A cinq heures, le déjeuner fini, on m'a conduit à la

prison,--c'est-à-dire beaucoup plus loin que le Jardin des Plantes.--Les

cruels ont voulu ajouter aux angoisses de la prison les tortures de

l'exil!--C'est un commencement de mobilisation.

Mes amis m'ont embrassé, et le geôlier m'a _bouclé_ dans cette affreuse

chambre chocolat et nankin dont je vous ai déjà parlé.--Me voici donc

séparé de la société,--destiné à donner un exemple à mes concitoyens.

_Discite justitiam_ (le conseil de discipline) _moniti et non temnere

divos_ (votre sergent major).

Le jour baisse:--j'ai voulu me mettre à la fenêtre, je me suis frappé la

tête contre des barreaux de fer,--je ne vois qu'un grand mur et la cime

de deux arbres.

Mais voici la nuit,--de petits génies, des gnomes invisibles, viennent

enlever aux choses de la terre les couleurs qu'ils leur ont prêtées

pendant le jour; ils vont les serrer au ciel, où ils remontent sur les

derniers rayons du soleil qui disparaît; ils enlèvent d'abord le

bleu.--Regardez autour de vous,--vous voyez encore sur le mur cette

giroflée sauvage dont les fleurs tardives sont jaunes,--et ce drapeau,

dont une partie est rouge;--mais ce qui était bleu tout à l'heure n'a

plus de couleur;--après le bleu, ils emportent le vert,--puis le

rouge;--le jaune et le blanc restent les derniers.

On nous enlève nos bougies à dix heures:--j'en ai demandé la raison à M.

Richard, notre geôlier;--il m'a répondu par cette phrase rassurante:

«La maison est toute en bois et si vieille, que, si le feu prenait, je

n'aurais peut-être pas le temps de vous ouvrir les portes.»

Or cette cause n'est qu'un prétexte,--et le couvre-feu une des mille

taquineries infligées aux criminels,--attendu qu'on nous laisse des

briquets et que l'on peut fumer toute la nuit, si l'on veut.

J'ai renouvelé une question que j'avais faite à une visite précédente,

et j'ai obtenu la même réponse.

--Comment chauffe-t-on ici?

--Avec des calorifères.

--Y fait-on du feu?

--Non, monsieur.

Quelque froid qu'il fasse on ne fait point de feu avant le 16 octobre.

Les poêles sont démontés.

Tout dans la prison affiche une énorme prétention à l'_égalité_.

L'égalité, ce rêve d'envieux réalisé par des imbéciles au profit des

culs-de-jatte intrigants.

Après avoir longtemps cherché, j'ai découvert que le moyen d'arriver au

plus haut degré de l'inégalité est cet absurde système d'égalité qui

bouleverse tout depuis tant d'années, et je le prouve.

Pour le même crime on doit chercher non pas le même moyen de punition,

mais un degré égal de punition.

Ici, pour l'égalité, les chambres sont de la même grandeur.

--On ne reçoit par jour qu'une ration de vin fixe et la même pour

tous;--on ne peut avoir de feu que le même jour et à un degré

égal,--etc., etc.

J'ai, dans un _cachot_ voisin, un homme qui d'ordinaire ne sort jamais

de chez lui,--un autre a l'habitude et conséquemment le besoin de boire

une bouteille de vin à chaque repas;--un autre se couche à la nuit et

aime dormir quatorze heures, moi je demeure dans un jardin,--j'ai

toujours vécu au grand air et à la mer,--je suis donc plus puni que le

premier.

Je ne bois pas de vin,--le second est plus puni que moi.

Je dors peu--et j'aime veiller,--lire ou rêvasser la nuit; je serais

donc traité bien plus sévèrement que le troisième si je n'avais pas su

éluder le couvre-feu.

Et pour cette égalité de chauffage--il faudrait que tous eussent une

égale sensibilité au froid.--J'ouvre mes fenêtres aujourd'hui, et mon

ami le poëte Méry mourrait littéralement de froid, lui qui à Paris

sortait avec trois manteaux, et n'ose plus revenir ici par crainte et

par souvenir du froid qu'il y fait.

A l'imitation de divers prisonniers célèbres,--j'ai cherché une araignée

pour l'instruire;--j'en ai trouvé une petite noire, mais elle montre peu

d'aptitude.

Nous restons dix-neuf heures _bouclés_,--à midi nous pouvons circuler

dans une cour et dans un _promenoir_ où nous avons le droit de lire une

ordonnance affichée sur les murs, laquelle porte qu'on ne nous enfermera

qu'à neuf heures,--ce qui n'empêche pas qu'on nous fait remonter et

qu'on nous enferme à cinq heures.

Nous ne pouvons recevoir personne dans nos chambres,--nos visiteurs ne

sont admis que dans un parloir où on raccommode du linge et où on peigne

des enfants. Il faut causer à l'oreille de ses amis, auxquels il n'est

pas permis de pénétrer dans la cour. C'est sans doute pour les empêcher

de respirer le même air que les criminels qu'on nous oblige à les

recevoir dans un endroit où il n'y a pas d'air.

On m'appelle,--Vingt-trois, d'après le numéro de ma chambre.

La cantinière _porte_ un violent coup sur l'œil.

--Le restaurant de la prison est un homme fort zélé pour l'institution

de la garde nationale, qui croit ne pouvoir trop dépouiller de leur

argent les récalcitrants. L'autorité a eu soin de lui imposer un

tarif,--ce qui ne l'empêche pas de me vendre sur le pied de cinq francs

la livre--la bougie, qui coûte, je crois, quarante sous.--Je garde une

carte fort curieuse par le mépris du tarif.--J'en citerai seulement deux

exemples:

Le tarif porte:--gigot, soixante centimes.

Ma carte: gigot, un franc cinquante centimes.

Supposez une portion double,--cela fait un franc vingt centimes.

Supposez-la triple,--ce serait un franc quatre-vingts centimes.

Il faut donc supposer, pour se mettre d'accord avec le tarif, que j'ai

eu deux portions et demie.

Côtelettes sur le tarif, trente centimes.

-- sur ma carte, soixante-dix centimes.

Combien ai-je eu de côtelettes?--Il faut que j'en aie eu deux et un

tiers,--etc., etc., etc.

Ceci est grave, parce qu'on est condamné au restaurant en même temps

qu'à la prison.

Si un malheureux n'a pas d'argent,--on lui donne des aliments;--mais

alors on le purge pendant tout le temps de sa détention,--attendu qu'on

ne lui donne que de la soupe aux herbes.

Aujourd'hui, c'est le cantinier qui est avarié;--il a le nez excorié.

--J'ai fait venir un jeu de boules qui nous est d'une grande

utilité.--Je le lègue aux prisonniers qui me succéderont.--Je les prie

de le réclamer s'il ne se trouvait plus dans la cour.

[GU] 19.--Madame Lafarge vient d'être, par le jury, déclarée coupable

d'empoisonnement sur la personne de son mari,--avec _circonstances

atténuantes_.

Si madame Lafarge est coupable, et si MM. les jurés limousins ont la

conviction de la culpabilité,--où sont les _circonstances atténuantes?_

Si ce verdict est le résultat d'un doute--les jurés devaient

absoudre:--dans les deux cas, ils ont manqué à leur devoir.

Je ne dirai pas ici mon opinion sur cette affaire:--quelque faible que

soit son poids, je ne voudrais pas mettre ce poids, fût-ce celui d'un

grain d'orge, dans un des plateaux de la balance jusqu'à ce que

l'affaire soit terminée. Madame Lafarge a interjeté appel.

Toujours est-il que dans ces débats, à propos d'un crime sur lequel on

n'a encore rien décidé,--il s'est révélé bien des choses sur bien des

personnes,--ce qui me remet en la mémoire une grande vérité que me

disait un jour un philosophe allemand, un de mes amis.

--Je divise le monde en deux classes,--me disait-il:

Ceux qui sont pendus,

Et ceux qui devraient l'être.

Je ne suis pas obligé de cacher à la science qu'elle a joué un rôle bien

médiocre dans cette affaire. Et le génie, à la fois terrible et

grotesque d'Hoffmann, n'aurait jamais osé inventer ce qui s'est passé

pendant ces incroyables débats.

On a déterré un homme,--un cadavre déjà si décomposé qu'on n'a pu en

prendre quelques morceaux qu'avec une cuiller.--Les chimistes

discutaient sur les parties préférables.--Prenez un peu de foie,--un peu

d'estomac,--bien! Encore un peu de foie,--c'est bien!

Ils s'en vont dans une cour,--une cour sur laquelle s'ouvrent les

fenêtres du palais de justice;--ils font cuire ce qu'ils ont apporté,

bientôt une odeur horrible se répand dans l'auditoire;--les juges, les

avocats, l'accusée, les témoins sont suffoqués.--Qu'est-ce? c'est

l'odeur de M. Lafarge qu'on fait cuire.--L'avocat général seul _ne sent

rien_.--Pour un avocat général, c'est encore fade; il faut que ce soit

plus _relevé_ pour frapper son odorat.

Pendant ce temps, les chimistes surveillent leur infernale

cuisine:--Est-ce assez cuit?--Non, pas encore,--encore un

bouillon.--Qu'est-ce auprès de cela que les sorcières de Macbeth?

C'est fini,--ils apportent le produit de leur expérience;--ils n'ont pas

trouvé d'arsenic.--Il n'y a pas de crime,--donc pas de coupable.--Mais

on fait venir M. Orfila,--on lui donne des morceaux de Lafarge qu'on lui

a gardés.--A son tour il fait l'affreuse cuisine;--il souffle le

feu,--il fait cuire sa part du cadavre,--il rapporte de

l'arsenic.--Lafarge est mort empoisonné.

Et, après de si épouvantables opérations, il reste dans la plupart des

esprits la même incertitude qu'auparavant; surtout lorsque M. Raspail

arrive à son tour déclarer que l'arsenic trouvé par M. Orfila n'est pas

de l'arsenic,--ou que c'est de l'arsenic qu'on trouve dans tout.--Il

offre d'en trouver dans un vieux fauteuil de l'audience;--dans M. Orfila

lui-même, s'il veut se soumettre à une cuisson convenable,--plus que M.

Orfila n'en a trouvé dans le corps de Lafarge.

On a dû s'étonner, pendant le cours des débats, de voir tous les

journaux professer unanimement l'opinion de l'innocence de madame

Lafarge. On n'est pas accoutumé à leur voir un accord si touchant. Ceci

est un mystère que je puis expliquer dès aujourd'hui.

Les différentes feuilles se sont cotisées, et, pour le prix de

soixante-quinze francs chacune, elles ont entretenu à Tulle un seul et

même sténographe, qui leur a imposé à toutes et ses impressions et ses

opinions, et ses façons d'entendre et ses façons de parler, etc.

--Il me reste à dire sur cette affaire deux mots à quelques messieurs:

_Aux amoureux de madame Lafarge_.--Il est fort à la mode parmi certains

jeunes gens de professer une grande admiration,--que dis-je? une

adoration--pour madame Lafarge.--Ce n'est qu'éloges sur son

esprit,--sur sa figure,--sur sa modestie,--sur ses talents, et on finit

par ces mots:--_C'est égal, c'est une femme bien supérieure._--_Voilà

une femme._

Tout ceci, je me hâte de le dire, n'est qu'une ridicule

affectation,--une jactance bouffonne,--semblable à celle de ces pauvres

poëtes, amants insuffisants d'une grisette,--qui demandent dans leurs

vers de brunes Andalouses et des combats de taureaux;--pauvres diables

qui cacheraient le cordon rouge de leur montre s'ils rencontraient par

hasard une vieille vache qu'on mènerait à l'abattoir.

Car si on prenait ces choses au sérieux,--si on pensait que ces paroles

sont l'expression d'un sentiment vrai,--il faudrait croire à toute une

génération misérablement frappée de cette sorte d'impuissance qui

faisait au marquis de Sade ne trouver de plaisir dans les bras d'une

femme qu'autant qu'il pouvait assaisonner ses caresses de quelques coups

de couteau.

Il y a un reproche qu'il faut faire à la jeunesse de ce temps-ci,--c'est

de ne pas être jeune,--ou tout au moins de cacher,--comme choses

honteuses, tout ce qu'elle a de jeune, c'est-à-dire de grand, de noble,

de pur et d'élevé.

Malheureusement ces honteux parodoxes sont pris au sérieux par

quelques-uns de ceux qui les font et par beaucoup de femmes qui les

entendent faire;--et comment feraient-elles autrement, elles ne voient

d'éloges,--de fleurs--d'amour que pour des sauteuses décolletées par en

haut jusqu'à la ceinture;--et par en bas jusqu'à la ceinture;--ceinture

dont la largeur vous dit tout ce que d'elles leur amant ne partage pas

avec le public.

Certes, à l'Opéra, toutes ces femmes charmantes qui remplissent les

loges et qui savent bien qu'elles sont plus belles, plus distinguées que

ces acrobates,--doivent se demander souvent: «Qu'ont-elles de plus que

nous?»

Ces mêmes femmes et d'autres encore,--en anges timides du foyer,--voyant

tant d'éloges, tant d'admiration pour l'esprit de madame Lafarge,--ont

dû se dire: «Mais il y a mille femmes qui ont cet esprit et qui en ont

davantage,--qu'a-telle de plus que nous?»

Faut-il donc être danseuse--ou accusée d'empoisonnement pour attirer

l'attention,--pour être admirée,--pour être aimée?--Ne reste-t-il donc

aucune récompense pour les vertus cachées qui parfument la vie

intérieure?--Faut-il donc mieux remplir le monde de bruit et de

scandale,--que remplir la maison--de paix, de joie et d'amour.

[GU] 20.--_Les forts détachés_, qui ont fait pousser tant de clameurs

lorsqu'il fut, il y a quelques années, question de les

élever,--n'éprouvent pas aujourd'hui la moindre objection--par l'adresse

qu'a eue M. Thiers d'accaparer presque tous les journaux.

A ce propos,--voici un exemple qui vient à l'appui de ce que je vous ai

déjà dit sur le temps qu'il faut _au public_ pour changer une opinion

faite, pour qu'il découvre que _son_ journal s'est _donné_ au ministère.

Ici, dans cette prison où j'écris,--mon geôlier me disait, il y a une

heure, en parlant du _Siècle_ et du _Courrier Français_ qu'il _prête_

aux détenus: «Je ne les prends qu'au jour le jour, parce qu'on peut un

de ces jours me défendre d'avoir dans une maison du gouvernement des

journaux _comme ça_.»

A ceux qui, à propos des fortifications de Paris, disent: «Mais ce sont

les forts détachés?» on répond: «Oui, mais avec une muraille

d'enceinte.»

Et à ce sujet on abuse de Napoléon.--Les uns disent: «Napoléon voulait

qu'on fortifiât Paris;» les autres:--«Napoléon s'est toujours montré

contraire aux fortifications de Paris.»

Je ne sais pas un sujet pour lequel on ne mette un peu Napoléon en

avant.--Il y avait l'autre jour dans un journal,--Napoléon disait:

«L'ouvrier est la force de la France.»

Quelle que soit l'opinion qu'on ait sur ces fortifications, je

comprendrais qu'on les décidât sans les Chambres,--si cela pouvait se

faire en trois mois,--parce qu'alors un mois de perdu est fort

grave.--Mais les quelques jours dont on retarderait le commencement d'un

travail de six ou sept ans--ne sont pas une excuse suffisante pour agir

sans les Chambres, auxquelles on laissera à décider sur les pétitions de

Louis XVII qui se pourraient présenter.

[GU] 21.--Il devait y avoir conseil dans la journée.--M. Thiers, qui

comptait faire adopter au roi le projet de fortification,--en avait

envoyé la mention au _Siècle_. Mais le conseil n'eut pas lieu, et le

petit Martin courut retirer la note.

M. Chambolle était à sa _villa_.--M. Martinet, qui surveille chaque soir

la mise en page du journal, ne voulait pas prendre sur lui de remettre

la note.--Ce n'est qu'après deux heures de dialogue qu'il s'y décida.

Cette publication prématurée eût paru peu convenable au château et

pouvait être fatale à M. Thiers.

Je saisis cette occasion d'apprendre à M. Martinet tout ce qu'il a eu

dans les mains et tout ce qu'il a été pour la France pendant deux

heures.

[GU] 22.--M. Raspail, homme savant et pour lequel, sans le connaître,

j'avais une prédilection particulière, vient d'écrire dans les journaux

une lettre extrêmement bizarre,--on y trouve surtout deux choses.

On l'emmène à Tulle pour contrôler le rapport de M. Orfila,--et on lui

demande:

--Croyez-vous que le résidu obtenu soit de l'arsenic?

Il répond:

--Madame Lafarge cherche à plaire à tous et jamais à effacer personne.

Elle est d'une force supérieure sur le piano; douée d'un beau timbre de

voix, elle chante avec une rare méthode; elle explique et traduit Goëthe

à livre ouvert; possède plusieurs langues, improvise les vers italiens

avec autant de grâce et de pureté de style que les vers français.

Puis il accuse tranquillement M. Orfila d'avoir lui-même sciemment mis

de l'arsenic dans le corps de M. Lafarge.

La première des deux assertions explique la seconde.

--C'est de l'enthousiasme poussé à la frénésie.

[GU] 23.--Un de nos sportsman, qui a un goût particulier pour voir

tomber les gens,--a imaginé ce procédé:

Il fait paraître un cheval monté par un groom de treize ans,--et défie

un écuyer habile de monter l'animal;

L'écuyer accepte le défi;--le cheval devient furieux, oppose les plus

terribles défenses--et se roule par terre avec son cavalier.

--Des pointes d'acier sont cachées dans la selle du cheval; il n'est

préservé de leur atteinte que par des obstacles qui résistent aux trente

kilos que pèse le groom et qui cèdent à un poids de cent soixante

livres.

[GU] POST-SCRIPTUM.--Les hostilités ont commencé en Orient.--Beyrouth a

été bombardée.--M. Thiers voit qu'il faut tomber, il veut rester, en

tombant, un embarras pour ses successeurs, qui, eux, désireraient qu'il

tînt encore un peu. Il va proposer au roi de telles choses, qu'il faudra

les lui refuser,--et qu'il paraîtra aux Chambres avec le prestige d'un

ministre démissionnaire ayant quitté volontairement une position où on

ne lui permettait pas de venger la dignité de la France.

--On sait comment cela prêtera à la phrase et tout le parti qu'il en

pourra tirer pour harceler ses vainqueurs.

[GU] Pour le moment, le gouvernement représentatif est aboli, et M.

Thiers est dictateur: dictature sous laquelle on se livre aux marchés

les plus scandaleux. Beaucoup de gens, qui crient bien haut à la dignité

de la France, ne voient dans la guerre qu'un prétexte à fournitures.

[GU] On vient d'apporter à Rouen le corps d'un homme empoisonné,

dit-on, par sa femme.--MM. les chimistes de Rouen vont faire, à leur

tour, l'horrible cuisine qu'ont faite MM. les chimistes de Tulle.--Sous

prétexte d'avoir été empoisonnés, les morts vont empoisonner toute la

France.

[GU] Plusieurs citoyens,--se grisant des paroles de M. Thiers, se sont

exaltés en faveur de l'_enceinte continue_ avec l'enthousiasme qu'ils

avaient contre la même chose, quand cela s'appelait _forts détachés_.

Ces citoyens ne veulent pas confier à des ouvriers mercenaires le soin

d'élever les murailles qui doivent nous enfermer. Chacun, selon le

vœu de ces citoyens, mettra la main au plâtre.--Ils demandent que

nous allions tous construire les fortifications à la manière du ver à

soie, qui fabrique lui-même la coque qui lui sert de prison. Leur seul

regret est de ne pouvoir, comme lui, tirer d'eux-mêmes les pierres et le

bois,--et de ne pouvoir se changer en moellons et en solives.

[GU] M. Arago dîne à Perpignan.

[GU] ÉPILOGUE. Pour cette fois, mes Guêpes, envolez-vous à travers les

barreaux de ma prison.

[GU] En terminant mon douzième volume, je répète avec confiance ce que

j'ai dit en commençant le premier: «Ces petits livres contiennent

l'expression franche et inexorable de ma pensée sur les hommes et sur

les choses en dehors de toute idée d'ambition, de toute influence de

parti.»

Mon indépendance n'est pas une de ces vertus chagrines et

envieuses--qui, dans leur haine contre le vice, ont toujours l'air de

crier au voleur.

Ce n'est pas même une vertu, c'est une condition de mon tempérament. A

une époque de ma vie, je me suis senti ambitieux parce qu'il y avait un

front pour lequel je voulais des couronnes,--de petits pieds sous

lesquels je voulais étendre les tapis les plus précieux,--une existence

que je voulais entourer de toutes les joies, de tous les orgueils, de

tous les luxes de la terre.

Mais un jour mon rêve s'est évanoui, et je suis resté seul: cependant

je me sentais fort et courageux;--j'ai cherché quelle route je devais

suivre et où je voulais arriver, et alors j'ai vu les routes de la vie,

embarrassées de ronces et d'épines,--conduisant péniblement à des buts

que je ne désirais pas.

J'ai vu des luttes acharnées de toute la vie pour s'arracher des choses

dont je n'avais pas besoin.

J'ai vu dans ces luttes certaines choses, qui avaient quelque grandeur

et quelque prestige--entre les mains avides qui les

tiraillaient,--tomber dans la boue et dans le sang, brisées en

éclats--comme une glace de Venise dont on fait, en la cassant, des

miroirs à deux sous.

J'ai évité ces chemins et je ne me suis pas mêlé à ces luttes, et j'ai

découvert en moi que le ciel m'avait richement partagé,--car j'avais une

fortune toute faite et une liberté assurée dans l'absence des désirs et

dans la modération des besoins.

Ainsi aujourd'hui,--au milieu de ce tumulte,--où tous se ruent les uns

sur les autres pour s'arracher l'argent et le pouvoir, et quel

pouvoir!--je ne vois rien dans le butin qu'auront les vainqueurs qui

vaille à mes yeux les magnificences gratuites dont se pare

l'automne;--les courtines de pourpre qu'étend la vigne sur les murailles

de mon jardin,--le bruit du vent dans les feuilles jaunies des bois,--et

les rêveries,--les pensées,--douces fleurs d'hiver qui vont éclore à la

chaleur du foyer rallumé.

Dans ces combats, je ne vois aucun triomphe qui flatterait mon orgueil

autant que mes luttes avec la mer en colère sur la plage d'Étretat.

Ainsi,--seul aujourd'hui,--quand les poëtes eux-mêmes considèrent leur

renommée comme un moyen et non comme un but,--seul je suis resté

poëte,--noblement paresseux et pauvre,--libre et dédaigneux,--et

j'entends le tumulte de ces temps-ci comme un homme qui, renfermé près

d'un feu pétillant, entend battre sur ses vitres une pluie

glacée,--j'assiste aux mêlées furieuses de l'ambition et de

l'avarice,--comme si je voyais des sauvages se battre avec acharnement

pour des colliers de verre et des plumes rouges, dont je ne fais aucun

cas.

Les splendeurs de la nature,--les causeries de l'amitié,--les rêveries

de l'amour et ces fêtes de pensée que le poëte se donne à lui-même

remplissent suffisamment ma vie,--et je n'y veux admettre rien autre

chose. Mon âme s'est placée dans une sphère élevée d'où je ne la

laisserai pas descendre.

Il est des instants cependant où les sots font tant de bruit, qu'ils

finissent par m'importuner et que je sens le besoin de leur dire qu'ils

sont des sots, et de troubler leur triomphe, et je me suis creusé dans

ces petits livres un trou où je puis dire une fois par mois:--«Midas, le

roi Midas, a des oreilles d'âne.»

Certes un homme qui s'avise de dire aux hommes et aux choses: «Vous ne

me tromperez pas, et voilà ce que vous êtes;» cet homme devait être

considéré comme un ennemi public,--aussi, tout d'abord,--injures et

menaces anonymes,--coups d'épée par devant, coups de couteau par

derrière, on a tout essayé;--on m'a fait passer pour un homme méchant et

dangereux, parce que je ne veux pas dépenser la bonté, qui est une noble

et sainte chose, en menue monnaie de bonhomie et de faiblesse,--comme

les femmes qui dépensent l'amour en coquetterie, qui est le billon de

l'amour.

J'ai pour moi, il est vrai, les gens d'esprit,--de bon sens et de bonne

foi.--Qu'est-ce? mon Dieu,--contre l'armée innombrable des imbéciles,

des sots et des intrigants?--Mais j'aime mieux être vaincu avec les

premiers que vainqueur avec les seconds, et je continuerai ma

route,--semblable à Gédéon, qui ne voulut garder que les braves avec

lui.

Novembre 1840.

Les guêpes ­— séries 1 & 2 · 第 28 / 47 段