et M. Alphonse Karr.--Le nouveau ministère.--M. Soult.--M. Martin
(du Nord).--M. Guizot.--M. Duchâtel.--M. Cunin-Gridaine--M.
Teste.--M. Villemain.--M. Duperré.--M. Humann.--L'auteur se livre à
un légitime sentiment d'orgueil.--Départ de M. Thiers.--Madame
Dosne.--M. Dosne.--M. Roussin.--M. de Cubières,--M. Pelet (de la
Lozère).--M. Vivien.--Lettres de grâce.--M. Marrast.--M. Buloz.--M.
de Rambuteau.--M. de Bondy.--M. Jaubert.--M. Lavenay.--M. de
Rémusat.--M. Delavergue.--Le sergent de ville Petit.--Le garde
municipal Lafontaine.--Darmès.--Mademoiselle Albertine et
Fénélon.--M. Célestin Nanteuil.--M. Giraud.--M. Gouin et les
falaises du Havre.--M. de Mornay.--La prison de Chartres.--Nouvel
usage du poivre.--La _Marseillaise_.--La guerre.--Un
réfractaire.--M. Chalander.--Les soldats de plomb.--Un bal au
profit des pauvres.--Les fortifications de Paris.--Les pistolets du
grand homme.--M. Mathieu de la Redorte.--M. Boilay.--M. et madame
Jacques Coste.--M. et madame Léon Faucher.--M. et madame Léon
Pillet.--Madame la comtesse de Flahaut.--Madame la comtesse
d'Argout.--On continue à demander ce qu'est devenue la fameuse
enquête sur les affaires de la Bourse.--M. Dosne se livre à de
nouveaux exercices.--M. de Balzac.--Une gageure proposée au préfet
de police.--M. Berlioz.--M. Barbier.--M. L. de Vailly.--M. de
Vigny.--M. Armand Bertin.--M. Habeneck.--Le _Journal des Débats_
porte bonheur.--Richesses des pauvres.--Subvention que je
reçois.--On demande l'adresse des oreilles de M. E. Bouchereau.
Quand je voulus publier les _Guêpes_,--je chargeai un monsieur de faire
imprimer mes petits volumes et de les vendre; c'est ce qu'on appelle
prendre un éditeur.--Le monsieur me fit signer un papier, par lequel je
m'engageais à lui laisser imprimer et vendre les _Guêpes_ pendant un
an;--je ne vous raconterai pas tous les ennuis que me donna ledit
monsieur; toujours est-il que l'année finit,--et que j'annonçai
l'intention de continuer sans lui.
Ce monsieur prétendit alors--que la promesse que j'avais faite de lui
laisser vendre mon ouvrage pendant un an--m'obligeait à le lui laisser
vendre pendant deux,--et il me fit un procès.
Le monsieur n'a pas, dit-on, chez lui, une chaise,--une paire de
souliers,--une botte d'allumettes, qui n'ait donné lieu à un procès. On
désigna des arbitres;--et on nous fit expliquer nos prétentions.--Pour
ma part, je parlai au moins pendant deux heures, chose que je ne
pardonnerai de ma vie à ceux qui me l'ont fait faire.
Le monsieur parla aussi beaucoup. Après quoi les juges arbitres
décidèrent, à la majorité de deux contre un, après une longue
discussion: 1º Qu'une année se composait de douze mois, en ne me cachant
pas que c'était là une question embrouillée,--et que je devais me
réjouir qu'elle eût été ainsi décidée;
2º Que le titre des _Guêpes_ ayant été, de l'aveu du
monsieur,--imaginé,--apporté et écrit par moi,--ne m'appartenait pas
plus qu'à ce monsieur, qui ne l'avait ni écrit, ni apporté, ni imaginé,
et que, par conséquent, je n'avais pas le droit de m'en servir.
En quoi ils se montrèrent moins sages que Salomon;--car ils tuèrent
l'enfant, ainsi que le demandait la fausse mère.
Cette seconde décision me parut moins claire que la première,--et je
leur demandai humblement si j'avais encore le droit de m'appeler
Alphonse Karr;--à quoi il me fut répondu que j'en avais encore le droit.
Je leur témoignai de mon mieux ma profonde reconnaissance, et je me
retirai.
[GU] Hier notre ami B... nous a donné un remarquable dîner de
condoléance;--c'était un dîner funèbre à l'imitation des anciens,--un
magnifique convoi de quatorze couverts. On a servi un tombeau de nougat,
surmonté d'une énorme guêpe.--La pauvre bête!--j'ai reconnu
Padocke,--était étendue sur le dos,--les ailes froissées,--les pattes
roides.--Une balance, qui fut jugée par les convives être celle de la
justice,--l'écrasait de son _fléau_. On m'invita à briser le nougat,--ce
que je fis en détournant la tête;--jusque-là, je n'étais semblable qu'à
Agamemnon ou à Jepthé qui sacrifièrent leurs filles;--mais bientôt je
dévorai ma part de l'infortunée Padocke,--et je fus comparé à Ugolin,
qui mangea ses enfants pour leur conserver un père.
Du nougat en morceaux sortit le _dernier_ volume des _Guêpes_.--On en
lut le _dernier_ chapitre à haute voix, en forme d'oraison funèbre,--et
on fit de fréquentes libations avec le meilleur vin du Rhin que j'aie bu
de ma vie:--«Nous _appelâmes_ par trois fois les Guêpes et nous leur
dîmes adieu.»
Ainsi donc mes _Guêpes_ sont un ouvrage terminé par autorité de
justice,--et je n'écrirai plus rien sous ce titre.--Mes _Guêpes_ sont
mortes,--je vous laisse le soin de leur épitaphe, seulement j'imiterai
la femme de ce marchand enterré au Père-Lachaise, et je graverai sur le
marbre: «LEUR PÈRE INCONSOLABLE CONTINUE LE MÊME COMMERCE RUE
NEUVE-VIVIENNE, 46.»
[GU] Je commence aujourd'hui un autre ouvrage en treize volumes.--Douze
de ces volumes formeront l'histoire anecdotique des sottises de
l'année.--Le treizième sera un roman.--Vous trouverez le détail de tout
ceci sur la couverture.
Mes amis m'ont envoyé de tous côtés des titres pour remplacer celui qui
m'est interdit.
--Les Frelons.
--Les Bêtes à bon Dieu.
--Les _Guêtres_.
--Les Mois.
--Les Vers-luisants.
--Les Moustiques.
--Les Cousins.
Je n'ai choisi aucun de ces titres, et, à l'imitation de Shakspeare, qui
appelle une de ses comédies--_Comme il vous plaira_.
J'ai décidé que je ne donnerais pas de titre à mes treize petits
volumes.
--Je n'ai pas le droit de les appeler les _Guêpes_;
--Je ne les appelle pas les _Guêpes_;--je vous prends tous à témoin que
je ne les appelle pas les Guêpes.
Mais vous, mes chers lecteurs, vous êtes libres de les appeler comme
vous voudrez.
[GU] NOVEMBRE.--_Départ de M. Thiers._--Vous n'êtes pas sans avoir
quelque ami qui, lorsqu'il vous arrive quelque chose de
funeste,--accourt d'aussi loin qu'il se trouve pour vous dire: «Je vous
l'avais bien dit!»--et, d'un air si triomphant, qu'il est évident qu'il
ne voudrait, pour aucune chose au monde, que le malheur qui vous arrive
ne fût pas arrivé.
J'ai beaucoup de peine à ne pas triompher un peu ici de la réalisation
textuelle de mes prévisions sur le départ de M. Thiers, et sur la
manière dont ce départ devait s'effectuer.--Je vous renvoie simplement,
pour les détails de ce qui s'est passé ce mois-ci,--au récit que j'en ai
fait d'avance le mois précédent dans le dernier volume des _Guêpes_.--M.
Thiers,--dit Mirabeau-Mouche, dit Mars Ier,--sort du ministère et de
la position impossible qu'il s'était laissé faire, sous prétexte
d'honneur et de dignité nationale;--c'est un thème tout fait pour les
discours qu'il va débiter à la Chambre des députés.
Quatre des collègues de M. Thiers ne partageaient déjà plus son avis
dans le conseil: c'étaient M. de Cubières,--M. Roussin,--M. Pelet de la
Lozère et même M. Cousin.
M. Pelet de la Lozère surtout, qui est fort riche et qui offrait la plus
grande responsabilité pécuniaire, ne voyait pas sans inquiétude les
allures d'un président du conseil--qui venait s'asseoir à son
bureau,--donnait des ordres,--prenait l'argent sans explications et
mettait dans son budget une confusion effroyable.
[GU] Alors commença la distribution des croix d'honneur. M. Jaubert,
qui ne pardonnera jamais ni à M. Thiers ni à la croix--d'avoir été
décoré malgré lui,--l'a donnée aux jeunes mineurs de son cabinet.--Le
seul dont je sache le nom s'appelle M. Lavenay et je ne le connais pas.
M. Gouin--en a fait autant; M. de Rémusat, entre autres, a, dans
l'espace de cinq mois, nommé M. Delavergne, son secrétaire
particulier,--maître des requêtes, grand officier de l'ordre de Charles
III--et chevalier de la Légion d'honneur.
Le nombre des croix distribuées par M. Thiers est fabuleux.--Au 22
février, il avait nommé chevaliers de la Légion d'honneur les employés
des jeux; cette fois il a donné la croix à tous ses jeunes gens:--MM.
Boilay, du _Constitutionnel_;--un anonyme du _Courrier français_;
quelques jeunes gens du Club-Jockey, qui lui apprenaient à monter à
cheval,--et divers journalistes pour lesquels c'était un encouragement
et une récompense pour les articles contre le roi qu'ils faisaient la
veille et le lendemain du serment qu'ils prêtaient à Louis-Philippe.
M. le comte Walewski a été également décoré.
[GU] Madame Dosne a continué pendant quelque temps à tenir sa cour à la
Tuilerie: c'était une imitation libre de la cour de Charles V à
Bourges.--Elle avait reçu l'ordre de la modération pendant la
crise;--mais, la chose terminée, elle a repris possession de l'hôtel
Saint-Georges.--Alors elle a annoncé qu'elle allait recommencer son
pamphlet contre la famille royale;--et, en effet, c'était merveille, le
dernier jeudi du mois, de l'entendre semer des anecdotes,--et, pour
échauffer les députés arrivant,--leur réciter les articles du _National_
du matin;--contester le mérite militaire du maréchal Soult;--expliquer
comme quoi il a perdu la bataille de Toulouse,--et, à tel point, que M.
de Mornay, gendre du maréchal, s'est cru obligé de se retirer.
Ce jour-là,--il y avait beaucoup d'hommes politiques;--tous les
ministres démissionnaires n'y étaient pas.
La réunion était remarquable par l'absence des femmes,--il n'y en avait
qu'une demi-douzaine: madame Jacques Coste,--madame Léon
Faucher,--madame Léon Pillet,--madame de Flahaut--et madame d'Argout.
[GU] On a envoyé au beau-père Dosne un avis par le télégraphe pour qu'il
eut à revenir jouer à la hausse,--que ne pouvait pas manquer d'amener la
retraite de son gendre,--comme il avait joué à la baisse pendant son
inquiétante administration.
[GU] Une _dame_ d'Auteuil faisait le tour de son salon,--comme fait la
reine aux Tuileries,--adressant ou plutôt jetant un mot à chaque
personne;--elle arriva à un de ses anciens familiers, et lui dit avec
son air le plus protecteur: «Et vous, monsieur, vous voilà donc fixé à
Paris?»--Le monsieur, indigné,--répondit d'abord un «_Oui, madame,_»
très-respectueux;--mais, voyant qu'on ne le regardait pas,--il ajouta à
demi-voix:
«Ah ça! Sophie,--est-ce que tu te... de moi, avec tes grands airs?»
[GU] Il est singulier de voir à combien de gens il faut appliquer ces
paroles de l'Écriture:--_Aures habent et non audient, oculos habent et
non videbunt_; «ils ont des oreilles et ils n'entendront pas, ils ont
des yeux et ils ne verront pas.» La plupart des gens veulent absolument
prendre l'obstination que l'on met à chanter la _Marseillaise_ dans les
rues pour une manifestation belliqueuse du _peuple_ français et pour un
cri de guerre contre l'Angleterre.--Depuis que la _Marseillaise_ a été
pour la première fois défendue par la police, elle a entièrement changé
de caractère;--elle n'est plus qu'une taquinerie contre le
gouvernement.--En effet, voyez, on allait la chanter dans les
théâtres;--le commissaire s'y opposait, sous prétexte qu'elle n'était
pas sur l'affiche. «Eh! vous n'y êtes pas non plus sur l'affiche,
monsieur le commissaire, lui criait-on,--qu'est-ce que vous nous
chantez?» Et on ne laissait continuer la représentation qu'après qu'on
était venu chanter la _Marseillaise_ avec un drapeau tricolore.--On prit
le parti de l'autoriser,--cela commença à n'être plus si
amusant.--Heureusement que le pouvoir, dans sa stupidité, permit l'air
sans permettre les paroles: _numeros memini... si verba tenerem._--Cette
prohibition soutint un peu l'enthousiasme, qui ne tomba tout à fait que
lorsqu'on eut accordé les paroles et le drapeau. Ce qui fût arrivé bien
autrement vite si on avait, dès l'origine, ordonné aux théâtres de faire
jouer tous les soirs la _Marseillaise_ pendant cinq quarts
d'heure,--avant même qu'on la demandât.
C'était permis au théâtre, il n'y avait plus de plaisir:--alors on
commença à la chanter dans les rues,--où on la chantera tant qu'on aura
la sottise de s'y opposer.
Je gage que le préfet de police n'a qu'à défendre demain de marcher à
quatre pattes dans les rues,--il se trouvera après demain des gens qui
résisteront à cette ordonnance arbitraire, et y contreviendront avec un
enthousiasme impossible à décrire.
[GU] AUX CHANTEURS DE LA MARSEILLAISE.--Messieurs les chanteurs de la
_Marseillaise_,--vous me paraissez, hélas!--comme les autres,--entendre
bien singulièrement la liberté--la liberté que vous demandez semble
toujours celle que vous enlevez aux autres.--Vous voulez la liberté de
casser les lanternes,--sans penser à respecter la liberté que demandent
les autres d'y voir clair. C'est au nom de la liberté que vous exigez
que l'on joue la _Marseillaise_ dans les théâtres.--Or, tout le monde y
paye sa place également, tout le monde a des droits égaux et une égale
liberté.--Si vous demandez la liberté de faire jouer la _Marseillaise_,
qui est une chanson républicaine,--vous ne pouvez raisonnablement nier
que les légitimistes qui peuvent se trouver dans la salle ont le droit
de demander _Vive Henri IV_,--ou bien _Où peut-on être mieux qu'au sein
de sa famille_.--Les bonapartistes sont aussi bien fondés qu'eux et
aussi bien que vous à exiger--_T'en souviens-tu?_ et les gens calmes,
tranquilles, qui ne veulent pas s'occuper de politique et ont des goûts
champêtres,--de quel droit trouverez-vous mauvais qu'ils fassent jouer à
l'orchestre _Te souviens-tu, Marie, de notre enfance aux champs?_ Et les
vieillards de l'orchestre, pourquoi leur refuserait-on les chansons
érotiques et les chansons à boire:--_Colin et Colinette, dedans un
jardinet_, ou _Le vin, par sa douce chaleur?_
Vous comprenez que la durée de la représentation n'y suffirait pas.
Et encore, quelle est l'opinion qui doit être obéie la première?--La
liberté et l'égalité exigent que l'on exécute tous ces airs à la fois.
Ce qui ferait un joli petit charivari.
[GU] Eh! mon Dieu, je vous assure qu'il n'est personne d'entre vous sur
qui la _Marseillaise_ produise plus d'effet que sur moi,--et que, malgré
tous mes beaux raisonnements et la mansuétude que j'ai acquise,--depuis
que tant de choses me sont devenues égales, je ne suis pas encore à
l'abri de l'effet de cet hymne dont les paroles, moins un seul couplet,
sont au moins médiocres,--mais dont l'air est plus que beau.
[GU] Deux cents jeunes gens sont allés devant le ministère des affaires
étrangères en chantant la _Marseillaise_, et en demandant la guerre à
grands cris;--ils eussent été bien embarrassés, j'imagine, si, docile à
leurs vœux, le préfet de police les eût fait cerner, arrêter et
incorporer dans un régiment de ligne.--Le premier qui ait été mis sous
la main de la justice s'est trouvé être un conscrit
réfractaire,--c'est-à-dire un homme qui s'est volontairement exposé aux
peines les plus sévères pour ne pas être soldat.
Tout ceci n'est que du tapage.
[GU] S'il y a quelque chose de facile au monde,--ce serait d'aligner de
grandes phrases emphatiques sur l'_opprobre de la France_, sur
l'_étranger_, etc., toutes choses qui, écrites dans le style le plus
ampoulé des plus ampoulés mélodrames, ont tous les jours un si grand et
si certain succès.--Il faudrait donc penser que, lorsqu'il se trouve par
hasard un homme qui renonce volontairement à ce succès--pour soutenir
une thèse contraire, il faut que cet homme soit de bien bonne foi et ait
une conviction bien arrêtée.
[GU] Il y a un prêtre qu'on appelle M. de Lamennais;--ce prêtre,
tourmenté d'une insatiable vanité, désespérant d'arriver par des voies
ordinaires et permises au cardinalat et au chapeau rouge, a mis le
bonnet rouge sur sa tonsure,--et dans des brochures écrites d'un style
lourd, pâteux et souvent inintelligible,--prêche le désordre,
l'anarchie, la haine et la guerre.
Le conseil des ministres avait décidé qu'on ferait arrêter M. de
Lamennais,--M. Vivien, seul, ou n'a pas osé ou n'a pas voulu signer
l'ordre.
On assure,--mais je n'ai pas à ce sujet des renseignements assez
positifs pour l'affirmer, que M. Desmortiers, lui, qui est toujours prêt
à arrêter,--_ne demandait qu'un bout d'ordre_ par écrit.
[GU] Sous l'inspiration de M. Thiers,--M. Vivien, garde des sceaux, a
présenté à la signature du roi des lettres de grâce et de commutation
pour les sieurs tels et tels.
Les grâciés se sont trouvés ensuite n'être autres que les chefs
d'émeutes de la coalition des ouvriers. Cela était convenu avec les
journaux de la gauche, sous la tutelle desquels s'était placé M. Thiers.
De cette manière, si la nouvelle position que va prendre M. Thiers à la
Chambre amène au moins quelques troubles, l'émeute aura tous ses
soldats.
Aux observations qu'on lui a faites à ce sujet, M. Thiers s'est contenté
de répondre:
--Je l'avais promis à Chambolle,--et un peu aussi à M. Marrast.
[GU] LA CRISE.--LE NOUVEAU MINISTÈRE.--Depuis dix ans, une trentaine
d'hommes, dont quatre ou cinq seulement sont recommandables par de
grands talents, se sont disputé et arraché le pouvoir.--Chacun d'eux a
une vingtaine d'affidés qui partagent ses chances;--ce qui fait en tout
à peu près six cents hommes pour lesquels et par lesquels tout se fait
en France. Huit seulement de ces trente hommes peuvent être au pouvoir à
la fois;--pendant le temps qu'ils y restent on les appelle _gouvernement
antinational_,--_vendu à
l'étranger_,--_tyrans_,--_oppresseurs_,--_corruption_;--je passe les
menues injures.--Les vingt-deux qui sont hors des affaires, s'intitulent
eux-mêmes--_grands citoyens_,--_amis du peuple_,--_espoir de la
patrie_,--_vertu et désintéressement_,--_le pays_, et crient contre des
abus auxquels en réalité ils ne trouvent d'autre mal que le chagrin
qu'ils ont de ne pas les commettre eux-mêmes.--Les huit qui sont au
pouvoir se gorgent, eux et leur bande,--jusqu'au moment où ils tombent
comme des sangsues soûles;--huit autres prennent leur place.--Les huit
arrivants héritent en même temps des dénominations susdites de
_gouvernement antinational_,--_vendu à l'étranger_,--de
_tyrans_,--d'_oppresseurs_,--de _corruption_.--Les huit déplacés
rentrent dans la classe des _grands citoyens_,--des _amis du
peuple_,--des _espoirs de la patrie_,--des _vertus et
désintéressements_, et redeviennent _le pays_.
[GU] Pour arriver aux affaires ou pour s'y maintenir,--rien ne leur
coûte:--l'agitation, l'inquiétude,--la ruine de la France, ne sont pour
eux que des moyens.--Leur politique ressemble à celle du sauvage qui
abat un cocotier par le pied pour cueillir un seul fruit qui lui fait
envie;
A celle du _naufrageur_ des côtes de l'Armorique,--qui, par des fanaux
trompeurs, attire sur les récifs--un vaisseau chargé d'or,--qui y périra
avec ses richesses--et ses passagers,--pour que de ses débris le
naufrageur retire une ou deux planches pour réparer le toit de sa
cabane.
Ils sont semblables à un homme qui mettrait le feu à la maison de son
voisin--pour se faire cuire à lui-même un œuf à la coque.
[GU] J'avouerai aussi que je ressens d'ordinaire un enthousiasme fort
modéré à l'avénement d'un nouveau ministère, quand je songe que, vu le
cercle d'une trentaine d'hommes dans lequel on prend toujours les
ministres,--chacun des arrivants a déjà au moins une fois été rejeté
comme incapable ou pis que cela.
Ainsi, dans le nouveau ministère, composé de MM. _Soult, Martin (du
Nord), Guizot, Duchâtel, Cunin-Gridaine, Teste, Villemain, Duperré,
Humann_, M. Soult a été antérieurement ministre trois fois,--M. Guizot,
trois fois,--M. Duchâtel, deux fois,--etc., etc.;--c'est-à-dire qu'ils
ont été deux fois,--trois fois renversés sous les accusations les plus
graves.
[GU] Pendant ce temps, le peuple, sous prétexte d'émancipation et
d'instruction,--est devenu l'esclave obéissant des différents carrés de
papier qui se publient sous le titre de journaux.--Le peuple s'agite,
est mécontent,--malheureux,--sent de nouveaux besoins et perd
d'anciennes ressources;--tout le monde l'égare--et le trompe,--et à
force d'excitations,
Le peuple le _plus gai_ et le _plus poli_ de la terre n'est pas bien
loin d'en devenir le plus misérable et le plus sauvage.
Dans l'espace d'un mois,--deux cents hommes ont assassiné le sergent de
ville Petit.--Darmès a tiré un fusil chargé à mitraille sur un vieux
roi, et sur sa femme et sa sœur.--Un ancien soldat, Lafontaine,
s'avançant seul, sans armes, avec des paroles de paix, au-devant d'une
foule furieuse, a été lâchement frappé par derrière d'un coup de
couteau.
[GU] La forêt de Bondy ne sert plus d'asile au moindre brigand; la forêt
Noire elle-même n'est plus fréquentée que par d'honnêtes charbonniers et
de plus honnêtes fabricants de kirschenwasser, qui s'occupent à cueillir
des merises sauvages. Le passage le plus périlleux que l'on connaisse
aujourd'hui est le trajet des Tuileries à la Chambre des députés.
[GU] Le nouveau cabinet se compose de débris des divers cabinets
précédents.--Ses partisans l'appellent--_ministère de
réconciliation_.--Ses adversaires,--_ministère de l'étranger_.--Ceci est
le cri de ralliement.
[GU] Le parti conservateur considère le nouveau ministère comme une des
dernières cartes qui lui restent à jouer contre une révolution
anarchique.
Le parti, dit du progrès, concentre ses forces et annonce qu'il ne
soutiendra plus un ministère qui ne sortira pas de ses rangs.--On prend
du champ et on se prépare à une grande bataille.
Il y a à l'Opéra une demoiselle _Albertine_ dont j'ai déjà eu occasion
de parler;--on la désigne dans les coulisses sous le nom de Fénelon--à
cause qu'elle s'est chargée de l'éducation des princes.
[GU] M. Gouin--qui était ministre, il y a quelques jours,--en voyant les
falaises du Havre, s'est écrié: «Que d'argent il a fallu pour exécuter
de tels travaux!»
[GU] A propos des fortifications de Paris qui ne peuvent être terminées
avant six ou huit ans,--on rappelle ce seigneur avare qui, apprenant que
ses pages manquaient de chemises,--se sentit touché de compassion.
«Vraiment,--dit-il,--ces pauvres enfants!--Il fit venir son jardinier et
lui ordonna de semer du chanvre.--Quelques-uns des pages ne purent
dissimuler un sourire. «Les petits coquins! s'écria le seigneur, ils
sont bien contents,--ils vont avoir des chemises.»
[GU] M. Thiers prend tous les jours des leçons de tactique avec le
colonel Chalander.--Il paraît que le ministère du 1er mars,--qu'on
avait appelé _Mars_ Ier, se prépare à commander un jour nos
armées.--Les petits soldats de plomb sont hors de prix.
[GU] Lors de l'ambassade de Perse,--M. de Sercey, près d'arriver,
s'aperçut qu'il n'avait aucun présent à offrir au shah.--Comme il
parlait de son embarras à ce sujet à un de ses secrétaires
d'ambassade,--il avisa sur une table une paire de vieux pistolets montés
en argent. «Qu'est-ce ceci? demanda-t-il.--Rien autre chose,--répondit
le secrétaire, que de vieux pistolets à moi.
--Mais,--c'est que voilà mon affaire,--donnez-les-moi.
--Volontiers.
--C'est bien!»
Arrivé, M. de Sercey offrit au shah différentes bagatelles qu'il trouva
à acheter,--et fit savoir indirectement aux officiers--qu'il y avait
encore un présent;--mais un vrai présent,--quelque chose d'une valeur
inappréciable, qu'on se déciderait peut-être à donner, quoiqu'on y tînt
beaucoup:--des pistolets ayant appartenu à l'empereur Napoléon!--Ah! si
M. de Sercey voulait les donner au shah... mais ce sera
difficile;--cependant, il ne faut pas se désespérer.--Qui sait si
l'ambassadeur ne se laissera pas toucher par de bons procédés?--Enfin,
après de longs pourparlers,--de nombreuses hésitations,--de provoquantes
coquetteries,--on a fini par donner au shah les pistolets du grand
homme.
[GU] On faisait, devant M. de Balzac, un éloge mérité d'un de ses
ouvrages: «Ah! mon ami,--dit le romancier à l'un des interlocuteurs,
vous êtes bien heureux de n'en être pas l'auteur!
--Et pourquoi cela?
--Parce que vous pouvez dire tout le bien que vous en pensez,--tandis
que moi--je n'ose pas.»
[GU] On a remarqué que, dans le conseil des ministres,--c'étaient le
ministre de la guerre et le ministre de la marine qui se prononçaient
pour la paix, tandis que le ministre du commerce demandait la guerre,
qui tue le commerce;--le ministre des travaux publics demandait la
guerre, qui interrompt les travaux;--le ministre des relations
extérieures demandait la guerre, qui détruit toutes relations.
[GU] On assure que le roi a dit:--«Ah! on prétend que je veux la paix à
tout prix;--eh bien! qu'on touche seulement à Strasbourg!»
[GU] Voici l'hiver:--les cerisiers abandonnent leurs feuilles jaunes au
vent qui a déjà dépouillé les tilleuls;--le sorbier, bientôt, va seul
garder ses ombelles de fruits rouges comme des grains de corail.--Dans
une petite ville de la Creuse,--les _dames_ du pays s'occupent déjà
d'organiser un bal au profit des pauvres;--les _patronesses_ ont pensé à
un costume qui les fit reconnaître.--On est facilement tombé d'accord
d'un nœud de ruban tombant sur l'épaule;--mais ce qui n'est pas
facile de décider,--c'est la couleur de ce ruban.--La politique s'est
glissée dans la question.