Auguste Decamps.--Par une idée ingénieuse, il a pris une fleur ou une
plante de chaque endroit qu'il a visité. Après un examen de ces plantes,
je le décourageai fort en lui disant qu'il n'y en a pas une seule qui ne
vienne naturellement dans mon jardin.
Ainsi, il a trouvé:
Sur le tombeau de Virgile,--du plantain.
Dans la grotte de la Sybille,--du trèfle blanc.
Au cap Mysène,--de la sauge bleue.
Aux Champs-Élysées,--des pervenches.
A Pompéia,--maison de la Félicité,--un bouton d'or.
A Pompéia,--maison des vestales,--des pois chiches.
Au temple de Vénus,--un coquelicot.
Dans l'île d'Ischia,--du persil.
Dans le palais de Néron,--à Rome,--une ortie.
Aux bains de Caracalla,--une lentille.
Au Vatican,--une staticée.
Au jardin Quirinal,--une rose.
Aux thermes de Titus,--une pâquerette, etc, etc.
[GU] 7.--Mademoiselle ***, assez belle danseuse de l'Opéra, passe
pour faire de fréquentes infidélités à un ami fort riche,--mais elle a
pour principe qu'une femme doit toujours nier tant qu'elle n'est pas
prise sur le fait.
--Et si elle est prise sur le fait? lui demandait une camarade.
--Alors il faut encore nier.
Il y a quelques jours, le protecteur arrive violet de colère.
--Cette fois, mademoiselle, lui dit-il, vous ne le nierez pas... j'ai
des preuves...
--Des preuves... des preuves,--répondit sans hésiter mademoiselle
***;--des preuves... eh bien! qu'est-ce que ça prouve?
[GU] 8.--Paris est livré au trouble et à l'inquiétude.--Les ouvriers de
tous les états, réunis en troupes, envahissent les ateliers et assomment
ceux qui veulent continuer à travailler;--trois sergents de ville ont
été tués à coups de couteau.
Il y a quelques années, les ouvriers se révoltèrent aux mines
d'Anzin--parce que les propriétaires, qui faisaient des fortunes
colossales, diminuaient progressivement leur salaire--et avaient fini
par ne plus donner que vingt-cinq sous par jour pour un travail fatigant
et dangereux.
Il y a quelques années, les ouvriers de Lyon, sans ouvrage et sans
pain--se révoltèrent et mirent sur leur drapeau:--_vivre en travaillant
ou mourir en combattant_.
Dans ces deux circonstances, la cause des ouvriers était juste.
Aujourd'hui les travaux publics et particuliers suffisent pour occuper
tous les bras--et le prix du travail est à un taux raisonnable.--Ainsi
les ouvriers ameutés ne demandent pas du pain, ne demandent pas de
l'ouvrage.--Les uns demandent à diminuer la journée de travail de
quelques heures;--les autres que le tarif du travail soit égal pour
tous, quelle que soit la différence de force et d'habileté;--ceux-ci ne
veulent pas qu'un ouvrier puisse gagner plus que les autres en
travaillant davantage.--Ceux-là s'insurgent contre les progrès de ceux
d'entre eux qui, à force d'économie et d'habileté, s'élèvent
graduellement à l'état de maîtres et d'entrepreneurs;--MM. les tailleurs
ne veulent pas de livrets.
Jamais le hasard ne m'a fait rencontrer un homme ayant faim sans que je
lui aie donné à manger.--Jamais un ouvrier sans ouvrage n'est venu me
confier sa misère sans que je l'aie aidé et soulagé; ouvrier que je suis
moi-même, vivant comme lui de mon travail de chaque jour,--j'en atteste
mes voisins et les habitants de mon quartier. Je prends donc le droit de
ne pas faire de la philanthropie ampoulée et de la sensibilité
emphatique, et je dis franchement que je suis peu touché en cette
circonstance du sort des ouvriers.--Quand les ouvriers ont de l'ouvrage,
ce n'est pas chez eux que l'on trouve la misère;--c'est dans une classe
qu'on leur apprend sottement à envier et à haïr.
Voyez l'employé: à seize ans il entre surnuméraire; il reste au moins
quatre ans sans rien gagner;--puis il obtient une place de huit cents
francs--et de six cents s'il est dans l'administration des postes,
c'est-à-dire trente et un sous par jour, et on exige qu'il soit mis
décemment;--et le moins bien payé des aides maçons gagne cinquante sous.
Et je ne vous parle pas du menuisier en voitures qui, à la tâche, peut
gagner neuf francs par jour,--des charrons qui gagnent sept francs,--de
l'étireur de ressorts qui, à _ses pièces_, peut gagner trente francs
dans une journée, etc., etc.
On écrit de longs articles dans les journaux,--on prétend que
_l'étranger fomente ces troubles_; on fait surtout honneur de la chose à
_l'or de la Russie_. C'est aussi bête que le _Pitt_ et _Cobourg_ de la
Révolution de 93, que le _Voltaire_ et _Rousseau_ de la Restauration.
Hélas! mes bons messieurs les journaux;--hélas! mes bons messieurs du
gouvernement! c'est à vous qu'en est la faute, et j'ai peu de pitié de
vos anxiétés et de votre embarras.--Vous, messieurs du gouvernement,
pendant quinze ans,--vous n'étiez pas alors aux affaires,--vous avez
crié au peuple qu'il était souverain et maître, que tout devait se faire
par lui et pour lui, que tout devait être à lui, que tous ceux qui
avaient quelque chose le lui volaient; vous l'avez ainsi ameuté contre
le pouvoir d'alors,--il s'est battu, il a renversé le gouvernement dont
vous avez pris la place; puis vous avez dit au peuple: «Peuple, tu as
conquis le droit de faire ta corvée comme tout le monde!--allons, à
l'ouvrage! une demi-truellée au sas, gâchis serré.»
C'est fort bien, mais, dans le partage que vous avez exécuté des choses
conquises, vous avez fait des mécontents.--Ceux-là, messieurs des
journaux, ont répété contre vous ce que vous aviez dit contre vos
prédécesseurs;--ils ont crié au peuple qu'il était plus souverain, plus
volé, plus opprimé, plus muselé que jamais;--sauf à le renvoyer à
l'ouvrage quand il vous aura renversés pour les mettre à votre place.
Vous avez tour à tour prêché le dogme absurde de l'égalité, qui consiste
non à s'élever jusqu'aux autres, mais à abaisser les autres jusqu'à soi.
Et puis vous vous étonnez,--vous demandez niaisement: «Que veut la
classe laborieuse?»
La classe _laborieuse_ veut simplement ne _pas travailler_--comme
vous,--comme tout le monde.
Vous avez supprimé les maisons de jeu,--mais vous avez fait de la France
un grand tripot où tout se joue,--les affaires politiques, les places,
les rangs, les honneurs, l'industrie, la fortune;--où les gens qui ont
de la noblesse, de la probité et de la force ne trouvent plus rien qui
mérite leur ambition, où les gens avides et incapables peuvent tout
gagner d'un coup de dé.
Et vous voulez qu'on travaille!
Vous êtes, mes bons messieurs, comme l'élève du sorcier,--il commande
aux lutins de lui apporter de l'eau,--puis quand il a assez d'eau, il
veut leur dire de cesser.--Mais il ignore la formule cabalistique, et
les lutins apportent de l'eau,--il en a jusqu'aux genoux: il crie, il
pleure, il se plaint, et les lutins apportent toujours de l'eau,--et ils
en apporteront jusqu'à ce qu'il soit noyé.
[GU] 9.--Le journal le _National_ a trouvé dans les émeutes des
ouvriers,--dans leur aveuglement,--dans leurs exigences,--dans
l'assassinat des sergents de ville, une _nouvelle preuve_ du bon sens
des _masses_ et un argument victorieux en faveur du suffrage
universel.--Il a ajouté que le gouvernement devrait _faire quelque
chose_ à propos des ouvriers.--Le gouvernement, qui n'est pas plus fort,
ne trouve rien de mieux que de les faire arrêter et emprisonner.
L'Académie a profité de l'occasion pour mettre au concours cette
question pleine d'opportunité: «Tracer l'Histoire des mathématiques, de
l'astronomie et de la géographie dans l'_École d'Alexandrie_.
[GU] 10.--J'ai un compte à régler avec M. Desmortiers.--Voici ce que je
trouve dans une brochure imprimée déjà depuis quelque temps,--sans que
ledit M. Desmortiers ait répondu au reproche grave dont il est
l'objet.--Je laisse parler l'auteur de la brochure.
«Le greffe me refusant communication des pièces, à moins d'une
autorisation du procureur du roi, je demande cette autorisation à M.
Desmortiers, qui me l'accorde le 11 février 1840; mais la communication
doit avoir lieu sous ses yeux. Je lui dis que tout ce que je sais,
c'est que mon dossier porte le nº 25,601. Il prend la plume, écrit, et
le dossier arrive. En le déposant sur son bureau, il me dit que, si je
préfère une _expédition_ de l'ordonnance, on me la donnera: j'accepte
cette proposition, qui me convenait mieux; alors il met le dossier de
côté, et me dit d'attendre. Il me donne une audience, et me dit ensuite
que ma présence le gêne. Je me retire; et, après quelques audiences, il
me rappelle; mais c'est pour lire sous mes yeux je ne sais quel article
de je ne sais quelle loi, qui lui défend de me donner l'_expédition_
qu'il venait de m'offrir. Je demande au moins communication des pièces
pour prendre des notes; mais il me répond qu'il me _l'a donnée cette
communication_, et je suis forcé de m'en aller.»
A une autre fois, monsieur Desmortiers.--Vous restez sous la haute
surveillance de Grimalkin.
11.--Les papetiers, jusqu'ici, n'envoyaient que du papier blanc, et je
leur en savais gré.--Un M. Marion envoie du papier couvert de sa
prose;--et voici un échantillon de cette prose:
«Les succès que j'ai obtenus m'ont valu l'approbation et la clientèle du
monde élégant.»
Dites-moi,--honnête M. Marion,--quel est le but de cette lettre que vous
envoyez dans les maisons?--probablement d'acquérir des clients.--Or,
comme vous avez déjà le _monde élégant_,--c'est donc au monde non
élégant que vous vous adressez?
Suite de la littérature de M. Marion:
«Une lettre n'en sera que plus spirituelle pour être entourée de
l'esprit d'un dessin capricieux et léger; un billet empruntera quelque
chose à la coquetterie de l'ornement, et on sera presque consolé de
n'avoir pas reçu une visite en trouvant chez soi une carte brillante de
recherche. Une invitation à dîner paraîtra plus agréable, grâce à la
forme, et chacun préjugera de l'élégance d'un bal ou d'une soirée par
l'élégance du billet qui convie à s'y rendre.»
Comment, monsieur Marion,--vous, papetier, vous ne respectez pas plus
que cela le papier blanc,--vous gâtez avec de l'encre vos _charmants
produits_;--il est donc décidé que dans cette manie d'écrire qui s'est
emparée de tout le monde on ne trouvera bientôt plus de papier blanc,
même chez les papetiers.
[GU] 12.--M. Michel (de Bourges) dîne à la Châtre, et boit à la réforme
électorale.
[GU] 13.--On ne peut se dissimuler ceci,--c'est que nous sommes en plein
gâchis.--M. Thiers avait été au pouvoir à une époque où le pouvoir était
comme un cheval de manège, qui tourne de lui-même, change de pied quand
il en est besoin, etc.
Il a trouvé l'allure douce,--il a voulu recommencer, et le voilà en
selle;--mais cette fois, le cheval est dehors.--Il a aspiré l'air,--il a
gagné à la main--et il s'est emporté;--l'écuyer présomptueux, qui a
perdu les étriers, se cramponne de ses petites jambes et de ses petits
bras,--empoigne la selle,--la crinière,--et le cheval va franchissant
les fossés et les haies jusqu'à ce qu'il trouve un mur pour se casser la
tête.
M. Thiers, troublé, étourdi,--ordonne,--signe,--bouleverse.--Tout le
monde le laisse faire.--Il a renversé le ministère, ou plutôt les
ministères précédents, parce qu'ils n'étaient pas assez
parlementaires,--et lui décide, sans assembler les Chambres, les
questions les plus graves.--Il dépense des millions sans contrôle.--Deux
ou trois journaux seulement, je ne dirai pas ont gardé
l'indépendance,--mais ne dépendent pas de lui.
La France est sur le point d'avoir la guerre contre toute l'Europe,--et
cela, peut-être, est décidé et commencé au moment où j'écris ces lignes.
M. Thiers est maître de tout.--Son vertige semble avoir gagné tout le
monde.--Deux ou trois voix étouffées crient inutilement dans le
désert.--M. Thiers joue la France à pile ou face, et la pièce est en
l'air.
[GU] 13.--M. Arago dîne à Tours, et boit à la réforme électorale.
[GU] 14.--Voici une autre chose. On parle de mobiliser la garde
nationale,--c'est-à-dire que d'un mot, et parce que cela lui plaît, M.
Thiers va envoyer tout le monde aux frontières,--vous arracher tous à
vos affaires,--à vos plaisirs,--à vos amours,--à votre liberté.
Et on trouve cela tout simple.--Et les journaux hurleurs,--qui, à
d'autres époques,--ont demandé qu'on mît tel ministre en accusation
parce qu'il avait dépensé quatre mille francs sans l'autorisation des
Chambres;--qui ont fait tant d'éloquence ampoulée,--tant de pathos
ridicule, contre l'impôt du sel,--sont muets aujourd'hui,--pour l'impôt
de la liberté,--pour l'impôt du sang.
Ah! c'est là le gouvernement constitutionnel;--c'est là le ministère
parlementaire! cela ne laisse pas que d'être joli.
[GU] 15.--M. Thiers fait tenir à ses journaux un langage demi-fanfaron,
demi-conciliant.
M. Chambolle continue à s'en aller en guerre et chante, chaque matin,--à
la manière des chœurs d'opéras-comiques:
Allons,
Partons,
Courons,
Volons,
sans bouger d'une semelle.
Tout en faisant siffler le grand sabre de M. Chambolle,--M. Thiers fait
défendre la publication de certaines tabatières qu'il trouve
belliqueuses.--Un monsieur a mis en vente, chez Susse, un groupe en
plâtre, plus estimable par l'idée et les sentiments que par
l'exécution.--Cela représentait un voltigeur de la garde nationale,--M.
Chambolle, peut-être.
Ah!--à propos,--il faut que je sache si ces grands partisans de la
mobilisation de la garde nationale--sont inscrits sur les contrôles--et
s'ils ne mettent pas leur bravoure à l'abri de quelque infirmité vraie
ou fausse.
En face de ce voltigeur--étaient quatre têtes:--un Russe,--un
Anglais,--un Prussien,--un Autrichien. Le garde national croisait la
baïonnette et disait: «On ne passe pas.»
Diable!--dit M. Thiers, par l'organe de M. de Rémusat,--ceci est trop
fort;--M. Chambolle ayant entonné ce matin dans le _Siècle_,--le: «Amis,
secondez ma vaillance,» de _Guillaume Tell_,--ce serait par trop crâne.
On permit la vente du plâtre, mais on fit supprimer les quatre têtes
coalisées et l'inscription.--Il ne resta que le voltigeur croisant la
baïonnette contre un verre de Bohême qui se trouvait à côté de lui, dans
l'étalage.
Hier matin, cependant,--la tartine Chambolle a été faible, et l'auteur
de l'ex-groupe a obtenu d'écrire au bas de son voltigeur: _Il entend
quatre voix étrangères_.
On peut voir la chose, qui est assez médiocre, chez Susse, passage des
Panoramas.
[GU] 16.--J'ai lu une foule de journaux de toutes couleurs, français et
étrangers; j'ai lu des mémorandum; j'ai lu des traités, j'ai lu tout ce
que j'ai trouvé à lire sur cette question d'Orient, devenue si grave:
tout cela, pour vous éviter la même peine,--et voici le résumé de mes
observations:
La France a été invitée à plusieurs reprises à se faire représenter à la
conférence tenue par les quatre puissances alliées; elle a été mise au
courant de tout ce qui s'est passé. M. Thiers a cru la chose peu
importante,--s'est imaginé qu'on ne passerait pas outre sans lui,--et a
refusé de tenir compte des avertissements qui lui étaient donnés.
Quand ensuite le traité a été signé, plutôt que d'avouer sa légèreté et
son inhabileté,--il a prétendu qu'on l'avait trahi, qu'on avait insulté
la France.--C'est pour sauver, non la dignité du pays, mais la vanité de
M. Thiers, que nous sommes sur le point d'avoir une guerre qui
détruirait, pour un temps qu'il est impossible de prévoir, le commerce,
l'industrie, la fortune publique, le crédit,--et qui pourrait avoir pour
résultats une situation plus grave que nous n'en avons eu depuis trente
ans.
Je sais bien que les vaudevilles et les chansons prétendent qu'un
Français vaut quatre Anglais, quatre Russes, quatre Prussiens, etc.;
mais il y a dans tous les pays des vaudevilles et des chansons, et on
chante à Londres qu'un Anglais vaut quatre Français, quatre Allemands,
etc.; à Saint-Pétersbourg, qu'un Russe vaut quatre Français, quatre
Anglais, etc.; partout, comme titre de gloire, on dit:
Je suis Français,
Je suis Allemand,
Je suis Anglais, etc.
Qu'un jour de bataille le soleil sorte des nuages et fasse étinceler les
piques, les casques et les cuirasses; dans les deux camps, on dira: aux
Français, c'est le soleil d'Austerlitz;--aux Anglais, c'est le soleil de
Malplaquet;--aux Suisses, c'est le soleil de Morat, etc., etc., pendant
que le soleil fait tranquillement mûrir les pommes et les moissons de
tout le monde.
Si le progrès de la pensée et de la raison n'est pas une chimère, on
doit être revenu, en France, de ce _chauvinisme_, et admettre qu'il y a
des gens fort braves dans tous les pays.
On doit admettre que le progrès de la civilisation, tant invoqué
aujourd'hui, ne doit pas être--de faire revivre quelque épreuve pâlie
d'une époque passée.
La puissance réelle d'un pays n'est plus aujourd'hui dans telle ou telle
étendue de terrain,--mais dans l'industrie,--dans le bien-être
matériel,--dans le progrès moral. Il vaut mieux avoir dix lieues de
chemin de fer chez soi--que vingt lieues de landes conquises chez les
autres.--Une découverte comme celle du métier Jacquard a aujourd'hui
plus d'importance réelle que la plus éclatante victoire.
Je sais également qu'il y a de fort belles chansons--qui ont pour
refrain et pour but d'_engraisser les sillons avec le cadavre des
ennemis_.
Mais, comme chaque pays a son patriotisme et ses chansons
patriotiques,--il s'ensuit naturellement que ceux que vous appelez les
ennemis vous donnent le même titre et veulent également vous employer en
guise d'engrais.
On ne peut admirer le patriotisme dans un pays sans au moins le tolérer
dans un autre;--et la conséquence nécessaire est qu'il faut fumer la
terre avec les cadavres de tous les hommes, ce qui produirait
d'excellentes moissons qu'il ne resterait personne pour récolter.
Et que sont devenues ces délimitations de pays?--qu'est-ce que
l'industrie,--la raison,--la philosophie, si elles ne réussissent pas à
les effacer?
Vous êtes habitant de la frontière;--vous ne pouvez tracer une ligne, si
ténue qu'elle soit, qui n'appartienne pour la moitié à un pays, pour
l'autre moitié à un autre. Certes, vous avez plus de ressemblance, de
liens d'affection et d'intérêt avec l'ennemi qui est de l'autre côté de
la ligne tirée--qu'avec votre compatriote qui est à quatre cents lieues
de vous.
Cependant, sur cette ligne, il y a une touffe d'herbe,--vous en aimez la
moitié.--Cette moitié fait partie d'une des belles prairies de votre
belle patrie;--l'autre moitié est une terre maudite.--Il y a un caillou
sur la ligne;--vous en prendrez la moitié pour casser la tête de
l'ennemi,--l'autre moitié cassera votre tête.
Mais voici ce qu'il y a de pis.--Un traité amène la concession d'une
portion de territoire. Ce qui était la patrie,--ce qui du moins en
faisait partie,--ne l'est plus, vous ne l'aimez plus. Il était beau de
mourir pour elle,--_agios tenatos_,--il est beau, maintenant, de tuer
ceux qui la défendent et de mourir en la ravageant.
Les peuples commencent à voir clair là-dedans. On ne voudra plus guère,
bientôt, pour l'ambition de quelques-uns, se battre à la manière des
dogues que l'on excite l'un contre l'autre, et que l'on fait
s'entre-déchirer sans leur en donner d'autre raison que xsi,
xsi,--mords-le,--xsi, xsi.
Pendant que M. Thiers et M. Palmerston décident que la France et
l'Angleterre vont se battre,--une corvette anglaise, _Samarang_, sauve
les marins du vaisseau français la _Danaïde_; le navire français
l'_Espérance_ recueille les matelots de la corvette anglaise _Vénus_, en
danger de périr.
Des capitalistes anglais achètent, et payent des actions dans le chemin
de fer de Paris à Rouen.
C'est qu'on finira par voir que nous avons tous une même terre à
labourer péniblement;--que nous avons tous à lutter contre les mêmes
besoins;--qu'il y a une grande patrie qui est la terre; que c'est une
honteuse impuissance de borner l'amour de l'humanité à des limites
tracées par le cadastre;--et que l'homme a parfaitement l'air d'un
méchant animal,--qui n'a imaginé l'amour de la patrie, c'est-à-dire
d'une petite partie de la terre et des hommes, que pour se mettre à son
aise dans sa méchanceté, et haïr tranquillement tout le reste.
C'est assez, je pense, pour la méchanceté et la vanité humaine, de lui
laisser deux cas de guerre,--à savoir:--quand le territoire est menacé
ou quand l'orgueil est froissé par une réelle insulte.
Et, pour revenir de la philosophie à l'application,--nous ne sommes dans
aucun de ces deux cas.--La France n'a d'autre ennemi que M. Thiers, elle
n'est menacée dans sa fortune que par M. Thiers,--qui, pour cacher son
outrecuidance, dépense des millions,--va dépenser des hommes,--et nous
jette dans une guerre inutile et dangereuse.
La France n'est insultée que par M. Thiers, qui l'a audacieusement
mystifiée;--M. Thiers, entré aux affaires par le trouble,--n'a donné
lui-même pour raison de son élévation que l'alliance anglaise et le
besoin d'un ministère plus parlementaire;--et voici qu'il nous met en
guerre avec l'Angleterre,--et, se déclarant dictateur, se demande à
lui-même et se vote avec empressement des sommes énormes,--refusant
d'assembler les Chambres et de leur soumettre aucune des questions dont
dépend en ce moment peut-être le sort de la France.
[GU] Un monsieur anonyme m'écrit que je suis _une oie_,--un autre que
j'ai _les pattes graissées_ par M. Thiers;--un troisième traduit _Am
Rauchen_ par _à M. Rauchen_, et voudrait savoir ce que c'est que ce M.
Rochin.
[GU] 17.--Tout porte à croire que j'irai finir ce volume en prison.
L'état-major de la garde nationale m'a enfermé, en attendant mieux, dans
le _dilemme_ bouffon que voici:
M. Desmortiers, qui continue à ne me juger digne d'aucune indulgence, a
pris la peine d'écrire lui-même au maréchal Gérard pour demander
instamment mon incarcération: ce cher M. Desmortiers ne peut plus vivre
comme cela, il faut que la société soit vengée.
M. Jacqueminot, pour le maréchal, accorde l'incarcération et me fait
arrêter.
J'exhibe alors une promesse du maréchal de me remettre les peines que
j'ai encourues, si je présente une demande signée des officiers de ma
compagnie.
Les officiers de ma compagnie ne signeront ma demande qu'après que
j'aurai monté une garde.
Mon sergent-major ne peut me commander que pour le 9 octobre.
Donc la promesse du maréchal renferme nécessairement un délai jusqu'au 9
octobre, jour où je pourrai avoir rempli les conditions qu'il m'impose.
Il n'est donc pas tout à fait loyal ni logique de m'arrêter le 24
septembre pour n'avoir pas monté une garde le 9 _octobre suivant et
prochain_.
Voilà deux jours que j'essaye inutilement de faire comprendre cela à ces
messieurs;--comme je m'ennuierai moins en prison que je ne m'ennuie à
causer avec eux,--je renonce à les persuader,--je refuse l'indulgence du
pouvoir,--et je me conduis moi-même dans les cachots.
Je suis allé à l'état-major pour demander un ordre d'écrou, sans lequel
on ne me recevrait pas en prison.
J'ai trouvé là un monsieur grisonnant qu'à son importance je suppose un
employé subalterne.
--Monsieur, lui ai-je dit,--je vous apporte ma tête;--je vais aller au
quai d'Austerlitz,--voulez-vous avoir la bonté de me dire combien je
dois y passer de temps?
--Mais pas mal, monsieur.
--Oserai-je vous prier, monsieur, de développer un peu cette réponse
concise, et de me dire à combien de jours de prison je suis condamné?
--On vous le dira _là-bas_.
--Il me serait fort utile de le savoir ici,--pour arranger mes affaires
et savoir ce que je dois emporter.
--On vous le dira _là-bas_.
--Ai-je un mois?
--Soyez tranquille, vous en avez assez.
--Il n'y a donc plus d'amnistie?
--Non, monsieur, il n'y en a pas eu depuis la mort du maréchal Lobau.
--Ah! si je tuais le maréchal Gérard?
--Monsieur, je pense que vous plaisantez.
--Vous ne voulez pas me dire le total de _mes prisons_?
--Je ne le DOIS pas.
[GU] 18.--Vendredi.
_De mon cachot_.
Le matin, j'ai invité à un déjeuner mon frère Eugène, Léon Gatayes--et
quelques-uns de nos amis. J'avouerai que je ne leur ai pas trouvé une
tristesse convenable. Sur l'observation que j'en ai faite,--l'un m'a
répondu,--nous nous consolons.
Il faut bien pardonner un peu à la douleur;
Eh! qui s'amusera,--si ce n'est le malheur!