(Page 24.) _Une barque conduite par six rameurs_; le mot barque est

inintelligible pour un marin quand il s'agit d'un canot, d'une

embarcation.--Le mot _rameur_ s'employait lors du bon temps des galères;

mais, depuis, on dit _canotiers_, _avirons_, _nager_, au lieu de

_ramours_, _rames_ et _ramer_.

(Page 79.) _Le matelot placé en observation_, ou plutôt, comme on le dit

toujours, le _matelot de vigie_, ne crie: _Une voile_! que dans les

navires de Robinson Crusoé; à bord des autres bâtiments, il crie:

_Navire_!

(Page 88.) _Le navire en mer était un peu plus fort que la frégate

l_'Indienne, _et portait trente-six canons_; comme dans la page 103 il

est dit que c'était un brick, il en résulte que le brick était d'abord

de trente-six canons, ce qui ne s'est jamais vu et ne se voit pas

encore, attendu que les plus grands bricks sont de vingt pièces, et

qu'ensuite ledit brick était plus grand qu'une frégate, ce qui se voit

encore moins.

(Page 99.) Toute la _voilière_ du grand mât endommagée. Qu'est-ce que la

_voilière_?

(Page 102.) _Le grand mât du drake tombe comme un arbre déraciné_.

Alors, comment l'_Indienne_, abordant ledit drake par la hanche de

bâbord,--c'est-à-dire sur l'arrière du grand mât, peut-elle engager ses

vergues dans les vergues du brick de trente-six canons, son ennemi, dont

le grand mât n'est plus debout?

Et la guêpe s'envola,--en faisant avec ses ailes un petit bruit d'_et

cætera_.

[GU] A chaque instant, on apprend quelque nouvelle évasion des

bagnes.--Depuis peu de temps, neuf forçats ont quitté _clandestinement_

le bagne de Rochefort.--Joignez à cela les circonstances atténuantes qui

envoient aux bagnes des gens qui méritent mieux que cela, et vous ne

pourrez voir sans inquiétude rentrer dans la _société_ des gaillards qui

ne sont pas destinés à en faire l'ornement.

[GU] A la chute du ministère du 1er mars,--il était à présumer qu'on

suspendrait les travaux des _forts détachés_. En effet, c'était en vue

de la guerre que l'on fortifiait Paris, et le nouveau ministère

détruisait les chances de guerre.--Cependant, on a continué à travailler

et surtout à faire des marchés, dont quelques-uns sont au moins

singuliers.

Ainsi, les travaux de Noisy, sous prétexte de _soumission au rabais_,

ont été adjugés à M. Benoît, moyennant une _augmentation_ de vingt-deux

pour cent sur le devis.

Tandis qu'à Charenton M. Lebrun les a eus à sept francs trente-trois

centimes de rabais, ce qui fait que le mètre de maçonnerie qui coûte

vingt francs à Charenton coûte vingt-six francs à Noisy.

[GU] Pendant la lecture de l'adresse à la Chambre des députés--_une

voix_ a bien voulu emprunter quelques mots aux _Guêpes_--au moment où le

président est arrivé à cette phrase: «_Si notre territoire est menacé_.»

M. Barrot s'est écrié: «_Oui, quand on sera à Strasbourg_.»

[GU] Attendu que, sous le _ministère parlementaire_, on a tout fait sans

le concours des Chambres--et qu'il ne leur reste plus qu'à approuver des

mesures et des dépenses qu'on a eu soin de trop avancer pour qu'on

puisse revenir dessus aujourd'hui,--il était à craindre que nos

honorables représentants ne fussent embarrassés pour occuper la session.

Mais un député a fait une découverte qui doit nous rassurer à ce sujet.

Depuis longtemps on sentait un embarras financier sans en pouvoir

apprécier et définir les causes. L'opposition se plaignait d'un

scandaleux gaspillage des deniers publics.--Les ministères qui se

succédaient gémissaient de l'insuffisance du budget.--On n'avait

d'argent ni pour exécuter de grands travaux, ni pour fonder des

entreprises utiles.--Les plus forts économistes de la Chambre y

perdaient leur latin.

Mais M. Chapuys de Montlaville a mis le doigt sur la blessure.--Il a

découvert qu'il y a quelque part, dans un village des Basses-Pyrénées,

un greffier de justice de paix qui grève indûment le budget de cent

francs par an.

Ce fait va être dénoncé à la Chambre, et tout porte à croire qu'on fera

justice de la rapacité du greffier. Par suite de quoi tout ira le mieux

du monde.

[GU] A une des dernières séances de la Chambre des députés--quelqu'un

disait ce que _Scaliger_ disait des Basques, dont le patois l'étonnait

un peu: «_On assure qu'ils s'entendent entre eux, mais je n'en crois

rien_.»

[GU] Plusieurs journaux et plusieurs personnes de la cour ont cru

imaginer une flatterie gracieuse--en rappelant, à propos du voyage que

la reine d'Espagne a fait à Fontainebleau,--le séjour qu'y a fait

autrefois une autre reine et une autre Christine,--qui y fit assassiner

son amant, Monadelschi,--et qui, bien plus encore,--parlait latin, était

fort laide--et s'habillait presque _en hussard_.

[GU] M. Thiers et le gouvernement avaient les idées les plus fausses sur

la situation de l'Égypte et sur la puissance du pacha.--M. Cochelet

était là et n'y voyait rien. M. Drovetti, qui n'a jamais eu une position

officielle, était mieux éclairé.--Ainsi, un jour, à _Auteuil_, tandis

que M. Thiers se livrait à des développements de théories singulières à

propos de l'Égypte, M. Marochetti, le sculpteur, qui est très-familier

dans la maison et qui a été renseigné par M. Drovetti, disait à

demi-voix à une autre personne: «Mon Dieu, comme on le trompe!»

[GU] Pour les fêtes des _Cendres de l'Empereur_,--on annonce que l'on

chantera une messe de Chérubini,--_la même_ qui a été chantée à la mort

de Louis XVIII.--Il semble qu'on aurait bien pu faire pour Napoléon les

frais d'une messe neuve, qui n'eût pas servi.--Les héros ne sont pas si

communs,--et, grâce au gouvernement constitutionnel et à la

presse,--deux choses puissantes sans être grandes,--envieuses et aimant

à rapetisser,--ils sont aujourd'hui à peu près impossibles.

Si cependant on ne pouvait faire autrement que de lui donner une messe

d'occasion,--il y eût eu plus de convenance à ne pas prendre précisément

la messe faite pour Louis XVIII.

[GU] M. Thiers va décidément écrire son histoire du consulat.--M. Thiers

écrit l'histoire comme il la fait,--c'est-à-dire qu'il oblige les faits

à entrer bon gré, mal gré, dans les nécessités d'une idée plus ou moins

fausse qu'il s'est formée d'avance.--Cette période si courte n'aura pas

moins de dix volumes.

[GU] M. Vivien, à sa sortie du ministère, s'est fait inscrire sur le

tableau des avocats.--Il est à la fois ignoble et immoral qu'on ait

retranché la pension de vingt mille francs qu'on donnait autrefois à un

ministre.--Un ministre sans fortune est placé entre deux nécessités.--Il

faut qu'il se _fasse_ de quoi vivre pendant qu'il est aux affaires,--ou

qu'il rentre tristement dans une carrière abandonnée et souvent perdue.

Ainsi, je ne confierais pas une affaire importante à M. Vivien, qui

serait obligé de la plaider devant des juges auxquels, pour la plupart,

il est impossible qu'il n'ait pas eu quelque chose à refuser pendant

qu'il était au pouvoir.

[GU] Deux élections vont avoir lieu à l'Académie,--par suite de la mort

de MM. Pastoret et Lemercier.

M. Guizot met en avant MM. Hugo et de Saint-Aulaire.

M. Thiers, continuant sa rivalité,--pousse MM. Berryer et Casimir

Bonjour.

[GU] Le ministère a causé un assez grand scandale par la destitution de

M. Jourdan, directeur des contributions directes,--pour donner une place

à M. Legrand (de l'Oise), député--et seulement parce qu'il est député.

[GU] M. Legrand est de cette opinion insaisissable qu'on appelle le

tiers parti,--qui n'assiste pas à la Chambre dans les occasions

graves,--ou va se rafraîchir à la buvette.--M. Legrand se fait de temps

en temps hisser à quelque chose tout en faisant destituer quelqu'un.--On

l'a vu successivement devenir secrétaire général du commerce, auquel il

n'entend rien,--et faire destituer M. Marcotte,--brave fonctionnaire du

côté droit,--plus tard, M. Bresson, digne fonctionnaire du juste

milieu,--aujourd'hui, M. Jourdan, vieux patriote de 89 et rédacteur du

_Moniteur_.

[GU] M. Thiers et M. Barrot chantent la _Marseillaise_ et ne s'en

tiennent pas là.

Ils obtiennent dans certains journaux et auprès de beaucoup de gens un

grand succès avec des phrases qui rappellent beaucoup les couplets que

chantait Lepeintre aîné en 1821, à l'époque où il y avait dans tous les

vaudevilles un soldat laboureur qui disait:

Et, s'il le fallait pour la France,

Je repartirais à l'instant.

Ou bien:

Je repartirais à l'instant,

S'il le fallait pour la France.

Que l'on variait en disant:

Et s'il le fallait à l'instant,

Je repartirais pour la France.

Après le discours de M. Barrot, surtout,--on fredonnait dans la Chambre

ce couplet d'Henri Monnier:

Ami certain de la valeur,

Fidèle amant de la victoire,

Il eut pour marraine la gloire,

Et pour père le champ d'honneur.

Je suis peu fier d'être à peu près Français quand je songe qu'il y a

tant de gens qui ne s'aperçoivent pas que tout cela est parfaitement

ridicule.

On ne s'épargne les reproches d'aucun genre. «Vous, vous êtes allé à

Gand,» dit-on à M. Guizot.

«Oui, mais vous, vous avez été volontaire du drapeau blanc,» répond M.

Guizot à M. Barrot.

«Vous déshonorez la France,» dit M. Thiers.

«Vous avez gâté sa fortune,» répond M. Villemain pour M. Guizot.

Voilà ce qu'il y a de triste et d'embarrassant dans ces débats:--c'est

que M. Thiers et M. Guizot ont parfaitement raison l'un et l'autre dans

les reproches qu'ils s'adressent.

D'une part,--M. Guizot a bien l'air d'avoir joué M. Thiers pendant son

ambassade à Londres;--et la visite faite au roi à Eu par le même M.

Guizot a quelque droit de paraître à M. Thiers le commencement d'un

accord contre lui,--ce qui est, à vrai dire, le fond et la cause de tout

son grand ressentiment, bien plus que l'honneur du pays, la gloire de

nos armées, etc., dont il se soucie médiocrement.

D'autre part, il est vrai que le ministère actuel, qui est _déterminé_ à

la paix,--aura beaucoup de peine, non pas à la conserver,--mais à la

conserver honorable,--les plus sages concessions ayant un air de lâcheté

après les fanfaronnades et rodomontades qu'on a faites de tous côtés.

A quoi il faut ajouter que ces rodomontades sont du fait de M. Thiers.

De sorte qu'il faudrait repousser toute solidarité avec M. Thiers,--et

ne pas reconnaître même qu'on lui succède,--mais reprendre les affaires

au point où les avait laissées le ministère du 12 mai.

La raison et tous nos intérêts conseillent la paix;--mais la paix sera

humiliante et honteuse,--à moins que les représentants du pays ne

protestent par un blâme sévère contre la conduite de M. Thiers pendant

son ministère.

[GU] Rue Saint-Georges, cour remarquable par une grande facilité de

langage,--on a une manière bizarre de répondre aux objections:--tout le

monde est _un polisson_. On assure que cette qualification a été

appliquée à M. de Metternich.

[GU] On ne sait pas encore _le mot_ d'une bouffonnerie par laquelle M.

Delessert, préfet de police,--a sommé par huissier deux journaux--le

_National et le Commerce_,--d'avoir à rectifier une erreur commise dans

le compte rendu d'un discours de M. Guizot,--en vertu de l'article 18 de

la loi du 9 septembre.

Voici quelle était cette erreur: le _National_ et le _Commerce_ avaient

imprimé _méchamment_:

«_La paix partout, la paix toujours_.»

Tandis qu'au contraire,--M. Guizot avait dit à la tribune:

«_La paix partout, toujours_.»

[GU] DÉNONCIATION CONTRE LES DIRECTEURS DU MUSÉE.--Après les premières

campagnes d'Italie, les tableaux qu'on transporta à Paris arrivèrent,

pour la plupart, dans un tel état de détérioration, que d'abord on les

regarda comme irréparables.

M. Denon fut chargé par le gouvernement d'en tenter l'essai. M. Denon

s'entoura de ce que l'école française comptait de grands talents; et ce

fut avec le concours de Gros, de Girodet, de Gérard et de quelques

autres qu'il entreprit cette difficile opération, blâmée tout d'abord

par le public, qui criait au sacrilége de ce qu'on osait toucher à ces

reliques.

Un procédé de nettoyage fut adopté, et l'on exposa publiquement

plusieurs tableaux nettoyés à moitié.

Cette exposition satisfit complétement. Ces hommes habiles firent

_eux-mêmes_ les restaurations, et la France posséda le plus beau musée

du monde et celui où les tableaux étaient dans le meilleur état.

Canova lui-même, chargé par les puissances alliées, en 1815, de présider

à notre dépouillement, convenait qu'il y avait une sorte de profanation

à détruire une chose aussi complète et dont la plupart des pages

importantes avaient été ressuscitées par les soins et le talent de nos

artistes. Après 1815, M. de Forbin fut nommé directeur général des

musées royaux.

Depuis vingt-cinq ans tous ceux qui sentent la peinture voient chaque

jour détériorer notre précieux reste de collection, à ce point qu'on le

croirait livré à une secte d'iconoclastes qui travaillent incessamment à

l'anéantissement des bons modèles.

Les moyens conservateurs qui sont d'un effet lent, mais certain, ne

conviennent pas à l'entreprise, qui cherche un bénéfice sur les travaux

qu'elle fait exécuter au rabais par ses badigeonneurs à la journée.

On récure avec l'_ammoniac_ ou l'alcali ces tableaux que l'on veut

dévernir. On risque de les perdre comme on a fait d'un magnifique

_Largillière_, que l'on a fait gercer à ne plus oser le montrer; mais

cela va vite, cela suffit. Ou bien on accumule les uns sur les autres

une multitude de vernis, dont on fait une croûte opaque qui empêche de

voir le ton du maître. C'est ce qui arrive pour presque tous nos

tableaux italiens. Ou pourrait, un par un, examiner tous les tableaux

du musée du Louvre, et il ressortirait de cet examen la preuve de cette

industrie coupable.

Sous le nº 94 du livret, qui représente le _Crucifix aux anges_, de

Lebrun, vous verrez un des plus funestes exemples que je puisse citer,

tant le côté gauche du tableau est couvert du plus pitoyable

barbouillage.

Le nº 1304, l'_Expérience_, charmant tableau par Mignard, dont le ciel,

entièrement refait par un infime talent, fait mal aux yeux par son

manque d'air et le ton criard qui ôte toute l'harmonie de cette

œuvre.

Le nº 184, qui est la ravissante _Sainte Cécile_ du même maître, est

tacheté de mauvais repeints, heureusement dans les accessoires.

Mais que dire du nº 684, le _Triomphe de la Religion_, par Rubens?

L'aspect de ce tableau dans l'état où on l'a mis justifie toutes les

expressions de dégoût et de colère que l'on peut employer. Ce tableau

est maculé de la manière la plus incroyable; une barre épaisse, et plus

grossièrement mastiquée que par le plus maladroit des vitriers, le

traverse par sa moitié, et un barbouillage d'un ton faux est frotté

négligemment sur les épaisseurs, de façon à en faire mieux voir la

grossièreté. S'il y a un motif ou une excuse à un pareil fait quand on a

à sa disposition tous les moyens connus, et qu'il y a dans un pays des

hommes de talent, il faut se hâter de le faire connaître, sous peine

d'encourir le blâme le plus énergique.

On peut en dire autant du Jules Romain nº 1073, la _Nativité_, tableau

fendu et qui se perd faute de soin; des affreux repeints du _Jupiter et

Antiope_, du Corrége, nº 955, et de tant d'autres! Mais que faire et que

dire contre une administration et une agglomération de médiocrités qui

vivent dans l'abondance de cette exploitation, et dont l'existence

dépend du succès de leur guerre à tout ce qui est intelligence et

progrès!

M. de Forbin est le directeur des musées, MM. de Sénonne et Granet sont

les cornacs de cette ménagerie mâle et femelle de barbouilleurs à la

journée, qui se ruent sur les tableaux pour faire curée de chaque jour;

et comme tout cela occupe toutes les issues, cultive toutes les

protections et accapare tout, cela a toutes les chances de durée. En

voulez-vous un exemple? Un homme animé du sentiment des arts a trouvé un

moyen de nettoyer les tableaux vernis, sans nuire à l'éclat du vernis,

ce qui est d'un avantage immense pour la conservation de la peinture,

puisque, une fois bien vernis, on peut ne jamais dévernir. Cet homme a

cédé à la sollicitation d'un des membres de l'Académie et a soumis son

procédé à l'examen de la section de peinture. L'expérience est venue

justifier tous les désirs de l'inventeur, et l'on a, séance tenante,

résolu qu'un rapport favorable serait fait. Mais qu'est-il arrivé? On a

réfléchi qu'une pareille attestation pourrait mener à une application

aux tableaux du musée et dérangerait l'exploitation si productive de

messieurs tels et tels; et l'Institut a _naïvement_ fait écrire, par son

secrétaire, que la commission nommée pour examiner ce procédé, n'étant

pas suffisamment éclairée, n'avait pas décidé qu'elle ferait un rapport.

La logique conduisait naturellement à un nouvel examen si le premier ne

suffisait pas; mais l'Institut est au-dessus de ces misères.

[GU] C'est une singulière société que celle-ci,--où la bourgeoisie qui

est arrivée à tout,--qui est comblée de tout,--loin de songer à défendre

sa conquête,--n'a pu perdre sa vieille habitude de crier.

TYPE.--M. Ganneron--que le gouvernement actuel a trouvé épicier,--et qui

est devenu.

Membre de la Chambre des députés,--vice-président de la Chambre,--membre

du conseil général du département,--commandant de la Légion

d'honneur,--colonel de la 2e légion de la garde nationale,--et qui

danse généralement les premières contredanses avec les filles et les

brus du roi.

M. Ganneron est _mécontent_.

M. Ganneron qui a gagné cent mille livres de rente _aux arts utiles de

la paix_ (commerce de chandelles en gros, demi-gros et détail), M.

Ganneron demande la guerre.

M. Ganneron qui, sous le ministère Perrier, en 1831, fut l'auteur de

l'ordre du jour motivé qui sanctionna l'inaction politique de la France

pour l'infortunée Pologne.

M. Ganneron est prêt aujourd'hui à ouvrir le gouffre de la guerre

universelle--pour les limites de la Syrie.

[GU] A une des dernières représentations de l'Opéra,--le duc d'Aumale,

qui, dit-on, est un jeune homme très-spirituel, parlait et riait

très-haut dans la loge du prince royal.--On a fait entendre du parterre

un _chut_ énergique.--Les princes ne se sont pas retirés et ont eu le

bon goût de baisser la voix.

Ceci pourrait servir quelquefois d'exemple à d'autres loges.

[GU] La littérature fait assaut de croix et de décorations.--M. Dumas en

a quinze.--M. E. Sue, chevalier de la Légion d'honneur, comme tout le

monde,--a dernièrement,--à une grande chasse, chez le prince de Wagram,

je crois, fait exhibition d'un cordon de Gustave Wasa.

M. Gauthier est un jeune homme qui fait depuis longtemps de la prose

très-spirituelle et des vers très-magnifiques. Il y avait, certes, là

plus qu'un prétexte à lui donner la croix d'honneur, qu'on a donnée sans

prétexte à tant d'autres.--On a exigé, assure-t-on sérieusement, qu'il

fît une grande ode sur le baptême du comte de Paris, et qu'il coupât ses

cheveux qu'il portait très-longs.--J'ai vu l'ode et les cheveux coupés.

[GU] M. Eugène Sue a imaginé un moyen singulier de raconter dans la

meilleure société les histoires les plus scabreuses et les mots les plus

risqués;--il met le tout sur le compte de M. Affre, l'archevêque de

Paris,--qui, grâce à cette plaisanterie, commence à passer pour un homme

très-spirituel, mais un peu léger.--Je ne vois aucun moyen d'imprimer

l'opinion de M. Affre sur le procès Lafarge.

[GU] Une des conséquences tristes de la Révolution de juillet,--après

celle de n'avoir pas de conséquences,--est l'émigration des magnifiques

ramiers qui depuis si longtemps habitaient le faîte des marronniers des

Tuileries, et venaient le matin boire sur les bords du grand bassin, en

faisant chatoyer au soleil levant leur plumage d'opales.--Ils ont été

remplacés par d'affreuses corneilles,--dont les croassements inspirent

des pensées lugubres.

Sæpè sinistra cavâ prædixit ab ilice cornix.

[GU] Je ne me lasserai pas de dénoncer aux Parisiens, destructeurs des

rois, la tyrannie des cochers de fiacre, sous laquelle ils gémissent

sans presque s'en apercevoir. Grâce à l'incurie de la police et à la

mansuétude des bourgeois de Paris,--il arrivera bientôt que les chemins

de fer, qui ne sont déjà plus un moyen d'aller plus vite à Saint-Germain

ou à Versailles, seront cause qu'on n'ira plus du tout dans ces deux

villes.--Plusieurs personnes ont eu à se plaindre de la grossièreté des

employés du chemin de Versailles.--L'autre a gardé trois jours à Paris

un paquet qu'on attendait à Saint-Germain. Il n'y a certes pas besoin de

chemins de fer pour mettre trois jours à faire cinq lieues, attendu que

les messageries feraient cent soixante lieues dans le même espace de

temps.

[GU] Les épiciers, si longtemps conspués et honnis comme type du

bourgeois crédule, vont rentrer dans leur obscurité;--ils viennent

d'être dépassés par _MM. les marchands fourreurs de la capitale_ et par

_MM. les fabricants de rubans_ de la ville de Saint-Étienne.

Il y a quelque temps, les principaux fourreurs de Paris reçurent une

lettre ainsi conçue:

«M*** est invité à se rendre _tel_ jour, à _telle_ heure, rue

L..., nº..., pour affaire qui le concerne.

Signé V...»

Les fourreurs furent émus;--ils crurent, les uns, qu'il s'agissait de

quelque faillite dans laquelle ils se trouvaient compromis,--les autres,

qu'il était question d'une fourniture importante;--ils s'y rendirent

tous;--la plupart même devancèrent l'heure indiquée; mais on fut sourd à

toutes leurs questions:--Attendez;--quand la séance sera commencée;

quand tout le monde sera arrivé, etc.

Enfin, quand on pensa qu'il y avait assez de fourreurs comme cela,--M.

le directeur de ***, journal de modes, prit la parole.

J'ai longtemps hésité si je vous raconterais ici son discours à la

manière de Tite-Live,--c'est-à-dire en reproduisant toutes ses

paroles;--mais la crainte de manquer d'exactitude m'a fait adopter la

manière de Tacite, qui, après tout, en vaut bien une autre.

«M. V... était fort indécis, et il avait rassemblé MM. les fourreurs

pour s'éclairer de leurs avis. Arbitre souverain de la mode en

France,--que dis-je? en Europe,--que dis-je? dans le monde

entier,--grâce à l'immense extension qu'a prise son journal,--il était

au moment de porter ses arrêts souverains, et de décider ce qu'on

porterait et ce qu'on ne porterait pas cet hiver,--ce qu'on donnerait et

ce qu'on ne donnerait pas en cadeaux à l'époque du premier de l'an.

»Ainsi, il avait eu à se plaindre de la guipure,--et il avait supprimé

la guipure;--il défiait qu'on trouvât de la guipure sur les épaules

d'une femme un peu bien.

»Il ne leur cachait pas qu'il n'était pas trop partisan des

fourrures,--que quatre jours auparavant il avait failli proscrire les

fourrures; mais qu'il avait réfléchi que plusieurs fourreurs étaient de

bons pères de famille et d'estimables négociants,--qu'il s'était senti

incertain,--que peut-être il manque à un devoir envers ses belles et

illustres abonnées, mais qu'il n'a pu prendre sur lui de les ruiner tous

d'un trait de plume; que s'il n'aime pas les fourrures, il se sent

touché de compassion pour les fourreurs.

»Qu'il avait été lui-même effrayé de sa puissance en songeant que d'une

seule ligne,--en écrivant: _On ne portera plus de fourrures_,--il

réduisait à la mendicité une foule de familles intéressantes, etc.,

etc.;--car, l'arrêt porté,--il ne se vendrait plus en France un poil de

fourrures;--enfin, qu'il les avait réunis pour voir avec eux s'il n'y

aurait pas moyen de les sauver.»

Les fourreurs furent atterrés;--M. V..., lui-même, laissa tomber sa tête

dans ses deux mains et se mit à méditer profondément. Tout d'un coup il

releva le front; son regard était inspiré: «Messieurs,--dit-il,--vous

êtes sauvés;--la fourrure peut n'être pas abolie.--Cotisez-vous,

donnez-moi vingt mille francs, et je me charge du reste.»

Les fourreurs--réfléchirent,--se consultèrent et donnèrent vingt mille

francs.

Quelque temps auparavant, M. V... était allé à Saint-Etienne, et il

avait dit aux fabricants de rubans--que, sans trop savoir pourquoi, il

s'était surpris à ne plus aimer du tout les rubans,--qu'il n'en pouvait

plus voir un seul,--que probablement il n'en laisserait pas porter de

tout l'hiver.--Cependant il s'était laissé toucher par le désespoir des

fabricants de rubans de Saint-Etienne,--et il avait consenti à accepter

d'eux une quinzaine de mille francs pour la grâce des rubans.

Les guêpes ­— séries 1 & 2 · 第 32 / 47 段