M. Buloz doit faire passer la subvention que reçoit mademoiselle
Mars,--qui se retire,--sur la tête de mademoiselle Rachel.
[GU] J'ai à remercier M. P... J..., qui, à propos de la réponse que
j'ai faite le mois dernier à la brochure du sieur Bouchereau, m'a écrit
pour me rappeler deux vers de Martial:
Versiculos in me narratur scribere Cinna;
Non scribit cujus carmina nemo legit.
[GU] Je vous assure, monsieur, que je suis fort indifférent sur ces
choses, quand elles n'attaquent pas mon honneur,--et que je me garderais
bien de répondre aux lettres anonymes, injurieuses et menaçantes,--voire
même aux brochures,--ce qui ne m'empêche pas plus de suivre
tranquillement ma route--que les coassements et le _brekekekoax_ des
grenouilles dans leurs marais, quand je me promène au coucher du
soleil,--ce que j'avouerai même ne pas m'être désagréable.
Je remercie également M. E... F... de ses jolis vers.
Je remercie M. E. Bouchery, qui a eu l'obligeance de me prier de ne pas
le confondre avec M. E. Bouchereau.--Je n'avais pas attendu sa lettre
pour cela.
A propos de M. Bouchereau, il m'a envoyé son adresse, et je lui ai
envoyé deux amis.
--Pardon, messieurs, a-t-il dit à mes amis, M. Karr est-il blond?
--Il ne s'agit pas de cela, monsieur.
--Beaucoup, au contraire, messieurs: c'est que, s'il est blond, je suis
prêt à me couper la gorge avec lui;--mais, s'il est brun, je lui fais de
très-humbles excuses.--Ma brochure est faite contre un petit blond qui
m'a dit être M. Karr.
--M. Karr est grand et brun, comme vous avez pu le voir dans le volume
où il demande l'adresse de vos oreilles.
--Alors, messieurs, j'irai lui offrir mes excuses.
Et M. Bouchereau est venu m'apporter des explications écrites qui
rempliraient deux volumes des _Guêpes_,--à quoi il a bien voulu ajouter
qu'il n'avait aucune preuve de ce qu'il avait écrit à mon endroit,--ni
aucune raison d'en croire un mot,--me priant d'agréer ses excuses, ce
que j'ai fait le plus sérieusement qu'il m'a été possible.
M. Bouchereau se nomme André Éloi et est fondateur d'une société ayant
pour but le soulagement des clercs d'huissier dans la détresse.
[GU] La reine Amélie a été un peu scandalisée de ce que, dans la
composition de la maison de la reine d'Espagne, il n'y a aucune femme.
Il n'est peut-être rien de plus triste que de voir ces tristes familles
divisées et séparées--comme les graines d'une même plante.
Connaissez-vous, au fond de mon jardin,
Près d'un acacia, sur le bord du chemin,
Certaine giroflée, amis, qui se couronne,
Lorsque vient le printemps, d'étoiles d'un beau jaune?
Un suave parfum la dénonce de loin:
Lorsque arrive l'été,--lorsque sèche le foin,
Elle perd et ses fleurs et ses odeurs si douces,
Et la graine mûrit dans de noirâtres gousses,
Jusqu'au jour où le vent, le premier vent d'hiver,
Qui fait tourbillonner le feuillage dans l'air,
Emporte et sème au loin, dans diverses contrées,
Les graines au hasard en tombant séparées.
L'une tombe et fleurit sous le pied de sa mère;
Une autre sur un roc, ou bien dans la poussière,
Vient sécher et mourir.
Dans les fentes du mur de l'église gothique,
Petit encensoir d'or, au parfum balsamique,
L'une trouve à fleurir.
L'autre sur un donjon, au travers de la grille,
Secouant son parfum, se balance et scintille,
Et dit au prisonnier:
Qu'il est encor des champs, des fleurs et du feuillage,
Du soleil et de l'air,--et puis dans le nuage
Un Dieu qu'on peut prier.
M. Dosne, receveur général à deux cent mille francs par an,--sans
compter l'argent de poche gagné à la Bourse,--est furieux contre le
roi.--Dernièrement, au club de la Banque,--au cercle Montmartre,--il
s'est laissé aller à des paroles des plus aigres.--Un financier un peu
plus lettré que le receveur général, se tournant vers les généraux R...
et C..., l'a arrêté par la simple citation d'un vers de Gilbert, adressé
aux athées du XVIIIe siècle, qui vivaient des biens de l'Église:
Monsieur trouve plaisant le Dieu qui le nourrit.
[GU] On a joué au Palais-Royal une pièce intitulée les _Guêpes_.
[GU] LES INONDATIONS.--Pendant que M. Thiers se donnait tant de peine
pour nous donner la guerre,--le ciel déchaînait de son côté un autre
fléau sur une partie de la France.
Les fleuves et les rivières sortirent de leur lit avec fureur et
portèrent partout la terreur, la dévastation et la mort.--Le Rhône et la
Saône se rejoignirent, renversant tout sur leur passage,--entraînant les
maisons par centaines,--les ponts, les hommes et les troupeaux.
Il tomba plus de pluie en sept jours qu'il n'en était tombé dans les
sept mois précédents.--Plusieurs départements furent inondés,--six cents
maisons furent détruites dans le seul arrondissement de Trévoux.--La
Charente, la Loire, la Dordogne, la Nièvre,--franchirent leurs
rives;--c'était un nouveau déluge,--et les vengeances célestes ne furent
arrêtées que par le souvenir de l'inutilité du premier.
A la nouvelle de ces désastres, le roi envoya cent mille francs,--c'est
une grosse somme,--c'est une offrande convenable.--Mais quelle belle
occasion perdue! Combien il eût été beau de voir le roi de France faire
un grand sacrifice,--vendre une de ses nombreuses propriétés pour en
envoyer le produit aux inondés.
Il s'est laissé dépasser en générosité par M. de L..., député, qui a
emprunté pour envoyer mille francs.
Pendant ce temps, pour MM. Thiers,--Gouin, etc.,--pour MM. Soult,
Guizot, etc.,--il n'y avait qu'une affaire importante, c'était _les
limites de l'Égypte_.--Je me trompe, il y en avait une autre encore plus
importante, c'était de savoir qui serait ministre.
L'opposition radicale demandait la réforme électorale.
C'est un peu trop, ô Fontanarose, abuser du _spécifique unique qui
guérit les maux passés, futurs, présents_.
Le parti conservateur a ici l'avantage.--MM. Hartmann, Paturle,
Fulchiron, etc., ont envoyé de grosses sommes.
J'ai cherché en vain dans les listes de souscription: je n'ai pas vu que
M. Thiers, enfant du Rhône, ait cru devoir apporter son
offrande.--Serait-il jaloux du fléau?--Si je me suis trompé, je prie ses
amis de me le faire savoir.
Au plus fort de l'inondation,--un homme est arrivé à Lyon,--en sabots et
en blouse, conduisant, le fouet à la main, plusieurs charrettes chargées
de pain et d'autres vivres,--qu'il mena à la mairie. «Monsieur le maire,
dit-il, je suis maire aussi,--mais de la petite commune de
Saint-Christophe.--Voilà tout ce que nous avons pu faire pour le
moment.--Je reviendrai.»
Il y avait tant de grandeur dans cette simplicité, que les assistants
furent émus.
Je le crois bien,--moi, je pleure en vous le racontant.
Le maire de Saint-Christophe revint sur ses pas, et dit: «Ce n'est pas
moi qui ai eu l'idée, c'est mon adjoint.» Puis il s'en retourna.
O monsieur le maire de Saint-Christophe!--Bon homme, brave homme, que
vous êtes! de tous les gens qui sont quelque chose aujourd'hui,--vous
êtes le seul qui m'ait parlé au cœur.--Monsieur le maire de
Saint-Christophe, homme si modeste, vous ne savez pas combien vous êtes
plus grand que tous ces grands hommes de réclame,--tous ces illustres
bavards,--ces illustres voleurs,--qui se mêlent de nos affaires, ou
plutôt qui mêlent nos affaires.--Monsieur le maire de Saint-Christophe,
avec votre blouse et vos sabots,--conduisant vos charrettes,--vous ne
savez pas--de combien vous dépassez le roi Louis-Philippe envoyant ses
mauvais cent mille francs.
O monsieur, que je voudrais savoir votre nom!--J'ai des amis à Lyon, je
les prie de me l'envoyer,--cela me gêne de ne pas le savoir.--Je ne suis
pas voyageur,--mais j'irais bien à Lyon pour vous serrer la main,
monsieur.--J'admire peu,--monsieur:--c'est que je garde ma vénération
pour les choses grandes,--pour les choses vraies,--pour les hommes
simples comme vous.
Janvier 1841.
Sur Paris.--La neige et le préfet de police.--Il manque vingt-neuf
mille deux cent cinquante tombereaux.--Deux classes de
portiers.--Le timbre et les _Guêpes_.--Le gouvernement sauvé par
lesdits insectes.--M. Thiers et M. Humann.--M. le directeur du
Timbre.--Une question des fortifications.--Saint-Simon et M.
Thiers.--Vauban, Napoléon et Louis XIV.--Les forts détachés et
l'enceinte continue.--Retour de l'empereur.--Le ver du tombeau et
les vers de M. Delavigne.--Indépendance du _Constitutionnel_.--Un
écheveau de fil en fureur.--Napoléon à la pompe à feu.--Le maréchal
Soult.--M. Guizot.--M. Villemain.--La gloire.--Les hommes
sérieux.--M. de Montholon.--Le prince de Joinville et lady
***.--M. Cavé.--Vivent la joie et les pommes de terre!--Les
vaudevillistes invalides.--M. de Rémusat.--M. Étienne.--M.
Salverte.--M. Duvergier de Hauranne.--M. Empis.--M. Mazère.--De M.
Gabrie, maire de Meulan, et de Denys, le tyran de Syracuse.--Le
charpentier.--_Doré_ en cuivre.--Le cheval de
bataille.--M.***.--M. le duc de Vicence.--Le roi Louis-Philippe
a un cheval de l'empereur tué sous lui.--M. Kausmann.--Aboukir.--M.
le général Saint-Michel.--Le cheval blanc et les vieilles
filles.--Quatre Anglais.--M. Dejean.--L'Académie.--Le parti
Joconde.--M. de Saint-Aulaire.--M. Ancelot.--M. Bonjour veut
triompher en fuyant.--Chances du maréchal Sébastiani.--Réception de
M. Molé.--M. Dupin, ancêtre.--Mot du prince de L***.--Mot de M.
Royer-Collard.--M. de Quelen.--Le _National_.--Mot de M. de
Pongerville.--Histoire des ouvrages de M. Empis.--Le dogue d'un
mort.--MM. Baude et Audry de Puyraveau.--M. de Montalivet.--Le roi
considéré comme propriétaire.--M. Vedel.--M. Buloz.--Un
vice-président de la vertu.--La Favorite.--Un bal à
Notre-Dame.--École de danses inconvenantes.--M. D*** et le
pape.--M. Adam.--M. Sauzet.--J. J.--Les receveurs de Rouen.--La
princesse Czartoriska.--Madame Lebon.--Madame Hugo.--Madame
Friand.--Madame de Remy et mademoiselle Dangeville.--Madame de
Radepont.--Lettre de M. Ganneron.--M. Albert, député de la
Charente.--M. Séguier.--Les vertus privées.--La garde nationale de
Carcassonne.--Le général Bugeaud.--Correspondance.--Fureurs d'un
monsieur de Mulhouse.
[GU] JANVIER.--SUR PARIS.--Pendant un froid de trois semaines,
Paris, couvert de glace, a été le théâtre d'une foule de sinistres
accidents, après quoi le dégel est arrivé, et Paris est devenu un
horrible cloaque, où les hommes marchent dans une boue noire
jusqu'à la cheville.
--On a souvent reproché au préfet de police son incroyable incurie;
mais le préfet de police ne s'occupe que de politique, et répond
que, pour enlever la neige qui couvre Paris, il lui faudrait trente
mille tombereaux, tandis qu'il n'en possède, en réalité, que sept
cent cinquante.
--A quoi on répond au préfet de police--qu'à Londres on n'a jamais
vu une rue sale, parce qu'on n'attend pas, pour enlever les
immondices, qu'il y en ait trente mille tombereaux,--parce qu'il y
a dans les rues des cantonniers qui les balayent perpétuellement,
etc.
On répond encore au préfet de police qu'il ne suffit pas de faire
afficher sur les murs que les portiers casseront la glace et
balayeront le devant de leurs portes;
--Qu'il faut encore veiller à l'exécution desdites ordonnances et
l'exiger.--
En effet, les portiers se divisent en deux classes:
PREMIÈRE CLASSE: _Portiers libéraux, ne tenant aucun compte des
ordonnances de police_.
DEUXIÈME CLASSE: _Portiers juste milieu, exécutant lesdites
ordonnances de la manière que voici_:
Les portiers des numéros pairs poussent leurs ordures, neiges,
glaces, etc., de l'autre côté du ruisseau, et les mettent en tas
contre les numéros impairs;
Les portiers des numéros impairs poussent leurs glaces, neiges et
ordures, de l'autre côté du ruisseau, et les mettent en tas contre
les numéros pairs.
Après quoi chacun _a fait son devoir_.
Les portiers amis du pouvoir ont balayé conformément aux
ordonnances de M. Delessert.
[GU] M. Delessert, impatienté des réclamations de ses administrés,
a imaginé ce qui suit pour les satisfaire en apparence et pour s'en
venger en même temps:
Sur la fin de la gelée, il place dans quelques rues, près des
trottoirs, quelques comparses armés de pioches, qui vous font
jaillir des fragments de glace au visage et en couvrent vos
vêtements.
Au dégel, il divise ses sept cent cinquante tombereaux en cinq ou
six brigades, qui, au nombre de cent, sont chargées d'encombrer une
rue, de l'obstruer, d'accrocher les voitures et de rendre le
passage impossible.
Alors le bourgeois se dit: «J'accusais à tort ce bon M.
Delessert.--Qu'est-ce que je disais donc? qu'on n'enlevait pas la
neige?--Les rues sont pleines de tombereaux.»
[GU] Puis le dégel arrive tout à fait, et les piétons finissent par
enlever peu à peu la boue après leurs pantalons, et Paris est
nettoyé--par ses habitants eux-mêmes, sans qu'ils s'en doutent.
Il est vrai de dire que, pour faire exécuter ses ordonnances, M.
Delessert aurait beaucoup plus à faire qu'un magistrat
anglais;--mais, quelques difficultés qu'il y rencontre, il doit les
surmonter.
En Angleterre, pays constitutionnel comme la France, où tout le
monde contribue à la fabrication des lois,--comme électeur ou comme
membre d'une des deux Chambres,--chacun respecte les lois et en
protége l'exécution.--Un _policeman_ qui inviterait un citoyen à se
conformer à une ordonnance de police, et qui rencontrerait de la
rébellion, trouverait immédiatement l'appui de tous les passants.
En France, c'est le contraire: qu'un homme ait un différend avec la
police ou la gendarmerie, le peuple se déclare pour lui, sans même
demander d'abord si c'est un voleur ou un assassin.
Un soldat a besoin du baptême du feu,--du baptême du sang;--un
citoyen, pour être populaire, a besoin du baptême de la police
correctionnelle.
Quiconque se conforme strictement aux ordonnances de police est
immédiatement, dans son quartier, réputé espion et mouchard.
Que la police sépare un champ en deux parties égales, et écrive
d'un côté:
_Défense d'entrer ici_.
Cela aura précisément le résultat qu'aurait une défense d'entrer de
l'autre côté... qui serait exécutée.
Une croix de bois pend du haut d'une maison d'où les couvreurs
_font pleuvoir l'ardoise et la tuile à foison_.--On vous défend de
passer de ce côté de la rue; l'autre côté devient désert par le
soin qu'ont tous les passants de désobéir à la défense.
Les marchands du côté où il est permis de passer se plaignent de ne
plus vendre, et écrivent à M. Delessert pour le prier de ramener le
public sur le trottoir en lui défendant d'y passer.
Les Parisiens de bonne foi savent bien que je ne fais ici aucune
exagération;--il y en a d'autres qui ne remarquent pas cela, parce
qu'ils ne remarquent rien.--Semblables aux hommes dont parle
l'Écriture: «_Ils ont des yeux et ils ne voient pas_.» Semblables
aux hannetons, qui, faisant partie intégrante de l'histoire
naturelle, ne savent pas l'histoire naturelle pour cela.
Ce qui donne aux Parisiens,--et, je crois, aux Français en général,
l'aspect fâcheux que voici:
Ou haïssant tellement le gouvernement sous lequel ils _gémissent_,
qu'ils s'opposent de tout leur pouvoir à l'exécution de toutes ses
vues, quelque utile qu'en puisse être la réalisation; c'est le
peuple le plus lâche du monde de ne pas le renverser tout à fait;
Ou c'est un peuple d'écoliers se plaisant à faire _endêver_ ses
pédagogues.
[GU] LE TIMBRE ET LES GUÊPES.--Le 7 décembre 1840,--M. Humann,
ministre des finances, a présenté à la Chambre la carte à payer de
l'orgie présidée par M. Thiers.
D'où il résulte que les dépenses prévues, pour 1841, excéderont les
recettes ordinaires de HUIT CENT TRENTE-NEUF MILLIONS.
Ceci n'a pas laissé que de produire quelque impression sur les
esprits. Le gouvernement qui succède au gouvernement de M. Thiers
s'est senti réduit aux expédients,--et il n'a trouvé des
ressources, pour suppléer aux huit cent trente-neuf millions de
déficit, que dans les _Guêpes_.
[GU] Et voici comment:
Depuis un an et demi que je publie mes petits volumes,--on les a
reçus à la poste,--on en a perçu le port sans la moindre
observation:
Mais, le 8 au matin, on a fait savoir qu'on allait exiger que les
_Guêpes_ fussent timbrées, c'est-à-dire que mes pauvres petits
livres seraient condamnés à l'avenir à être salis d'un grand vilain
cachet noir qu'il me faudrait payer douze centimes par exemplaire,
moyennant quoi le gouvernement pourrait continuer à marcher, malgré
son déficit de huit cent trente-neuf millions.
Voyez un peu ce qu'allait devenir le gouvernement, si je n'avais
pas eu, il y a un an et demi, l'idée de faire paraître _les
Guêpes_!
[GU] J'ai chargé mon ami B... d'examiner la question.
Si la loi ne me condamne pas au timbre,--je ne me laisserai pas
timbrer, et je soutiendrai contre M. le directeur tel procès qu'il
faudra.
Si la loi me condamne, je me soumettrai sans murmurer;--seulement
je ferai d'abord à M. le directeur des domaines,--puis, à son
refus, aux tribunaux, la question que voici:
Le timbre a-t-il pour but d'assurer le payement d'un impôt--ou de
salir les livres?
Si l'on me répond que le timbre a pour but de salir les livres, le
but est rempli, je n'ai rien à dire.--Voyez par avance, sur votre
journal, le joli effet que produit ce pâté noir, et
représentez-vous celui qu'il produirait sur une page des _Guêpes_,
qu'il couvrirait tout entière.
Et il me faudra deux timbres par numéro; alors je laisserai cette
page en blanc, en mettant seulement au-dessous du cachet du fisc:
_page salie par le fisc_.
Si on me dit que le timbre n'a pour but que de marquer les
exemplaires qui ont payé l'impôt, pour ne pas le leur demander deux
fois, et ne pas oublier surtout de le demander aux autres,--je
demanderai quelle nécessité il y a que le timbre soit un gros
cachet sale, pourquoi le timbre, qui occupe un petit coin de la
grande feuille d'un journal, ne serait pas proportionné au format
d'un livre; pourquoi on n'aurait pas un peu plus d'égard pour un
livre imprimé sur de beau papier, et qui doit rester pour former
collection, que pour un journal qui n'a que six heures à vivre?
Pauvre gouvernement! quel bonheur pour lui que j'aie fait imprimer
le volume des _Guêpes_ le 1er novembre 1839! où en serait-il
aujourd'hui?
Je prie certaines personnes auxquelles parviendra la connaissance
de ceci de m'accorder immédiatement la part d'estime à laquelle a
droit, en France, un homme qui, d'un moment à l'autre, va se
trouver repris de justice.
[GU] DES FORTIFICATIONS.--Saint-Simon, qui avait été lié avec
Vauban et qui est un historien plus fort que M.
Thiers;--Saint-Simon, édité comme M. Thiers par le libraire
Paulin;--Saint-Simon, qui approuve beaucoup de choses, entre autres
la convocation des états généraux et la banqueroute de l'État,
Saint-Simon ne peut approuver les fortifications de Paris que
rêvait le roi.
Napoléon n'y a pas pensé en dix ans de règne.
La fortification d'une capitale est un moyen désespéré, un
spécifique d'empirique,--un de ces remèdes de bonne femme que les
médecins permettent d'essayer quand tous les autres ont échoué et
quand leur malade est condamné.
Mais il se joue une comédie--qui pourrait avoir pour titre le mot
de Brid' oison:
De qui se moque-t-on ici?
Aujourd'hui, les gens qui se sont élevés avec le plus de véhémence
contre les forts détachés,--les gardes nationaux qui ont le plus
crié contre lesdits forts,--les journaux qui ont fait les plus
longs discours contre l'_embastillement_ de Paris,--qui dénonçaient
chaque pelletée de terre remuée,--avec appel à l'insurrection,
Tout le monde est devenu partisan des fortifications.
Par exemple, écoutez-les tous,--ils n'ont qu'une raison, qu'un
but:--c'est la crainte d'une invasion.
Le roi craint une invasion.
Le parti radical craint une invasion.
Le parti de M. Thiers craint une invasion.
Certains hommes de finance craignent une invasion.
Les légitimistes eux-mêmes craignent une invasion.
Or, en réalité, aucun d'eux ne s'en soucie le moins du monde.
Le roi tient, à un degré incroyable, à ses forts;--il sait
l'influence des synonymes.--On peut en France ne jamais changer les
choses, pourvu qu'on change les noms.--L'_odieuse conscription_ ne
fait plus murmurer personne depuis qu'elle s'appelle
_recrutement_.--La _gendarmerie_, si détestée, a le plus grand
succès sous le nom de _garde municipale_.--Louis-Philippe,
lui-même, n'est qu'un synonyme,--ou plutôt un changement de
nom.--Les _forts détachés_ ont fait pousser à la France entière un
cri d'indignation;--l'_enceinte continue_ est fort approuvée. Si ce
synonyme-là n'avait pas réussi, le roi en avait encore vingt en
portefeuille, qu'il aurait essayés successivement;--on peut
gouverner la France avec des synonymes.
Maintenant je dirai que je ne crois pas que le roi attache de
grandes idées de tyrannie à ses fortifications,--qu'il y attache
bien plutôt des idées de bâtisse.
Les partis opposés au gouvernement demandent les
fortifications.--Comme Napoléon disait à un de ses généraux qui se
plaignait de manquer de canons: «L'ennemi en a, il faut les lui
prendre.»
Les partis savent très-bien que Paris sera toujours le quartier
général de la révolution,--et qu'en cas d'événement il faut être
maître de Paris.--Les partis sont enchantés que Louis-Philippe
fasse des fortifications.
[GU] Je voudrais pouvoir vous dire, à propos de la nouvelle année
et du nouveau ministère,--ce que Virgile disait à propos de la
naissance du fils de Pollion,--qui devait amener tant de bonheur et
tant de prodiges.
_Molli paulatim flavescet campus arista,_
_Incultisque rubens pendebit sentibus uva_
_Et duræ quercus sudabunt roscida mella_, etc., etc.
* * * * *
On verra sans travail les blés jaunir la plaine,
Aux ronces du chemin pendre un raisin pourpré,
Et des chênes noueux couler un miel doré.
* * * * *
On supprime à jamais la garde citoyenne.
La vertu reparaît, et, vides, les prisons
Dans leurs humides murs n'ont que des champignons.
Les journaux en français écrivent leurs colonnes:
Le printemps, en janvier, devançant le soleil,
Pare son front joyeux de ses vertes couronnes,
Et les tièdes zéphyrs, annonçant son réveil,
Balancent des lilas la fleur nouvelle éclose.
Les moutons épargnant à l'homme un dur travail,
Se font un vrai plaisir de naître teints en rose[B],
Et paissent dans les champs tout cuits et tout à l'ail.
Chacun, depuis hier, prix d'une longue attente,
Possède, en propre, au moins vingt mille francs de rente;
Lassés d'être valets de toute une maison,
Les portiers ont des gens pour tirer le cordon.
On ne demande plus l'aumône qu'en voiture.
Près de la Halle au blé on a vu qui fumait
Dans un large ruisseau du chocolat parfait.
Les cerfs au haut des airs vont chercher leur pâture[C];
Tout est renouvelé, tout est heureux, content,
Et, jusqu'aux députés, tout est mis décemment.
[B] _Sponte sua sandyx pascentes vestiet agnos_.
[C] Je ne suis pas bien sûr que ce vers, que je traduis par respect pour
Virgile, et que je traduis de mémoire,--_Leves... pascentur in æthere
cervi_,--soit précisément dans l'églogue sur la naissance de
Pollion,--car, à vrai dire, je ne comprends pas bien quel bonheur cela
pouvait procurer aux Romains, de voir des cerfs paître dans l'air,--et
je serais tenté de croire que ce vers signifie que Virgile promet un
_cerf-volant_ au fils de Pollion, né de la veille.
[GU] RETOUR DE NAPOLÉON.--A l'égard de MM. les députés surtout, il
n'en est rien, et on a été choqué de leur tenue à la fête funèbre
de l'empereur Napoléon.--Plusieurs personnes même--se demandaient
si, dans cette circonstance solennelle, et ensuite à la
Chambre,--on ne pourrait pas leur donner des manteaux qu'ils
rendraient après la séance et qui cacheraient les défroques variées
dont ils se plaisent à affliger les regards. C'est ce que fait
l'administration des pompes funèbres pour les proches parents des
morts qui n'ont pas de costume convenable.--C'est propre, c'est
décent,--et cela rendrait à nos députés, à nos représentants, un
peu de la considération publique qui leur est si nécessaire.