interpellation un peu brutale peut-être, mais dont la franchise ne me
déplaît pas.--Il s'agissait de MM. Capo de Feuillide et Granier de
Cassagnac.--M. Thiers, qui a perdu la tête, a horriblement pataugé.--Il
aurait été le plus ridicule des hommes sans M. Cousin, qui a eu la bonté
de l'être plus que lui.--A propos de M. de Feuillide, M. Thiers _ne
connaît pas cet homme_;--cependant je crois savoir que M. Thiers lui a
dit,--parlant à lui-même: «Eh bien! monsieur, avouez qu'il n'y a que les
gens du Midi pour être aujourd'hui ce que nous sommes l'un pour l'autre,
après avoir été ce que nous étions hier.» La réponse de M. Cousin:
«_Cette personne_ est venue me demander des passe-ports,» rappelle celle
d'un enfant qui avait reçu un coup sur l'œil en jouant avec des
camarades que ses parents avaient proscrits, et qui, ne voulant pas
avouer sa désobéissance, répondit à la question qu'on lui faisait sur sa
blessure: «_Maman, c'est moi qui m'a mordu l'œil._»
Le mot est resté proverbe,--et _donner des passe-ports_ se dit
aujourd'hui pour exprimer honnêtement une chose qui n'est pas honnête.
--Dans la discussion sur la réforme électorale,--M. Thiers s'est rendu
coupable d'une phrase que nous dénonçons aux femmes: «Il faut exclure de
cette prétention un certain nombre d'hommes qui, comme LES FEMMES _et
les enfants_, n'ont pas la _raison nécessaire_.»
[GU] 17.--Il y a trois ou quatre ans,--l'hiver a tué presque tous les
lis des jardins (ceux des Tuileries n'ont pas été plus heureux que les
miens de la rue de la Tour-d'Auvergne).--Un journal légitimiste a
prétendu qu'on avait répandu sur ceux du château une substance
corrosive; ce que je ne crois pas, par cette raison que je viens de
dire, que les miens sont morts comme les autres. Toujours est-il que je
ne me suis pas aperçu qu'on les ait remplacés.--C'est un tort: le lis
est une fleur splendide et magnifique, et sa proscription serait une
petite et ridicule pensée.
Pauvres fleurs!--ce n'était pas assez de leur prêter parfois un ridicule
langage; de les faire servir à exprimer les plus sottes idées du monde;
de les lier à toutes les fadeurs des troubadours, des poëtes élégiaques
et des fabulistes; on les a jetées dans les luttes politiques.--On se
rappelle la rose rouge et la rose blanche d'York et de Lancastre.
Si le lis est proscrit aujourd'hui,--en 1815, les libéraux firent entrer
une pauvre innocente fleur dans la politique et dans l'opposition
avancée.--Les violettes, qui, jusque-là, avaient caché si soigneusement
sous l'herbe leurs améthystes parfumées,--hantèrent les clubs et les
estaminets, et résolurent,--égarées qu'elles étaient, de chasser un
gouvernement _imposé par les baïonnettes étrangères_. La Restauration
lança ses procureurs généraux, qui étaient des gaillards à en remontrer
aux plus forts d'aujourd'hui, contre les pauvres violettes; elles furent
déclarées suspectes et ennemies de l'État,--et mises sous la
surveillance de la haute police; ordre fut donné aux agents de la force
publique, et notamment à la gendarmerie royale, de saisir et
d'appréhender au corps toute violette qui oserait se montrer dans les
lieux publics,--et on vit la gendarmerie d'alors s'empresser, à la seule
odeur de la violette, de cerner une maison et de faire une visite
domiciliaire.--C'est à cette époque que le jardinier Tripet père crut
devoir _guillotiner_ les _impériales_ de son jardin.
[GU] 18.--Le prix de l'Académie, qui était l'éloge de madame de Sévigné,
a été donné à madame... Tastu, je crois.--L'accessit à madame Laya.--La
littérature tombe en quenouille, sous le ministère de ce cher M.
Cousin;--les femmes de lettres, qui, en général, ne brillent,--j'en
excepte une,--ni par l'élégance, ni par le bon goût, ont exigé de lui
qu'il se lavât les mains;--il a cédé;--c'est ce qu'il appelle, selon le
précepte d'un philosophe plus ancien et plus philosophe,--sacrifier aux
grâces.
On se rappelle--l'horreur avec laquelle M. Cousin repoussa, sous le
ministère de M. Villemain, ce qu'il appelait un _titre
vain_,--c'est-à-dire sans produit.
Le disciple de Platon--entend la doctrine de son maître comme
l'entendait une mère de danseuse, qui, se plaignant de l'amour de sa
fille pour un homme pauvre, appelait cela «_son ridicule amour
platonique_.»
Du reste, il est parfaitement constaté maintenant au ministère de
l'instruction publique--que, pour avoir une pension d'homme de lettres,
il faut être jolie femme.
[GU] La discussion s'est entamée à la Chambre sur la prolongation du
privilége de la Banque de France. La Chambre a montré d'une manière
évidente son ignorance, son indifférence, son insuffisance et tout ce
que vous voudrez de plus monstrueux.--Beaucoup de membres étaient
absents;--les autres ne se mêlaient pas de la question, qui fut discutée
au milieu de tout entre M. Thiers et M. Garnier-Pagès.
M. Garnier-Pagès a, sur ce sujet, abandonné ses théories
républicaines,--et étudié la question depuis plusieurs années; le joli
Vert-Vert universel, M. Thiers, qui la _piochait_ depuis quinze jours,
se sentait plus fort qu'il ne l'est d'ordinaire; il avait fait de
nombreuses descentes chez son ami, M. d'Argout, pour lui chipper des
renseignements,--pour défendre, en même temps que les intérêts de la
Banque, ceux du papa beau-père Dosne, qui est régent de
l'établissement,--et qui a donné en dot à son gendre tout ce qu'il
possède de lumières sur la question.--M. Pagès, tout en reconnaissant
les services rendus par la Banque de France, qui a, depuis sa création,
fait baisser énormément l'intérêt de l'argent, a émis l'opinion fort
juste qu'elle pouvait en rendre de nouveaux, au lieu de se renfermer
dans les limites de ceux qu'elle a déjà rendus. Au résumé, le privilége
est prolongé jusqu'au 31 décembre 1867.
Dans cette discussion, les hommes du métier,--M. Fould, par exemple, qui
a été élu,--si on se le rappelle, parce que, disaient les voltairiens,
_il fallait bien qu'il y eût un juif à la Chambre_,--comme s'il n'y
avait pas déjà assez de chrétiens raisonnablement juifs, comme MM.
Jacques Lefebvre, Lebœuf, etc., etc., etc.,--M. Fould, qui représente
un principe, n'a fait qu'un discours insignifiant. A quoi servent donc
alors ces manieurs de gros sous?
--Du reste, nous allons voir la Chambre montrer la même incapacité et la
même indifférence pour les questions d'intérêt matériel qui vont s'y
présenter,--questions qui exigent des connaissances spéciales que MM.
les avocats ne pourront pas remplacer par des aunes de phrases.
La navigation intérieure,--les céréales, les paquebots--et surtout les
chemins de fer, question où personne ne pourra mettre le holà de
l'intérêt général sur les pétitions des intérêts particuliers.
Les anciens orateurs avocassiers de la Chambre ne brillent que dans les
vieilles questions grotesquement exhumées par eux, de la réforme
électorale, des envahissements du clergé,--du cumul, etc., etc.
--On répétait à un théâtre... je ne sais lequel,--une pièce de MM.
Vanderburch et Laurencin.--Au milieu de la répétition, la jeune première
s'arrête et dit:
--Quel est l'air de ce couplet?
--Monsieur Laurencin, dit le directeur,--quel est l'air de ce couplet?
--Ma foi, je n'en sais rien, répondit M. Laurencin;--c'est Vanderburch
qui l'a fait,--il faut le lui demander.
--Il est à son château à Orléans.
--Comment faire?
--J'y vais.
M. Laurencin va aux messageries.
--Avez-vous une place pour Orléans?
--Oui.
--Pour quand?
--Pour tout de suite; on attelle.
--Où?
--Sur l'impériale.
--Il pleut.
--J'en suis désolé.
--Alors prêtez-moi un parapluie;--je ne fais qu'aller et venir.
On part, on passe la nuit en voiture, on arrive à Orléans.
--La chapelle Saint-Mesmin?
M. Laurencin s'égare, arrive crotté, mouillé, hors d'haleine.--Il sonne,
arrive au cabinet de M. Vanderburch.
Celui-ci, qui est un homme très-hospitalier, s'écrie:
--Oh! te voilà; tant mieux.--Tu restes quelques jours?
--Il ne s'agit pas de cela; sur quel air as-tu fait le couplet de la
jeune première?
--Nous causerons de ça; déjeunons.
--Je ne déjeune pas; sur quel air le couplet?
--Mais quel couplet?
--Celui de la jeune première de notre pièce.
--Oh! eh bien! le voilà:--Tra la la la.
M. Vanderburch chante l'air;--M. Laurencin se sauve;--on veut en vain
l'arrêter.--Il regagne Orléans, monte en voiture et revient à Paris avec
son air.
[GU] 19.--A propos des banquiers ou autres orateurs plus ou moins
israélites et barbares qui veulent parler à la Chambre,--nous leur
donnerons l'exemple de M. de Rothschild, leur maître à tous.--On se
rappelle le cri d'exécration qui s'est élevé dernièrement contre les
juifs de Damas. M. de Rothschild, pour l'honneur du nom juif,--pour
prévenir le contre-coup dans l'opinion de l'Europe, a voulu plaider
publiquement l'innocence de ses coreligionnaires.--Il a d'abord
recueilli des pièces émanées d'autorités respectables, il les a fait
mettre en ordre sous ses yeux par une main habile;--puis il a fait
rédiger un récit qui a été plus tard signé de Me Crémieux, avocat
juif, teinturier ordinaire de MM. les juifs qui ont le besoin et le
moyen d'être éloquents;--et ensuite il a fait insérer le tout, le même
jour à la fois, dans tous les journaux de Paris et de Londres, et on a
vu toutes les feuilles, même les plus catholiques, mordre à l'appât de
l'annonce et proclamer la défense des juifs. Il y aurait un beau
chapitre à faire sur la quatrième page des journaux.--Le ministère l'a
senti, mais il n'a pas su le faire spirituellement; au lieu d'_acheter
des organes_ aux uns, de _donner des passe-ports_ aux autres, il n'avait
qu'à acheter aux courtiers d'annonces la quatrième page de tous les
journaux.--Par ce moyen, au lieu de s'élogier dans ses propres journaux,
qu'on ne lit pas,--il se faisait donner, dans les journaux de ses
adversaires,--tous les éloges qu'on y donne quotidiennement et sans
mesure--aux pâtes de Nafé,--au Kaïfa,--aux toiles métalliques, aux
biberons artificiels, aux allumettes chimiques, etc.
Les conseils et les exemples de M. Véron ont pu être en cela fort utiles
au ministère actuel--qui, sauf le peu d'économie de ses opérations et
les moyens employés, arrive pour les résultats à gouverner par les
réclames, comme on vend la pâte Regnault, et se confond tellement dans
les esprits, avec ce vénérable béchique, qu'il obtiendra peut-être dans
l'avenir le titre de gouvernement pectoral ou ministère Regnault.
[GU] 20.--Pendant que je suis à Saint-Germain,--je dois constater la
manière dont on va,--ou plutôt dont on ne va pas sur le chemin de fer, à
cause de la concurrence dont la compagnie est menacée sur la route de
Versailles,--concurrence qu'elle n'a pas à redouter pour le chemin de
Saint-Germain.--Elle a transporté sur celui de Versailles toutes ses
meilleures machines. Le Parisien, qui est si fier avec les rois, est
sans cesse sous la tyrannie des cochers de fiacres, des conducteurs
d'omnibus et des ouvreuses de loges de théâtres, qui ne se gênent pas
avec lui et le maltraitent jour et nuit pour son argent, sans qu'il ose
jamais se rebiffer ni se plaindre.--Il est presque ordinaire qu'on mette
une heure pour aller de Paris à Saint-Germain, un peu plus du double du
temps nécessaire;--il n'est pas déjà si amusant d'être en chemin de fer
entre des talus de terre crayeuse,--procédé par lequel, comme me le
disait un jour Armand Malitourne: _on va, mais on ne voyage pas_.
--La forêt, admirablement coupée pour la chasse, est pleine de
chevreuils.--On m'assure qu'elle ne renferme que trois cerfs.--Quel que
soit le nombre de ces victimes ordinaires des chasses vraiment
royales,--ils sont l'objet d'une triste économie.--Quand il doit y avoir
une chasse à Rambouillet ou à Versailles, on en prend un dans des
filets, on le garrotte, on le conduit en voiture au rendez-vous de
chasse;--là on le poursuit, on le force, mais courtoisement, sans lui
faire de mal;--ensuite on le prend, on le remet en voiture et on le
reporte chez lui.--Cela a l'air d'une chasse de théâtre, et le cerf d'un
comparse chargé du rôle de cerf--qui _a ses feux_ et qui peut
recommencer le lendemain les mêmes exercices;--peut-être, pour prêter
davantage à l'illusion, devrait-on les instruire _à faire le mort_.
Madame de Feuchères possède un grand nombre de cerfs à Morte-Fontaine;
elle avait fait offrir d'en céder quelques-uns au prix de trois cent
cinquante francs chaque.--On les a trouvés trop chers.
--J'ai à constater avec une grande reconnaissance l'empressement et la
bonne grâce que les personnes de la famille royale, auxquelles je me
suis adressé pour les pauvres marins d'Étretat, ont mis à répondre à mon
appel.
Voici la liste de nos souscripteurs.--Nous avions annoncé que nous ne
recevrions pas plus d'un louis de chaque personne,--pour ne pas ruiner
nos amis de Paris, et ne pas avoir à faire plus tard une souscription en
leur faveur parmi nos amis d'Etretat.--Deux n'ont pas tenu compte de
l'injonction;--nous n'avons pas osé priver nos pauvres compagnons de
l'excédant. Gatayes et moi nous nous sommes d'abord adressés à nos amis,
puis à cinq ou six de ceux que nous voudrions qu'ils le fussent.
J'avais écrit à MM. Garnier-Pagès et Laffitte, _amis du peuple_; ces
messieurs ne m'ont pas répondu.
Il ne s'agissait de rien moins que de secourir trente-six familles--de
marins blessés et malades,--ou de veuves de marins noyés,--formant un
total de _cent quatre vingt-sept_ enfants sans pain.--Nous vous
envoyons, mes bons amis, avec cet argent si utile, les noms--de ceux qui
ont pensé à vous.
SOUSCRIPTION POUR LES PÊCHEURS D'ÉTRETAT.--S. M. Louis-Philippe, 500
francs; S. A. R. madame Adélaïde, 200; LL. AA. RR. le duc et la duchesse
d'Orléans, 300; S. A. R. le prince de Joinville, 100; mesdames d'A...,
5; Beaudrant, 20; MM. Bourdois (Ach.), 5; Bottier, 5; le comte de Brève,
5; madame Carmonche, 20; MM. Curmer (Léon), 20; Cler (Albert), 5;
Contzen (Alex.), 20; de Cormenin, 25; madame la comtesse de Cubières,
20; MM. le baron de Curnieu, 20; le marquis de Custine, 20; Delisle, 10;
Duvelleroy, 5; Érard (Pierre), 20; Ernouf (A.), 5; Gatayes (Léon), 20;
Gaussen, 5; Grangier de la Marinière, 20; Gros, 5; Halévy (F.), 10; Hugo
(Victor), 20; Janin (Jules), 20; Karr (Alphonse), 20; madame L... B...,
10; MM. Laîné, 5; Lamaille (aîné), 5; de Lamartine, 20; Langlois
(Charles), 10; Larrieu (A.), 5; Larrieu (E.), 5; le marquis de Miremont,
5; madame Mollart (Clara-Francia), 20; le comte de Montalivet, 20;
Osmont, 5; Pape, 15; Pellier et Baucher, 20; Pihan (Louis), 15; Rul, 5;
R..., 20; de Salvandy, 20; de Saulty (Alb.), 15; Servais, 5; lord
Seymour, 50; MM. Véron, 20; Villart, 5.--Total, 1,750 francs.
21.--M. Clauzel a fait à la Chambre des députés le rapport de la
commission relativement au transport et à la sépulture des restes de
Napoléon. Ce rapport n'a eu qu'un médiocre succès, quoiqu'on en attribue
la rédaction à M. Frédéric Soulié,--les autres discours du maréchal
ayant généralement été attribués à Frédérick Lemaître. La commission
offre deux millions, au lieu d'un, qu'on lui demandait pour la
translation et le monument.
[GU] 23.--Hier, à l'Opéra, on donnait une représentation par ordre;--le
duc et la duchesse de Nemours y assistaient.--En face d'eux,--dans une
loge d'avant-scène, on remarquait avec étonnement mademoiselle
Albertine,--ex-danseuse dudit théâtre, que de grands personnages avaient
le droit de croire à Londres. (Voir les _Guêpes_ d'avril.)
[GU] 24.--La Chambre a parlé, discuté et voté, avec un tumulte qui
ressemblait à un vacarme dans l'école,--sur le transport du cercueil de
Napoléon.--M. Glais-Bizoin--a fait entendre des paroles d'avocat
rancunier et mesquin.--Napoléon les détestait,--et j'aurais voté le
second million pour cela seul.
M. Gauguier,--a répété, avec un attendrissement qui a nui à la clarté de
son discours, plusieurs refrains de M. de Béranger. M. de Lamartine a
prononcé un discours plein d'élévation, de poésie et de raison.--Que de
perles!--M. Odilon Barrot a fait de ces grandes phrases sonores à
proportion qu'elles sont creuses, si familières aux avocats.--Beaucoup
de membres de la Chambre ont saisi ce prétexte de se rallier au
ministère; c'est un passe-avant pour les consciences à livrer. Le
ministère s'est réuni à la commission et a demandé deux millions.--On a
marchandé; l'apothéose a été un peu mélangée d'avanie.--On n'a accordé
qu'un million et les Invalides.
--Il ne peut décidément se traiter à la Chambre une question un peu
importante sans que MM. les avocats en profitent pour créer un
barbarisme.
On a, ce mois-ci,--parlé pendant trois jours de l'_industrie_
BETTERAVIÈRE.
Et pendant quinze jours des cendres de Napoléon, qui n'a pas été brûlé,
que je sache.
MM. les avocats parlent tant, que les mots de la langue française ne
suffisent plus à leur consommation.
[GU] 25.--Le _Journal des Débats_ n'est plus déjà si méchant contre le
jeune Vert-Vert, président du conseil;--il le tolère aujourd'hui,--il
l'honorera demain;--il communique déjà, pour les choses frivoles, par
mon ami Janin,--dont l'esprit et la gaieté font pour le ministère des
affaires étrangères le plus charmant abbé de cour;--et pour les grosses
choses, les choses dites sérieuses, par M. de Bourqueney, secrétaire
d'ambassade en disponibilité,--rédacteur-pigeon-voyageur de la
feuille,--protégé par MM. de Broglie et Sébastiani, et aspirant pour
compte à l'ambassade de Bruxelles.
--M. Léon Pillet est officiellement directeur de l'Opéra. C'est une
manière pour M. Thiers de compléter sa reconnaissance, et de mettre en
mains sûres l'Opéra, qui a plus d'importance politique que ne le croit
le vulgaire,--par les loges, stalles, etc., que l'on envoie aux
députés;--par les influences plus intimes du chant et de la danse.
J'ai dit que l'ambassade en Perse n'avait eu pour but que d'ôter
certaines entraves au répertoire.
On connaît l'histoire d'une estafette envoyée à franc-étrier sous le
ministère du 15 avril, à Rambouillet, pour ramener à Paris M. Duponchel
qui chassait chez M. Schikler. M. Duponchel prit la poste à six francs
de guides et arriva au _ministère_ où il s'agissait de rengager
mademoiselle Fitz-James.
C'est, d'ailleurs, le complément de la politique un peu Médicis, de M.
Thiers, que j'ai dénoncée le mois dernier.
[GU] AM RAUCHEN.--LES FEMMES.--L'opinion attache du déshonneur, pour le
mari, aux fautes de la femme.--Le pauvre mari est comme cet enfant que
l'on avait donné pour camarade à un prince, et que l'on fustigeait quand
le prince ne savait pas sa leçon.
[GU]Il y a cela de particulier dans la mauvaise humeur des femmes, qu'il
faut nécessairement qu'elle ait son cours, les meilleurs arguments, les
raisons les plus évidentes, les preuves les plus convaincantes, ne font
à ce cours que ce que les cailloux font au cours d'un ruisseau: le
ruisseau murmure un peu plus fort et continue son chemin.
[GU] Il y a, dans l'amour, deux phases séparées par une crise
difficile.--Le premier attrait de l'amour est la nouveauté. Ce serait si
joli une autre femme, s'il y en avait plusieurs. Presque toujours,
l'amour meurt, quand la nouveauté s'en va, car alors il n'y a plus rien,
la nouveauté n'est plus, l'habitude n'est pas encore; mais, si l'amour
survit à cette crise et devient une habitude, il ne meurt plus.
[GU] L'amour, d'ordinaire, ne dure que jusqu'au moment où il allait
devenir raisonnable et fondé sur quelque chose.
[GU] Avec de l'imagination et des obstacles, on peut toujours adorer une
femme; il n'est pas aussi facile de l'aimer.
[GU] C'est une triste chose pour une femme de s'apercevoir que l'homme
qu'elle préfère n'est pas le premier des hommes, et que tout le monde ne
partage pas son amour et son admiration pour lui. L'estime des autres
pour celui qu'elle aime est pour beaucoup dans l'amour d'une femme,
parce que, dans son amant, elle cherche un appui et un protecteur; parce
qu'elle sent qu'elle s'identifie à lui, qu'elle ne devient plus qu'une
partie de lui-même, et s'absorbe en lui et n'aura plus d'autre
considération, d'autre gloire que la sienne.
[GU] Une femme aime moins son amant pour l'esprit qu'il a que pour
l'esprit qu'on lui trouve.
[GU] Il n'y a rien d'embarrassant comme d'être trop familier avec une
femme dont on est amoureux; on perd tous ces indices si
importants.--Vous ne pouvez comprendre ni vous faire comprendre. Une
pression de main n'a plus aucun sens. Si vous voulez, on vous laissera
donner un baiser. Vous pressez le bras, on n'y fait pas
attention.--Pour faire comprendre que vous êtes amoureux, il ne suffit
pas de faire naître un sentiment,--il faut en détruire un autre, il faut
dire ouvertement. Je vous aime,--et peut-être,--je vous aime d'_amour_.
[GU] L'ami d'une femme peut, à la faveur d'un moment et d'une occasion,
devenir son amant; mais l'homme qu'elle n'a jamais vu a mille fois plus
de chances que lui.
[GU] C'est surtout quand il n'est pas là, qu'une femme aime l'amant
auquel elle ne s'est pas donnée, parce qu'alors elle n'a rien à craindre
de lui, elle s'abandonne sans restriction à l'ineffable douceur d'aimer.
En effet, c'est un bonheur d'aimer tel, qu'il nous semble étonnant de
voir des femmes demander de la reconnaissance pour l'amour qu'elles
donnent, comme si elles n'étaient pas assez récompensées, non-seulement
par l'amour qu'elles inspirent, mais aussi par celui qu'elles éprouvent.
[GU] La femme qui se voit vaincue sent un mouvement de haine contre son
vainqueur, quelque adoré qu'il soit.
[GU] Chaque femme se croit assez honnête femme, et trouve excessif en ce
sens, ce qu'une autre femme a de plus qu'elle.--Un peu moins c'est une
courtisane, un peu plus c'est une prude.
[GU] On doit juger de la beauté, non par les proportions mathématiques
du corps et du visage, mais par l'effet qu'elle produit.
[GU] Entre les femmes, il ne peut y avoir d'inégalité réelle que celle
de la beauté.
[GU] Toutes les femmes sont _la même_; il n'y a de vérité que dans les
circonstances.
[GU] La véritable pudeur doit se cacher elle-même avec autant de soins
que le reste.--La main qui ramène un pli de la robe fait plus rêver à ce
qu'elle veut cacher qu'à la honte vertueuse qui le lui fait cacher.
[GU] Si la vertu est une négation, elle devrait consister à ne pas
faire, et non à faire un peu plus tard.
[GU] Les vertus, comme les douleurs, comme la tendresse, doivent avoir
de la pudeur, et ne pas être si pressées de se montrer toutes nues,
comme des courtisanes.
[GU] La coquetterie des femmes n'est un crime aux yeux des autres femmes
que parce qu'elle gêne la leur.
[GU] Toute femme se croit volée de l'amour qu'on a pour une autre.
[GU] Les femmes n'ont qu'un culte, une croyance, c'est _ce qui leur
plaît_. _Ce qui leur plaît_ est sacré; elles lui sacrifient tout avec le
plus touchant héroïsme.
[GU] Il y a deux choses que les femmes ne pardonnent pas, le sommeil et
les affaires.
[GU] Les amoureux ont ceci de ravissant, que, lorsqu'ils se croient en
présence d'un rival redoutable, au lieu d'entamer avec lui une lutte
d'agréments, d'esprit et de flatteries, ils se hâtent de pâlir, de
froncer le sourcil, de se retirer dans un coin, muets et renfrognés, ou
de dire des duretés ou des impertinences à la femme dont ils réclament
la préférence.
Juillet 1840.