On ne peut adopter une couleur agréable à un parti sans exclure les

autres de la fête, sans les mettre à la porte de la philanthropie. Le

rouge est un symbole républicain. Le vert, le blanc appartiennent à

l'opinion légitimiste, le violet est bonapartiste, le jaune est

ridicule. On se rappelle les couplets qui se chantaient en 1815, et sur

la mesure desquels on cassait les glaces du café de la Paix, du café

Lemblin et du café Valois.

On entonnait sur l'air de la _Carmagnole_:

Que ferons-nous des trois couleurs?

Le bleu c'est la candeur,

Le rouge, la valeur,

Le blanc c'est la bêtise,

C'est la devise

Des Bourbons.

Les gardes du corps répondaient:

Que ferons-nous des trois couleurs?

Le rouge c'est le sang,

Le bleu c'est les brigands,

Le blanc c'est l'innocence,

C'est la devise

Des Bourbons.

Puis on prenait en chœur les tabourets, et on se fêlait la tête.

On a pensé un moment que le lilas pourrait réunir toutes les opinions et

éluder la difficulté; mais plusieurs d'entre les dames patronesses ont

trouvé dans leur teint des raisons suffisantes pour refuser formellement

de mettre du lilas.

On a donc forcément abandonné le lilas pour passer au rose, et le rose a

eu un moment du succès; mais deux des plus belles et des plus

spirituelles d'entre les dames patronesses ont déclaré que les rubans

roses sur une robe blanche étaient du dernier commun; que rien n'est si

laid que le commun, et qu'elles ne pousseront pas la philanthropie au

point d'être laides au bénéfice des pauvres.--Tout porte à croire que le

bal n'aura pas lieu.

Il y a des personnes qui prétendent que ces bals au profit des pauvres

devraient être appelés: _des pauvres au profit d'un bal_;--mais, quelque

forme que prenne la charité,--il faut la bien accueillir et ne la point

décourager.

[GU] Un homme qui parle de tout et n'a qu'un chagrin, qui est de ne

pouvoir parler que de cela,--a quelquefois le malheur de mettre quelque

confusion dans ce qu'il dit:--en annonçant le nouveau ministère,--il

donnait les portefeuilles de la justice et du commerce à MM. _Martin

Gridaine et Cunin_ (du Nord).

[GU] Dans le programme encore secret de la fête des cendres,--il est

question de faire paraître tout à coup un homme à cheval dans le costume

de l'empereur Napoléon;--cet homme, après être resté quelque temps en

vue,--partira ventre à terre et disparaîtra.

Quelques personnes ont fait remarquer avec raison qu'à une époque comme

la nôtre, il fallait être bien sûr de l'homme auquel serait confié ce

rôle important.--Il est à craindre qu'il ne prenne son rôle au sérieux

et se proclame empereur des Français.--Pour moi, je ne m'y fierais pas.

[GU] Je me suis plaint, dans un volume de _Guêpes_, d'un portrait qu'on

a fait de moi et dont le seul aspect aurait pu m'exposer aux poursuites

du parquet.--Voici l'histoire de ce portrait:

Il y a deux ans,--je crois,--M. Célestin Nanteuil fut envoyé chez moi

pour je ne sais quelle galerie ou musée; je n'étais pas chez moi. Il

m'attendit; une autre personne m'attendait également: tous deux

trouvèrent un bon feu et des cigares.--Au troisième cigare, M. de

Nanteuil toussa et dit:

--Il est onze heures et demie.

--Onze heures trente-cinq, dit l'étranger.

--Il n'arrive pas, dit M. de Nanteuil.

--Il n'arrive pas, dit l'étranger.

--Monsieur est homme de lettres?

--Non, monsieur, et vous?

--Je suis peintre, et je m'appelle Célestin Nanteuil.

--Ah! monsieur, j'ai vu de vous de fort jolies choses.

--J'en ai peut-être vu de vous aussi, monsieur.

--Monsieur, veuillez me donner du feu, mon cigare est éteint.

--Monsieur, très-volontiers.

--Je viens, dit M. de Nanteuil, pour faire le portrait de Karr.

--Il est fâcheux qu'il ne soit pas là.

--Euh! pas très-fâcheux!--Je l'ai vu plusieurs fois, et je le ferais, à

la rigueur, de mémoire.--Il n'y a qu'une seule chose qui m'embarrasse;

je ne sais pas s'il a les cheveux longs ou courts.

--Très-courts.

--Très-bien!--Ah! voici sa robe de chambre, probablement.

Et M. de Nanteuil avise une sorte de froc en velours noir.

--Je vais toujours dessiner la robe de chambre.

La robe de chambre fut mise sur une chaise,--mais elle était vide, et

les plis tombaient mal.

--Cela n'ira jamais.--Mon Dieu, monsieur, si j'osais...

--Osez, monsieur.

--Il s'agirait de rendre à moi et au maître du logis un petit service.

--J'aime beaucoup le maître du logis, et je serais enchanté d'être

agréable à un homme de talent comme vous.

--Veuillez donc mettre cette robe de chambre pour que les plis fassent

mieux.

--Très-bien, cela va à ravir;--voilà qui est presque fini. Il me semble

que vous avez les cheveux à peu près de la couleur des siens.

--Les siens sont moins bruns.

--C'est égal, je puis toujours faire les cheveux.

--Voici les cheveux.--De quelle couleur a-t-il les yeux?

--Je ne sais trop, bleus ou verts.

--Ah diable! les vôtres sont noirs;--mais qu'est-ce que cela fait!

--Ah!

--N'a-t-il pas les moustaches un peu longues?

--Oui.

--Ma foi, ceci doit être ressemblant.

--A qui?

--A lui.

--Comment, à lui! c'est moi qui ai posé.

--C'est moins étonnant que si on n'avait pas posé du

tout.--Attendez-vous encore?

--Oui, et vous?

--Moi, non; mon portrait est fini. Obligez-moi de dire à M. Karr que je

l'ai attendu.

--Il sera désolé.

--Un peu de feu, s'il vous plaît.--J'ai l'honneur de vous saluer.

--Monsieur, votre serviteur.

C'est ce qui a donné l'idée au libraire d'en faire faire un autre. Je ne

vous dirai pas toutes les opinions diverses de mes amis au sujet de ce

portrait de Giraud,--qui est un excellent dessin.--Les uns me disent:

«Tu n'es pas flatté.

Les autres:--«Tu es bien plus laid que cela.»

--Ah! mon ami, vous étiez bien mieux ce jour où, sur la falaise

d'Etretat,--assis près de moi sur la mousse...

--Je le crois bien,--madame,--mais je ne posais pas, ce jour-là,--et un

portrait est toujours le portrait d'un homme qui pose.

[GU] M. Raspail a fait de belles choses!--Sa lettre bizarre, dans

laquelle il accuse M. Orfila d'avoir lui-même empoisonné sinon M.

Lafarge, du moins son cadavre, demandait une réponse.--M. Orfila répond

par un cours contre madame Lafarge.--Chaque jour, publiquement,--il fait

bouillir des chiens,--les uns empoisonnés, les autres étranglés, et il

se livre à de longues séries d'expériences servant de _preuve_ à celles

qu'il a faites à Tulle. Depuis un mois, plus de quinze cents chiens

innocents ont été victimes de la discussion qui s'est élevée entre ces

deux messieurs.

[GU] On m'écrit de Chartres pour me prier de détacher une guêpe sur la

prison de la ville.

Voir le commencement du présent volume où il est expliqué que les

pauvres _guêpes_ sont _in partibus infidelium_.

Ce n'est pas seulement à Chartres qu'existe l'abus dont on se plaint,

c'est-à-dire un accroissement de peine qui ne se trouve dans aucun code

ni dans le texte d'aucun jugement.--Les prisonniers et même les prévenus

sont privés de tabac à priser et à fumer. Cette privation est si pénible

pour beaucoup d'entre eux, qu'ils prisent du poivre qu'on laisse entrer

sans obstacle.

[GU] On dit avec raison que, sous le gouvernement des hommes, ce sont

les femmes qui gouvernent:--et que, sous le pouvoir des femmes, on est

gouverné par des hommes.--En effet, si le ministère du 15 avril

représentait mademoiselle Plessis, du Théâtre-Français,--celui du 1er

mars est le règne de madame Dosne et de mademoiselle Fitzjames de

l'Opéra;--avec le nouveau cabinet, mademoiselle Rachel rentre aux

affaires.

[GU] Le métier de roi ne vaut plus rien:--le roi de Hollande a fait sa

liquidation,--la royauté d'Espagne a fait faillite.--M. Mathieu de la

Redorte, ambassadeur en Espagne, vient de donner au ministère la

démission qu'il avait reçue des événements.

[GU] Le nouveau gouvernement espagnol a imaginé de tirer un parti

avantageux des diverses croix,--ordres,--cordons,--toisons, etc., que le

gouvernement de la reine Christine avait un peu prodigués.--On envoie à

tous les dignitaires une petite note acquittée,--avec prière de la payer

dans le plus bref délai, sous peine d'être dégradés.

Cette manière de distribuer des honneurs ressemble parfaitement à

l'industrie des marchandes de bouquets du boulevard de Gand, qui jettent

un bouquet dans votre voiture--ou le glissent dans votre gilet, et, à

quelques pas de là, vont en demander le prix.

[GU] On a renoncé,--comme je l'ai fait remarquer plusieurs fois,--à

appliquer la peine de mort aux malheureux que l'étourderie ou des folies

de jeunesse ont poussé à empoisonner leurs parents.

Mais il est une chose qui devait échapper aux égards de la justice comme

à la faveur royale,--une chose pour laquelle, loin d'abaisser la

pénalité, on l'a encore aggravée.

Je veux parler de la mauvaise habitude qu'ont certaines personnes de

secouer les tapis par les fenêtres; j'ai déjà dit avec quelle sévérité

et quelle sollicitude on poursuit ce genre de délit.

Il serait à désirer que les citoyens voulussent bien se conformer aux

ordonnances relatives à cette défense, et donner un peu de loisir à

l'administration, qui, depuis bien longtemps, n'a pu s'occuper que des

tapis, et semble négliger une foule de soins importants.

[GU] M. Sébastiani a été nommé maréchal de France le 21 octobre,

c'est-à-dire le jour anniversaire d'un jour où il se laisse surprendre

par les Cosaques et enlever cent voitures de bagages et cent

prisonniers,--le 21 octobre 1812.

Les jeunes journaux rendent la vie bien amère à leurs anciens sur

lesquels ils ont l'avantage de n'avoir pas d'antécédents.--Ils fouillent

dans leurs vieilles années et en exhument des palinodies presque

incroyables. Je ne connais rien de plus complet en ce genre que deux

numéros de la _Gazette de France_, publiés le 20 et le 21 mars 1815,

dans l'espace de vingt-quatre heures.

GAZETTE DE FRANCE.

_Lundi 20 mars 1815._

FRANCE.

M. le prince de la Tremouille est

entré hier au soir, à huit heures

et demie, dans nos murs. Ce prince

a été salué par le _cri national

de: Vive le roi!_ devenu le _cri

de ralliement_ pour tout ce qui

_porte un cœur français_.

On attend demain le duc de Bourbon.

La vue de ce prince nous rappellera

_quel est l'homme_ qui voudrait

envahir l'héritage du _bon Henri_,

et NOUS _serons glorieux de

marcher_, s'il le faut, sous les

ordres d'un descendant du grand

Condé.

--Les 16, 17 et 18, les troupes de

toutes armes, destinées à _marcher

contre l'ennemi_, sont sorties.

_Bonaparte_, qui est parti d'Autun

le 16, continue à répandre sur

sa route le _mensonge_, la

_corruption_, l'_appel au parjure_

et la calomnie.

Mais l'opinion le _repousse avec

horreur_: la France ne voit en lui

que la guerre civile et la guerre

étrangère, qu'il traîne à sa suite;

_elle se rallie tout entière_ au

seul nom de ce roi qui lui a

apporté la paix et la liberté. Elle

unit son amour aux respects de

l'Europe pour son auguste monarque!

_elle combattra, elle vaincra_, et

pour elle et pour lui.

_Le temps n'est plus_ où des

agitateurs pouvaient compter sur

la facilité du peuple français

pour le séduire, l'entraîner _dans

les plus affreux égarements_, et

l'employer lui-même à opérer son

propre malheur.

L'armée, _toujours fidèle à

l'honneur, à son prince, à la

patrie, ne servira point

l'ambition de ses plus cruels

ennemis! Elle servira jusqu'à la

mort_ son souverain légitime.

GAZETTE DE FRANCE,

_Mardi 21 mars 1815._

EMPIRE FRANÇAIS.

Aujourd'hui, entre huit et neuf

heures du matin, l'_empereur_,

dont la marche a été retardée par

l'_affluence immense_ du peuple

accouru de toutes parts sur sa

route, est descendu aux Tuileries.

Il n'y a pas d'_expressions_

pour rendre l'_enthousiasme_ et

les _acclamations des citoyens

de Paris rassemblés_ dans les

Tuileries, sur le Carrousel et

dans tous les environs.

Le peuple a partagé tous les

nobles sentiments des soldats.

Napoléon a débarqué avec une

poignée d'hommes, il est vrai; mais

à chaque pas, il a trouvé des _amis

fidèles_ et des _légions dévouées_.

Il lui a suffi de se présenter

devant elles pour être à l'instant

même reconnu et salué comme _leur

empereur et leur père_, il lui a

suffi de se présenter devant le

peuple pour réveiller partout le

_profond sentiment_ de la

_gloire nationale_.

Hier encore on nous disait que

l'_empereur Napoléon_ traînait

à peine quelques hommes à sa suite,

que la désertion régnait dans ses

troupes, accablées de fatigues et

exposées à tous les besoins. _Il

faut plaindre ceux_ qui ont pu

recourir à un pareil système

le déception.

Partout les légions et le peuple

réunis lui ont ouvert les portes

des villes; offert leurs bras et

leur courage. Oui, le mouvement qui

vient d'éclater fait renaître les

beaux jours où l'_armée et le

peuple confondaient leur

enthousiasme pour la liberté_.

_Ceux_ qui ont voulu faire

_marcher_ nos soldats contre

l'empereur ne connaissaient pas

l'ascendant de la gloire sur les

_cœurs français_.

Vous revoyez dans Napoléon celui

qui, conduisant toujours nos

phalanges à la victoire, éleva au

plus haut degré la gloire des

_armées_ et du _nom français_.

[GU] M. BERLIOZ ET LE FESTIVAL.--Je ne crois pas que jamais un homme ait

eu à subir autant de contre-temps que M. Berlioz;--à son début,

cependant, il fut soutenu par deux classes de gens: par de jeunes

artistes qui voudraient voir détruire les règles pour n'avoir pas à les

apprendre,--et par quelques journaux--ennemis de tout ce qui a forme ou

figure de loi; celles de l'harmonie comme celles du code; comme celles

du bon sens;--comme celles du savoir-vivre;--c'est ce qu'ils se plaisent

à appeler leur indépendance.

Après des difficultés inouïes, surmontées avec courage, noblesse et

persévérance,--M. Berlioz trouva MM. Léon de Wailly et Barbier, qui lui

firent un opéra;--cet opéra, écrit par des hommes d'un talent

réel,--avait, même pour nous, qui n'aimons pas la musique de M. Berlioz,

d'incontestables qualités.

On promena M. Berlioz de l'Opéra à l'Opéra-Comique; on lui fit réduire

sa pièce de trois actes en un, après quoi on la trouva trop courte.--On

obtint de M. Armand Bertin, du _Journal des Débats_, qu'il consentirait

à entendre quelques airs. M. _Armand Bertin_, gros homme assez commun,

hocha la tête,--et M. Berlioz perdit tout espoir d'être jamais

représenté.

Mais lors de _Quasimodo_, opéra de la fille du _Journal des Débats_, on

eut un peu besoin de M. Berlioz, et on l'attacha au journal. De ce jour,

toute sa destinée changea, tous les bonheurs lui tombèrent sur la tête

comme des tuiles.--Un nouveau collaborateur, un des noms les plus

illustres de la littérature, M. Alfred de Vigny, vint jeter encore

quelques perles dans le poëme (les _Ciseleurs_), et l'opéra fut joué.

Mais ce serait peu pour un protégé par le _Journal des Débats_.--Il

n'est pas jusqu'aux deuils publics qui ne soient pour M. Berlioz un

sujet de joie et une source de gloire.--Le duc de Trévise est tué par la

machine de Fieschi.--On demande une messe à M. Berlioz;--on ne joue pas

sa messe, on indemnise M. Berlioz.

--Sois tranquille, ô mon fils! disait le Journal des Débats;--attends

avec patience la première calamité, elle est à toi, je te la donne

d'avance.

Et M. Berlioz regardait mourir les illustrations, attendant qu'il s'en

trouvât une digne de sa messe.

--Faut-il entonner? disait-il à chaque mort.

--Pas encore.

Enfin le général Danrémont fut tué devant Constantine,--et le _Journal

des Débats_ dit à M. Berlioz: «Prends ta harpe, mon fils, et chante-nous

un peu ta _messe_.»

M. Berlioz a chanté,--et il a été décoré;--puis on l'a chargé de l'hymne

de l'anniversaire des journées de Juillet.--Il a plu à M. Berlioz de

donner un _festival_ dans la salle de l'Opéra, et la salle de l'Opéra

lui a été confiée;--il lui a plu de conduire l'orchestre,--et Habeneck

lui a cédé son bâton de commandement.

[GU] Cependant ici a failli reparaître l'ancien guignon de M. Berlioz:

les musiciens de l'orchestre ont refusé de jouer sa musique, et ont

écrit au ministre de l'intérieur pour demander à aller ce jour-là

travailler aux fortifications de Paris.--Aux répétitions, les cors se

sont mis à jouer dans un autre ton que le reste des instruments;--la

trompette à clef, au lieu de compter les _pauses_, a joué: _Au clair de

la lune, mon ami Pierrot_;--les cordes des basses, coupées à moitié, ont

éclaté au milieu d'une mesure avec un horrible bruit;--derrière les

pupitres se sont fait entendre des cris de divers animaux avec des

explications bouffonnes:--CCOCORICO, _le coq, armes de France_;--MIAOU,

_la chatte amoureuse_;--OUAP, OUAP, _le petit chien qu'on lui marche sur

la patte_, etc., etc.--On se rappelait qu'à un concert donné, il y a

quelques années, par M. Berlioz, au Théâtre-Italien,--les musiciens

avaient été engagés jusqu'à minuit;--au milieu d'un morceau, l'un d'eux

tira sa montre, avertit ses camarades qu'il était minuit, et, sans

achever la mesure, tous éteignirent leurs bougies, serrèrent leurs

instruments, et quittèrent le théâtre.

Pour cette fois, cependant, les choses se sont arrangées et la

représentation a passablement marché.

[GU] Pendant un entr'acte du _festival_,--M. Bergeron est entré dans une

loge voisine de celle où était M. de Girardin avec sa femme,--l'a

brusquement frappé au visage et a disparu en criant: «_C'est moi

Bergeron!_» M. de Girardin s'est élancé à sa poursuite et a été,--je ne

sais pourquoi,--retenu par ses amis. Quelques raisons qu'ait à donner M.

Bergeron, il n'y en a aucune qui justifie un tel acte de violence en

présence d'une femme.

Quelques personnes et quelques journaux ont approuvé l'action de M.

Bergeron:--je dirai à mon tour que, si M. de Girardin avait en ce

moment, d'un coup de pistolet, cassé la tête de M. Bergeron,--il aurait

été fort difficile de le blâmer; je suis sûr que M. Bergeron, lui-même,

est de mon avis.--Seulement, je n'aime pas beaucoup l'intervention du

parquet dans une semblable affaire.

[GU] Il y a un marchand d'objets de curiosité,--nommé Capet,--rue

Notre-Dame-des-Victoires, 42;--c'est une des nombreuses souricières où

je suis attiré quelquefois par mon amour des sculptures de bois.--C'est

chez lui que Darmès a acheté sa carabine;--en la marchandant,--il la

retourna longtemps dans ses mains,--et dit: «Je ne sais pas trop ce que

je ferai de cela.--Ah!... ça pourra toujours me servir pour tuer un

bédouin.»

[GU] Je l'ai dit souvent,--les Parisiens,--si prompts à protester contre

la tyrannie des rois,--subissent de la meilleure grâce celle des cochers

de fiacre;--d'autre part, les agents de l'autorité ne pensent qu'aux

émeutes, complots, attentats, etc., et ne donnent aucun soin à la sûreté

et aux droits des citoyens.--Le 6 novembre,--je prends à l'heure un

petit fiacre à un cheval;--pendant que je déjeune, je le prête à un ami

pour faire une course;--le cocher refuse de marcher;--je le conduis chez

un commissaire situé rue de _Grammont_, nº 9.

Le commissaire pérore;--le cocher raconte des histoires.--Je fais

observer à ces deux messieurs que c'est à l'_heure_ que j'écoute leurs

harangues. Le commissaire donne tort au cocher,--mais ne prend aucune

note contre lui.--Le cocher est donc récompensé de sa mauvaise foi par

une demi-heure que j'ai à lui payer en sus pour la course chez le

commissaire, le séjour--et le retour.

Je le quitte,--je veux le payer au tarif;--trente-cinq sous l'heure.

--Nullement, c'est quarante-cinq sous!

--Pourquoi?

--Parce que j'ai un numéro rouge.

--Mais votre voiture est détestable, il y pleut par vos glaces

brisées,--votre cheval ne marche pas.

--J'ai un numéro rouge.

Le commissaire m'écoute--et me dit:

--_Il a un numéro rouge._

C'est fort agréable d'être conduit par un numéro rouge;--mais c'est

peut-être un peu cher de payer ce plaisir dix sous de plus par

heure.--Je dénonce au préfet de police, et le cocher sous le numéro

773, et le commissaire sous le nº 9 de la rue de Grammont.

[GU] Nous avons perdu M. Éliçabide,--il avait formé un recours en grâce;

mais il a été établi qu'il avait, avant son crime, secoué un tapis par

la fenêtre:--la clémence royale a dû s'arrêter devant un semblable

précédent.

[GU] Les journaux de M. Thiers, qui avaient, pendant que leur patron

était aux affaires, fait précéder le nom du roi de S.M.,--ont supprimé

ces deux lettres depuis que le petit grand homme n'est plus ministre:

cela apprendra au roi;--le voilà déchu de deux consonnes.

[GU] Le peuple crie à la fois pour la _guerre_--et contre les

préparatifs de la guerre.--Je l'ai dit, c'est toujours du tapage, et

rien de plus.

[GU] Le besoin de parler tient aujourd'hui une grande place dans toutes

les affaires et dans tous les intérêts.

A Colmar,--dans un banquet, un M. Lagrange a voulu faire un

discours.--Après qu'on l'a eu laissé patauger quelque temps,--on l'a

prié de cesser et de ne pas interrompre plus longtemps le festin:

«Messieurs,--a-t-il dit,--_j'ai payé six francs, j'ai le droit de

parler_.»--Et il a parlé.

Les convives,--alors,--ont emporté, l'un un morceau de jambon,--l'autre

les biscuits,--l'autre les poires,--et se sont retirés.

[GU] Un monsieur E. Bouchereau a fait contre moi une brochure remplie de

grotesques injures;--un de mes amis, qui s'était chargé de m'amener M.

Bouchereau, n'a pu réussir à le trouver jusqu'ici; il se livre à de

nouvelles recherches.

La chose est en vers.

J'ai tenu toujours mes lecteurs au courant des différentes découvertes

faites à mon sujet par d'honnêtes anonymes;--on a découvert tour à tour

que j'étais vendu au roi Louis-Philippe,--puis à M. Thiers, puis,--que

j'étais un mouchard.--Selon M. Bouchereau,--tous ces gens-là se sont

trompés;--la vérité est que je suis vendu à M. Bert...,--probablement

Bertin, le directeur du _Journal des Débats_.

Voici quelques-uns des vers de M. Bouchereau.

Voici d'abord son opinion sur mes romans:

L'artiste impartial voulut le parcourir;

Mais son chef devint lourd, puisqu'il semblait être ivre.

Bref, dégoûts et dédains lui fermèrent un livre

Qui le faisait dormir.

Opinion du même M. E. Bouchereau sur les _Guêpes_:

Oui, tel est _cet auteur_; il veut piquer les gens,

Mais il renverse tout. Il fait les _guêpes biches_;

Il connaît leur instinct, il les met en bourriches,

En dépit du bon sens.

Opinion du même M. Bouchereau--sur ma fortune et ma moralité:

Mais il n'a pas d'argent! Comment s'en procurer?

Bah! il en trouvera, c'est chose assez facile,

Dût-il vendre sa plume au premier imbécile

Qui voudra l'acheter.

--Ce moyen est honteux!--Lecteur qui dis cela,

Connais donc bien l'auteur: pour un doigt de champagne

Il fera de son mieux l'histoire de l'Espagne,

Puis apostasiera.

Il marchait en avant, on vint à sa rencontre;

Il sait qu'on le recherche, à Bert.. il se montre;

Bert.. veut l'acheter.

Me voici auteur d'une histoire d'Espagne,--apostat,--ivrogne,--et devenu

la chose de M. Bert...--Ceci est complet,--on me connaît maintenant.

Puis, ce bon M. Bouchereau croit devoir s'excuser de ne m'avoir pas

dévoilé plus tôt;--mais son excuse est dans un bon sentiment,--j'étais

pauvre.

Il savait que jadis la dure pauvreté

Avait marqué sur lui ses pratiques austères;

Il savait qu'avant lui tels existaient ses pères;

Il n'a rien raconté.

_Lui_,--c'est moi;--_il_, c'est _M. E. Bouchereau_.

Il savait tout cela; mais devant le malheur

Il se tut, et songeant qu'un roman, dans sa vie,

Amènerait l'aisance, il devint son Messie

Et ne fut pas censeur.

Excellent M. Bouchereau! il m'a permis de faire un roman.--Il paraît

même qu'il a à se reprocher d'en avoir dit du bien;--Dieu vous le rende,

monsieur E. Bouchereau!

Mais aujourd'hui l'aisance a chassé le besoin.

Aujourd'hui que je suis vendu à tout le monde, au roi,--à M. Thiers,--à

M. Bert...;--aujourd'hui l'indulgence de M. E. Bouchereau est à

bout,--et il me fait connaître.--Aussi, c'est ma faute: pourquoi ne me

suis-je pas contenté d'avoir fait un roman?--j'avais bien besoin d'en

faire d'autres;--et puis ces maudits petits livres!

En parcourant ces vers, bien haut Karr va crier:

L'auteur est un méchant, sa brochure est inique.

Ah! cette fois, monsieur E. Bouchereau,--vous qui me connaissez si bien,

vous à qui je ne peux rien cacher,--perspicace monsieur E.

Bouchereau,--cette fois vous vous trompez,--je ne dis pas un mot de

cela;--je vous trouve beaucoup plus bête que méchant,--et votre brochure

me paraît assez drôle.

Les guêpes ­— séries 1 & 2 · 第 30 / 47 段