[GU] 25.--Les anniversaires de la Révolution de juillet deviennent de

plus en plus embarrassants;--le convoi des victimes--et la translation

de leurs restes sous la colonne de la place de la Bastille--n'ont excité

ni grande émotion ni grand enthousiasme.--Il y avait, dans cette

cérémonie, un aspect profondément philosophique peu propre à irriter les

passions de la foule.--Les rapports municipaux avaient constaté que,

dans les tombes creusées à la hâte, au mois de juillet 1830,--on avait

enfoui à la fois et les morts du peuple et ceux de l'armée,--et

quelques-uns des gens qui étaient chez eux morts de peur ou de toute

autre maladie non politique. Il était impossible de discerner les

ossements,--et il a fallu mettre dans les mêmes cercueils et sous la

même colonne--amis et ennemis,--ouvriers et soldats,--tous _également

victimes_ des passions et de l'avidité de gens qui se portent bien

aujourd'hui;--tous tués pour des intérêts qui n'étaient pas les

leurs;--tous pêle-mêle--confondus dans la même mort,--dans le même

silence,--dans le même néant,--dans la même tombe.

La musique faite par M. Berlioz pour la cérémonie funèbre a eu un grand

succès.--La marche funèbre, d'une facture large et simple;--l'hymne

d'adieu,--remplie de mélancolique mélodie. L'apothéose est surtout un

magnifique morceau plein d'une verve entraînante--et d'un rhythme

admirable.--Un officier de la garde nationale étant tombé de

cheval,--les personnes qui étaient auprès de lui ont eu peur;--cette

peur gagnant de proche en proche,--sans porter avec elle sa cause,--a

occasionné un grand désordre de la Bastille à la Madeleine;--une partie

de la garde nationale a été mise en déroute.

[GU] 26.--La fête a été commune:--c'est toujours la même fête qu'on

donne au peuple,--sous tous les gouvernements,--et en commémoration de

n'importe quoi.--La joute à la lance, sur la rivière, a manqué.--Tous

les autres exercices ont été supprimés;--aussi serait-il impossible de

trouver, sur la Seine, cinq mariniers bons nageurs.--Le feu d'artifice a

été d'une grande magnificence.

[GU] 27.--M. Thiers a du malheur:--ce n'est pas assez de sa

responsabilité de président du conseil,--il faut que tout ce qui arrive

de fâcheux, en ce moment, tombe précisément sur le ministre des affaires

étrangères.--A Londres, pendant une visite du duc de Nemours,--il arrive

ce que vous savez;--la France est exclue de la quadruple alliance.--A

Vienne, M. de Saint-Aulaire,--averti que M. de Metternich lui préparait

l'avanie de l'excepter seul des invitations faites aux

ambassadeurs,--fait semblant d'avoir oublié sa tabatière à Paris,--et

laisse là-bas son secrétaire d'ambassade. M. de Langsdorf,--ignorant

l'étiquette,--remet son chapeau sur sa tête, après avoir salué--M.

Mensdorf;--est-ce bien Mensdorf que ce monsieur s'appelle?--Mensdorf,

Langsdorf,--des noms de cette dureté devraient bien s'arranger pour

qu'il ne leur arrivât rien qui force à parler d'eux; M. Mensdorf--jette

à terre le chapeau de M. Langsdorf.--A Constantinople, M. de Pontois

donne des lettres de recommandation--à un jeune homme qui va contribuer

à l'insurrection de Syrie.--En Prusse,--M. Philippe de Ségur, envoyé

extraordinaire de France, et M. Bresson arrivent trop tard au palais où

ils ont été invités par le roi;--le comte de Ségur veut s'excuser;--Sa

Majesté répond en souriant: _Les représentants de la France n'arrivent

jamais trop tard en Allemagne_.

_N. B._ Les journaux du ministère ont pris cela pour une phrase

bienveillante,--et racontent tous l'incident avec un petit air de

triomphe--on ne saurait plus bouffon.

Voici la situation dans laquelle je laisse les choses en m'en retournant

à Étretat:

M. Thiers--est entré aux affaires, sous prétexte de cabinet

parlementaire et vertueux;--à le considérer comme vertueux, je crois la

lecture des derniers volumes des _Guêpes_ assez édifiante et

instructive;--à le considérer comme parlementaire,--M. Thiers, partisan

effréné de l'intervention et de l'alliance anglaise,--est sur le point

de mettre la France en guerre avec toute l'Europe, en commençant par

l'Angleterre,--pour défendre la non-intervention.

La rente a baissé de six francs.

M. _Chambolle_, du _Siècle_; M. _Jay_, du _Constitutionnel_; et M. _de

Lapelouze_, du _Courrier français_, se sont levés comme un seul

homme,--brandissent leurs plumes,--les mettent à leurs chapeaux en guise

de plumet--et défient les ennemis de la France.--Mort et furie!--Sabre

et poignard!--Damnation!

Septembre 1840.

Prohibition de l'amour.--Le pain et les boulangers.--Injustices de

la justice.--La paix et la guerre.--La feuille de chou de M.

Villemain.--Le roi sans-culotte.--M. Cousin.--M. de

Sainte-Beuve.--La pauvreté est le plus grand des crimes.--Les

circonstances atténuantes et le jury.--La morale du théâtre.--M.

Scribe.--La distribution des prix à la Sorbonne.--L'éducation en

France.--Naïvetés de M. Cousin.--M. Aug. Nisard.--Ce que M. Thiers

laisse au roi.--M. Hugo.--Monseigneur Affre.--M. Roosman.--M.

Gerain.--Les voleurs avec ou sans effraction.--Le roi et les

douaniers.--Un chiffre à deux fins.--Comme quoi c'est une dot

d'être le gendre d'un homme vertueux.--M. Renauld de Barbarin.--M.

Gisquet et ses Mémoires.--M. de Montalivet.--M. de Lamartine.--M.

Étienne.--La Bourse.--M. Dosne.--M. Thiers.--La vérité sur la

Bourse.--Une petite querelle aux femmes.--Un malheur arrivé à M.

Chambolle.--Aphorisme.--Coquetterie des Débats.--Mot de M.

Thiers.--La curée au chenil.

AOUT.--1er.--Un tribunal vient de rendre un jugement par lequel un

pauvre diable a été condamné «pour excitation à la débauche, dans son

propre intérêt, d'une personne au-dessous de vingt et un

ans.»--Mais,--mon Dieu!--ce crime est ce qu'on a appelé si longtemps et

jusqu'ici d'une foule de noms plus doux et plus innocents, tels que

«faire la cour»--«aimer»--«séduire.»

Au-dessous de vingt et un ans! diable!--quels sont les demi-siècles qui

ont ainsi influencé la justice--pour se réserver, sous la protection des

lois, toutes les _excitations à la débauche_ qui se pourront faire dans

leur belle patrie?

Les femmes n'oseront plus se rajeunir;--celles qui encourront la

suspicion de n'avoir pas vingt et un ans seront évitées avec horreur par

tout bon citoyen, ami des lois et peu ambitieux des travaux forcés;--et,

comme il n'est ni poli ni bien reçu de demander l'âge des femmes,--et

que d'ailleurs on pourrait être trompé, il sera prudent de ne

s'enflammer qu'après la constatation de quelque signe évident de

décrépitude chez l'objet aimé.

[GU] 2.--Il n'est que trop vrai que les hommes en général n'arrivent

jamais à trouver ce qui est vrai, simple et juste--qu'après avoir épuisé

auparavant ce qui est faux, tourmenté et absurde.

On oblige le boulanger, qui vend un pain d'un certain poids, et en

reçoit le prix proportionnel, à livrer un pain conforme au poids convenu

et payé. Les boulangers cependant encourent chaque jour des amendes et

des notes infamantes pour contraventions à ces ordonnances. Ils

prétendent que la réduction que souffre le pain pendant la cuisson ne

peut être ni prévue ni appréciée d'avance, que la forme du pain, la

chaleur du four et une foule d'autres raisons amènent des variations à

l'infini.

Que fait l'autorité?--On consulte des chimistes.--Les chimistes font des

expériences,--ne sont pas d'accord entre eux,--et finissent par l'être

avec les boulangers, en cela qu'ils renoncent à établir combien un pain

perd de son poids pendant la cuisson.

Puis on laisse les choses sur le même pied, et on continue à condamner à

cinq francs d'amende les boulangers dont les pains n'ont pas précisément

un ou deux kilogrammes.

Or, il faut cependant se décider.--Si c'est sciemment que le boulanger

vend à faux poids, il est dérisoire de le condamner à cinq francs

d'amende quand le malheureux qui volerait dans sa boutique un pain d'un

sou en brisant une vitre expierait son crime par les travaux forcés.--La

peine infligée au boulanger qui vole le pain du pauvre doit être au

moins égale à la peine du pauvre qui vole le pain du boulanger.

Si c'est involontairement que le boulanger ne donne pas le poids convenu

à ses pains,--la peine de cinq francs d'amende doit être supprimée.

Il n'y a rien de si facile à arranger que tout cela. Permettez aux

boulangers de faire des pains de la forme et du poids qu'il leur

plaira,--et de les vendre pour leur poids, quel qu'il soit;--et dans le

tarif comparatif des farines et de celui du pain qui se publie tous les

quinze jours, ne fixez plus le prix du pain de quatre livres et du pain

de deux livres,--mais seulement le prix de la livre de pain.

Que le pain se vende au poids, et seulement au poids; qu'on n'aille plus

demander au boulanger un pain de quatre livres, mais quatre livres de

pain,--comme on fait chez le boucher, chez l'épicier, etc.,--et toutes

les difficultés disparaissent. Cela est simple, clair, sans objection;

ce qui n'empêche pas que je serai bien étonné si on profite de

l'avis[A].

[A] On en a profité depuis.

[GU] 3.--Un pauvre saltimbanque, roué de coups par un brutal, porte

plainte et fait venir son adversaire devant le tribunal de police

correctionnelle. Le pauvre diable est encore tout éclopé.--Plusieurs

témoins déposent des faits.--L'agresseur est condamné à... quinze francs

d'amende. «Pour qui sont les quinze francs?--Parbleu, pour le plaignant,

direz-vous, c'est une faible indemnité pour les coups...--Vous n'y êtes

pas le moins du monde. Les quinze francs d'amende sont pour l'État.--Et

le saltimbanque?--Le saltimbanque n'a rien.--Pourquoi cela?--Je vais

vous le dire: c'est que le saltimbanque est trop pauvre pour s'être

_porté partie civile_, c'est-à-dire pour avoir fait l'avance de certains

frais.--C'est-à-dire qu'on ne lui donne pas l'argent précisément à cause

du besoin plus grand qu'il en a?--C'est cela même.»

[GU] 4.--Le ministère a divisé ses journaux en deux camps: les uns

plaident pour la paix,--les autres pour la guerre. En général, les

journaux du matin,--M. Chambolle en tête, sont plus belliqueux;--ceux du

soir sont plus pacifiques;--peut-être ont-ils peur des ténèbres et des

revenants?--Les journaux, en très-petit nombre, qui sont restés dans

l'opposition, annoncent tous les matins aux puissances contre lesquelles

la France est presque en guerre,--la force et la faiblesse de l'armée de

terre et de mer;--quels sont les points fortifiés,--et quels sont les

points qui ne le sont pas;--le tout enjolivé de dissertations sur la

supériorité de l'Angleterre sur la France, etc., etc.

[GU] 5.--M. Villemain, l'ex-ministre de l'instruction publique, va, deux

fois par semaine, passer la journée à Nanterre chez son ami, M. de

Pongerville.--M. de Pongerville est un homme d'un esprit facile et

conciliant, qui est fort bien avec le monde entier, et qui n'a qu'un

regret, c'est de ne pouvoir étendre davantage le cercle de sa

bienveillance.--M. Villemain a été vu plusieurs fois se promenant dans

le jardin, non pas avec une feuille de vigne,--mais avec une feuille de

chou dont il se couvre le visage pour se préserver du contact du

soleil;--d'autres disent que c'est pour préserver le soleil de l'aspect

de son visage.

[GU] 6.--Le roi Louis-Philippe, fort brave de sa personne, quand il ne

s'agit que de lui,--ainsi qu'on ne lui en a fait donner que trop de

preuves depuis dix ans,--passe pour beaucoup moins résolu en

politique,--et sa prudence a souvent été qualifiée de diverses manières

fâcheuses. Cette fois, cependant, il s'est montré fort irrité contre les

envoyés des puissances coalisées qu'il a reçus,--et il est allé jusqu'à

dire: «Si je ne trouve pas d'autres moyens pour rendre à la France toute

son énergie contre l'Europe,--j'irai jusqu'à mettre le bonnet rouge.»

[GU] PARENTHÈSE.--A ce propos, le mois dernier,--en faisant

l'énumération des os qui avaient partagé indûment les honneurs rendus

aux héros de Juillet,--j'ai oublié plusieurs momies avancées, enlevées

du Musée Charles X. Les pharaons ne s'attendaient guère à être mis au

nombre des héros morts pour la Charte.

[GU] 7.--Comme j'allais me mettre à écrire,--je suis dérangé par le

bruit que fait une mouche qui frappe avec fureur, de sa petite tête,

contre les vitraux de ma porte.--J'ouvre et je vois Padocke.

--Maître,--me dit-elle,--M. de Sainte-Beuve a été récompensé de sa

démarche près de vous et de sa dénonciation contre moi:--par une

ordonnance du 8 août, c'est-à-dire d'avant-hier, il vient d'être nommé

conservateur à la bibliothèque Mazarine, en remplacement de M. Naudet.

--Eh bien! Padocke?

--Eh bien! maître?

--C'est une justice rendue à M. de Sainte-Beuve, qui est un homme d'un

grand talent. Si cette place avait dépendu de moi, je la lui aurais

volontiers donnée pour le plaisir qu'il m'a fait d'entrer chez moi, et

je suis enchanté qu'il lui arrive quelque chose d'heureux.

--Mais...

--Mais quoi?

--Pourquoi ne lui a-t-on pas rendu cette justice plus tôt?

--Parce que, Padocke, la place n'était pas vacante.

--Mais...

--Encore?

--Oui..... depuis que M. de Sainte-Beuve est un homme d'un grand talent,

et depuis que M. Cousin est ministre,--ce qui est plus récent et durera

moins longtemps,--il y a eu des places vacantes à diverses bibliothèques

et on les a données à des bureaucrates.

--Que voulez-vous que j'y fasse, Padocke?

[GU] 8. Je lis sur un journal des tribunaux: «La Cour rejette le pourvoi

en cassation de Françoise Lebrun,--condamnée à quinze ans de travaux

forcés pour crime d'infanticide,--_pour défaut de consignation

d'amende_.»

Pourquoi ont été instituées les cours de cassation? Pour casser un

jugement mal rendu;--pour annuler une peine mal appliquée;--en un mot,

pour contrôler l'exercice de la justice, diminuer les chances d'erreurs,

et donner quelques garanties de plus aux accusés.--Or, dans cette

circonstance,--et j'en ai vu des exemples nombreux, la Cour déclare que

Françoise Lebrun est bien jugée,--non parce que la procédure a été

régulière, ou parce que la peine a été appliquée justement et

conformément à la loi,--mais parce qu'elle n'a pas consigné une amende.

C'est-à-dire qu'il y a, comme du pain, de la justice de première et de

seconde qualité; que les juges sont comme les barbiers qui _repassent_,

c'est-à-dire rasent une seconde fois ceux qui payent plus cher.

C'est-à-dire que Françoise Lebrun est assez bien jugée pour une pauvre

femme;--qu'elle a eu de justice ce qu'on peut en avoir pour

rien.--C'est-à-dire que, sans argent, dans le sanctuaire de la justice,

comme aux spectacles forains, ceux qui ne payent pas n'ont droit qu'à la

parade et _aux bagatelles de la porte_.

Si on a institué les tribunaux de cassation,--si on casse souvent les

jugements de tribunaux de première instance, c'est que ces derniers

peuvent se tromper et se trompent;--c'est qu'il est possible que

l'accusé soit injustement condamné;--c'est que Françoise Lebrun n'est

peut-être pas criminelle;--c'est que, si elle avait pu consigner

l'amende en question, le jugement qui la condamne aurait peut-être été

cassé, et elle acquittée par un autre jugement.--Le résumé de ceci est

que Françoise Lebrun n'a pas le moyen de ne pas avoir tué son

enfant;--qu'elle n'a pas le moyen de ne pas aller aux travaux

forcés;--que, sans les _circonstances atténuantes_, qui sont d'invention

moderne,--elle eût été condamnée à mort,--et qu'elle n'aurait pas eu le

moyen de ne pas être guillotinée.

O μυθος δηλοι οτι...--Cela prouve qu'il y a un crime plus grand que

l'assassinat, le vol et le parricide;--un crime plus grand que tous les

autres réunis,--un crime qui ne trouve ni grâce ni indulgence:--c'est la

pauvreté.

C'est plus sauvage que les sauvages.

[GU] 9.--Encore la justice! encore les circonstances atténuantes. Dans

le Gard, une domestique empoisonne _trois fois_ sa maîtresse; le jury la

déclare coupable d'empoisonnement, MAIS _avec des circonstances

atténuantes_.--En effet, pour avoir besoin de l'empoisonner trois fois,

il fallait qu'elle l'empoisonnât bien peu à chaque fois.

_Rosalie Hébert_ empoisonne son mari et l'avoue.--Le jury du Calvados

trouve une excuse dans sa jeunesse,--là où j'aurais trouvé un crime de

plus; car dans la jeunesse tout est noble et grand, et l'amour absorbe

toute la puissance, qui plus tard sera divisée entre toutes les autres

passions;--elle est déclarée coupable, MAIS avec des circonstances

atténuantes.

Nicolas Roulender, à Montpellier,--viole sa fille,--vit publiquement

avec elle. Déféré aux tribunaux, il est condamné, MAIS avec des

circonstances atténuantes.--Je voudrais bien que le plus fort des jurés

de Montpellier m'expliquât ce qu'il fallait que fit Roulender pour qu'il

n'y eût pas dans son crime de _circonstances atténuantes_.

--Le 18 août, le jury de Saône-et-Loire admet des circonstances

atténuantes en faveur de Nicolas Manguin, parricide et fratricide.--Ces

bons négociants du jury pardonneraient volontiers le treizième crime à

celui qui en commettrait douze à la fois.

[GU] 10--Il y a de singulières mœurs au théâtre; l'amour n'ose s'y

montrer qu'en ayant le mariage pour but.--Qu'un jeune homme et une jeune

fille s'aiment, se le disent, se laissent entraîner,--on criera à

l'immoralité.--Il n'en est pas de même s'il s'agit d'inceste ou

d'adultère,--la chose paraît toute simple et on n'y trouve pas le plus

petit mot à redire;--voir _Œdipe_,--_Phèdre_,--_Clytemnestre_, etc.

Ces idées me sont suggérées par la reprise de la _Neige_, de M.

_Scribe_. Dans cette pièce, le roi a surpris les amours de sa fille et

du page Eginhard; s'il ne les mariait pas à la fin, la pièce serait

réputée immorale.--Mais M. _Scribe_, qui connaît son public, a ajouté

ceci à la légende:--à savoir que le père jette _plaisamment_ dans

l'esprit de sa fille et de son gendre l'idée qu'ils sont frère et

sœur, et par conséquent incestueux. Personne n'a songé à trouver cela

odieux et révoltant qu'un père salisse ainsi la pensée de sa fille.

[GU] 11.--LES PRIX DE LA SORBONNE ET L'ÉDUCATION EN FRANCE.--Il y a, en

France, beaucoup de bonnes gens qui croient que l'on change quelque

chose;--voyez cependant,--ô bonnes gens,--les professeurs et les avocats

que vous avez mis à la tête du pays,--n'ont-ils pas rempli les robes et

les simarres de leurs prédécesseurs d'autant de morgue pour le moins

qu'elles en ont jamais contenu?--Il faut le dire, en France, on n'est

républicain que par amour pour l'aristocratie. L'égalité n'est pas un

état auquel on veut arriver, mais par lequel on espère arriver à autre

chose. Nous avons vu M. Cousin trôner à la Sorbonne pour la distribution

des prix, précisément comme M. d'Hermopolis,--avec moins de bonne grâce

seulement et de dignité.

Je ne vous parlerai pas du thème lu par M. Auguste Nisard,--ni des gens

qui secouent la tête avec de petits mouvements d'approbation, pour se

donner des airs de comprendre le discours latin: j'arrive tout de suite

au discours de M. Cousin.

Le ministre de l'instruction publique--a commencé par émettre des idées

de la force et de la nouveauté de celles-ci:--«_Le collége est l'image

anticipée de la vie. Les luttes dont vous sortez sont l'apprentissage de

celles qui vous attendent_, etc.;» puis, faisant un retour sur lui-même,

il a développé cette pensée,--que le meilleur gouvernement possible est

celui où M. Cousin est ministre de l'instruction publique;--il n'a même

pas caché que la chose devait s'arrêter à ce point culminant,--que les

laborieux enfantements du passé, les efforts, les luttes, avaient enfin

obtenu un résultat assez satisfaisant pour que l'humanité fît, comme

Dieu après le septième jour:--_Et elle vit que tout était bien, et elle

se reposa le septième jour._

«Il vous a été donné de voir la France libre et prospère, à l'ombre de

cette admirable forme de gouvernement; cette monarchie

constitutionnelle, rêvée jadis par quelques beaux génies, invoquée par

les sages, annoncée par Montesquieu, conquise enfin par tant de

souffrances et de glorieux travaux, et dernier terme de nos longues

vicissitudes! Aimez donc le siècle, aimez le pays qui vous font ces

avantages!»

Suivez encore ce bon M. Cousin:

«Et nous devons remercier la divine Providence d'avoir comme choisi

notre âge pour y rendre plus que jamais manifeste la loi sublime qui,

selon d'antiques paroles, attache par des nœuds d'airain et de

diamant la peine à ce qui est mal, la récompense à ce qui est bien.»

Quelle touchante naïveté!--Il est possible qu'à d'autres époques les

récompenses dues au mérite aient quelquefois été un peu détournées de

leur but;--mais, pour cette fois, la _Providence a choisi_ le moment où

M. Cousin est ministre pour montrer la justice des récompenses.

Ceci n'est que ridicule,--passons. Mais voici qui est plus grave:--M.

Cousin, après avoir fait cette découverte un peu hardie, que _le collége

est l'image de la vie_,--ajoute que l'éducation universitaire _conduit à

tout_. C'est un mensonge ridicule que les générations se lèguent les

unes aux autres,--mais qui n'a jamais été si mensonge et si ridicule

qu'aujourd'hui.

En effet,--quand l'éducation était un privilége, on ne mettait au

collége que les jeunes gens destinés à l'église, au barreau, aux lettres

et aux douces oisivetés du monde et de la fortune.

Les autres classes de la société se contentaient d'une éducation

spéciale, appropriée à l'état qu'elles devaient avoir dans la vie.

Mais, aujourd'hui que tout le monde va au collége,--je ne sais rien

d'aussi fou que cette éducation entièrement et exclusivement littéraire

à laquelle on astreint la jeunesse pendant dix ans. Je dirai donc contre

le système d'éducation actuel:

1º On n'y apprend pas ce qu'on est censé y apprendre;--prenons pour

exemple une classe composée de soixante élèves. Il y en a tout au plus

dix qui, en sortant du collége, savent passablement le latin et un peu

moins bien le grec;--pour les autres, et la mémoire de chacun suffit

pour démontrer que je n'exagère pas,--voici comment se passe le temps de

leurs études:

1re année.--_Sixième_: On s'amuse pendant les classes--à attacher des

bouts de papier à l'abdomen des mouches que l'on regarde ensuite

voler--pendant les récréations. Sous le nom de _pensums_, on copie cent

fois, deux cents fois, trois cent fois le _Récit de Théramène_,--pour

les maîtres sévères,--et _la Cigale ayant chanté tout l'été_, dont les

vers sont si courts, pour les maîtres plus indulgents.

_Cinquième._--Des bonshommes, attachés par un fil à des boulettes de

papier mâché, sont collés au plafond de la classe;--au printemps, on

lâche des hannetons.--On copie toujours le _Récit de Théramène_ et _la

Cigale et la Fourmi_.

_Quatrième._--On commence à _filer_ régulièrement,--c'est-à-dire--à

aller se promener dans les passages ou à la glacière, l'hiver;--l'été à

Montmartre ou à l'école de natation, pendant les heures des classes. On

continue à copier le _Récit de Théramène_ et _la Cigale et la Fourmi_,

pendant les récréations.

_Troisième._--On ne veut plus porter de casquette, on a un chapeau et

des bottes, et on cache les livres dans son chapeau et dans ses

poches.--On lit la _Pucelle_ de Voltaire et les _Épîtres_ de

Parny;--toujours le _Récit de Théramène_ et _la Cigale et la Fourmi_.

_Seconde._--On joue au billard,--on va au café,--on lit des romans et

les journaux;--on écrit aux filles de boutique du voisinage, pendant les

classes.--On met des éperons à ses bottes, le dimanche ou quand on

file.--_Le Récit de Théramène_ et _la Cigale et la Fourmi_.

_Rhétorique._--Suite de la seconde.--_Le Récit de Théramène_ et _la

Cigale et la Fourmi_.

Six ans à copier le récit de _Théramène_ et _la Cigale et la Fourmi_!

c'est beaucoup; et, je le répète, ne croyez pas que j'exagère rien.--Et

une preuve qu'aucun professeur ne niera,--c'est que, si on prend le

dernier élève de la classe de rhétorique, il ne sera pas le premier de

la classe de sixième.--Démentez-moi, monsieur Nisard, si ce que je vous

dis là n'est pas vrai.--Et regardez autour de vous, dans la société,

combien y a-t-il d'hommes qui sachent bien le latin?

2º Après avoir démontré qu'on n'apprend pas au collége ce qu'on est

censé y apprendre,--j'ajouterai que, l'eût-on appris,--ce serait, pour

quarante sur soixante, une éducation nuisible, ou au moins inutile.

Les guêpes ­— séries 1 & 2 · 第 25 / 47 段