dans l'armée et dans la magistrature, et aussi à des professeurs:--le
seul écrivain que M. Cousin ait jugé digne de cette distinction est M.
Manzoni, poëte italien.--Je n'aime pas beaucoup qu'on ait donné je ne
sais quel grade dans l'ordre au père de la nouvelle duchesse de
Nemours:--la croix d'honneur, que beaucoup de gens ont payée d'un bras,
d'une jambe, ou d'un œil,--d'une vie entière de travaux et de
privations, ne doit pas être donnée à si bon marché, que de devenir la
récompense du bonheur qu'ils ont d'avoir une très-belle fille et de la
bien marier.--La croix d'honneur ne doit pas devenir un petit cadeau
pour entretenir l'amitié, et suppléer économiquement l'ancienne
tabatière à portrait, _enrichie de diamants_, qui était la formule la
plus ordinaire des libéralités royales.--On regarde plus à donner des
diamants que des rubans, dont il se fait par jour trois cent cinquante
mille aunes dans les manufactures de Saint-Étienne.
[GU] 8.--Quelques messieurs continuent à m'adresser des lettres
injurieuses et anonymes;--j'en ai reçu deux aujourd'hui.--L'auteur de la
première, après quatre pages où il met du latin, du grec, peu de
français et beaucoup de grossièretés,--me défie, en me tutoyant, de
mettre sa lettre dans mes petits livres;--cependant je m'engage sur
l'honneur à satisfaire au désir de ce monsieur et à faire imprimer sa
lettre dans le prochain numéro des _Guêpes_, s'il veut prendre la peine
de la venir signer chez moi;--je joindrai en _post-scriptum_ le récit de
la correction que je lui aurai infligée;--car, comme le dit
Chamfort,--quand on porte d'une main la lanterne de Diogène,--il faut
tenir son bâton de l'autre main.
--Un autre, qui signe _Jules_, m'adresse des injures et des
menaces:--Hélas! mon pauvre monsieur Jules,--quand on veut faire peur
aux gens, il ne faut pas commencer par leur avouer qu'on est un lâche,
en ne signant pas une lettre du genre de la vôtre:--j'entends par
signer,--mettre au bas de sa lettre son nom,--son adresse,--et l'heure à
laquelle on est chez soi;--c'est une chose que peut demander un homme
qui met son nom au commencement et à la fin de tout ce qu'il écrit.
Quand j'étais plus jeune,--quand je demandais encore à l'existence plus
qu'elle ne peut donner,--quand je me déchirais les mains à vouloir
cueillir des fleurs et des fruits sur les ronces stériles des routes de
la vie,--ces injures anonymes m'ont fait quelquefois pleurer de rage et
de désespoir:--pendant une semaine je cherchais si quelque mouvement
instinctif ne me ferait pas reconnaître dans la foule mon lâche
provocateur.
Aujourd'hui,--j'ai pris mon parti sur tout cela;--je sais que l'homme
qui se fait connaître par quelque talent et par un caractère
indépendant,--que l'homme qui marche dans la vie d'un pas ferme et
droit,--se dénonce à la bienveillance inactive de quelques honnêtes
gens,--et à la haine passionnée des imbéciles et des fripons de tout
genre;--j'ai compté les deux partis, et je ne crois pas manquer de
courage en faisant ce que je fais. C'est un ennemi public que l'homme
qui, au milieu des mensonges des hommes et des choses, dit à chaque
homme et à chaque chose: «Tu ne me tromperas pas,» et qui les poursuit
par le ridicule,--seule arme qui puisse les atteindre aujourd'hui que
tant de gens n'ont plus d'honneur que l'on puisse attaquer
sérieusement,--et qu'il ne leur reste que la vanité.
[GU] 9.--M. le comte de Montalivet s'est fait nommer dans le même mois
colonel de cavalerie et membre libre de l'Académie des beaux-arts.--Ce
dernier choix a été plus critiqué que le premier:--on n'a pu découvrir
d'autres titres à l'intendant de la liste civile que l'intérêt qu'ont
MM. de l'Institut à avoir pour collègue et pour ami l'homme duquel
dépendent souverainement les _commandes_. C'est au même titre qu'avaient
été élus précédemment--MM. Dumont et Siméon, chefs de division au
département des beaux-arts.
10.--M. Hugo vient de m'envoyer son livre--_Ombres et Rayons_.--Il a
écrit sur la première page: «A M. A. Karr, son ami, Victor Hugo.»--J'en
ai été fier en lisant certaines pièces remplies de grandes et nobles
pensées.--J'en ai été heureux en lisant certaines autres, où il y a tant
de cœur et de sensibilité.
--Le même jour j'ai découvert de la prose de M. Flourens,--celui qui l'a
emporté sur M. Hugo à l'Académie française.
«Nous ne pouvons qu'applaudir aux efforts que fait M. Leroy d'Étiolles
pour le perfectionnement de la lithotritie.
«Signé FLOURENS.»
Qu'est-ce qu'on disait donc que M. Flourens n'écrivait pas?
[GU] 11.--Une démarche officieuse, qu'a faite auprès de moi un de mes
amis, qui est aussi l'ami d'un autre, me donne occasion de traiter en
peu de mots une question assez grave.
_La vie privée doit être murée._
Cette muraille tant réclamée pour la vie privée, chacun la demande pour
soi, et personne ne la souffre pour les autres.
On s'en sert comme le chien de Montargis de son tonneau où il se
réfugiait après avoir mordu.
Pour l'homme qui cache sa vie dans l'herbe, qui est heureux tout bas,
pour l'homme qui vit solitaire, dont le bonheur est le soleil, dont
l'ambition est l'ombre des arbres et le parfum des fleurs, l'homme dont
toute la vie est un amour pour une idée, pour une pensée, pour une
fleur, pour une manie, celui-là a droit à la vie privée; mais l'homme
qui fait tout pour rendre sa vie publique, l'homme qui fait du bruit
pour se faire entendre, l'homme qui monte sur tout pour se faire
voir,--je ne sais pas ce que celui-là appelle sa vie privée.
Un député, par exemple, a-t-il une vie privée? un homme qui, pour
satisfaire ses passions, peut vendre tous les intérêts d'un
pays.--N'a-t-on pas le droit de surveiller ses passions?
[GU] 12.--Comme on reprenait la discussion sur les deux sucres, et que
la betterave attendait dans l'anxiété une décision qui allait la
déclarer sucre ou salade,--M. de Rémusat a demandé la parole et a
présenté à la Chambre un projet de loi qui ordonne la translation des
restes mortels de Napoléon à Paris.
Cette proposition a été accueillie avec enthousiasme. Le bon M. Gauguier
a déclaré la Chambre tellement émue, qu'il allait remettre la discussion
au lendemain.--On a cependant voté sur la loi des sucres, et on a pris
un parti qui n'en est pas un.--On a laissé, par une augmentation de
droits, aux fabricants de sucre de betteraves la faculté de continuer à
faire du sucre et des faillites. La canne triomphe, mais sans
générosité; elle ne veut pas que la betterave meure tout à coup, elle la
condamne à une mort lente, à une agonie convulsive.
Pardon,--si pour suivre la Chambre je suis obligé de mêler ainsi le
sucre et l'empereur.--Dans l'hommage rendu à la mémoire de Napoléon,--il
faut distinguer deux choses.--Je ne veux pas, par enthousiasme, tomber
avec la foule des étourneaux dans les filets de M. Thiers.--Je ne veux
pas, par défiance de M. Thiers, me montrer trop froid pour un acte qui
ne manque ni de grandeur ni de majesté.
Comme poëte et comme philosophe, j'aimais voir le tombeau de Napoléon à
Sainte-Hélène;--ce tombeau solitaire, sur un roc battu par les vents et
la mer, avait une grandeur qu'on ne pourra lui donner à Paris.--Toute
poésie est un regret ou un désir; le regret de cet exil après la mort,
la pitié pour un homme d'un si grand caractère et d'une si grande
fortune, mêlait quelque chose de tendre et d'affectueux à son
souvenir.--Napoléon à Sainte-Hélène était aussi loin de nous et aussi
déifié que s'il eût été dans le ciel.--C'est à la Mecque que l'on va
révérer la tombe de Mahomet.--C'est à Jérusalem, sur le lieu témoin de
son supplice infâme, que les chrétiens,--quand il y avait des
chrétiens,--allaient adorer le Christ.
Mais, au point de vue de la nation française,--je comprends qu'elle
tienne à honneur de ne pas laisser le corps de son empereur au pouvoir
de ses ennemis.
Ce sera une grande et belle fête que le corps de Napoléon traversant la
France en triomphe.
Mais, pour qui connaît M. Thiers, tout cela n'est qu'un moyen.--Depuis
un mois, il cherchait une idée et un prétexte à l'existence de son
ministère;--le _conservateur_ ne donnait pas,--on ne pouvait pas se
donner assez à la gauche;--en un mot,--selon une expression familière de
M. Thiers lui-même, «ça n'allait pas,» lorsque M. Guizot écrivit de
Londres qu'on pouvait faire le coup des _cendres_ de Napoléon.
L'ambassadeur ayant tendu cette perche salutaire, M. Thiers s'en est
saisi et a parlé au roi.
Le roi était d'autant mieux disposé, que cette négociation avait été sur
le point de s'ouvrir sous le ministère de M. Molé.--M. Thiers écrivit à
M. Guizot de hâter la conclusion de l'affaire, «_de peur qu'un
revirement parlementaire ne vînt donner à d'autres cette bonne fortune
de scrutin_.
Ç'a été l'affaire d'un conseil,--la réponse de M. Guizot est arrivée
aussitôt:--ce qu'il y a de plus merveilleux, c'est que la chose a été
conduite mystérieusement jusqu'au bout,--que M. Thiers, le plus bavard
de tous les hommes,--qui fuit de tous côtés dans la conversation, l'a
cachée même à madame Dosne et à M. Véron, et le coup de théâtre a été
complet.
Mais--il y a dans le projet des restrictions qui trahissent des craintes
puériles et honteuses.
On a discuté le lieu de la sépulture:--l'arc de l'Étoile,--la colonne
de la place Vendôme,--la Madeleine,--les Invalides ont été mis en
question; le gouvernement s'est prononcé pour les Invalides.
C'est encore un exil, c'est encore une lâcheté; on a craint de
mécontenter le parti légitimiste:--Napoléon devait être enterré à
Saint-Denis; parmi les rois et les gloires de la France:--à Saint Denis,
où j'ai vu, il y a quelques années, le caveau qu'il se destinait à
lui-même, et deux énormes portes de bronze exécutées par ses ordres pour
le fermer.
Mettre Napoléon à Saint-Denis, c'était clore entièrement la parenthèse
impériale, c'était placer à tout jamais Napoléon dans l'histoire, et
enlever même à son nom toute action sur le présent et l'avenir. Mais ce
cher petit homme de M. Thiers,--semblable aux femmes qui vont,
tremblantes, demander aux tireuses de cartes de leur faire voir le
diable,--a invoqué l'ombre de l'empereur pour se faire protéger par
elle, et il en a eu peur le premier.
[GU] 15.--Tantôt,--vers trois heures de l'après-midi, on vit un
rassemblement se former tout à coup au guichet du Louvre,--du côté de
Saint-Germain-l'Auxerrois.--Une femme s'agitait et se débattait contre
le garde national de faction, qui la tenait par son châle et refusait de
la laisser passer.--D'abord on crut que, fidèle à sa consigne, le soldat
citoyen découvrait un paquet clandestin ou un chien non tenu en
laisse;--on s'approche, on écoute, et on ne tarde pas à comprendre que
le garde national,--marchand de quelque chose,--a reconnu dans la femme
susdite une de ses pratiques,--une mauvaise pratique qui lui doit de
l'argent, et le gardien et le symbole de l'ordre public lui fait une
scène scandaleuse.
L'affaire s'échauffait et ne se termina que sur la menace que fit au
garde national le soldat de la ligne placé au même guichet,--et qui,
jusque-là, était resté spectateur silencieux du débat,--d'appeler la
garde et de faire arrêter son camarade de faction.
[GU] 14--On a discuté encore sur Alger;--M. Thiers a beau dire,--il est
évident que le gouvernement n'a pas de système et que la guerre d'Alger
se fait au hasard.
M. Valée continue à se servir de la recette qui lui a réussi à Mazagran,
d'exposer une poignée de braves gens à une mort à laquelle ils ne
peuvent échapper que par des prodiges; il a laissé à Cherchel, sous le
commandement de M. Cavaignac, trois cent cinquante hommes qui ont eu à
se défendre pendant cinq jours contre trois mille Arabes;--c'est la
première fois, je crois, depuis la guerre d'Afrique, qu'une garnison se
défend hors de ses murs;--les gens de Cherchel sont venus combattre dans
la plaine les Arabes qui leur ont tué ou blessé cinquante hommes, mais
se sont retirés après une perte très-considérable.
--On parle beaucoup de renvoyer M. Clauzel en Afrique;--on oublie vite
en France. Si M. Clauzel n'a rien ajouté à sa réputation militaire dans
l'expédition de Constantine,--il a jeté les fondements d'une
incontestable réputation littéraire. Je me rappelle, moi, en quel style
fleuri M. Clauzel racontait son désastre, et quelle délicieuse
amplification des églogues de Virgile nous a value cette campagne si
coûteuse en hommes et en argent.
Après son rappel,--M. Clauzel publia une brochure pour justifier sa
conduite.--Achille devint son propre Homère.
La brochure de M. Clauzel souleva plusieurs récriminations;--le maréchal
répondit assez mal aux accusations du ministère, qui, par ses organes,
répondit à peu près aussi mal aux accusations de M. Clauzel;--de sorte
que chacun parut avoir tort comme accusé et raison comme accusateur.
--Le gouvernement a des journaux officiels, des organes avoués;--tout le
monde sait que ces journaux sont écrits par les ministres eux-mêmes ou
sur des notes données par eux.--Ne serait-il pas alors décent de ménager
les éloges emphatiques de soi-même?
[GU] 15.--Il ne s'agit plus aujourd'hui de m'occuper des affaires des
autres,--les miennes vont fort mal;--en butte à la haine de mes
concitoyens,--proscrit,--fugitif,--c'est à Saint-Germain que j'écris ces
lignes.--Hier soir, en rentrant chez moi, une lettre officieuse m'a
appris que j'allais décidément être arrêté pour un mois de prison que je
dois à la garde nationale: «Parbleu! me dis-je, je ne vais pas les
attendre;--je vais aller me constituer prisonnier.--J'aime mieux cela
que de frissonner au moindre bruit,--de prendre dans la rue les plus
honnêtes gens pour des mouchards, et je finirai là les volumes qu'attend
l'honorable libraire Dumont.»
En effet, dès le jour,--je me suis mis en route,--me réservant de
n'emménager que demain, après qu'un séjour d'une douzaine d'heures
m'aurait éclairé sur les besoins de la localité;--j'ai dit tristement
adieu à mon jardin,--à mes acacias en fleurs et à mes rosiers qui vont
fleurir.
Je me suis mis en route à pied,--j'ai traversé plusieurs quartiers qui
m'étaient inconnus, j'ai flâné devant les marchands de
bric-à-brac;--puis, passant auprès de Notre-Dame,--j'ai monté sur la
tour.--Là, je me suis occupé à regarder en bas des myriades de petites
gens agitant de petits bras et de petites jambes, se pressant, se
croisant, se heurtant dans de petites rues pour aller à leurs petites
affaires ou à leurs petits plaisirs.
Quand on gravit une montagne, il semble qu'on laisse en bas les
passions, les chagrins terrestres;--il semble qu'il n'y a que la partie
céleste de l'homme qui peut subsister dans cet air raréfié des hautes
montagnes, et l'on contemple d'en haut tous les intérêts qui vous
garrottaient il n'y a qu'un instant.--Nous vous avouerons que, d'en
haut,--la douleur et l'humiliation de la prison nous ont paru fort
petites,--et surtout en voyant en bas de petits points rouges qui nous
ont semblé de petits gardes nationaux,--peut-être ceux-là mêmes dont la
petite colère nous a condamné.
En descendant, nous avons repris nos soucis,--comme le paysan reprend
ses sabots à la porte d'un salon dont il n'a osé salir ou égratigner le
riche tapis.
Arrivé au quai d'Austerlitz,--je me suis arrêté un moment et je me suis
laissé aller à de profondes méditations.
PREMIÈRE MÉDITATION.--Il me semble, ai-je dit,--que dans les impôts que
nous payons, il y a une partie destinée à l'entretien d'une armée de
quatre cent mille hommes, vrais soldats, bien plus capables que nous de
garder la ville.
Pourquoi, puisqu'on nous force de garder nous-mêmes la ville ou plutôt
les guérites de la ville,--pourquoi ne nous force-t-on pas à la paver et
à allumer les réverbères?--Patience, encore quelques années de liberté,
et cela viendra!
DEUXIÈME MÉDITATION.--Cet emprisonnement est immoral et
illégal:--immoral, en cela que c'est la _réhabilitation de la prison_;
que, dans un temps donné, les plus honnêtes gens de Paris seront allés
en prison comme les voleurs,--et que ce ne sera plus un déshonneur.
Illégal, en ce que j'ai été condamné une fois à un jour,--une fois à
deux jours,--plusieurs fois à cinq jours,--mais non pas à un mois de
suite;--l'intervalle qui existerait entre l'exécution comme entre les
condamnations me permettrait de donner quelque temps à mes affaires et à
mes plaisirs;--un mois de suite,--un malade peut prendre sans danger,
par petites doses, une quantité d'opium qui le tuerait infailliblement
en une seule dose.
TROISIÈME MÉDITATION.--Un rayon de soleil tombe des nuages pour me
narguer;--d'ici, les pieds dans l'herbe,--la tête dans le soleil, je
vois les barreaux noirs des fenêtres;--ces portes vont s'ouvrir et se
refermer sur moi,--je vais être prisonnier!
QUATRIÈME MÉDITATION.--Il y a quelque chose d'effrayant dans l'entrée
d'une prison; une fois que l'on me tient là-dedans, il me semble que
l'on peut faire de moi ce que l'on veut; que la voix et les plaintes
sont prisonnières aussi derrière les grilles,--et que rien n'empêche le
geôlier de me hacher, de faire de moi un pâté que l'on mangera dans un
festin patriotique, en portant des toasts à la garde nationale.
CINQUIÈME MÉDITATION.--Voici qui est sinistre,--le soleil se
cache:--quelles sont les horreurs qu'il refuse d'éclairer?
Pourquoi cette prison est-elle si loin?--les bruits n'ont rien des
bruits que je suis accoutumé à entendre.--Ce ne sont ni les voitures, ni
les cris des quartiers que j'habite;--rien ne me prouve que suis encore
en France.
A-t-on, par un raffinement de barbarie, voulu joindre aux tourments de
la prison les tortures de l'exil?
SIXIÈME MÉDITATION.--C'est que j'ai déjà pourri sur la paille humide des
cachots de la garde nationale;--j'ai subi une fois six heures de prison,
et je me rappelle toutes mes angoisses;--j'avais le numéro 12;--mon
cachot avait quatre pas de long et autant de large. Il était peint en
badigeon jaunâtre,--le bas en chocolat, jusqu'à la hauteur d'une plinthe
absente;--la fenêtre avait six carreaux. Il y avait un lit en fer, une
table et un coffre en sapin,--une chaise en merisier.
SEPTIÈME MÉDITATION.--Pfff...
HUITIÈME MÉDITATION.--C'était l'hiver;--le numéro 12 est au nord.
_Belle parole du guichetier._--Guichetier, lui dis-je,--comment
chauffe-t-on ici?
--Monsieur, répondit le guichetier, il y a un calorifère.
--Mais, guichetier, repris-je, y a-t-il du feu dans le calorifère?
--Non, monsieur, répondit le guichetier.
NEUVIÈME MÉDITATION.--Sans compter que j'ai horreur de cette couleur
chocolat dont est peinte une partie des cachots.
L'aspect de certaines couleurs me réjouit ou m'attriste, m'élève ou
m'écrase l'esprit.
Il y a des couleurs mélancoliques, des couleurs gaies, des couleurs
jeunes, des couleurs ridées, des couleurs bruyantes.
Le _lilas_,--c'est une douce et poétique mélancolie;--le _rose_, c'est
la jeunesse, la gaieté,--l'insouciance; le _bleu_, c'est la sérénité, le
calme, le bonheur;--le _vert_, c'est la pensée;--le _bleu pâle_, la
rêverie.
Mais le _chocolat_ est une couleur bête; le chocolat--c'est l'_ennui_.
L'ennui est l'ennemi de l'homme.--La guerre, le désespoir, la faim, la
fièvre, ne tuent pas autant d'hommes d'esprit que l'ennui; et, pour
comble de mal, il ne tue pas les sots.
DIXIÈME MÉDITATION.--Pendant un mois passé hors de chez moi,--un mois
pendant lequel mon domestique et mes amis sont sûrs que je ne puis pas
rentrer,--il est horrible de penser tout ce qu'on peut tramer contre
moi.
Mes belles roses auront presque fini de fleurir;--celle que les
jardiniers m'ont prié de baptiser, à laquelle j'ai donné le nom de C...
S..., était près d'épanouir ses pétales d'un jaune si riche;--dans un
mois il n'en restera plus rien;--il y a un an que je l'attends,--il
faudra l'attendre encore un an. On aura fumé ce qui me reste de mon
tabac du Levant.--On aura rendu mes pigeons savants,--ils sauront faire
l'exercice et jouer aux dominos.--On aura pêché les poissons qui
habitent le bassin du jardin.
Un mois sans courir au soleil--quand les prairies sont en fleurs;--un
mois sans me laisser dériver entre les saules dans ma chaloupe;--un mois
sans nager avec Gatayes.--L'été passe si vite, et il y a si peu d'étés
dans la vie,--et il n'y a que ceux de la jeunesse qui comptent.
ONZIÈME MÉDITATION.--O sainte liberté!--c'est sur la mousse des
bois,--sous les tentes vertes, formées par le feuillage des chênes, que
tu as placé ton empire.
Il passait alors un cabriolet.--Cocher!--je monte;--au chemin de
fer,--et je me suis enfui à Saint-Germain,--où je me suis
installé.--J'irai quelquefois clandestinement voir mes
roses,--odalisques gardées par les hideux eunuques de la police, dont
j'aurai à tromper la surveillance.
J'ai quelquefois parlé légèrement des cousins;--j'en ai un ici qui me
donne une excellente hospitalité; la forêt est magnifique; je monte à
cheval.--J'ai un appétit terrible; je crains bien d'engraisser dans
l'exil.
[GU] 16.--Au commencement du ministère Thiers,--il y avait cent vingt
conservateurs--qui, sous le nom de deux cent vingt et un, s'étaient juré
fidélité.--On les a pris un à un, et les plus fougueux ont déjà
cédé.--Les _Chasseloup_, _Chegaray_,--ont consenti à dîner chez le
président du conseil.
Bientôt on verra le général Bugeaud appelé à un commandement supérieur.
On compte beaucoup, pour rallier le plus grand nombre des derniers
récalcitrants, sur une fournée de préfets que l'on médite; et, ce qui
est bien plus rare et bien plus beau, sur une fournée de receveurs
généraux.--Dans cette fournée, on saura intercaler certaines gens de la
presse et de la tribune,--sans les faire paraître sur la liste des
copartageants.--C'est une bien indirecte et bien certaine manière de
rétablir les grandes subventions à la plus accréditée des feuilles
quotidiennes.
--Voilà les concerts à peu près finis.--Mon Dieu! si je n'étais pas fils
d'un pianiste distingué,--quelle sortie je ferais contre les
pianistes!--Mon père, et quelques anciens pianistes qui n'ont fait que
bien peu d'élèves qui aient conservé leurs traditions, faisaient et font
encore sortir de cet instrument, où tout est en bois,--des sons vibrants
et pleins.
Les pianistes modernes,--presque tous, ont plus d'agilité que de
sentiment, remplaçant les sons par des bruits,--délayent et
noient,--sous le nom de variations,--une pauvre petite mélodie dans les
flots de gammes et de notes frappées, coulées, saccadées,--et, si je les
applaudis quelquefois quand ils ont fini, je les prie bien de croire
que c'est seulement pour les récompenser de ce qu'ils finissent.
--On a donné, à la Chambre des députés, communication des pétitions
ayant pour objet la réforme électorale.--Le rapport, très-consciencieux,
a été fait par un savant magistrat,--M. de Golbéry.--Nous n'avons pas
besoin de répéter ici notre opinion, déjà exprimée à plusieurs reprises,
sur l'extension du droit de suffrage et sur le suffrage universel.--La
discussion a eu lieu entre MM. Thiers, Garnier-Pagès et Arago.
M. Garnier-Pagès--a fait, il faut le dire, de notables progrès comme
homme politique;--il étudie sérieusement les questions, et les traite en
logicien.--Pour M. Arago, il a fait reparaître de vieux arguments
vermoulus,--qui ne répondaient qu'à des attaques que personne ne
songeait à faire. M. Thiers a été extrêmement faible.--Mais la Chambre a
senti que, dans un cas aussi grave, elle devait le soutenir, pour
ajourner indéfiniment la prise en considération de la réforme
électorale.
--M. Bugeaud a cité un toast récent porté par M. Garnier-Pagès dans un
de ces banquets ridicules--que j'ai, il y a bien longtemps, appelés
gueuletons politiques,--où des gens se disent: «La patrie est en
danger,--mangeons du veau et portons des toasts.»--Ce toast--de M.
Pagès--répond à un argument que j'ai mis en circulation il y a trois ou
quatre ans.--Je disais: «L'égalité que demande le parti républicain est
plus qu'un rêve, plus qu'une bêtise;--c'est une bêtise odieuse, parce
qu'elle tend, non pas à ajouter des pans aux vestes,--mais à couper les
pans aux habits.»
«Nous ne couperons pas les pans des habits, a dit M.
Garnier-Pagès,--mais nous en mettrons aux vestes.»