servi de prétexte.--Il y a de belles strophes et de belles pensées
dans ceux que M. Hugo a bien voulu me donner.--Ceux de M. Casimir
Delavigne ont été reconnus les plus mauvais de tous;--et en lisant
la strophe qui se termine ainsi:
La France reconnut sa face respectée,
Même par le ver du tombeau,
On a regretté généralement que les vers de M. Delavigne n'aient pas
pris exemple sur ce ver mieux appris.
[GU] Le _Constitutionnel_ a fait un article ainsi intitulé:
CONSÉQUENCES DÉSIRABLES DU RETOUR DES CENDRES DE L'EMPEREUR
NAPOLÉON.
Le _Constitutionnel_ est depuis longtemps célèbre par
l'indépendance de son langage, qui brave les lois de la grammaire
et brise le joug de la logique.--On se rappelle cette phrase
fameuse:--«_C'est avec une plume_ TREMPÉE DANS NOTRE CŒURT _que
nous écrivons ces lignes_, etc.»
Et ces métaphores:--«_L'horizon politique se couvre de nuages, que
ne pourra peut-être pas renverser l'égide du pouvoir qui tient
d'une main mal affermie le gouvernail du char de l'État_.»
Cela se passait en 1837,--à l'époque où l'avocat Michel (de
Bourges) disait à la Chambre des députés:--«_Il est temps,
messieurs, de sortir de l'_OCÉAN INEXTRICABLE _où nous nous
trouvons_.»
Métaphore qui équivaut à celle qui peindrait--_un écheveau de fil
en fureur_.
[GU] Il y avait trois tombes possibles pour
Napoléon:--Sainte-Hélène, d'abord, pour les poëtes, fin si grande,
si poétique, d'une si grande histoire;--calvaire où l'homme s'était
fait dieu.
Ensuite, pour le peuple et pour les soldats,--la colonne de la
place Vendôme,--tombeau élevé par la grande armée à son général
avec les canons ennemis.
Puis enfin, pour l'empereur lui-même et pour sa dernière volonté,
_Saint-Denis_, où il avait demandé à être enterré,--et où j'ai vu
dans mon enfance les portes de bronze qu'il avait fait faire
lui-même pour fermer son caveau.
Mais, au moyen d'un jeu de mots,--on a traduit littéralement: _Je
veux être inhumé aux bords de la Seine_,--et on a mis l'empereur
aux Invalides. Il est heureux qu'on ne l'ait pas mis à la pompe à
feu.
[GU] Le sort est un grand poëte comique--qui se donne parfois à
lui-même de singulières représentations aux dépens des vanités
humaines.--Il s'était amusé à réunir au pouvoir une foule de gens
qui avaient trahi l'empereur en son temps, et qui l'avaient
passablement maltraité par leurs actes et par leurs écrits.
Le maréchal Soult, un de ces hommes qu'il avait inventés, soldats
intrépides, mais instruments inutiles quand ils ne furent plus dans
sa main puissante.
Soldats sous Alexandre, et Rien après sa mort.
M. Guizot, M. Villemain, etc., etc.
[GU] Du reste,--on vendait dans les rues de petites
brochures,--dont le titre était ainsi crié peu correctement:
_Description du char et de ceux qui l'ont trahi_.
[GU] Pour moi, me rappelant qu'il y avait, dans ce peuple si
empressé à aller au-devant de l'empereur mort,--bien des gens
encore qui, en 1815,--il y a vingt-cinq ans,--ont accompagné son
départ d'insultes et de menaces de mort, je me suis senti
profondément attristé,--j'ai songé à ce qu'on appelle la
gloire,--seul prix des corvées que s'imposent les héros et les
grands hommes; j'ai songé à la mobilité des passions du
peuple,--qui se réjouit avec un égal enthousiasme,--du retour de
l'empereur, parce que c'est un spectacle,--et de son départ, parce
que c'est du tapage, et je suis resté seul dans ma chambre,--seul
dans ma maison,--seul dans ma rue,--à me rappeler les grandes
actions et les grandes douleurs de l'empereur Napoléon,
Et à regarder ce que sont les hommes qui se prétendent
_sérieux_,--et qui me disent d'un air protecteur: _Quand
deviendrez-vous sérieux_?--Parce que je suis libre, indépendant,
rêveur et insouciant.
Ils sacrifient leur vie, leur douce paresse, leurs amours, pour
avoir, après de longs travaux, le droit d'attacher d'un nœud à
la boutonnière de leur habit un ruban d'un certain rouge. Arrivés à
ce succès, ils recommencent de nouveaux et de plus grands efforts:
il ne faut pas s'arrêter en si beau chemin.--Quel bonheur, en
effet, si vous aviez le droit,--dût-il vous en coûter un bras ou
une jambe,--quel bonheur si vous pouviez faire une rosette à votre
ruban!--On n'épargne pour cela ni soins, ni sacrifices, et, un
jour, vous obtenez cette flatteuse récompense.
Une rosette, grand Dieu! quelle supériorité cela vous donne sur
ceux qui n'ont qu'un nœud!
On se rappelle, cependant, avec plaisir, le moment où on n'avait
qu'un nœud; le moment où, si vous aviez eu l'audace de faire une
rosette à votre cordon, la gendarmerie, la garde nationale, l'armée
entière, eussent été occupées à punir votre forfait.--On se dit: Et
moi aussi, cependant, il y a eu un temps où je n'avais qu'un simple
nœud!»
Mais ce qui est encore plus loin de vous, ce que vous n'osez pas
espérer, ce que vous placez au nombre des désirs ridicules--à
l'égal de l'envie qu'aurait une femme d'un bracelet
d'étoiles,--c'est... je n'ose le dire... c'est... ô comble du
bonheur! ô gloire! ô grandeur! c'est de nouer le cordon autour du
cou;--mais n'en parlons pas, c'est impossible...
Eh bien! si vous êtes un homme heureux, si les circonstances vous
favorisent, si vous n'êtes pas trop scrupuleux sur certains points,
Un jour, quand vous êtes vieux, quand vos cheveux sont blancs, il
vous arrive ce bonheur inespéré. Vos yeux laissent échapper des
larmes de joie, et vous mourez en disant: «O mon Dieu! peut-on
penser qu'il y a des hommes assez aimés du ciel pour porter le
ruban en bandoulière, de droite à gauche!»
Et cela, ô hommes graves et sérieux! tandis que les femmes se
couvrent, à leur gré, de rubans de toutes couleurs, en nœuds, en
rosettes, en ceintures:--voilà des rubans sérieux, voilà une
affaire véritablement grave,--car cela les rend jolies.
[GU] Le prince de Joinville, chargé d'aller chercher à
Sainte-Hélène et de ramener en France les restes de Napoléon, a
accompli sa mission avec beaucoup de convenance et de
dignité;--ayant appris en mer la rupture des relations entre la
France et l'Angleterre, et craignant d'être attaqué, il s'était
disposé au combat et avait annoncé qu'il ne se rendrait pas et se
ferait couler.
[GU] En général,--la cérémonie, d'après ce que j'ai lu dans les
journaux,--ressemblait beaucoup trop aux représentations du
Cirque-Olympique.--On ne s'en étonnera pas quand j'aurai dit que
le soin en avait été confié à M. Cavé et à trois autres
vaudevillistes de ses amis.
J'ai déjà eu occasion de signaler plusieurs des vaudevillistes qui
sont devenus des hommes d'État,--
Tombés de chute en chute aux affaires publiques.
M. de Rémusat, qui était ministre il y a un mois;--M. Etienne, qui
est pair de France et qui a fait le _Pacha de Suresnes_;--feu M.
Salverte, député de Paris;--M. Duvergier de Hauranne, député;--M.
Empis, directeur des domaines;--M. Mazère, préfet, etc., etc.--Le
pouvoir, en France, aujourd'hui, sert de retraite aux
vaudevillistes invalides.
M. Cavé, directeur des Beaux-Arts, est auteur d'un vaudeville
intitulé: _Vivent la joie et les pommes de terre_!
Il est surtout connu comme auteur, en société avec M. Duvergier de
Hauranne, d'une chanson fort spirituelle, dit-on, sur un sujet dont
le nom, emprunté à la _perfide Albion_,--ne peut guère se dire et
ne peut pas s'imprimer.--
[GU] La cérémonie du retour de Napoléon a été funeste au
gouvernement de Juillet.--M. Gabrie, maire de Meulan, avait tout
préparé pour recevoir dignement à son passage, sous son pont,--un
assez vilain pont, du reste,--les bateaux qui rapportaient
l'empereur.--Les bateaux ont passé trop vite,--les préparatifs de
M. le maire ont été perdus; quelques habitants de la commune ont
plaisanté, et M. Gabrie, exaspéré, a écrit au préfet de
Seine-et-Oise une longue lettre pleine d'une amertume bouffonne,
qui se termine ainsi:
«Depuis dix ans, monsieur le préfet, nous avons traversé bien des
jours d'inquiétude, et toujours je vous ai dit: «Je réponds de ma
population; elle est dévouée au roi et à la Révolution.»
Aujourd'hui, tout est rompu: il y a irritation profonde contre le
gouvernement de _la peur partout et toujours_; il y a mépris
évident pour celui de la dignité duquel on a fait si bon marché;
je ne puis plus dire: «Je réponds.»
Dans cette position, je crois devoir vous adresser ma démission.
GABRIE.»
M. Gabrie n'a pas voulu renoncer à l'encens que reçoit des journaux
quiconque est en opposition avec le gouvernement,--à tort comme à
raison,--et il a envoyé son épître à diverses feuilles, qui n'ont pas
manqué de trouver que _ce sont là de nobles sentiments qui honorent un
citoyen et flétrissent un gouvernement pusillanime_.
Pour nous, il nous est impossible d'y voir autre chose qu'un mélange du
Prudhomme de Monnier et du tambour-major de Charlet:--«Je donne ma
démission; le gouvernement s'arrangera comme il pourra.»
Jusqu'ici on ne connaissait pas assez la population de Meulan,--ou
plutôt la population de ce bon M. Gabrie.--Il paraît que c'est une
nation bien terrible, et que, sans l'intervention de M. Gabrie,--elle
eût depuis longtemps mis Paris à la raison.--M. Gabrie ne répond plus de
rien.--La commune de Meulan va-t-elle se borner à se déclarer ville
libre et indépendante, ou viendra-t-elle assiéger la capitale? C'est le
premier argument un peu fort que je vois en faveur des fortifications,
et, peu partisan, jusqu'ici, des forts détachés et de l'enceinte
continue, entre lesquels je n'ai pas vu une grande différence, je me
propose d'examiner, avant d'en reparler, si l'état d'irritation où se
trouve la commune de Meulan ne les rend pas nécessaires aujourd'hui que
M. Gabrie ne répond plus d'arrêter ses indomptables administrés.
Je joindrai ma voix, monsieur Gabrie, aux éloges que vous avez reçus de
plusieurs estimables carrés de papier, et je vous rappellerai les
exemples des grands hommes qui avant vous ont plus ou moins
volontairement renoncé au pouvoir.
Croyez-moi, les humains, que j'ai trop su connaître,
Ne valent pas, monsieur, qu'on daigne être leur maître.
Sylla abdiqua la dictature;--Christine de Suède vint demeurer à
Fontainebleau, etc.;--Denys, roi de Syracuse, se fit maître
d'école;--Dioclétien quitta l'empire du monde pour se faire jardinier à
Salone.
Aujourd'hui, monsieur Gabrie, libre du joug superbe où vous avait
attaché l'amour de votre pays,--vous rentrez dans les douceurs de la vie
privée, d'autant plus agréablement, monsieur Gabrie, que vous avez gagné
près de cinq cent mille francs en deux ou trois ans,--grâce à une
circonstance heureuse pour vous, alors notaire de Meulan, qui fit
changer de mains presque toutes les propriétés de votre commune,--ce qui
fait que vous n'avez besoin de vous faire ni jardinier, ni maître
d'école,--de quoi je vous félicite sincèrement.
[GU] Tout cela, en général, a eu un air de comédie, ou plutôt de
mimodrame du Cirque-Olympique assez attristant.
Il fallait que le ministère Soult acquittât la promesse du ministère
Thiers.
Cela avait parfaitement l'air, en effet, de quelque chose dont on
s'acquitte.--On voulait en finir avec l'empereur.
On avait annoncé à tous les entrepreneurs que la cérémonie aurait lieu
même si les préparatifs n'étaient pas terminés.
Un fourgon, tendu en velours, avait été envoyé en poste à Rouen et a
suivi le bateau pas à pas,--prêt, au moindre obstacle causé,--soit par
les glaces,--soit par une avarie au bateau,--à prendre le cercueil et à
l'apporter au galop.
[GU] Le char, construit par le charpentier Belu, a été fait, pour ne pas
durer,--comme un décor de théâtre.
On conserve au garde-meuble le char funèbre du duc de Berry et celui de
Louis XVIII.--Celui de l'empereur a été démoli;--aussi l'avait-on
simplement _doré en cuivre_.--Le 15, à cinq heures du matin, la dorure
n'était pas terminée.
La colonne de Courbevoie n'a été achevée que cinq jours après la
cérémonie.
[GU] Les chevaux,--appartenant à l'administration des pompes funèbres,
quoique au nombre de seize,--ont eu beaucoup de peine à mettre la lourde
machine en train.--A la montée de Neuilly,--on a craint un moment qu'ils
ne restassent en route.
[GU] L'invention du cheval de bataille était du mélodrame ridicule dès
l'instant qu'il n'existait plus de cheval qui eût été monté par
Napoléon.--Aussi s'enquit-on d'abord d'un vrai cheval de bataille.
On en connaissait trois.
Un à M***, écuyer qui devait le conduire par la bride, mais--il était
depuis trois mois empaillé au Jardin des Plantes.
Un autre à M. le duc de Vicence,--c'était un cheval bai du
Melleraut,--qui avait été donné à madame de Vicence par l'impératrice
Marie-Louise, dont elle était dame d'honneur;--mais il était mort huit
mois auparavant, à l'âge de trente-cinq ans,--après une vieillesse
entourée des plus grands soins.
Un troisième à Vire, en Normandie,--appartenant à un fermier;--mais,
lors de son dernier voyage, le roi Louis-Philippe l'a monté.--De quoi le
cheval, qui ne travaillait plus depuis longtemps,--était
mort,--peut-être aussi de honte d'être monté par un simple roi.
[GU] On s'adressa alors au manége de M. Kousmann, qui avait offert de
prêter,--_pour rien_,--un cheval blanc assez joli,--appelé Aboukir,--et
qui passe pour fils d'un des chevaux de Napoléon.
Mais cette intention ne fut pas exécutée,--et les pompes funèbres,
livrées à leurs propres ressources, prirent un vieux cheval allemand
blanc qui, depuis dix ans, porte les vieilles filles aux cimetières.--On
le laissa un peu se reposer,--on lui fit les crins,--on lui cira les
sabots,--puis on _le_ revêtit d'un équipage ayant réellement appartenu à
l'empereur, et qui est conservé aux Menus-Plaisirs.
[GU] Le lendemain de la cérémonie,--quatre Anglais, dont un peintre, se
présentèrent à l'administration des pompes funèbres,--et demandèrent à
voir le cheval de bataille de l'empereur Napoléon.
Le cheval, rentré dans la vie privée, était sorti pour affaires.--Attelé
avec un autre,--il conduisait au cimetière de l'Ouest une vierge
sexagénaire qui prenait par là pour aller chercher au ciel la récompense
de sa vieille vertu.
On répondit aux étrangers que le cheval, fatigué et peut-être ému de la
cérémonie de la veille, ne recevait pas ce jour-là;--mais qu'ils
pouvaient revenir le lendemain.
Le lendemain, on le leur montra, tout enveloppé de flanelle.--Ils le
dessinèrent de côté, de face,--par derrière, de trois quarts,--de toutes
les manières possibles,--puis ils partirent pour Londres,--où ils vont
faire un ouvrage sur les funérailles de l'empereur,--où figurera le
cheval de bataille.
[GU] On a permis à M. Dejean, directeur du Cirque-Olympique, de faire
annoncer dans certains journaux qu'il s'était rendu acquéreur des
caparaçons des chevaux du char,--lesquels caparaçons reparaîtront sur
son théâtre.--Je ne sais si je me trompe, mais cela me fait tout à fait
l'effet d'une indignité.
[GU] Quelques personnes ont crié par les rues,--mais ce sont toujours
les mêmes qui crient, n'importe quoi, et qui criaient: _A bas
Guizot!_--et demandaient la guerre et les fortifications, comme ils
criaient, il y a deux ou trois ans: _A bas les forts détachés!_
[GU] Une impression surtout m'a dominé pendant que, de ma chambre
fermée, j'entendais les cloches rares et tristes. Et cette impression,
la voici:
«Je veux bien croire aux regrets pieux du roi Louis-Philippe,--de M.
Soult, soldat de l'empereur, et d'une foule d'autres;--mais je suis sûr
qu'ils n'égalent pas ceux qu'ils eussent ressentis si l'empereur s'était
levé vivant de son cercueil et avait dit: «Me voici.»
[GU] Décidément, à l'Académie,--le parti de MM. _Étienne et compagnie_,
le parti _Joconde_, est vaincu.--M. _Hugo_ sera élu ainsi que M. _de
Saint-Aulaire_.
Ils auront pour compétiteurs: MM. _Ancelot_, _Affre_, _Guyon_, etc.
M. _Bonjour_ se retire pour revenir avec de meilleures chances lorsqu'il
s'agira du troisième fauteuil vacant.
Il n'y aura probablement que trente-deux votants,--mais beaucoup de
tours de scrutin,--parce qu'il faudra dix-sept voix pour l'élection,--et
que ceux d'entre les candidats qui en ont le plus ne comptent que sur
quatorze.
[GU] M. Sébastiani veut, dit-on,--se présenter à l'Académie, parce que
le maréchal de Richelieu en était.
[GU] La réception de M. Molé avait réuni toutes les femmes du grand
monde--et tout ce qu'il y a d'élégant à Paris.--M. Molé a prononcé un
discours très-pâle, auquel Me Dupin a répondu par un discours
très-grossier, qui a fait dire au prince de C...:--«Il a mis ses
souliers ferrés dans sa bouche.»
[GU] Il est d'usage de faire une sorte de répétition avant la séance
publique,--et de soumettre les deux discours à une sorte de
censure.--Me Dupin avait dissimulé les grosses choses du sien,--en le
lisant très-bas et sur le ton monotone dont il lirait une purge
d'hypothèque.--A la séance, l'avocat a reparu, et il a fait ressortir
les énormités dissimulées.
[GU] M. Royer-Collard a grommelé tout le temps qu'a duré le discours, et
il a dit à la fin: «Mais, c'est un carnage!»
Sur la fin, Me Dupin a cru de bon goût, devant l'ambassadeur
d'Angleterre, de parler de l'expulsion des Anglais du territoire
français par Charles VII.--Il y a eu trois salves d'applaudissements,
comme à Franconi.--Il y avait là une foule de Françaises fort disposées
à jouer les _Agnès Sorel_,--sous prétexte de _Jeanne d'Arc_.
[GU] Cette séance de l'Académie avait ceci de remarquable, que M. Dupin,
qui n'est nullement un homme littéraire, répondait à M. Molé, qui ne
l'est pas davantage, et qui faisait l'éloge de M. de Quelen, qui l'était
moins que les deux autres.
[GU] En même temps que, le mois dernier, je parlais de certains parvenus
mécontents,--dont la scandaleuse fortune n'est pas encore au niveau de
leur ambition et de l'idée toute personnelle qu'ils se sont faite de
leur mérite,--je ne sais qui,--dans le journal le _National_,
gourmandait avec beaucoup de verve et d'esprit une autre classe de ces
parvenus de juillet, et les appelait _raffinés de boutique et talons
rouges de comptoir_.
C'est dans cette seconde classe que s'était, pour le moment, placé Me
Dupin,--qui _travaille_ tour à tour dans les deux genres.
Il a fait l'éloge de l'illustration de la famille,--et s'est bichonné
lui-même, arrangé, poudré et attifé en ancêtre pour ses descendants.
[GU] Il a audacieusement professé cette doctrine qu'un bon citoyen ne
doit pas quitter ses places, parce que le gouvernement change,--et que
c'est à elles surtout qu'il doit la fidélité qu'il jure au gouvernement.
C'était la paraphrase de ce mot célèbre du maréchal Soult: «_On ne
m'arrachera mon traitement qu'avec la vie_.»
Il a fait l'éloge du _courage civil_.--M. de Pongerville a dit: «C'est
pour faire croire aux départements qu'il est civil et brave.»
[GU] On parle de M. Empis, qui se présenterait lors de l'élection au
troisième fauteuil. Parlons un peu de M. Empis.
Voici le répertoire avoué de M. Empis:
_Bothwell_, drame en cinq actes, en prose, Théâtre-Français, 1824.
L'_Agiotage ou le Métier à la mode_, comédie en société avec Picard,
Théâtre-Français, 1826.
_Lambert Simnel ou le Mannequin politique_, en société avec Picard:
comédie en cinq actes, Théâtre-Français, 1827.
La _Mère et la Fille_, comédie en cinq actes, en société avec M.
Mazères; octobre 1830, Second-Théâtre-Français.
La _Dame et la Demoiselle_, comédie en quatre actes, en société avec M.
Mazères, 1830; Second-Théâtre-Français.
_Sapho_, opéra en trois actes, en société avec M. H. C., musique de
Reicha; Grand-Opéra, 1827.
_Un changement de ministère_, comédie en cinq actes et en prose, en
société avec M. Mazères; Théâtre-Français, 1831.
_Une Liaison_, comédie en cinq actes et en prose, en société avec M.
Mazères; Théâtre-Français, 1834.
_Lord Novard_, comédie en cinq actes; Théâtre-Français, 1836. (Seul
cette fois et seul à l'avenir.)
_Julie ou la Séparation_, cinq actes en prose; Théâtre-Français, 1837.
(Toujours seul, n'ayant d'autre collaborateur que la liste civile.)
_Un jeune Ménage_, comédie en cinq actes et en prose; Théâtre-Français,
1838 (toujours seul).--Tout cela est imprimé en deux volumes, dont
l'exhibition permanente est, dit-on, imposée à la montre vitrée de
Barba. Pourquoi _imposée?_ Pourquoi _Barba?_ Parce que, dit-on toujours,
Barba est _locataire de la liste civile_, et, en cette qualité, sous la
dépendance de M. Empis.
RÉPERTOIRE NON AVOUÉ.
_Vendôme en Espagne_,--opéra donné en décembre 1823,--en société avec M.
Mennechet, lecteur du roi.
Cet opéra a été fait à l'occasion de la campagne du Trocadero et du duc
d'Angoulême.
[GU] HISTOIRE DES PIÈCES DE M. EMPIS.--M. Empis, en sortant du lycée
impérial, entra dans une étude de notaire ou d'avoué d'où il sortit pour
aider de son expérience contentieuse, MM. de la Boullaye et de Senonne,
secrétaires généraux de la liste civile.
[GU] A propos, dans le volume de décembre, j'ai parlé de M. de Senonne,
qui est mort, en voulant parler de M. de Cayeux, qui est vivant, et dont
je reparlerai.
[GU] Les théâtres royaux relevaient alors de cette administration, ou
plutôt de ce ministère; conséquence: _Bothwell_, 1824; l'_Agiotage_,
1826; _Lambert Simnel_, 1827; _Sapho_, opéra, 1827; et l'opéra désavoué
de _Vendôme en Espagne_, 1823.
Peu de temps après, le duc d'Aumont, plus connu sous le nom de duque
d'Aumont, arriva à la liste civile.--A la demande de madame la baronne
M***, la salle Feydeau fut abattue et la salle Ventadour
construite.--Elle coûta cinq millions, et on la vendit peu de temps
après deux millions cinq cent mille francs à M. Boursault.
Le maréchal Lauriston remplaça le duc d'Aumont,--et on joua encore un
peu M. Empis, fort protégé par mademoiselle L***.
On le joua moins sous M. Sosthènes de la Rochefoucauld.
Surviennent les trois journées.
Il est nommé, par MM. Baude, Audry de Puyraveau et La Fayette, directeur
des domaines de la liste civile.
Laissé de côté d'abord, puis nommé ensuite par M. de
Montalivet,--paraissent alors pas mal de cinq actes faits avec M.
Mazères.--Mais Picard meurt, et M. Mazères est préfet,--et cependant M.
Empis a toujours en portefeuille l'intention de toucher des droits
d'auteur.
Le Théâtre-Français obéré ne peut payer les loyers à son propriétaire,
S. M. Louis-Philippe.--M. Empis, directeur des domaines de la liste
civile, accorde un délai et fait jouer _Une Liaison_, cinq actes,
1834.--Deux années se passent; le Théâtre-Français doit cent cinquante
mille francs au roi; mais on accorde un nouveau délai, et on joue _Lord
Novard_; même manœuvre en 1837; _Julie ou la Séparation_.--En 1838,
_Un jeune Ménage_ est représenté, et le Théâtre-Français doit au roi
deux cent vingt-cinq mille francs.
Mais le directeur de l'époque, M. Vedel, éprouve le besoin d'un acte
administratif qui triomphe des récriminations des sociétaires contre
lui, et qui le maintienne dans son poste.--On parle de la possibilité
d'obtenir du roi la remise entière de l'énorme arriéré, s'élevant à
trois cent cinquante-deux mille francs.--Par hasard, à cette époque, un
traité secret est passé entre M. Vedel et M. Empis, par lequel celui-ci
exige que quatre pièces de son répertoire, la _Mère et la Fille_, _la
Dame et la Demoiselle_, _Lord Novard_ et _Julie ou la Séparation_,
seront remontées et jouées un certain nombre de fois chaque mois, et
qu'à chaque infraction au traité les droits d'auteur seront payés comme
si les pièces avaient été jouées.--M. Vedel est renversé en 1840.--Mais
le roi accorde la remise, sur le rapport de M. Empis, et réduit le loyer
de vingt-cinq mille francs.--M. Buloz, en qualité de commissaire royal
et de directeur de deux revues, s'empare de l'autorité, et se croit
assez fort pour braver M. Empis; on le ménage toutefois, et l'on attend
que le roi ait consenti à se charger de la restauration de la salle,
dont la dépense s'est élevée à quarante-trois mille francs. Alors M.
Buloz donne un libre cours à son ingratitude.--Le traité est mis de
côté, ainsi que le répertoire Empis, le lendemain du succès du _Verre
d'eau_.--Mais M. Empis invoque son traité, et un commandement survient,
il y a moins d'un mois, pour que le Théâtre-Français ait à lui payer une
somme de quinze à dix-huit cents francs pour son répertoire.