Je n'ai jamais vu ce nouveau Dieu;--mais il m'a parlé comme l'autre

parla à saint Jean dans le désert.--La parole du Mapah--coûte trois sous

de port.--Il m'a envoyé quatre pages sur Napoléon et sur Waterloo;--je

pense que Dieu parlait hébreu à son peuple,--le langage du Mapah est de

l'hébreu pour moi.

Il a écrit également à M. V. Hugo,--et lui a proposé d'être sous-Dieu ou

Saint-Esprit,--M. Hugo a refusé.--Il paraît qu'il aime mieux être

académicien.--On ne saurait trop porter à la connaissance du public de

semblables traits de désintéressement.

Le Mapah date _ses évangiles_ de _son grabat_,--décidément le métier est

mauvais, le royaume des cieux n'est pas de ce monde,--et j'admire

peut-être trop le désintéressement de M. Hugo.

Le Dieu, m'assure-t-on, daigne se manifester dans divers estaminets,--où

il fait la Pâque et communie sous les espèces des échaudés et de la

bière; sa foudre se compose d'un rotin, et il s'encense lui-même au

moyen d'une pipe culottée.--Il rencontra, un jour, dans un café, M.

_Jules Sandeau_, auquel il dit: «Levez-vous et suivez-moi.»--M. Sandeau

se leva et s'en alla aussi vite qu'il put aller.

[GU] 12-13.--Étretat. Je me suis mis à l'eau hier,--et je me suis dirigé

vers la ligne d'un beau bleu sombre que forme la mer à l'horizon,--j'ai

rencontré une barque de pêcheur, elle était--montée par mon ami

Samson;--je l'ai hélé.

--Tiens!

--Monsieur Alphonse!--Eh bien! comment que ça va?

--Bien, mon ami Samson,--et vous?--Avez-vous du genièvre à bord?--il y a

longtemps que je suis à l'eau, et cela ne me ferait pas de mal.

--Non, mais voici deux beaux homards que je vous donnerai pour votre

dîner.

Et Samson me montra des homards bleus étendant leurs grosses pattes et

ne saisissant que l'air avec leurs pinces formidables.

--Merci,--mon ami Samson,--mais pour le moment j'aimerais mieux du

genièvre.

--Eh bien!--allez-vous-en encore au large,--tournez la porte d'aval--et

vous rencontrerez Valin, le garde-pêche,--il a de l'eau-de-vie.

--Au revoir,--mon ami Samson.

--Au revoir,--monsieur Alphonse.

[GU] 14.--Madame ***, l'une des sorcières de Macbeth--à laquelle on

avait écrit après l'affaire de Strasbourg:--«Prends ton nez de sept

lieues et va-t'en.»--Madame *** vient d'essuyer un petit désagrément

de douane.--Les préposés, trompés par son aspect militaire et ses

moustaches,--n'ont jamais voulu croire que ce fût une femme,--ils ont

soutenu que c'était un homme déguisé, et que sa prétendue gorge devait

se composer uniquement de dentelles et autres marchandises

prohibées.--Ils ont voulu la déshabiller;--Madame *** a réclamé le

droit d'être fouillée par une personne de son sexe, comme il est d'usage

pour les femmes;--mais la femme préposée partageant l'erreur des

douaniers, a refusé longtemps de déshabiller ce _monsieur_, et ne s'est

décidée qu'à grand'peine.

[GU] 15.--Je vous vois bien, Padocke--vous bourdonnez depuis un quart

d'heure autour de ma tête,--mais je ne vous écoute pas.--Vous avez,

dites-vous, d'excellentes choses à raconter,--j'en suis désolé; mais

votre arrêt est porté sans appel,--vous ne reparaîtrez qu'au mois de

septembre; on voit bien, du reste,--Padocke,--que vous n'avez rien fait

depuis un mois;--vous êtes horriblement engraissée,--prenez

garde,--Padocke,--vous seriez la première guêpe qu'on aurait vue prendre

du ventre.

Certes, Padocke, après les désagréments que vous m'avez attirés,--ce

n'est pas vous que je laisserai parler sur le procès de madame

Lafarge,--vous laisseriez encore échapper des choses fort risquées;

aussi bien,--je ne dirai rien du fond du procès,--mais je ne puis

m'empêcher de parler un peu de Me Coraly, avocat et député.

J'ai lu tous les discours dans cette affaire,--et j'avouerai qu'il a

laissé derrière lui l'_Intimé des Plaideurs_.

Dans l'audience du 11,--il commence comme son modèle.

L'INTIMÉ.

Et de l'autre côté l'éloquence éclatante

De maître Petit-Jean m'éblouit.....

Me Coraly:

«J'ai appris par l'expérience à me défier des entraînements du talent de

Me Bac.»

Et partout cette phrase prétentieuse, boursouflée, redondante, répétant

trois fois la même chose;

Et ces fades éloges de la beauté de madame de Léotaud,--et des grâces de

madame de Montcreton,--et la réponse de Me Bac par les louanges des

_attraits_ de madame Lafarge:--cette galanterie empesée,--et cette

ridicule forme de langage qui fait que Me Coraly s'écrie: «On a sali

_notre_ vie de jeune fille.»

Comme tout cela a été prévu par Racine!

L'INTIMÉ.

On force une maison;

Quelle maison? maison de _notre_ propre juge;

On brise le cellier qui _nous_ sert de refuge.

Une chose triste en lisant toutes ces révélations qu'entraîne un procès

du genre de celui de madame Lafarge,--c'est de voir tout ce qu'il y a

de commun et de mauvais goût dans les coulisses de la vie

humaine,--combien peu il y a de gens qui aient quelque respect pour

eux-mêmes,--et qui gardent quelque dignité quand ils sont seuls.--Il

semble que, pour la plupart, les bonnes manières et la distinction

soient un rôle fatigant dont on ne saurait trop vite se débarrasser; il

semble voir des chiens savants retomber sur leurs quatre pattes aussitôt

que leur maître détourne la tête.--Il y a une foule de gens qui, sitôt

qu'ils se croient seuls, n'ont rien de plus pressé que de mettre un

bonnet de coton et de ne plus se laver les mains.

On n'aime pas à entendre cette jeune femme ne trouver rien de mieux à

dire à l'autre, à propos de son mariage récent, que ceci:--«_N'ayez pas

de diamants,--cela fait trop de peine de les perdre._» Que dirait-elle

donc de plus s'il s'agissait de la perte d'un enfant?

J'ai fait, à ce sujet, depuis longtemps, une remarque affligeante: c'est

qu'il y a beaucoup de femmes avares.--Qu'un domestique maladroit laisse

tomber du plateau qu'il porte quelques gouttes d'eau sucrée sur leur

robe,--c'est un désespoir qu'on ne prend pas la peine de cacher;--qu'une

porcelaine un peu précieuse soit brisée par hasard, que de cris!--que de

plaintes!--que de gémissements!--Une bague tombe,--on interrompt la

contredanse:--il faut tout déranger pour la retrouver.--Et cette

histoire avec M. Clavet!

Non, je n'appelle pas vierge une jeune fille

Qui donne des cheveux à son petit cousin,

Ou qui, chaque matin, se rencontre et babille

Avec un écolier dans le fond du jardin.

Je n'appelle pas vierge une fille qui donne

Un coup d'œil au miroir sitôt que quelqu'un sonne.

Pour celui-ci, d'abord, pour la première fois,

Elle voulut être belle et parée.

Par cet autre sa main, dans un bal,--fut serrée;

Celui-ci vit sa jambe, un certain jour qu'au bois

On montait à cheval.--Un autre eut un sourire,

Un autre s'empara,--tout en feignant de rire,

D'une fleur morte sur son sein.

Un autre osa baiser sa main.

Dans ces jeux _innocents_, source de tant de fièvres

Qui troublent les jeunes sens,

Un monsieur a baisé, devant les grands parents,

Tout en baisant la joue, un peu le coin des lèvres.

On a rougi cent fois d'un mot ou d'un regard;

On a reçu des vers et rendu de la prose,

_Et cætera._--Mais il est une chose,

Une seule,--il est vrai,--peut-être par hasard,

Que l'on a su garder,--soit par la maladresse

Ou l'ignorance du cousin,

Ou la,--dirai-je,--la sagesse

D'une mère au coup d'œil certain.

C'est encore une chose et rare et difficile!

Et c'est ce qu'on appelle une vierge!--on l'habille

Tout de blanc,--et l'époux se rengorge au matin!

[GU] 16.--Je découvre que je passe définitivement à l'état de

_canard_.--On appelle _canard_ en librairie les nouvelles que les

crieurs vendent dans les rues,--ou les anecdotes un peu hasardées que

publient les journaux,--on est arrivé par _catachrèse_ à donner le nom

de canard à celui qui est le sujet de l'anecdote. J'ai compté cette

semaine quatre canards dont je suis le héros,--en y comprenant les

détails donnés sur un naufrage que je suis censé avoir fait à _Étretat_

avec _Gatayes_, qui n'a pas quitté Paris.

[GU] 17.--Dans un numéro du mois de décembre, j'ai raconté toute la vie

de M. Rossi,--les grands journaux, les journaux sérieux,--les journaux

qui savent tout,--ont, depuis six mois, largement puisé à cette source

sans la désigner jamais,--chaque fois qu'il a été question de M. Rossi.

On vient de le nommer conseiller au conseil royal de l'instruction

publique,--et on a fait grand bruit de la démission qu'il a donnée d'une

de ses places,--le hasard fait que c'est précisément la moins rétribuée

que M. Rossi a abandonnée.

Ainsi, en quittant la chaire d'économie politique qui lui rapportait

cinq mille francs,--il a conservé les douze mille francs qu'il reçoit du

ministère des affaires étrangères,--les douze mille de l'École de droit.

Les douze mille du ministère de l'intérieur pour la Revue des deux

Mondes, dont il fait la chronique politique.--Cette chronique, qui n'a

aucun mérite d'aucun genre, était beaucoup plus spirituelle quand elle

était faite par des Français.

[GU] 18.--Il y a deux ans et demi, M. Cousin n'était pas ministre de

l'instruction publique,--il faisait à la Chambre haute--une opposition

tracassière.--Un jour il avait entrepris de faire réciter à M. Molé une

sorte de catéchisme ridicule.

--Monsieur le ministre, disait M. Cousin, que feriez-vous s'il arrivait

telle chose? que feriez-vous si don Carlos était triomphant, si le

colosse du Nord venait à mourir, si la reine d'Angleterre engraissait?

«Hélas! monsieur, ne répondait pas M. Molé, nous avons déjà assez de

peine à savoir bien précisément ce que nous faisons, sans encore dire ce

que nous ferons.»

--Monsieur, répondait M. Molé, il m'est impossible d'improviser ici un

programme complet d'une politique que les événements doivent

nécessairement modifier, etc., etc.

Nous ne suivrons pas ces deux messieurs dans le dialogue, nous

remarquerons seulement que le professeur Villemain venait de temps en

temps en aide au professeur Cousin,--et lui donnait le temps de

reprendre haleine.--M. Molé tenait bon, et l'avantage semblait devoir

lui rester, lorsque le professeur Cousin imagina un de ces arguments

qui bouleversent l'armée de syllogismes la mieux disciplinée.

--Monsieur, dit le professeur Cousin à M. Molé, je vous donne un

démenti.

On comprend de quel étonnement, de quelle stupeur, puis ensuite de

quelle indignation fut saisie la Chambre dite aristocratique. La plupart

des pairs sont des hommes bien élevés,--peu accoutumés à ces façons de

Trissotin, à ces interjections de garçon de classe.

M. Pasquier, quand le premier tumulte fut apaisé,--dit au professeur

Jean-Vadius Cousin: «Monsieur, je vous fais observer que les paroles

dont vous venez de vous servir sortent des convenances parlementaires.»

Et de toutes les convenances possibles, aurait dû ajouter M. Pasquier;

mais les membres de la Chambre haute sont des gens comme il faut, qui

n'ont pas voulu dire dans une assemblée législative, dont toutes les

paroles sont imprimées au _Moniteur_ et lues dans toute l'Europe:

«Monsieur, vous êtes un manant.»

[GU] 19. La Chambre des pairs, en rejetant ou en modifiant les lois

tardivement présentées par le ministère,--a montré clairement qu'elle

n'entendait pas se laisser ainsi abaisser et amoindrir.--M. Thiers a

senti le besoin de s'y créer un parti sérieux et il pense à une nouvelle

et prochaine fournée.--Le roi n'a pas caché qu'il serait très-difficile

sur les noms qu'on lui présenterait. M. Thiers manque de gens

suffisamment convenables dans ses relations personnelles;--c'est M. de

Rémusat, homme du monde et homme d'esprit,--qui a été nommé

_recruteur_.--Voici quelques-uns des noms déjà raccolés:--M. _de

Tracy_,--M. _de Lasteyrie_,--le comte _Paul de Ségur_,--l'infortuné

_Flourens_,--le général _Lamoricière_--et le général

_Duvivier_.--Quelques personnes parlent de M. _Dosne_;--ce M. _Dosne_ ne

serait-il pas le même M. _Dosne_ qui dut à la bienveillance de la

duchesse d'Angoulême une charge gratuite d'agent de change? Le moment

et le prétexte seraient l'arrivée des _cendres_ et on mettrait en tête

de la liste:--MM. Gourgaud,--Bertrand--et Lascase.

Dans les familles que voit M. de Rémusat,--on s'efforce de trouver des

formules de refus polies;--beaucoup allèguent le mauvais état de leur

santé,--quelques-uns demeurent bien loin du Luxembourg,--d'autres

redoutent les plâtres neufs,--etc., etc., etc. Le topique violent que

veut appliquer à la Chambre des pairs M. le président du conseil--est

généralement d'un effet extrêmement passager;--les nouveaux pairs ne

tardent guère à comprendre les devoirs et les nécessités de leur

position,--comme fit M. de Boissy après qu'il eut été nommé par le

ministère du 12 mai.

M. de Villèle redoutait beaucoup cet expédient et ne s'y détermina qu'à

la fin. «Chaque pair que je fais,--disait-il,--commence par mettre deux

boules noires contre moi.»

[GU] 20. Deux femmes accusées d'assassinat ont été toutes deux

condamnées:--la mère, comme auteur du crime, aux travaux forcés à

perpétuité,--et la fille complice,--vu des circonstances atténuantes,

sera à vingt ans de la même peine.--Or, la mère a près de quatre-vingts

ans, et il est certain que la fille passera aux travaux forcés trois

fois autant de temps que la mère.

[GU] 21.--Un des _canards_ faits sur mon compte--annonce que je suis

_très-laid_;--cette assertion peut jeter dans les esprits des

impressions illimitées.--Sans nier la chose au fond, je serai forcé, un

de ces jours, d'en fixer positivement les bornes par un bon portrait

légalisé,--aussi bien on en a lithographié un que l'on vend ou que l'on

ne vend pas derrière certains vitrages;--portrait qui me donne l'air

d'un criminel écoutant si le jury admet les _atténuantes_. Si j'étais

procureur du roi,--je ne suis pas bien sûr que je ne me ferais pas

arrêter sur le seul aspect de mon portrait;--je ne sais si c'est à cause

de ce portrait que MM. _Desmortiers_ et _Hély-d'Oissel_, son substitut,

ont cru devoir ajouter à mon nom, inscrit au parquet pour quelques

condamnations relatives à la garde nationale: «NE MÉRITE AUCUNE

INDULGENCE.»

Vraiment, messieurs, je ne sais si vous en méritez beaucoup;--mais je

sais que vous en auriez diantrement besoin,--ce que je me propose de

développer convenablement en temps et

lieux,--patience,--messieurs,--vous voyez que j'ai aussi une police bien

faite.--J'aurais, du reste, mauvaise grâce à me plaindre de toutes ces

plaisanteries.

Des ennemis de M. de Lamartine s'amusent à envoyer aux divers journaux

de Paris--des vers qu'il est censé, pendant le cours de son

voyage,--ici, avoir mis sur un album,--là, avoir improvisé dans un

banquet, etc, etc.--Ces vers sont, comme vous pouvez le penser, fort

indignes de leur auteur prétendu,--et donnent à l'honorable député un

certain air troubadour,--qui n'est ni de mode, ni de bon goût, et ne va

nullement avec ses façons d'être, qui sont pleines de dignité et de

distinction.

Les journaux,--pendant les vacances des Chambres, poussent au degré le

plus criminel l'avidité de la copie gratuite.--Je ne pourrais pas citer

trois journalistes--qui, un soir qu'il leur manquerait vingt lignes,

jetteraient au feu sans hésiter vingt lignes qu'on leur enverrait de

dénonciations contre leur meilleur ami. Aussi, saisissent-ils avec un

empressement féroce tout ce qu'on leur transmet sur ce pauvre M. de

Lamartine.--Le plus mauvais tour qu'on lui ait joué en ce sens est de

lui avoir prêté, ces jours-ci, le discours le plus biscornu qui ait

jamais été fait.--La scène se passe à _Bagnères_, on chante au poëte une

centaine de vers, _improvisés_ par MM. _Soutras_ et _Soubies_.--M. de

Lamartine répond:

«Dans l'hommage que vous rendez à la poésie, en ma personne, vous avez

employé les deux plus belles langues que Dieu ait données aux hommes, la

langue musicale et la langue des vers. Vous ne me laissez pour répondre

que _celle_ de mon émotion et de ma reconnaissance.»

Cela rappelle parfaitement cette phrase célèbre: «_De bonne heure

surtout; le mien est de te voir._»

«Vous voulez que je vous laisse un souvenir, fait-on ajouter à M. de

Lamartine... Je vous laisse celui de votre générosité.»

Ce n'est pas ruineux,--et je recommande aux poëtes, en général, ce genre

de présent.

[GU] 23.--Voici qu'il arrive à M. Thiers un des plus terribles

désappointements que jamais ait subis un ministre constitutionnel.--On

sait que le côté ou le prétexte politique de son entrée aux affaires est

l'alliance de la France avec l'Angleterre;--pendant que M. Thiers et les

journaux qui lui sont dévoués faisaient grands bruits des toasts portés

par M. Guizot, pendant qu'on faisait chaque jour de nouveaux éloges de

cette _terre classique de l'industrie_, de ce _berceau des gouvernements

constitutionnels_,--l'Angleterre, cette même Angleterre! la Prusse,

l'Autriche et la Russie,--ont signé, avec l'envoyé de la

Porte-Ottomane,--une convention contre _Méhémet-Ali_, et accessoirement

contre la France, soigneusement exclue de cette quadruple alliance.

[GU] Tout le monde connaît la correspondance ministérielle de la rue

Jean-Jacques-Rousseau,--dont l'_officine_ est située porte à porte avec

l'administration des postes.--M. de l'R., directeur de cette

correspondance, est un homme très-intelligent et très-entendu, qui

profite de tous les moyens possibles pour accélérer le transport de ses

_nouvelles_. On a vu pendant quelque temps un magnifique pigeonnier sur

le faîte de sa maison,--servant d'asile à ses voyageurs. Mais, ces jours

derniers, M. Conte, administrateur général des postes, l'a fait sommer

judiciairement--d'avoir, aux termes de certains vieux règlements de

police oubliés, à détruire son pigeonnier, et à plumer et manger ses

pigeons,--le choix de la sauce étant abandonné au condamné. Ce prétexte

était quelques avanies faites par les pigeons aux voitures de

l'administration;--mais la véritable raison est l'horreur qu'éprouve M.

Conte pour toute concurrence dans le transport des _lettres et

dépêches_.

M. de l'R.--a donné, ce matin, la volée à ses soixante pigeons,--qui se

sont dirigés vers différents pays,--portant sous l'aile gauche un billet

ainsi conçu:

«Monsieur, M. Conte, directeur général de l'administration des postes, a

fait rendre une sentence de bannissement contre nos voyageurs.--Pendant

quelque temps, vous recevrez ma correspondance par la voie ordinaire et

peu accélérée des malles-postes; mais encore quelques jours, et nous

serons en mesure de prouver à M. _Conte_ que tous les _trébuchets_ du

monde sont impuissants contre les pattus d'Anvers.»De l'R.»

«_P. S._--La rente a baissé de deux francs quarante centimes à Tortoni.»

Le fait est vrai: la rente a baissé énormément.--On assure que M.

_Thiers_, qui jouait alors la baisse,--probablement dans la prévision et

la confiance qu'il ne pourrait tarder à faire quelque haute bévue,

aurait trouvé immédiatement sa fiche de consolation.--Les journaux

ministériels, alors,--anciens organes du vieux libéralisme,--qui avaient

eu tant de mal à glorifier l'Angleterre,--se sont sentis à l'aise quand

le maître leur a permis de l'appeler comme autrefois: _Perfide Albion_

et _Carthage des temps modernes_.--Le _Constitutionnel_--a mis de côté,

d'une façon tout, à fait crâne, son vénérable et proverbial bonnet de

coton. M. _Chambolle_,--rédacteur en chef du _Siècle_, a pris son air le

plus martial,--et a entonné le chant de guerre.--Il a appelé la France

aux armes,--et, si on ne l'avait arrêté, je crois qu'il partait tout

seul.--M. Chambolle plaisante peu avec les _puissances étrangères_,--et

je leur conseille de se bien tenir, si elles ne veulent avoir affaire à

lui.--«On veut humilier la France,--s'écrie M. Chambolle,--c'était bon

sous les ministres pusillanimes qui nous ont précédés,--mais, à

présent, nous avons M. Thiers!»

Le _Siècle_ a trente mille sept cents abonnés,--ce qui suppose un peu

plus de quatre cent mille lecteurs.--Je me trompe fort, ou il y a,

aujourd'hui et jours suivants, en France, quatre cent mille personnes

qui riront aux éclats en voyant M. Thiers métamorphosé en foudre de

guerre par le zèle exalté de M. Chambolle.

En tous cas, voilà les _puissances_ averties, elles s'arrangeront comme

elles pourront.--Gare M. Thiers! gare M. Chambolle!--On parle

d'assembler les Chambres; je ne sais, cette fois, quelle attitude

prendront les avocats qui sont censés représenter la France,--mais je

n'ai pas oublié--la haine qu'ils ont toujours témoignée contre les

illustrations militaires, et les avanies qu'ils ont faites, chaque fois

qu'ils en ont trouvé l'occasion, à tout ce qu'il y a de noble et de

grand en France.--Je m'en rappelle un exemple entre mille; il y a deux

ans et demi, après la prise de Constantine,--le gouvernement demandait

une pension de douze mille francs pour la veuve du général _Damrémont_,

tué sur le champ de bataille;--les avocats ont chicané, lésiné et réduit

la pension à six mille francs.

Le lendemain, on en demanda une de trois mille francs pour la veuve du

colonel Combes.

Le colonel Combes, à la tête de la deuxième colonne, avait décidé la

prise de Constantine; la ville était prise, il était revenu annoncer la

victoire au duc de Nemours.--Seulement alors on s'était aperçu qu'il

était blessé à mort.

Une longue discussion eut lieu à la Chambre, et les avocats s'élevèrent

à un remarquable degré de honteuse chicane.

On demande si la mort du colonel pouvait être considérée comme service

extraordinaire, ou si c'était simplement une affaire ordinaire,

l'exécution d'une consigne. Quelques avocats, et, il faut le dire, M. le

général Doguereau, soutinrent cette bizarre interprétation.--M. le

général Doguereau termina par cette remarquable naïveté:

«J'admire autant que qui que ce soit les paroles prononcées par le

colonel Combes mourant; mais ceux qui ont été tués auraient pu en dire

autant si la mort ne leur avait pas coupé la parole.»

On regretta que M. Doguereau n'eût pas ajouté que Combes, un quart

d'heure avant sa mort, était encore en vie.

Cependant, on vote par assis et levé.

«Il est accordé, à titre de récompense nationale, une pension de trois

mille francs à la veuve du colonel _Combes_, tué sur la brèche de

Constantine.»

L'article fut adopté à une majorité de plus de soixante voix; les

avocats avaient eu un peu de vergogne; ils n'avaient pu, sans rougir,

voter contre la pension, mais, à une seconde épreuve, au scrutin secret,

les avocats, plus libres,--firent rejeter la pension;--plus de soixante

membres de la Chambre--qui s'étaient levés pour la pension,--votèrent

contre au scrutin secret.

[GU] 94.--J'ai reçu, de _Montreuil_, une lettre d'un monsieur fort

indigné des paroles légères que je me suis permises sur _son

endroit_;--la langue de Montreuil est trop différente de celle qu'on

parle en France--pour que je puisse en citer des fragments.--J'ai reçu

du poëte Antony Deschamps des vers qui m'ont fait le plus grand

plaisir.--M. Viennet, dans une lettre écrite à divers journaux,--se

plaint des _Guêpes_.--M. Viennet a tort;--j'ai mes torts,--je ne frappe

pas sur ceux des autres; d'ailleurs, je n'ai jamais eu occasion de

parler de M. Viennet qu'une fois--et c'était dans une circonstance où je

devais le faire avec éloges.--Les élèves m'arrivent en foule pour les

leçons de trompe.--J'ai rencontré un démonstrateur de figures de cire

qui faisait voir--_le notaire Peytel et son complice, M. de Balzac;_--on

n'a pas tardé à ordonner à ce brave homme de suspendre son

exhibition;--il était fort irrité contre le brillant auteur de tant de

beaux romans et disait: «C'est bien petit de la part de M. de Balzac de

m'avoir fait défendre de montrer _Peytel_;--Peytel a été

guillotiné,--j'ai le droit de le montrer;--M. de Balzac a tort,--je n'ai

pas autant d'esprit que lui, mais je n'ai pas fait _Vautrin_.»

Les guêpes ­— séries 1 & 2 · 第 24 / 47 段