quelque supériorité qui peuvent les faire marcher en avant, et non
livrées à la foule qui les encombre et les obstrue. Ce n'est pas ainsi
que l'on fait;--mais néanmoins,--sur soixante jeunes gens,--en prenant
par portions égales pour toutes professions industrielles, pour les
sciences, pour les arts, etc.,--il ne doit y avoir sur les soixante
qu'un écrivain tout au plus,--un peintre,--un médecin,--un avocat,--un
professeur. En effet, ce n'est, pour l'écrivain, quand ils seront dans
la société, que cinquante-neuf lecteurs;--pour le médecin et l'avocat,
que cinquante-neuf clients qui n'ont pas toujours des maladies ou des
procès, etc.
Eh bien! toute l'éducation est faite au point de vue de l'écrivain. Les
cinquante-neuf autres lui sont sacrifiés à des degrés
différents:--l'avocat moins que le médecin,--le médecin moins que le
peintre,--le peintre moins que le ferblantier.
Je ne prétends pas pour cela que l'éducation de l'écrivain soit bien
complète;--car il n'y apprendra que le latin et le grec,--et sortira du
collége très-ignorant de la littérature française.
En sortant du collége, à l'exception de l'écrivain,--jusqu'à un certain
point,--tous les autres ont à faire leur éducation réelle.
Ainsi,--le résumé de l'instruction de collége est que, pour dix sur
soixante,--elle est utile, mais incomplète;
Que les cinquante autres sont censés y apprendre des choses qu'ils
n'apprennent pas, et qui ne leur serviraient à rien s'ils les
apprenaient.
Et si je répète ici les paroles de M. Cousin:
«Si parmi vous il est un jeune homme qui se soit élevé peu à peu
au-dessus de ses condisciples par la seule puissance du travail, n'ayant
d'autre appui que sa bonne conscience, d'autre fortune que les couronnes
qu'il va recevoir, que ce jeune homme ne perde point courage à l'entrée
des voies diverses de la vie.»
C'est pour en tirer des conclusions contraires à celles qu'en tire le
ministre de l'instruction publique,--et je dirai à ce jeune homme: Qu'il
ne perde pas courage, car il en aura besoin. Non,--en ce temps-ci on
n'arrive pas à tout par la _seule puissance_ du travail et de la _bonne
conscience_;--pourquoi tromper ces jeunes gens que vous laissez aller?
vous le savez mieux que personne,--monsieur Cousin,--tout ce qu'il faut
d'intrigues,--d'alliances contre sa conscience, de concessions contre
ses principes,--d'humilité avec les uns, et de boursouflure avec les
autres;--vous pourriez leur dire qu'il faut baiser la botte de
l'empereur de Russie en 1815,--et cirer les souliers de M. Thiers en
1840;--pourquoi les tromper,--monsieur Cousin?
Et je sais un homme qui, lui, n'arrivera à rien, parce qu'il n'a rien
fait et ne fera rien de tout cela,--parce qu'il s'est fait une fortune
de sa modération et de son dédain;--un homme auquel on avait dit
aussi,--dans vos colléges,--quand vous étiez professeur,--monsieur
Cousin: «Travaillez, cela mène à tout.» Il a travaillé, vous trouveriez
son nom dans les annales des concours généraux; il était un des élèves
les plus _forts_ de l'université,--et un jour on l'a lâché,--comme vous
en avez lâché un grand nombre hier,--et on lui a dit,--comme vous avez
dit hier: «Allez et ne craignez rien.»
Il y a encore, au haut de la rue Rochechouart, une maison où était une
pension.--Il fut bien heureux d'entrer là _pour sa nourriture_,--et
quelle nourriture! et d'y travailler dix-huit heures par jour, chez un
homme qui lui donnait pour logement un chenil sans vitres l'hiver,--et
le forçait de boire du vin blanc le matin,--lui qui avait le vin en
horreur.--Il dut se trouver heureux de supporter les caprices de cet
homme, qui, tous les dimanches, après un dîner meilleur, voulait
absolument l'emmener prendre la Belgique, et finissait par se mettre
tout seul en route, jusqu'au prochain corps de garde, d'où on le
ramenait chez lui.
--Les élèves ont demandé la _Marseillaise_, et applaudi vivement M.
Hugo, qui venait voir couronner un de ses charmants enfants.--M. Thiers,
pour avoir l'air de laisser quelque chose à la majesté royale, n'en a
pas pris la politesse, qui consiste dans l'exactitude;--il est arrivé
que le discours était commencé. C'était le seul moyen, pour le petit
homme, de n'être pas inaperçu. A l'entrée de M. Cousin, l'orchestre, je
ne sais pourquoi,--a joué une marche funèbre;--il est vrai que, dans son
discours, il devait proclamer une liberté d'enseignement qui, si elle
était accordée de bonne foi, ne tarderait pas à tuer et à enterrer
l'université.--Monseigneur Affre, archevêque de Paris, coiffé à la Louis
XIII, a l'air d'un jeune homme de trente ans.
[GU] 12.--Des voleurs ont tenté un vol avec effraction à la caisse de
ces bons messieurs Roosman et Gerain, au ministère des fonds
secrets;--ils n'ont rien trouvé.--Je n'écrirai pas ici ce qu'ils ont
écrit à la craie sur les murs, en l'honneur des _dévouements_ et des
_désintéressements_ qui les avaient prévenus.
[GU] 13.--Le roi, voulant aller à Boulogne sur le _Véloce_, a été
obligé, par le gros temps, de relâcher à Calais.--Arrivé enfin à
Boulogne,--il a donné beaucoup de croix d'honneur,--et a appelé les
douaniers ses chers camarades.
--Le retour de l'ambassade de Perse--a causé une grande joie dans les
coulisses de l'Opéra.--Plusieurs des jeunes envoyés ont reçu,
assure-t-on, en présent, des sabres et des décorations--_enrichies_ de
strass.
[GU] 14.--On faisait beaucoup de bruit des mémoires que va publier M.
Gisquet. En effet, M. Gisquet, âme damnée de M. Thiers, pouvait faire de
singulières révélations. On a intrigué, on a promis de réintégrer le
gendre de M. Gisquet dans sa recette générale, et M. Gisquet a fini
contre M. de Montalivet ce qu'il avait commencé contre M. Thiers.
[GU] 15.--M. Renaud de Barbarin, gendre du vertueux M. Valentin de la
Pelouze, vient d'être brutalement nommé conseiller à la cour des
comptes.
[GU] 16.--M. de Lamartine a écrit dans le _Journal de Mâcon_ et dans la
_Presse_ une longue lettre sur les affaires d'Orient.--Dans beaucoup
d'endroits, cette lettre n'est pas digne de M. de Lamartine; mais elle
est fort supérieure, en tous points, aux bavardages quotidiens qui
commencent les journaux chaque matin.--Les gens vulgaires et les sots
ont beaucoup crié contre cette lettre;--ils ne voudront jamais admettre
que l'esprit et le talent ne sont pas une infériorité,--qu'un grand
poëte est au-dessus et non pas au-dessous de la politique,--et que les
hommes d'esprit ne sont pas pour cela plus bêtes que les autres.
Le _Constitutionnel_, devenu pair de France pour avoir fait des paroles
d'opéra-comique, ne se peut taire sur les prétentions de M. de
Lamartine.
M***, qui n'avait pas lu la lettre, a été disant partout: «Oh! bah!
_c'est trop dans les nuages_!» On a dit: «Ce pauvre M***, les nuages
commencent si bas pour lui!»
Les élèves de Rome ont envoyé une foule de choses;--l'un, entre autres,
un projet de mairie pour le dixième arrondissement.--Envoyez donc des
gens à Rome!
J'ai voyagé une fois avec un peintre;--nous avions fait deux cents
lieues, quand, un matin, je le surpris dessinant la voiture qui nous
avait emmenés de Paris.
--Les gens vulgaires me reprochent ma sévérité à l'égard des
femmes;--les autres comprennent que je les aime et que ma sévérité n'est
que de l'avarice.--Je suis comme Apollon, qui sent la nymphe se
métamorphoser en arbre entre ses bras,--je crains toujours que les
femmes ne s'avisent de se changer en quelque chose d'autre.--Si une
jolie femme comprenait bien qu'elle a plus de charmes encore parce
qu'elle est femme que parce qu'elle est jolie!--Puis-je ne pas faire un
bruit horrible quand je suis forcé d'apprendre que les femmes les plus
comme il faut passent quelquefois dans la matinée par les mains de
quatre hommes qui ne sont ni des maris, ni des amants;
Que le matin elles livrent leurs pieds à un M. Pau,--qui les prend nus
dans ses mains, et leur récite des vers d'Horace;
Qu'ensuite un M. Thomassin, qui paraît être le Humann des femmes, leur
prend mesure d'un pantalon;
Qu'un M***, je ne sais pas son nom,--je sais seulement que c'est un
Polonais... (cassez quelque chose et ajoutez ski), vient leur essayer un
corset;
Qu'un _Frédéric_ quelconque vient les coiffer.
Mais je crierai de ma voix la plus forte et la plus retentissante,--mais
je dirai que c'est infâme;--que, si elles attachent si peu de prix à
elles-mêmes,--nous ne pourrons nous en attacher aucun.
Je leur dirai que, pour un homme qui les aime,--elles n'ont pas un
cheveu qui ne soit un trésor, et qu'elles n'ont pas le droit d'être si
prodigues d'elles-mêmes.--C'est donc bien ennuyeux le ciel, qu'on a tant
de peine à empêcher les dieux de venir barboter dans la fange des rues.
[GU] 17.--_Sur la Bourse et sur ce qui s'y passe_. Il y a une maison de
jeu appelée la Bourse, qui rapporte douze millions chaque année au
gouvernement.--Le gouvernement nomme lui-même les croupiers, auxquels il
donne le titre d'agents de change,--exige d'eux des cautionnements,--et
fait mettre, comme je viens de vous le dire, douze millions aux
flambeaux.
La Bourse n'a été construite et instituée que pour y faire, à l'abri de
la pluie, des paris sur les fonds secrets.
Il est arrivé, le mois dernier, ce qui arrive tous les mois;--il y a eu
des différences à payer; les uns ont gagné, les autres ont perdu.--Mais
il est arrivé aussi que des gens qui avaient perdu ou qui n'avaient pas
joué croyaient avoir des droits à être de moitié dans le jeu des
gagnants, qui, disait-on, n'avaient gagné que par la communication
opportune et prématurée des nouvelles du ministère.--Un cri
d'indignation s'est élevé du sein des journaux; on a hautement désigné
M. Dosne, beau-père du président du conseil, comme ayant fait de gros
bénéfices.--M. Chambolle s'est plaint vivement dans le salon de M.
Thiers;--on allait jusqu'à désigner celui des embranchements des
galeries des Panoramas où se tenait M. Dosne, et d'où il envoyait ses
émissaires aux agents de change.
Il y a, dans le jeu que l'on prête à M. Dosne, une particularité assez
curieuse. M. de Talleyrand, ministre sous l'Empire, fut accusé de gains
énormes faits à la Bourse:--l'empereur le fit venir et lui en fit de
vifs reproches. «Sire, reprit M. de Talleyrand, qui avait toujours joué
la hausse, je ne joue pas à la Bourse, je ne fais que parier pour Votre
Majesté.»
M. Dosne a fait tout le contraire;--il a joué la baisse, et
conséquemment parié contre son gendre.
--Les gens les plus forts du parti de M. Molé ont exploité la
circonstance, et ont tellement harcelé M. Thiers, qu'il a fini par
donner dans le piége où est tombé M. Gisquet, lors de son fameux
procès.--M. Thiers a ordonné une enquête pour savoir ceux qui avaient
répandu de fausses nouvelles, aux termes de cinq ou six lois
contemporaines du _maximum_ et de la _loi des suspects_,--et qui, si
elles étaient suivies, entraîneraient tout simplement la fermeture et la
démolition de la Bourse;--attendu qu'elles proscrivent l'agiotage et non
certaines irrégularités dans l'agiotage.--Or, elles sont périmées par
cela seul que le gouvernement actuel est fondé sur le crédit, et a
lui-même institué les jeux de Bourse.
Il est bon d'expliquer la vérité sur tout ceci. L'enquête est une
mystification: parce que celui qui a donné une nouvelle l'a toujours
reçue d'un autre,--et celui qui a confié une nouvelle fausse peut
l'avoir crue vraie. D'ailleurs, je me sens ému de peu de pitié et de
sympathie pour des gaillards qui jouent leur fortune sur des nouvelles
de la force de celles-ci, qui ont _réellement_ circulé à la Bourse.
_Première nouvelle_. «Le Taurus a été passé.--Vraiment?--Oui, mais on
n'a pu trouver de gué, et on a jeté dessus un pont de bateaux.»
_N. B._ Il peut y avoir parmi mes lectrices une femme qui ait oublié que
le Taurus est une montagne.--Je demande pardon aux autres de le
rappeler.
_Deuxième nouvelle_. «Eh bien! on a pris Candie.--Ah! et qui?--Les
Anglais.--Ah bien! ça va faire une fameuse baisse.--Eh! non, ce sont les
Français qui ont pris Candie.--C'est égal, ça va faire une fameuse
baisse.»
Quand on jette ces grands cris à propos de la Bourse,--le lecteur
tranquille des carrés de papier, organes de l'opinion publique,--se
représente toujours d'innocents rentiers, des agneaux de rentiers, qui,
effrayés par une nouvelle qui les alarme sur l'existence ou sur la
solvabilité du gouvernement, se hâtent de vendre leurs rentes pour le
prix qu'ils en trouvent, au bénéfice des gens plus habiles qui ont
propagé les nouvelles. Je saisis cette occasion de leur dire qu'il n'est
rien de tout cela. On ne vend pas et on n'achète pas réellement de
rentes à la Bourse.--On parie sur la hausse ou sur la baisse.--A la fin
du mois, le vendeur ne livre pas de rentes à l'acheteur; celui des deux
qui s'est trompé paye à l'autre la différence qui existe entre le prix
auquel il a acheté ou vendu, et le prix auquel la rente est montée ou
descendue.
Il n'y a pas à la Bourse des gens innocents qui sont volés par d'autres,
il y a des joueurs qui perdent et des joueurs qui gagnent;--seulement,
il y a des gens qui trichent, font sauter la coupe et retournent le
roi.--Ces gens-là ne sont pas de niais colporteurs de niaises nouvelles
sans autorité; ce sont des gens qui jouent contre ceux-là précisément
avec de véritables nouvelles dans leur poche.
Quant aux criailleries des journaux contre la propagation des fausses
nouvelles, je leur dirai qu'il n'y a pas un journal qui ne mette en
circulation, chaque mois, une vingtaine de nouvelles fausses,--les uns
sciemment, les autres par ignorance.
--Voir, pour compléter ceci, le numéro de mars.
[GU] 18.--Il est arrivé un grand malheur à ce pauvre M. Chambolle,
député et rédacteur en chef du journal le _Siècle_. Ledit M. Chambolle,
dans le numéro du _Siècle_ d'aujourd'hui 25 août,--numéro tiré à
trente-deux mille exemplaires,--ainsi que le journal l'affirme
lui-même,--M. Chambolle a imprimé que M. _de Lamartine est un niais_.
Ce pauvre M. Chambolle,--je prends la plus grande part à l'accident qui
lui arrive,--et je le prie d'agréer favorablement mes compliments de
condoléances.
APHORISME.--Les injures sont bien humiliantes pour celui qui les dit,
quand elles ne réussissent pas à humilier celui qui les reçoit.
--M***, vêtu de noir, avec un crêpe à son chapeau, est arrêté dans la
rue par un de ses amis. «Eh mon Dieu! qui avez-vous donc perdu? lui
demande l'ami.
--Moi? je n'ai rien perdu... c'est que je suis veuf.»
[GU] 19.--A propos de la guerre, M. Chambolle a rengainé plus d'à moitié
son grand sabre.
Le _Journal des Débats_, comme je l'ai annoncé, se livre à M. Thiers,
après une honnête résistance.--Vieux coquet de M. Bertin.
--M. Thiers disait hier: «Je suis réellement fait pour le métier que
j'exerce;--_j'ai beaucoup de chagrins_, et cependant je dors bien, je
mange beaucoup et je digère on ne peut pas mieux.»
[GU] 20.--Il y a quelques années, il est venu d'Angleterre un usage
ridicule qui consiste à mettre sur les lettres et sur les cartes de
visite le numéro avant le nom de la rue:--cet usage subsiste encore.
Or, l'adresse qu'on met sur une lettre a pour but de faciliter au
facteur de la poste, au domestique ou au commissionnaire qui en est
chargé, la recherche de la personne à laquelle on écrit.--Il est évident
qu'il commence par chercher la rue, qu'une fois dans la rue il cherche
le numéro,--et qu'arrivé au numéro, il demande la personne.
J'ai cru ne pas devoir me soumettre à cette innovation, et conformément
à l'ordre logique,--j'ai mis la rue et le numéro sur la première ligne
de l'adresse et le nom au-dessous.--Cette forme d'adresse a trouvé des
imitateurs et elle deviendra générale.--Tout donne à penser que je
n'aurai pas mis plus de dix ans à faire cette révolution pacifique.
--Grand scandale!--Le général Bachelu demande la dissolution d'une
société qu'il a formée avec MM. Laffitte,--Arago,--et Dupont de
l'Eure,--pour cause de dol et fraude;--on va plaider.
[GU] 21.--Je l'avais bien prévu, la curée a été insuffisante pour le
nombre et la voracité des compagnons de chasse de M. Thiers;--tout est
dévoré,--et aux cris de joie succèdent quelques cris de colère;--la
meute est furieuse; quelques-uns commencent à tourner sur le maître des
regards sanglants et irrités,--et nous ne tarderons pas à voir que
plusieurs vont se ruer sur M. Thiers--et chercher en lui un appoint de
curée.--M. Thiers, toujours confiant et imperturbable,--disait hier en
se rasant: «Il faut que la Providence ait bien de la confiance en moi,
car, chaque fois que j'arrive au pouvoir, elle semble me réserver les
affaires les plus embarrassantes.»
Octobre 1840.
Mort de Samson.--M. Joubert.--M. Gannal veut _empailler les
cendres_ de l'empereur.--M. Ganneron économise une croix.--Une
belle action.--Une vieille flatterie.--M. de Balzac et M. Roger de
Beauvoir.--Madame Decaze au Luxembourg.--Contre les voyages.--Une
guêpe exécutée au Jockey-Club.--Un mot de mademoiselle ***.--Les
ouvriers, le gouvernement et les journaux.--A propos de l'Académie
française.--M. Cousin.--M. Revoil.--Notes de quelques inspecteurs
généraux sur quelques officiers.--M. Desmortiers placé sous la
surveillance de Grimalkin.--Attentat contre le papier blanc.--M.
Michel (de Bourges).--M. Thiers.--M. Arago.--M. Chambolle.--M. de
Rémusat.--Question d'Orient.--De l'homme considéré comme
engrais.--M. Delessert.--M. Méry.--Lettres anonymes.--On découvre
que l'auteur des _Guêpes_ est vendu à M. Thiers.--L'auteur en
prison.--M. Richard.--Avis aux prisonniers.--M. Jacqueminot.--Aux
amoureux de madame Laffarge.--Les jurés limousins.--M. Orfila.--M.
Raspail.--Le petit Martin et M. Martinet.--On abuse de
Napoléon.--Idée singulière d'un _Sportman_.
SEPTEMBRE.--1er.--Voyant le triomphe des causes atténuantes,
l'exécuteur des hautes œuvres, Samson, a pris le parti de mourir.
--On demande ce qu'est devenue la fameuse enquête sur les affaires de la
Bourse; M. Joubert, agent de change et homme d'esprit, a résumé en un
mot les explications que je vous ai données, ô mes lecteurs! sur ce qui
se passe dans le susdit tripot.
--Ce ne sont pas, a-t-il dit, les nouvelles qui font les _cours_, mais
les cours qui font les nouvelles.
--M. Gannal, le grand empailleur, vient de publier une brochure fort
singulière. Il réclame hautement, et en termes emphatiques, le privilége
d'embaumer les restes de Napoléon,--«de cet empereur qui a fait refluer
des flots de gloire sur notre patrie!»
«L'empereur va se relever plus grand, plus majestueux que jamais, dit M.
Gannal, il va quitter le sol aride où l'Angleterre, haineuse alors et
repentante aujourd'hui, l'avait incarcéré.»
Et ce n'est pas M. Gannal qui est chargé de l'embaumer! lui «si plein de
patriotisme et de vénération pour l'empereur!»
Le conseil de salubrité a pensé sans doute que ce n'était pas avec du
patriotisme et de la vénération qu'on embaumait le mieux les grands
hommes.
Toujours est-il que M. Gannal accuse hautement le conseil de salubrité
d'avoir fait embarquer, à bord de la _Belle-Poule_, _quatre flacons de
créosote_, _substance putréfiante_, _qui_, _destinés à embaumer les
restes de Napoléon_, _ne sont propres qu'à les anéantir_, et que le
conseil n'a fait aucune réponse,--en quoi ledit conseil a eu tort.
M. Gannal se venge de ne pouvoir embaumer l'empereur en faisant son
oraison funèbre.
S'il était un homme en France qui dût être à l'abri du barbarisme des
_cendres_ de l'empereur,--c'était sans contredit M. Gannal,--car ce
qu'il avait à dire excluait entièrement cette métaphore.--Eh bien! il a
demandé à _embaumer les cendres_ de Napoléon.
Cela me rappelle cet homme qui avait _empaillé la barbe d'un chef
sauvage_.
[GU] 2.--Dans une émeute,--je ne sais plus laquelle,--un garde national
se fracassa la main en chargeant son fusil et perdit un doigt.--M.
Ganneron, colonel de la légion, alla le voir et lui fit de magnifiques
promesses.--Rien ne serait au-dessus de la récompense de son courage et
de sa maladresse. On lui donnerait entre autres choses la croix
d'honneur comme à tout le monde, etc., etc.
Le blessé, guéri, alla voir M. Ganneron et lui parla de la croix. «La
croix, dit M. Ganneron, est-ce que vous tenez beaucoup à la croix? Que
diable voulez-vous faire de la croix?--on ne la porte plus.--Moi qui
vous parle, la moitié du temps je ne la mets pas;--ne demandez donc pas
la croix.»
Notre homme se rendit aux conseils de M. Ganneron, n'osant plus montrer
d'empressement pour une chose dont son protecteur faisait si peu de cas.
Un mois après, M. Ganneron, simple chevalier jusqu'alors, se faisait
nommer officier de la Légion d'honneur.
[GU] 3.--Voici un trait qui fait du bien au cœur: lors de l'entrée du
roi à Calais, quatre matelots tombèrent à la mer; trois furent sauvés
avec une audace et un sang-froid admirables par les marins d'un autre
bâtiment; un fut noyé. Les marins se cotisèrent et donnèrent à sa veuve
une somme prise sur leur modique paye.
--A Tréport, les princes voulurent pêcher; la mer était houleuse; le
patron qui commandait la barque de pêche, prévoyant qu'on ne prendrait
rien,--fit jeter des poissons dans les _applets_ par les sabords du
bateau.
C'est avec plaisir que j'ai vu renouveler pour des princes
constitutionnels--une flatterie inventée pour Marc-Antoine le triumvir.
[GU] 4.--M. de Balzac avait écrit dans le dernier numéro de sa Revue
Parisienne: «M. _Roger de Beauvoir_ ne s'appelle ni _Roger_ ni _de
Beauvoir_.
M. de Beauvoir fut étonné de l'attaque et en rit le premier jour.--Il
voulut prier M. de Balzac, qui a pris tant de noms, de vouloir bien lui
en prêter un en échange de celui qu'il lui enlevait si brusquement.--Ses
amis ne sachant plus comment le désigner, il reçut plusieurs lettres
dont l'adresse portait:
«A M. Roger (si j'ose m'exprimer ainsi) de Beauvoir (si M. de Balzac
veut bien le permettre).»
Dans l'intimité on l'appelait _pst_.
M. de Beauvoir est un jeune écrivain fort aimé de tout le monde et peu
offensif.--On ne peut attribuer le ressentiment de l'illustre romancier
qu'à un enfantillage, une complainte sur l'affaire de Peytel, qui fut
dans le temps prêtée à M. de Beauvoir, à tort ou à raison, et où on
trouvait ces deux vers:
Il faut éviter, hélas!
Balzac cherchant son Calas.
Et ceux-ci:
Gavarni toujours peignait,
Balzac jamais ne s'peignait.
Je profite de cette occasion pour remercier M. de Balzac de ce qu'il a
bien voulu m'emprunter récemment--le format, le prix, les sommaires et
le mode de publication des _Guêpes_. M. de Balzac a eu la bonté d'être
si sûr que je n'avais rien à lui refuser, qu'il ne m'a rien demandé. Je
ferai à ce sujet ce que fit Voiture à un autre Balzac.--Celui-ci lui fit
demander quatre cents écus.--Voiture les lui envoya avec un billet ainsi
conçu:
«Je soussigné reconnais devoir à M. de Balzac huit cents écus pour le
plaisir qu'il me fait de m'en emprunter quatre cents.»
[GU] 5.--Te rappelles-tu, Léon, nos parties de balle au Luxembourg?--ce
jardin où on était si libre,--où les étudiants entraient en casquette et
les grisettes en bonnet?--Je l'ai traversé hier;--un gardien est venu à
moi, et m'a dit: «Monsieur, on ne fume pas ici!»--Pourquoi ne fume-t-on
plus au Luxembourg?--Qui est-ce qui s'est plaint,--dans ce jardin qui
appartenait aux étudiants et aux grisettes?
Je comprends qu'on ne fume pas aux Tuileries,--mais au Luxembourg!
Voici le secret: M. et madame Decazes se sont fait au Luxembourg un
petit royaume indépendant.--Le jardin est leur jardin;--le palais est
leur palais.--Madame Decazes ne veut pas qu'on fume dans _son_ jardin.
Pendant ce temps-là, M. Decazes, pour qu'on le laisse tranquille dans
son usurpation, flatte la manie du roi en encombrant le jardin de
pierres et de maçons.--Il dérange et détruit tout; les roses de Hardy ne
savent plus où se cacher.
Pauvre jardin!
[GU] 6.--Je me suis souvent élevé contre la manie des voyages.--J'ai
produit à ce sujet des aphorismes fort recommandables,--entre autres
ceux-ci:
«On ne voyage pas pour voyager, mais pour avoir voyagé.
«Un voyage prouve moins de désir du pays où l'on va que d'ennui du pays
que l'on quitte, etc.»