de Rémusat décorés malgré eux.--Un ex-dieu.--M. Cousin.--M.
Jouffroy.--Il n'y a pas de savants.--M. Arago.--M. G. de
Pontécoulant.--M. Mathieu de la Rodorte.--MM.
Étienne.--Véron.--Jay.--M. Neveu.--M. Ganneron.--M. Lherbette.--MM.
Baudoin.--Duprez et Eliçabide.--Mme Lafarge et Mlle
Déjazet.--Hommage que l'auteur se plaît à rendre à sa propre
sagesse.--M. Fauvel, maire d'Etretat.--M. Meyer-Beer.--M.
Lemercier.--M. Hugo.--Les tribuns du peuple.--Léon Gatayes.--J.
Janin.--Théodose Burette.--Mme Francia Mollard.--M. le vicomte
d'Aure.--M. Baucher.--M. Malpertuis.--La revue.--Le puff du
gouvernement.--L'empereur de Russie.--M. Ernest Leroy.--Le cheval
de Tata.--_Attentat_ du 15 juin.--Portrait du
couteau.--Gueuletons.--Convoi, service et enterrement de la
proposition Remilly.--Libations.--M. Waleski.--Ordre du
jour.--Témérité de M. Roussel, chef de bataillon de la garde
nationale de Montreuil.--La Fête-Dieu.--Un monsieur découvre que je
suis un _mouchard_.--Adresse.--Dernières séances de la Chambre des
députés.--Mort de Redouté.--Bohain's french newspaper.--Le satrape
Valée.--M. Bugeaud.--Les pianos et les voisines.--La curée.--M.
Pariset.--La Chambre des pairs.--M. Pasquier.--Divers
Pasquiers.--M. Decaze.--M. de Saint-Aulaire.--M. Auguis.--M.
Jouffroy.--M. Chambolle.--M. Gouin.--M. Vincent.--M. Blanqui
aîné.--M. de Bourgoin.--M. de Fontenay.--M.
Deffaudis.--Gaillardises d'icelui.--On donne une place à M. Dronin
parce qu'il a un mauvais caractère.--MM. Laffitte et Arago,
aristocrates.--M. de Balzac.--Amende honorable.--_Am Rauchen_.
Report d'autre part.
Mai.--Comme on demandait à M. Thiers si quelques écrivains feraient
partie de l'expédition de Sainte-Hélène? «Non pas, a-t-il répondu;--je
veux lui laisser toute sa gravité.»
[GU] Après l'exposition publique des tableaux, on a distribué les
récompenses clandestines.
Autrefois, c'était dans une séance solennelle que le roi donnait
lui-même aux peintres et aux sculpteurs les médailles qu'ils avaient
méritées.--Depuis quelques années,--ils les reçoivent à domicile--par un
garde municipal;--on ne leur demande pas tout à fait le secret, mais
bien peu s'en faut. On attribue ce changement à quelques protestations
grossières faites par de jeunes peintres, ayant plus de barbe que de
talent, à la dernière séance royale. Mais il fallait faire mettre les
peintres barbus à la porte ou au violon,--et ne pas répondre à un
reproche d'injustice dans la distribution des récompenses par une
clandestinité qui, entre autres inconvénients, a celui de diminuer
singulièrement le prix qu'on attache aux récompenses.
[GU] Il y avait dix ans que MM. Jaubert et de Rémusat mettaient une
sorte d'orgueil à ne pas avoir la croix;--il y a en effet tant de gens
dont on dit: «Pourquoi ont-ils la croix?»--que ce n'est pas une
très-mauvaise chose que de faire demander pourquoi on ne l'a pas. MM.
Casimir Périer,--Guizot--et plusieurs autres ministres successifs
avaient en vain offert la croix à ces deux réfractaires.
M. Thiers leur a joué le tour de faire signer leur nomination au roi
sans les prévenir,--de sorte que, comme ministres du roi, ils ont été
obligés de l'accepter et de la porter.
En recevant sa croix,--M. Jaubert a dit: «Thiers me payera cela.»
Juin.--1.--Je reçois en ce moment des nouvelles d'un dieu chevalier de
la Légion d'honneur, qui ne laissait pas de m'inquiéter un peu;--je veux
parler de M. Enfantin, ex-dieu des saint-simoniens. Je m'étais demandé
souvent:--Que diable peut-on faire quand on a été dieu?
Voici ce que je lis dans une lettre écrite par M. Bory de Saint-Vincent,
chef de l'expédition scientifique envoyée à Alger:--«_Nous avons
recueilli deux crapauds, dont un assez gros, marqué de taches variant du
brunâtre au verdâtre, trouvé pour la première fois par M. Enfantin_.»
M. Enfantin, après avoir lutté deux ans contre Dieu,--l'autre dieu, vous
savez,--l'ancien, celui qui a créé le soleil et les mondes, une foule de
vieilleries;--après l'avoir traité plus que légèrement et avoir essayé
d'en faire un dieu de la branche aînée,--M. Enfantin,--homme fait dieu
contrairement au Christ dieu fait homme, avait donné sa démission.--M.
Enfantin était, il est vrai, de première force au billard et avait
inventé un _bleu_ nouveau pour les _effets_;--mais ce n'était pas là un
avenir ni même un présent,--il s'est fait savant;--c'est bien
humble.--Qu'est-ce en effet que d'être _savant_ et surtout relativement
à l'histoire naturelle?--c'est simplement passer sa vie à admirer les
créations infinies de Dieu et épuiser son intelligence à les comprendre.
Il est triste de jouer ce rôle vis-à-vis d'un rival.
Mais,--M. Enfantin est-il de bonne foi? s'il avait découvert quelque
animal beau et noble comme le cheval,--ou riche, léger, féerique comme
le colibri, ou terrible comme le lion, ou utile comme le chameau, je
croirais à son humilité et à sa résignation,--comme je crois à celle de
ses fils les sous-dieux Michel Chevalier et quelques autres qui se sont
résignés à la domination des Bertin, propriétaires du _Journal des
Débats_,--et marchent d'un fort bon pas à la fortune et à ce qu'on
appelle les honneurs. Mais aller découvrir un hideux _crapaud_,--assez
_gros_,--_brunâtre_ et _verdâtre_,--un crapaud dont Dieu l'_ancien_
était honteux, qu'il avait caché dans quelque mauvaise flaque d'eau de
l'Afrique,--espérant qu'on ne l'y trouverait pas;--à la façon d'un poëte
qui froisse et met au feu des vers dont il est mécontent;--d'un
sculpteur qui jette avec colère dans un coin la terre glaise rebelle
sous ses doigts.--N'est-ce pas plutôt une dénonciation qu'une
découverte:--cela au point de vue de M. Enfantin, à la fois dieu et
apôtre de la forme. Ne veut-il pas dire: «Tenez, voilà ce qu'il fait
votre dieu,--le dieu que vous m'avez préféré;--c'est joli,--n'est-ce
pas? vous devez être bien content d'avoir un dieu qui fait des choses
comme cela.»
Il est probable qu'on amènera en France les découvertes de M.
Enfantin,--pour améliorer, par le croisement des _races_, l'espèce des
crapauds dans notre belle patrie.
[GU] 2.--La guerre que l'on fait en Afrique finira par nous paraître
très-singulière.--En France, toutes les idées tournent au commerce,--à
l'industrie,--aux affaires,--et la guerre entraîne de ces actes auxquels
on a besoin d'être accoutumé pour ne pas s'effaroucher un peu.--Un
journal, intitulé le Siècle, écrit dans le même numéro: «_Le maréchal
Valée s'est dirigé sur la plaine du Chétif_,--_détruisant les tribus et
incendiant les récoltes sur pied_;--_nos troupes ont fait beaucoup de
mal à l'ennemi_.
Et à la page suivante: «_Abd-el-Kader a mis le feu à la plaine;--la
guerre qu'il nous fait est celle d'un brigand et celle d'un vandale._»
--J'ai vu également le même jour, dans un seul journal,--deux faits
différents,--dans lesquels on trouve ces mots:--«_Il a tué deux
hommes._» Dans le premier cas,--l'auteur du meurtre a un pantalon
garance, son action est glorifiée;--l'autre a un pantalon noir, il est
appelé en cour d'assises. Le premier est un brave soldat qui aura de
l'avancement,--le second un lâche assassin qui sera guillotiné.
[GU] 3.--Les philosophes ont peu de succès en ce moment. Tandis que M.
Cousin, membre de la Légion d'honneur, _sacrifie aux grâces_,--M.
Jouffroy, membre de la Légion d'honneur, se laisse convaincre de s'être
fait donner de l'argent sous divers prétextes, dont la plupart
paraissent insuffisants. Les mêmes gens qui ont crié le plus haut contre
les turpitudes qu'on a dévoilées, ont voté ensuite contre une mesure qui
tendait à les rendre impossibles à l'avenir.--Ce qui montre qu'il y
avait plus d'envie que de vertu dans leur bruyante indignation.
Du reste, en prononçant la publicité des secours donnés aux hommes de
lettres, on se serait mis dans une position difficile.--Du jour où, pour
éviter que les fonds du ministère de l'instruction publique soient
livrés à des appétits indignes,--on en aura abandonné la répartition à
la publicité,--les hommes auxquels on veut les conserver ne les
accepteront plus, et de ce moment même il ne se trouvera pour les
_consommer_ que ceux-là précisément auxquels on veut les dérober,
c'est-à-dire des gens sans talent et sans pudeur.
Il faut prendre garde qu'il n'en soit de cet argent comme des hospices
d'enfants trouvés,--où, comme nous l'avons déjà fait remarquer depuis la
suppression des _tours_, c'est-à-dire du secret,--on a déposé beaucoup
moins d'enfants aux hospices, mais pour en déposer beaucoup plus au coin
des bornes et dans les auges des pourceaux. Deux enfants nouveau-nés
ont été, hier, trouvés, dans deux quartiers différents, sur des tas
d'ordures.
Le ministère de l'instruction publique est, en France, une des
niaiseries les plus graves.--Le ministère n'exerce aucune influence
littéraire d'aucun genre;--il n'a aucun rapport avec les hommes qui
écrivent;--il ne les connaît pas. Il change les heures des classes et
des récréations dans les collèges;--il fixe le _maximum_ des
_pensums_;--il modifie la forme des concours. Mais, pour la littérature
vivante,--pour celle qui a tant de pouvoir sur les cœurs,--sur les
esprits,--sur les mœurs,--il ne sait pas ce que cela veut dire.
[GU] 4.--M. Arago et M. G. de Pontécoulant, tous deux chevaliers de la
Légion d'honneur, savants illustres dans le monde entier, ont écrit l'un
contre l'autre une brochure,--dans laquelle chacun des deux prouve clair
comme le jour que l'autre est un ignorant.
[GU] 5.--M. Mathieu de la Redorte,--membre de la Chambre des
députés,--chevalier de la Légion d'honneur, est nommé ambassadeur en
Espagne à la place de M. de Rumigny, membre de la Légion d'honneur. M.
Mathieu de la Redorte est un homme fort distingué sous plusieurs
rapports, et contre la nomination duquel je n'aurais rien à dire, s'il
s'agissait d'une autre ambassade; mais sa qualité de parent de Joseph
Bonaparte,--et la religion réformée à laquelle il appartient, rendent
peu convenable sa mission auprès de SA MAJESTÉ CATHOLIQUE.
Ce témoignage de reconnaissance a fait dire de M. Thiers:--Décidément ce
n'est pas un _Fesse-Mathieu_.
En outre, M. de la Redorte devait acheter une action du
_Constitutionnel_, et c'était une chose assez importante.
La propriété du _Constitutionnel_ est divisée entre MM. Étienne,
chevalier de la Légion d'honneur;--Véron, chevalier de la Légion
d'honneur;--Jay, chevalier de la Légion d'honneur;--et quelques
marchands de vin et de bois retirés, et chevaliers de la Légion
d'honneur;--ç'a été de tout temps un gouvernement fort agile, et, avant
l'entrée de M. Véron--dans les conseils, la discussion s'y animait
parfois au point qu'on y échangeait des coups de chaise.--M. de
Saint-Albin, le père, chevalier de la Légion d'honneur,--y faisait des
18 brumaire presque périodiques.
M. Véron n'y a donc qu'une puissance très-disputée,--et qui peut à
chaque instant lui échapper. M. Mathieu de la Redorte devait acheter
l'action de M. Roussel, chevalier de la Légion d'honneur, et adversaire
de M. Véron dans le conseil,--et par ce moyen, ranger ce vieux carré de
papier d'une manière immuable, sous les ordres de M. Thiers;--mais, la
nomination signée,--M. de la Redorte a changé d'avis,--et M. Roussel,
voyant qu'on ne voulait plus acheter son action, a commencé à dire qu'il
ne voulait plus la vendre.
[GU] 6.--Voici des remaniements de préfectures,--comme je l'avais prédit
dans un volume précédent.--Mais, que n'ai-je pas prédit dans mes volumes
précédents?
Entre autre choses,--l'élévation du petit Martin,--chevalier de la
Légion d'honneur.
--Il y a à Versailles une chapelle très-sombre.--Le roi la visitait, et
on avait laissé ouverte la porte d'entrée pour donner un peu de
lumière.--Sa Majesté demande une lettre à un des chevaliers de la Légion
d'honneur qui l'accompagnaient, et dit: «Je peux à peu près y
lire;--mais la reine ne le pourra pas.»
M. Neveu, l'architecte, chevalier de la Légion d'honneur, s'approche du
roi, et lui dit: «Sire, j'ai trouvé un moyen.
--Ah! tant mieux!
--Un moyen d'une simplicité incroyable.--Il s'agit de remplacer la porte
d'entrée qui est pleine, par une porte vitrée.»--Le roi eut beaucoup de
peine à faire comprendre à M. Neveu qu'une porte qui ne donne pas assez
de jour quand elle est ouverte, n'en donnera pas davantage quand elle
sera vitrée.
[GU] 7.--Quand ce volume paraîtra,--M. Ganneron,--député, et chevalier
de la Légion d'honneur,--se rappellera-t-il avoir dit dans une maison,
hier soir:--_Nous venons de bâcler quinze lois_.
[GU] 8.--M. Lherbette, chevalier de la Légion d'honneur, a adressé des
interpellations au ministère relativement aux deux journaux ministériels
du soir, le _Moniteur parisien_ et le _Messager_.--Voici le secret de
cette petite comédie. M. Baudoin, gérant du _Moniteur_,--et chevalier de
la Légion d'honneur,--voudrait anéantir M. Brindeau, gérant du
_Messager_, lequel voudrait absorber M. Baudoin.
Le petit _Moniteur_, qui est imprimé à sept mille exemplaires, est
préféré par le ministère au _Messager_, qui n'en vend que onze cents, et
on lui donne les dépêches les plus fraîches et les meilleures. Le
_Messager_, d'après un contrat, est assuré de deux années
d'existence.--M. Brindeau, menacé de les passer dans l'abaissement et
l'humiliation,--a songé à M. Lherbette, à côté duquel il dîne tous les
jours au café de Paris,--et il l'a prié de forcer le ministère à
s'expliquer clairement à son sujet;--de sorte que les attaques formulées
par M. Lherbette contre le ministère--étaient réellement faites par M.
Brindeau, gérant du _Messager_, journal acheté par le même ministère.
[GU] 9.--Les moralistes et philanthropes ayant de tout temps attribué
les crimes des hommes à l'ignorance,--il est devenu fort à la mode,
parmi les assassins et les voleurs,--d'avoir un peu de littérature.--On
se rappelle les tragédies et les chansons de Lacenaire;--l'homme à la
mode en ce moment est Éliçabide.--Clément Boulanger, qui est un homme de
talent et de tact, a eu raison d'écrire aux journaux qui l'avaient
annoncé qu'il n'était pas vrai qu'il eût fait le portrait de cet
assassin pour le publier.
Voici, au sujet d'Éliçabide, une petite anecdote que le chanteur Duprez
a racontée lui-même avec beaucoup de gaieté et d'esprit:
«Il y a eu,--il y a quelque temps, une fièvre de plâtre incroyable.--On
a publié la statuette de tout le monde.--Un marchand, qui n'avait pu
placer tous les exemplaires de celle de Duprez,--a imaginé d'envoyer ce
qui lui restait en province et de les faire vendre comme représentant
Éliçabide. A Bordeaux, le peuple s'est indigné en voyant le scélérat et
a brisé plusieurs statuettes.»
Le commerce ne peut manquer de s'emparer évidemment de ce débouché pour
les _illustres_ qui lui restent en magasin.--On a déjà envoyé trois cent
cinquante Déjazet dans les départements,--pour être vendues sous le nom
de madame _Laffarge_, accusée d'avoir empoisonné son mari.
Je me réjouis fort d'avoir résisté à l'honneur du plâtre.
[GU] Lettre de M. Fauvel, maire d'Étretat, m'annonçant la réception des
1,750 francs que nous lui avons envoyés.
[GU] 10.--M. Népomucène Lemercier, membre de la Légion d'honneur, est
mort. C'était un assez beau talent et un très-beau caractère.--Voici à
l'Académie un fauteuil vacant.--Voyons comment on fera pour ne pas le
donner à M. Hugo, membre de la Légion d'honneur.
--Je me trouvais à la campagne hier,--et je voyais des gens du
peuple;--des ouvriers, mangeant, buvant, dansant à faire envie.
Et je me rappelais nos modernes tribuns et les phrases qu'ils font à la
Chambre sur le peuple et sur le bonheur du peuple.
Et je me dis,--les Gracques,--ces colosses républicains,--aux jarrets et
aux bras d'acier,--au front élevé,--aux cheveux drus et serrés, aux yeux
assurés et étincelants, à la voix puissante assez pour remplir le
Forum,--ont aujourd'hui pour successeurs de jeunes valétudinaires
chauves et en lunettes ou de vieux avocats asthmatiques.
Comment ces hommes peuvent-ils comprendre le peuple,--ses malheurs et
ses besoins?
Aussi, écoutez-les.--Ce n'est pas la sécurité et la meilleure
organisation d'un travail suffisamment rétribué qu'ils demandent pour le
peuple.
Non, c'est le droit d'aller voter dans les colléges électoraux, c'est le
droit d'aller de temps à autre mettre dans une urne un morceau de papier
en faveur d'un avocat ou d'un marchand de bœufs ambitieux, qu'il ne
connaît pas.
A voir ces pauvres tribuns,--tristes, moroses,
pâles,--étiques,--somnolents, mornes, ennuyés,
A voir le pauvre peuple,--buvant, mangeant, faisant l'amour avec ses
puissantes facultés,
On se demande si les premiers ne sont pas un peu plaisants dans leur
pitié pour les seconds; et on s'attriste de voir le bonheur que les
phthisiques amis du peuple veulent lui faire à leur taille.
[GU] 11.--Gatayes est allé voir Janin, membre de la Légion d'honneur, et
il l'a trouvé fort embarrassé.--Il y a quelques années, il s'est
intéressé à une vieille femme qu'il a rencontrée dans la rue.--Il l'a
fait entrer dans un hospice, où elle se trouve fort heureuse. La veille,
elle avait été malade,--et, ce jour-là, se trouvant mieux, elle s'était
dit: «Il ne faut pas que je meure sans avoir vu M. Janin.» Elle s'était
fait accompagner par une femme de la maison,--et, à petits pas
chancelants,--elle était arrivée à la rue de Vaugirard.--Là, je ne sais
comment,--elle avait réussi à monter les étages,--peut-être a-t-elle mis
deux heures;--mais enfin elle est arrivée.--Janin l'a reçue de son
mieux,--il a déjeuné avec elle et avec Théodose Burette,--Théodose
Burette, savant et homme d'esprit, est le Gatayes de Janin,--il a glissé
de l'argent dans sa poche,--il a été simple et bon,--il lui a parlé du
régime de l'hospice,--il l'a écoutée avec intérêt,--il a retrouvé, pour
accueillir cette pauvre femme,--tous ces soins affectueux qu'il garde au
fond du cœur depuis qu'il a perdu sa chère vieille tante.
«Allons,--ma bonne,--lui dit-il,--Théodose et moi nous irons vous
voir;--il ne faut pas vous fatiguer ainsi à venir; je suis jeune, moi,
j'irai là-bas.»
Tout cela était fort bien;--mais la bonne vieille avait épuisé tout le
reste de ses forces pour arriver à l'aire du farouche critique.--Quand
il fallut descendre l'escalier, ses pauvres vieux genoux fléchirent; en
vain Janin, d'un côté,--Théodose Burette, de l'autre, voulurent la
soutenir;--impossible de descendre.--A ce moment, Gatayes arriva;--et on
lui expliqua la situation. «Parbleu! dit-il,--il faut descendre la
vieille sur un fauteuil que nous porterons.»
L'idée est adoptée:--on place la vieille sur un fauteuil,--Gatayes prend
les pieds de devant,--Janin et Burette le dossier, et on descend un peu
haletant. «Allez,--allez,--la bonne,--disait Burette, il n'y a pas
beaucoup de reines qui aient un attelage comme le vôtre.»
[GU] 12.--Aujourd'hui a eu lieu la grande revue de la garde
nationale.--Vers l'heure du dîner, les rues étaient remplies de citoyens
violets et apoplectiques;--les malheureux étaient depuis le matin
exposés à un soleil ardent,--empaquetés, serrés, ficelés,--comme vous
savez;--plusieurs en mourront. O saints martyrs,--priez pour nous.
On s'était beaucoup occupé de cette revue:--dans son humilité, le
gouvernement n'avait pas cru devoir compter sur la _sympathie_ de la
garde nationale.--Fidèle à son système d'annonces et de réclames,--il
avait imaginé un puff, devant lequel auraient reculé les marchands de
pommade mélaïnocôme et d'allumettes pyrogènes.
On avait fait courir le bruit que l'_Empereur de toutes les Russies_
assisterait à la revue.--Le _Siècle_, feuille de M. Barrot, l'avait
annoncé dans _le corps du journal_.--Le bruit avait grossi, et de
braves gens de mon quartier disaient: «_Il paraît_ que l'empereur de
Russie sera dans les rangs de la garde nationale.»
Beaucoup s'étaient rendus sur la place de la Concorde--par curiosité, et
aussi pour humilier l'autocrate par l'aspect de la tenue d'un peuple
libre.--Quelques-uns voulaient crier: «Vive la Pologne!»
On fut extrêmement désappointé--en ne voyant pas le despote,--ceux qui
voulaient crier: «Vive la Pologne!» surtout,--et comme ils voulaient
crier: Vive quelque chose, ils crièrent: «Vive la réforme!»
Il y avait cependant là un spectacle plus curieux que ne pouvait l'être
l'empereur de Russie.--M. Thiers s'était mis en grande sollicitude du
cheval qu'il monterait.--Il s'agissait de trouver un cheval qui eût une
belle apparence, mais qui cependant ne lui fit aucune avanie. Enfin, il
avait emprunté à M. Ernest Leroy--un petit cheval arabe que monte
ordinairement un enfant de quatorze ans, hardi cavalier, que les amis de
M. Leroy appellent ordinairement Tata.
Quand on demandait à M. Thiers ce que c'était que ce joli cheval,--il
répondait: «C'est Leroy qui me l'a prêté.--Ah! c'est le roi?--Oui, c'est
Leroy.»
Les amateurs de chevaux et les habitués du bois de Boulogne disaient:
«Tiens, c'est le cheval de Tata.»
On n'a pas assassiné le roi:--décidément la mode en est passée.
M. de Pahlen s'est plaint aux Tuileries,--et a dit hautement que
l'empereur de Russie n'était pas et ne devait pas être un canard.
[GU] 13.--Comme, hier, je sortais de la maison que j'habite, rue de la
Tour-d'Auvergne, une femme m'aborde et me dit:
--Êtes-vous monsieur Karr?--je voudrais vous parler un moment.
Je m'incline en lui désignant de la main la porte de la maison.
--Non, me dit-elle, passez devant pour me montrer le chemin.
Je la salue et j'obéis. Mon domestique était sorti, je m'adresse à la
portière pour avoir la clef de mon logis; à ce moment l'inconnue tire un
long couteau qu'elle tenait caché dans son ombrelle et m'en porte un
coup dans le dos. La portière jette un cri;--moi, d'un seul mouvement,
j'avais paré le coup et saisi le couteau.
--Marie, dis-je à la portière, vous laisserez sortir librement
madame,--et vous, madame, vous me permettrez de ne pas prolonger cette
petite conversation.
Je la saluai et rentrai chez moi, tandis qu'elle disait: «C'est
impossible, il faut qu'il ait une cuirasse.»
--Parbleu,--dis-je à Léon Gatayes,--qui arriva quelques instants après,
en lui montrant le couteau:--j'ai bien raison de dire que ces femmes de
lettres sont de bien mauvaises femmes de ménage; en voilà une qui vient
de dépareiller une douzaine de couteaux!
--Tu te trompes, me dit Gatayes, celui-ci est le couteau à dépecer.
Puis nous allâmes dîner à Saint-Ouen, et passer le reste de la journée
sur la rivière.
Ce matin, j'apprends que l'accident a donné lieu, dans le quartier, à de
singulières appréciations.--Quelques journaux ont présenté le fait avec
des circonstances bizarres.--Quelques récits me donnent un air de Don
Juan puni, dont je ne veux pas accepter le ridicule;--d'autres pensent
que c'est une anecdote inventée à plaisir par quelque feuille
facétieuse,--ce qui me rendrait complice d'un mensonge que je n'aurais
pas démenti; c'est ce qui me détermine à en parler ici.
Mon ami le docteur Lebâtard, qui est venu voir _s'il y avait de
l'ouvrage_ m'affirme que la blessure pouvait être fort dangereuse, et
certes j'aurais été atteint si on m'avait porté le coup tout droit au
lieu de lever le bras au-dessus de la tête, comme font les tragédiens,
sans aucun doute dans la prévision de la lithographie qui pourrait être
faite de la chose.
Les honnêtes dimensions du couteau sont de trente-huit centimètres de
longueur.--La largeur de la lame est de deux centimètres et demi.
Il est aujourd'hui accroché dans mon cabinet au milieu de mes tableaux
et de mes statuettes, avec cette inscription:
DONNÉ PAR MADAME *** (_dans le dos_).
Maintenant que tout le monde a pu émettre son opinion sur cette
aventure, je vais donner aussi la mienne.
L'auteur de cette exagération--est une femme que j'ai désignée trop
clairement dans un volume précédent.--C'est la seule fois, depuis que je
publie les _Guêpes_, qu'il me soit arrivé de désigner ainsi une femme à
propos de choses dépassant la plaisanterie.--J'ai fait un acte de
mauvais goût; je ne suis pas fâché de l'avoir expié. Et, en y
réfléchissant, je ne trouve réellement pas qu'elle ait tout à fait
tort;--il faut le dire, il y a dans cette manière de ressentir et de
venger une injure,--soi-même,--seule,--en plein jour,--quelque chose qui
ne manque ni d'énergie ni de courage, et ne manquerait pas de
noblesse,--si le couteau n'était pas un couteau de cuisine.
Je le répète,--j'ai fait un acte de mauvais goût, et j'en demande
humblement pardon à toutes les femmes.
--Sur la proposition de M. de Sainte-Beuve, la guêpe Padocke est mise _à
pieds_ pour deux mois.
[GU] 14.--Voici deux phrases que je trouve dans un livre que j'ai publié
il y a fort longtemps: