens sont enchantés du vote de la loi.--Ils ont

démoli la Bastille, où on ne pouvait guère les mettre que les uns après

les autres;--aujourd'hui,--on bâtit autour de Paris, à leurs frais, une

immense bastille,--où on les met tous avec leurs maisons, leurs

enfants, leurs femmes, etc., et ils sont ravis.--Il y a progrès.

[GU] Comment, monsieur, ne vous amusiez-vous pas beaucoup à voir tous

ces militaires de plume,--ces soldats de lettres:--le connétable

Thiers,--le maréchal Chambolle,--le lieutenant général Ganneron,--le

général de division Gouin,--le capitaine Rémusat,--le colonel Duvergier

de Hauranne,--le lieutenant Léon Faucher, parler tour à tour ou tous à

la fois--de courtines et d'ouvrages avancés,--de bouches à feu, de

demi-lunes et de _lunes tout entières_;--ces messieurs ne vous

semblaient-ils pas autant de Mascarilles prévus par Molière?

N'avez-vous pas beaucoup ri de leur escrime de citation, de ces grands

noms d'une autre époque transformés en pions--que l'on avançait de part

et d'autre:

Vauban--dit oui.

Bousmar--dit non.

Les guêpes ­— séries 1 & 2 · 第 35 / 47 段