grands politiques,--_amis du trône ou amis du peuple_, se disent:--Les
circonstances sont graves,--le pays est en danger;--c'est le moment de
dîner ensemble et de manger du veau.
»On mange,--on boit,--on parle:--bientôt arrive l'instant où tout le
monde parle à la fois et où personne n'écoute;--puis, enfin,--quand on
est suffisamment ivre,--on commence à traiter les questions politiques
et à discuter le sort des peuples et des rois.
»On appelle ces gueuletons--banquets politiques.»
Ces phrases ont été répétées depuis par plusieurs journalistes qui n'ont
pas cité l'endroit où ils les avaient prises--ce qui m'est parfaitement
égal,--et, loin de me contrarier, m'a procuré le plaisir de porter ainsi
à ces ripailles patriotiques un coup dont elles ne se relèveront pas.
[GU] La proposition Remilly était _enterrée_ par la _gauche_, livrée à
M. Thiers par M. Barrot.
Rappelons-nous que la proposition Remilly n'avait pour but que d'établir
par une loi ce que ladite gauche demandait depuis si longtemps avec tant
de clameurs,--c'est-à-dire, d'enlever aux ministres la possibilité de
payer les _dévouements intéressés_. Le coup porté m'avait paru à
moi-même difficile à parer. «Parbleu, messieurs; disait la proposition,
voilà dix ans que vous criez contre la corruption qu'exercent les
ministres; puisque vous êtes la majorité, puisque vos amis sont aux
affaires, c'est le vrai moment de la rendre à jamais impossible.»
Je ne voyais rien absolument à répondre.
Mais je n'avais pas prévu l'argument que voici:
«Chère proposition,--répondirent ces messieurs,--il s'agissait alors de
ministres corrupteurs et de dévouements mercenaires;--mais aujourd'hui
que nous avons des ministres vertueux et des dévouements
désintéressés,--c'est bien différent. Fi des dévouements mercenaires! on
ne doit rien leur donner; mais le désintéressement, vive
Dieu!--proposition ma mie,--le désintéressement est rare;--le
désintéressement est fort cher, et on ne saurait trop payer le
désintéressement.»
Pour la galerie cependant il fallait faire bonne contenance; le
ministère eut l'air d'approuver la proposition Remilly; mais M.
Jaubert,--membre de la Légion d'honneur,--envoya à ses amis, et par
mégarde à un de ceux qui n'en étaient pas,--une invitation à venir
_enterrer_ la proposition Remilly. Cette lettre de _faire part_,--tombée
ainsi en mauvaises mains, fut rendue publique.
Cela devait tuer un ministre et un ministère;--mais dans ce temps-ci--on
en voit tant d'autres--que l'on n'y fit presque pas d'attention, et que
la proposition Remilly fut enterrée dans l'urne du scrutin.
Les fossoyeurs furent en conséquence conviés à un convoi de
quatre-vingts couverts chez Véry;--mais, comme ce parti manque
d'homogénéité,--comme on l'a péniblement formé d'éléments bizarres,--que
c'est une sorte de julienne, de parti-Gibon,--les chefs défendirent
qu'on parlât politique dans la crainte, que dans la chaleur du banquet
on oubliât son rôle, et que l'on s'aperçût que l'on n'était réuni que
par l'intérêt.
On remplaça la politique par divers exercices bachiques,--tels que la
charge en douze temps--et l'ingurgitation de rhum ou d'eau-de-vie dans
le gosier d'un seul coup, sans qu'il touche au palais. L'ingurgitation
est la charge en douze temps appliquée au vin de Champagne.
L'ingurgitation est susceptible de divers degrés.--Un des représentants
de la France, membre de la Légion d'honneur, dans ce mémorable
gueuleton,--réussit à boire d'un seul trait une bouteille entière de vin
de Champagne.--Quelques autres convives tentèrent de l'imiter, mais ils
versèrent les bouteilles, et répandirent des flots de vin sur leurs
cravates et leurs jabots, et les habits de leurs voisins.
Les toasts furent remplacés par des chansons bachiques et érotiques.
[GU] 15.--Il y a plusieurs mois que j'ai annoncé, en signalant l'appui
que le _Messager_ donnait à M. Thiers,--que M. le comte Waleski serait
récompensé de ce dévouement par une ambassade. Voici qu'on va l'envoyer,
en effet, auprès de l'empereur du Maroc,--pour lui demander des
explications au sujet des secours qu'Abd-el-Kader a reçus de lui.
Pendant que je suis en train de rendre moi-même hommage à la sagesse de
mes prévisions,--je ferai remarquer le soin avec lequel j'ai cessé de
parler de M. Waleski depuis qu'il s'est réfugié dans la vie privée.
J'ai, dès aujourd'hui, le droit de le mettre sous la surveillance d'un
de mes insectes ailés.
[GU] 16.--Holà! mes guêpes, à moi!--partez, _Mammone,_--_Astarté_--et
_Grimalkin_;--je vous confie mes plus intrépides escadrons;--volez à
tire-d'aile--sur un mauvais petit village qu'on appelle _Montreuil_,
près Vincennes,--un hameau célèbre par la grosseur de ses
pêches;--livrez les habitants à la fureur de vos soldats; n'épargnez ni
le sexe, ni l'âge; passez le pays au fil de vos aiguillons,--et, si je
vous désigne de préférence,--_Mammone,_--_Astarté_--et
_Grimalkin_,--c'est que je connais votre férocité--et que vous avez pris
votre déjeuner dans les fleurs de mes lauriers-roses,--déjeuner d'acide
prussique, qui ne peut manquer d'envenimer vos piqûres d'une agréable
manière.
Voici ce que je lis dans un journal de l'opinion _avancée_: «Les
élections municipales seront vivement disputées dans la commune de
_Montreuil_, près _Vincennes_.
«Un fait récent est venu donner une _grande importance_ au choix des
électeurs.
«Le jour de la Fête-Dieu, le maire de cette commune commanda la garde
nationale pour assister à une procession; mais le chef de bataillon, M.
Roussel, _résista_ à cette injonction, et ne donna aucun ordre à son
bataillon, qui ne parut pas à la _fête religieuse_. Les habitants se
sont hautement prononcés en faveur de M. Roussel, et ils veulent lui
donner un _éclatant témoignage de leur approbation_ en excluant le
maire du conseil municipal.»
M. Roussel,--_Mammone_,--vous entendez.
Comment! _monsieur le chef de bataillon_,--vous faites de l'opposition
contre Dieu?--vous ne le reconnaissez pas? Laissez-le donc être
Dieu,--lui qui vous laisse si bien être chef de bataillon de la garde
nationale de Montreuil; laissez-lui donc sa fête,--monsieur
Roussel,--lui qui vous donne, en ce moment, une si belle fête de quatre
mois, qu'on appelle l'été;--donnez-lui quelques fleurs, lui qui vous en
donne tant,--lui qui pare tous vos pêchers de tant de belles fleurs
roses qui deviennent plus tard ces belles pêches que vous nous vendez si
bien et si cher. Et vous, honnêtes habitants de Montreuil, pourquoi
traiter Dieu si mal? Donnez-lui, dans votre respect, le rang de chef de
bataillon de la garde nationale;--ne le placez pas trop au-dessous de M.
Roussel;--ne l'humiliez pas trop;--il a peut-être encore là-haut un
vieux restant de grêle,--et les pêches ne tiendraient pas plus aux
arbres que les hommes à la vie. Mais soyez tranquilles, n'ayez pas peur
de l'offenser, ce serait trop d'orgueil;--il n'éteindra pas pour cela
son soleil,--et vos pêches mûriront,--et aussi le raisin pour le vin que
vous boirez dans le banquet que vous allez sans doute offrir à votre
audacieux chef de bataillon.
Audacieux est le mot. En effet, le téméraire,--tout le monde est pour
lui; eh bien! cela ne l'intimide pas; il n'en suivra pas moins la route
périlleuse qu'il a osé entreprendre.
Et vous, journaliste,--mon bon ami,--comme vous vous sentez heureux!--Ce
n'était pas assez d'avoir un roi constitutionnel, il fallait encore un
Dieu constitutionnel, un Dieu condamné à une réclusion perpétuelle dans
ses églises.--Comme Montreuil doit envier Paris!--Paris, où Dieu est
sous la surveillance de la haute police;--où, s'il se montrait dans la
rue, il serait appréhendé au corps comme perturbateur; Paris, qui
supprime ce jour de la Fête-Dieu,--où le peuple et les rues étaient
propres;--Paris, qui chicane les fleurs à Dieu,--dans la crainte de n'en
plus avoir assez pour jeter à des danseuses en sueur.
[GU] Mais cette fête dont vous refusez à Dieu sa part, ne voyez-vous pas
que c'est à lui que toute la nature la donne?--tous ces parfums qui
montent au ciel, toutes ces voix joyeuses d'oiseaux qui chantent;
croyez-vous que ces voix et ces parfums ne vont pas plus haut que vous,
et qu'après que vous les avez entendues et respirés,--elles s'éteignent
et s'évanouissent?
A l'heure sainte où l'on sonne à l'église
La dernière prière,--au loin silencieux,
Du sol on voit monter comme une vapeur grise
Sortant de l'herbe et s'élevant aux cieux.
C'est l'encens qu'exhale la terre,
C'est la solennelle prière
De la création entière au Créateur;
Chaque fleur, chaque plante, y mêle son odeur:
La _campanule_ bleue en fleurs dans nos prairies,
L'_alpén-rose_ le pied dans la neige des monts.
Et le grand _cactus_ rouge, hôte des Arabies,
Et les _algues_ des mers dans les gouffres sans fonds,
L'oiseau son dernier chant dans sa verte demeure,
Et l'homme, des pensers qu'il ne sait qu'à cette heure.
Ce nuage divin, formé de tant d'amours,
Monte au trône de Dieu;--dîme reconnaissante
De ce que doit la terre à sa bonté puissante,
S'étend..... et c'est ainsi que finissent les jours.
[GU] 17.--On m'envoie une sorte de journal qui s'imprime à cent vingt
lieues de Paris, hors de France,--où on donne simplement à entendre que
je suis un _mouchard_.
Je n'ai absolument rien à répondre à cela,--l'endroit d'où le journal
est daté se trouvant précisément à quatre cent quatre-vingt mille
longueurs de canne de celui où je demeure.
--Je reçois une lettre qui commence ainsi:
«Mon cher Alphonse, l'usage étant généralement adopté de présenter
une adresse aux victimes bien portantes d'un crime non
réussi,--permettez-moi de recueillir ma signature...
»Je vous conseille fort de changer votre paletot de velours contre
une cuirasse;--et d'élever à la dignité de janissaire le père
Michel, sur la fidélité duquel vous pouvez compter.
»Comte RAPHAEL DE GRICOURT.»
[GU] 18.--Les députés s'en vont, les dernières séances se passent--comme
toutes les dernières séances.
Quand il s'agit de se faire élire,--le candidat ne recule devant aucune
promesse, quelque fallacieuse qu'elle soit.--Il n'est si haute montagne
qui n'obtienne la promesse d'un port de mer, s'il lui en prend la
fantaisie.--Vous leur demanderiez une rivière de café à la crème qu'ils
n'hésiteraient pas à la promettre.
Aussi, nous divisons les candidatures en candidatures--à
l'américaine,--au bonjour,--à la tire,--au renfoncement,--à courre,--au
tir,--au miroir,--à la pipée,--au collet,--à la ligne,--au filet,--à
l'asticot,--à la mouche artificielle.
On promet comme s'il en pleuvait--des ponts, des fleuves, des chemins de
fer, des écoles primaires, des églises, des routes, des chemins, des
étalons.
_Chemins de fer._--La surface de la France ne suffirait pas tout à fait
aux deux tiers des chemins de fer promis par les candidats.
_Canaux._--Si l'on exécutait tous les canaux promis, il ne resterait pas
de place pour les chemins de halage, et à plus forte raison pas pour un
seul chemin de fer;--de même que, si l'on exécute les chemins de fer, il
faut renoncer à tout canal. Les canaux promis couvriraient,
non-seulement l'espace promis aux chemins de fer, mais encore celui
réservé aux routes, aux terres labourables, aux bois, aux prairies, aux
rues et aux maisons.--Ce serait une inondation, un déluge.
_Ponts_.--Si l'on exécute seulement la moitié des ponts _jurés_ par les
éligibles, il ne coulera plus un pouce d'eau à découvert.
_Routes et chemins_.--Il n'y aurait de pavés et de silex que pour un
quart des routes et des chemins ferrés sur lesquels comptent les
diverses communes de France.
Autant les députés, à la Chambre, ont horreur des questions d'intérêt
matériel et d'intérêt local qui ne prêtent ni aux longs discours, ni aux
théories; autant les gens qui les envoient ont à cœur ces questions,
seul but de la peine qu'ils se donnent pour élire des députés et se
faire représenter par eux.
Il n'y a pas un de nos honorables qui n'ait promis un petit pont ou une
grande route, suivant les localités; quand ils se présentent aux
élections, ils promettent tout ce qu'on veut, ils sont envoyés par vous
pour prendre vos intérêts, ils ne l'oublieront pas. Les femmes et les
enfants des électeurs les chargent de leurs commissions, ils n'en
refusent aucune; ils mettent sur leur agenda:
--Des réparations à l'église;
--Un chapeau pour la femme de M. F.;
--Un polichinelle pour le fils de M. R.;
--Un pont sur la rivière.
--Des pralines à la vanille pour la sœur de M. B.--Pas trop cuites.
--Être extrêmement indépendant.
Une fois à Paris, les uns passent le temps à dire: «Très-bien!»
Les autres à faire de longs discours sur les questions les plus
oiseuses, ou à demander des bureaux de tabac pour leurs parents et amis.
La clôture finit par arriver,--et on se dit généralement:
«Je ne suis pas ici pour m'amuser;--il me faut des réparations à
l'église, un chapeau vert, des pralines, un pont, un polichinelle et une
extrême indépendance.
«Je vais reparaître devant mes commettants, ils vont me demander compte
de la manière dont je me suis acquitté de leur mandat. Aurai-je une
sérénade ou un charivari?--Illuminera-t-on? me réélira-t-on? ai-je tenu
mon pont? me suis-je acquitté de mon chemin?»
Alors les députés les plus muets demandent la parole; ils interrompent
les discussions les plus animées pour monter à la tribune et dire:
«Messieurs, je profite de l'attention portée sur la question d'Espagne
pour rappeler à la Chambre que la commune de *** (Ardèche) a besoin
d'un pont.»
Ou bien:
«Oui, messieurs, comme vient de le dire l'honorable préopinant, la
liberté tombe en ruine; mais, ce qui ne tombe pas moins en ruine, c'est
notre église et les bâtiments y attenant, à tel point que le curé est
forcé d'habiter une maison suspecte.
Sur la fin de la session, ils perdent la tête; leurs diverses
commissions se confondent; ils s'écrient: «Député de la France, je serai
fidèle à mon mandat; j'ai promis un polichinelle (hilarité), je veux
dire une grande route à la ville de ***.»
C'est surtout l'_indépendance_ qui se montre par bouffées; le député le
plus ministériel pendant la session devient du jacobinisme le plus
effréné; il appelle le ministère antinational; il demande incessamment
la parole _contre le projet du gouvernement_; il arrive à la Chambre à
la fin d'une discussion dont il n'a pas entendu un mot;--il a acheté le
chapeau vert et les pralines; il monte à la tribune, et il dit: «Je ne
suis pas de l'avis du ministère.»
Il parle cinq heures pour retrancher trois francs du budget.
Il ne rend plus le salut au ministre dont il assiégeait autrefois
l'hôtel.
[GU] 19.--Redouté, le peintre de roses, vient de mourir;--son âme s'est
exhalée avec le parfum des dernières roses, à la fin de ce beau mois de
juin, où les roses de toute la terre ouvrent leurs encensoirs de pourpre
et exhalent toutes à la fois leurs parfums, tellement qu'il semble que
le ciel de juin soit tout formé du parfum des roses.
Redouté, qui n'avait rien perdu de son magnifique talent, avait demandé
qu'un dernier tableau lui fût commandé;--M. de Rémusat le lui avait
promis; mais, en même temps, dans les bureaux du ministère,--on
formulait un refus sec et brutal que M. de Rémusat signa sans s'en
apercevoir.--A la lecture de cette réponse, Redouté fut si frappé de
surprise et d'indignation--qu'il se trouva mal et mourut deux jours
après.
[GU] 20.--On a reçu,--sinon au ministère des affaires étrangères,--du
moins à l'Opéra,--des nouvelles de l'ambassade en Perse.--Ces messieurs
ont si bien fait les affaires là-bas, qu'on a envoyé un bateau à
vapeur,--d'une marche très-rapide,--pour leur porter l'ordre de revenir:
ils seront à Paris dans le courant du mois d'août.--On sait que cette
ambassade n'avait pour but que d'enlever au répertoire certaines
entraves. M. Pillet, le nouveau directeur,--membre de la Légion
d'honneur,--s'alarme fort de son retour; aussi se met-il en état de
défense, et se prépare-t-il à soutenir un siége dans toutes les formes.
Déjà défense a été faite aux danseuses et aux figurantes de paraître sur
la scène pendant les entr'actes et dans les moments où leur service ne
les y appelle pas.
--En Afrique, le maréchal Valée, membre de la Légion
d'honneur,--continue son système d'imprévoyance:--il a défendu
sévèrement aux soldats et aux officiers toute correspondance avec
l'Europe,--et lui-même ne juge presque jamais à propos d'envoyer des
nouvelles au ministère.--A chaque instant, on est dans la plus grande
inquiétude au sujet de l'armée d'Afrique.
Il y a un nom bien impopulaire que je vais prononcer,--un nom qui fera
froncer le sourcil peut-être à mes lecteurs les plus bienveillants:
c'est celui du général Bugeaud, membre de la Légion d'honneur.--Eh bien!
s'il y a un homme qui soit capable de faire prendre aux affaires
d'Afrique--une face nouvelle, c'est le général Bugeaud.--M. Thiers
l'avait senti lors de son avénement au ministère, et la nomination de M.
Bugeaud était prête;--mais M. _Chambolle_ et M. _Léon Faucher_ s'y sont
opposés,--et on maintient le maréchal.
[GU] 21.--J'habite un logement retiré dans un assez beau jardin planté
de grands sycomores, d'acacias et de rosiers,--où, réunissant en moi
deux personnages d'une fable de la Fontaine,--je suis tout à la fois
_l'ours et l'amateur de jardins_. Autour de mon jardin,--il y a sept
pianos. Malédiction sur les quartiers tranquilles!
Je connais bon nombre de gens de talent qui vivent dans les quartiers
les plus bruyants et les plus populeux de Paris.--Eh bien! de temps en
temps, sortent d'une de ces rues un beau livre,--de beaux vers, un beau
tableau;--mais, au contraire, les fabulistes, les gens qui font des
distiques pour l'arc de triomphe de l'Étoile,--des comédies _non
destinées à la représentation_, après avoir été refusées à tous les
théâtres,--des charades pour l'_Almanach des muses_,--des essais sur les
mœurs et la philosophie des crapauds, tous ces gens-là sentent le
besoin de la retraite, de la retraite mûre de la méditation,--de la
méditation, père des chefs-d'œuvre.
Je suis tombé dans l'erreur des faiseurs de distiques. En effet, dans
les quartiers bruyants tous les sons se confondent en un son
inarticulé,--vague, monotone,--continu,--semblable au bruit du vent qui
souffle dans les feuilles,--ou de la mer qui brise sur la plage.--Nul
son n'arrive assez distinct aux oreilles pour occuper l'esprit,--mais,
au contraire, dans un quartier tranquille, chaque son apporte une idée,
et chaque idée une distraction.
Un marchand vient-il à crier dans la rue,--partout ailleurs ce bruit se
perdrait dans le bruit général, dans le brouhaha; mais ici vous
l'entendez et vous suivez l'idée qu'il vous apporte.
Travaillez donc quand chaque son de la rue vous apporte pour deux jours
de souvenirs, de regrets,--d'espoir,--de crainte;--suivez donc une idée!
On est toujours un peu le mari de ses voisines;--sous ce rapport
seulement,--je me hâte de le dire,--que, comme avec leurs maris, ces
dames ne se gênent pas avec leurs voisins; elles se montrent à la
fenêtre dans toutes sortes d'appareils avec lesquels elles aimeraient
mieux mourir que de se laisser voir dans la rue--avec de hideuses
papillotes de toutes les couleurs,--avec des yeux bouffis de sommeil.
Elles vous condamnent à entendre épeler et balbutier pendant un mois la
fantaisie brillante qu'elles joueront plus tard avec tant de succès dans
une autre maison... Dès l'aube,--nos sept pianos entraient en jeu,
hésitant, cherchant,--recommençant.--me narguant.--C'est le matin que je
travaille d'ordinaire et je ne pouvais plus travailler.--Des
représentations eussent été inutiles, j'imaginai un autre expédient:--je
mandai M. Leroux, professeur de trompe de chasse, et je le priai de me
donner quelques leçons.--Au bout d'une semaine, j'étais en état de
répondre aux grincements du piano par les rugissements nasillards de la
trompe. On ne dit rien d'abord,--mais il me prit deux ou trois fois
fantaisie de jouer quelques fanfares au milieu de la nuit;--alors
s'éleva une clameur universelle. Après de longs pourparlers, il fut
convenu que je ne sonnerais de la trompe que le moins possible, et que
je n'en sonnerais ni avant neuf heures du matin, ni après neuf heures du
soir,--moyennant quoi les pianos s'engageaient, de leur côté, à ne pas
commencer leurs clapotements avant neuf heures du matin.
Mais maintenant--j'ai acquis sur le redoutable instrument une sorte de
talent,--et je m'aperçois que mes voisins,--qui autrefois fermaient leur
fenêtre avec fureur quand je prenais ma trompe,--semblent m'écouter
aujourd'hui avec une sorte de complaisance.
Aussi--comme on ne me redoute plus,--on recommence à ne plus se gêner
avec moi.--J'ai entendu ce matin un piano qui couvrait le chant dont les
fauvettes saluent le lever du soleil.--Un voisin prétend que mes pigeons
mangent sa moisson,--et profère contre eux les plus terribles
menaces.--Un autre jette dans mon jardin les débris de tout ce qu'on
casse chez lui,--etc., etc.--Il faut mettre un terme à cette
oppression,--et, puisque ma trompe n'est plus assez désagréable à mes
voisins,--j'annonce publiquement que je suis décidé à prendre des
élèves.
[GU] 22.--Le chef du cabinet particulier d'un ministre, M. L***,
donnait audience à M. Lannier, député, et, tout en causant avec lui,
décachetait une foule de lettres adressées au ministre,--ce qui est à
peu près sa véritable besogne.--«Mon Dieu! dit-il d'un air
nonchalant,--que c'est fatigant!--on devrait bien inventer une machine à
décacheter les lettres.--Oui;--mais que feriez-vous alors?» répond avec
naïveté M. Lannier.
--Les promeneurs s'arrêtent pour admirer les nouvelles maisons
construites par M. Lemaire à l'angle de la rue Laffitte et du boulevard.
On a dit: «Ce sont des maisons d'or, avec quelques ornements en pierre.»
Les bronzes,--les marbres,--les dorures,--rien n'a été épargné.--La
frise, sculptée en pierre par les frères Lechesne, représentant des
animaux et des scènes de chasses, est presque aussi belle que ce que
nous avons de plus beau de Jean Goujon.--Il y a là sept maisons d'un
style et d'un goût différents;--et toutes d'une magnificence!--c'est une
œuvre de goût et d'art, après laquelle on n'osera plus appeler de
belles maisons--ces énormes masses carrées--percées de plus ou moins de
fenêtres.
23.--On parle beaucoup du rôle singulier que l'on fait jouer à la
Chambre des pairs:--on ne lui a présenté les lois votées par la Chambre
des députés qu'après la clôture de fait de la session de cette
Chambre,--de telle façon que son veto devient une sorte de formule dont
il est bien convenu qu'elle ne se servira pas.--Il est remarquable qu'un
ministère qui est arrivé aux affaires sous prétexte d'être _enfin_ un
gouvernement parlementaire,--ait commencé par annuler un des trois
pouvoirs, en forçant, au moyen de la coalition, le roi à nommer M.
Thiers malgré ses répugnances personnelles,--annule ensuite le deuxième
pouvoir, qui est la Chambre des pairs, par l'apport tardif des lois
qu'elle a à voter;--le tout en s'appuyant sur le troisième pouvoir, la
Chambre des députés, annulé par la corruption.--De sorte que quatre mois
ont suffi à l'absorption des trois pouvoirs,--au profit d'une dictature
mesquine, il est vrai, mais qui n'en est pas moins une dictature.
La Chambre des pairs manifeste un mécontentement assez
prononcé,--mécontentement qui se trouve encore exploité par le grand
chancelier, M. Pasquier, et le grand référendaire, M. Decaze,--qui
trafiquent de ce mécontentement avec le ministère.
Ces messieurs, qui, par leurs parents, amis et alliés,--disposent à la
Chambre de la majorité, font, l'un maintenir tous les Pasquier dans les
rangs de la magistrature et des finances qu'ils encombrent, l'autre
conserver à M. de Saint-Aulaire l'ambassade de Vienne.
[GU] 24.--On s'agite de toutes parts pour créer des places et des
vacances, et pouvoir donner la curée si promise et si attendue.