On lit votre pétition au milieu des conversations particulières; on va

aux voix, et elle a trois chances:

_Première chance_:--Ordre du jour.--Cela veut dire qu'elle est

considérée comme non avenue, et que les garçons de la Chambre la vendent

au kilogramme.--Sous la Restauration, on la vendait à la livre;--c'est

la seule différence qu'ait amenée la Révolution de juillet.

_Deuxième chance_:--Elle est mise au dépôt des renseignements;--c'est à

peu près la même chance, avec ces deux nuances: qu'elle est mise dans

des cartons où on ne la regarde jamais, et que plus tard, quand on la

vend,--elle est vendue, non par les garçons de la Chambre,--mais par

ceux d'un ministère quelconque.

_Troisième chance_:--Votre pétition est renvoyée au ministre dont vous

vous plaignez, lequel trouve généralement qu'elle n'a pas le sens

commun.

Maintenant, Français, vous connaissez votre droit de pétition;--vous

avez comme cela pas mal d'autres droits dont je vous parlerai en temps

et lieu.

27.--On m'envoie une brochure intitulée:--_Défi poétique_,--_la Province

à Paris_.--J'allais parler de la chose et répondre à l'auteur, qui

annonce qu'il va détruire Paris et battre ses poëtes en champ

clos;--mais, à la lecture de ces vers:

«Ces géants (l'auteur parle des écrivains parisiens),

Sur leur _taille souvent_ j'ai porté le _compas_,

Un instant m'a suffi pour trouver leur _mesure_.»

J'ai ajourné ma réponse, craignant que l'auteur ne fût un tailleur.

--Duprez, le chanteur, est allé hier chez M. Isabey;--on lui a gardé son

chapeau, et chacun des amis de M. Isabey a décoré le feutre noir d'une

peinture à l'huile.--On y a mis une guirlande de roses,--un bateau, des

canards, etc., etc.

--La princesse Victoire et le duc de Nemours ont été mariés hier; voici

les fêtes qui ont été données à cette occasion:

RÉJOUISSANCES PUBLIQUES A L'OCCASION DU MARIAGE DE MONSEIGNEUR LE DUC DE

NEMOURS.--Le soleil s'est levé à l'orient vers cinq heures du matin;

Les laitières se sont placées sous les portes cochères;

Vers sept heures,--les portiers ont balayé le devant des maisons;

Ce n'était rien encore: les boulangers ont fait une distribution de

pain... à raison de quatre-vingt-sept centimes et demi les deux

kilogrammes;

Les orgues de Barbarie ont joué sous diverses fenêtres;

Quelques lilas ont fleuri;

Le thermomètre s'est élevé à vingt-quatre degrés centigrades;

A huit heures, on a allumé les réverbères;

A neuf heures, les étoiles ont paru au ciel;

Les théâtres ont donné diverses pièces n'ayant aucun rapport à la

circonstance.--Le prix des places n'était pas augmenté;

Les journaux ministériels--ont tous raconté que le roi, la reine et la

princesse Victoire (la duchesse de Nemours), sont sortis en

CHAR-A-BANCS.

Voilà où en est la royauté.

Voici donc encore une princesse que l'on dit charmante, qui vient en

France recevoir des avanies;--dans cette France, autrefois si polie et

si galante, où, aujourd'hui, deux députés, dont l'un est l'avocat

Michel, se sont vantés de ne s'être pas levés à l'arrivée de la reine à

la Chambre des députés.

Mais on a, dans le temps, élu M. Fould, pour que les Juifs fussent

représentés à la Chambre.

Ces deux messieurs, pour que la représentation soit

générale,--représentent les gens mal élevés.

--M. Roussin est fort embarrassé:--comme ministre, il faut qu'il

présente une nomination d'amiral à la signature du roi.--Il voudrait

bien être nommé, et il n'ose se désigner.

--Un juré, avocat de son état, a donné, un de ces jours passés, une

représentation qui a obtenu quelque succès à l'audience de la deuxième

section de la cour d'assises: il s'agissait d'un vol avec effraction,

fausses clefs et escalade.

Le chef du jury, un peu troublé de tant d'horreurs, et tout entier au

bonheur d'être honnête homme, rentre dans l'audience, et, posant la main

sur sa poitrine, dit: «Sur mon âme et sur ma conscience, devant Dieu et

devant les hommes, non le jury n'est pas coupable.»

[GU] A MES LECTEURS.--Il faut que je m'arrête ici.--Padocke et

Grimalkin,--Astarté et Molock,--mes petits soldats ailés, rentrez au

jardin, reposez-vous sur les fleurs roses des arbres de Judée, et sur

les ombelles parfumées des sorbiers.--Les deux jours qui restent

appartiennent aux imprimeurs.

J'ai raconté, cette fois, le mois, jour par jour: mes lecteurs auront

ainsi à la fin de l'année une histoire complète et très-curieuse des

sottises, des ridicules et des escobarderies.

Mais, comme il y a des gaillards qui pourraient profiter des deux jours

dont je ne peux parler, chaque mois, pour se permettre toutes sortes de

choses qui échapperaient aux aiguillons des guêpes;

Et Dieu sait ce qu'il peut tenir de ces choses-là dans deux jours!

Le volume de juin et les autres volumes commenceront par un _report

d'autre part_.

[GU] POST-SCRIPTUM.--_Ordonnance du Roi._--LOUIS-PHILIPPE, Roi des

Français,

A tous présents et à venir, salut.

Nous avons ordonné et ordonnons ce qui suit:

Art. 1er. L'amnistie accordée par notre ordonnance du 8 mai 1837 est

étendue à tous les individus condamnés avant ladite ordonnance, pour

crimes et délits politiques, qu'ils soient ou non détenus dans les

prisons de l'État.

LOUIS-PHILIPPE.

[GU] On m'assure que les réfractaires de la garde nationale sont

exceptés de l'amnistie.--Ce crime et celui de secouer les tapis par la

fenêtre sont décidément les seuls pour lesquels il n'y a rien à espérer,

ni des _circonstances atténuantes_ du jury, ni de la clémence royale.

Juin 1840.

Report d'autre part.--Le petit Martin.--M. Thomas.--Description du

petit Martin.--M. Pelet de la Lozère.--L'oubli des injures.--Madame

Dosne.--Les mariages.--M. d'Haubersaert--La machine

impériale.--1er MAI. Les discours au roi.--M. Pasquier.--M.

Séguier.--M. Cousin.--M. de Lamartine.--Madame Dudevant.--Madame

Dorval.--Madame Marliani.--M. de Balzac.--M. Francis Cornu.--M.

Anicet Bourgeois.--Le mari de la reine d'Angleterre.--Les

Chinois.--Encore M. Cousin.--M. de Pongerville.--Madame Collet née

Revoil.--Les feuilles amies.--Deux cent mille francs.--Avantage

qu'ont les rois morts sur les rois vivants.--M.

Duchâtel.--Mademoiselle Rachel.--Madame de Noailles.--M.

Spontini.--M. Duprez.--M. Manzoni.--Le père de la duchesse de

Nemours.--Les injures anonymes.--Conseils à M. Jules ***.--M. de

Montalivet.--M. Dumont.--M. Siméon.--Les restes de Napoléon.--M.

Thiers.--M. de Rémusat.--M. Guizot.--M. Molé.--La caque sent

toujours le hareng.--M. Taillandier.--La plume d'une _illustre

épée_.--Le maréchal Clauzel.--Miei Prigioni.--Méditations.--Les lis

et les violettes.--Madame Tastu.--Madame Laya.--M. Valée.--M.

Cavaignac.--M. Fould.--M. Jacques Lefebvre.--M. Lebœuf.--M.

Garnier-Pagès.--M. Thiers.--M. D'Argout.--M. Dosne.--M. de

Rothschild et les juifs de Damas.--La quatrième page des

journaux.--Les chemins de fer.--Trois cerfs.--Chasse

courtoise.--Souscription pour les pêcheurs d'Etretat.--Rapport de

M. Clauzel.--M. Frédéric Soulié.--M. Frédérick Lemaître.--Une

représentation par ordre.--Mademoiselle Albertine.--M.

Glais-Bizoin--M. Gauguier.--M. de Lamartine.--Apothéose peu

convenable.--Les barbarismes de la Chambre.--Le _Journal des

Débats_ s'adoucit.--M. Janin.--M. de Bourqueney.--M. de

Broglie.--M. Sébastiani.--M. Léon Pillet.--M. Duponchel.--M.

Schikler.--Mademoiselle Fitz-James.--_Am Rauchen._

Report d'autre part.

[GU] 29 et 30 AVRIL.--Toujours relativement à la carte à payer des

consciences et des dévouements désintéressés qui ont été servis devant

MM. les membres du cabinet vertueux, et pour subvenir à l'insuffisance

de ses ressources rémunératrices, M. le président du conseil a mis le

petit Martin auprès de M. Thomas, chef du personnel du ministère des

finances.

Mais vous me demanderez ce que c'est que le petit Martin?

[GU] DESCRIPTION DU PETIT MARTIN.--Le petit Martin, que l'on désigne

ainsi familièrement dans les coulisses du pouvoir, a été le secrétaire

de M. Thiers dans tous les postes qu'il a occupés, même celui de boudeur

de la place Saint-Georges;--il est du même pays, de la même ville, que

son patron, à peu près du même âge;--il a en hauteur un pouce de moins

(le flatteur!) que son auguste maître (M. Thiers s'appelle Auguste).

Le petit Martin ne devait cependant pas, cette fois, occuper cette place

de confiance auprès de M. Thiers, parce qu'à leur dernière sortie du

pouvoir il avait été placé à la cour des comptes, qui exige un travail

et une résidence de toute la journée.--M. Barthe, président de la cour

des comptes, voyant les négligences du petit Martin, a essayé, les

premiers jours, de le gronder;--mais, en voyant le ministère s'affermir,

M. Barthe s'est adouci et a cessé de tourmenter son référendaire.

La position du petit Martin, près de M. Thomas, a pour but de savoir les

nouvelles vacances dans l'administration avant l'honnête M. Pelet (de la

Lozère), sorte de Lagingeole gouvernemental que M. Thiers s'est donné

pour collègue.--M. le président du conseil, averti des places vacantes,

peut faire main basse dessus en faveur de ses ennemis députés ou

journalistes.

En outre, M. Thiers, avant sa rentrée au pouvoir, ayant promis la place

de chef de son cabinet à quinze journalistes, à vingt-cinq auditeurs, à

quarante fils ou neveux de députés, a été contraint de reprendre

l'ancien pour avoir un prétexte à donner aux déçus.

Ainsi occupé, le malheureux Martin ne peut sortir qu'une demi-heure par

jour, et dormir que trois heures par nuit. Il faut qu'il reçoive tous

ceux que le ministre ne veut pas recevoir,--qu'il parle à tous ceux

auxquels le président du conseil ne pourrait parler sans se

compromettre. De toutes ces fonctions, la principale est de se

transporter près des ministres pour leur porter les ordres du président

du conseil, et présenter à leur signature les nominations aux emplois

lucratifs de leurs départements.

[GU] On me demandera peut-être quelle sera la récompense de tant de zèle

et d'un dévouement si robuste. Le petit Martin aura de l'avancement à la

cour des comptes, et, de plus, madame Dosne a promis de le marier.

Car un des moyens de séduction que l'on emploie en ce moment, c'est

celui de faire des mariages.--Madame Dosne tient bureau ouvert et

_agence matrimoniale_. Comme elle a eu la main heureuse, il n'est pas

une mère qui ne soit prête à accepter un gendre de sa main. Plus

généreuse que MM. _Willaume_, _de Foy_, et autres agents spéciaux pour

les mariages,--madame Dosne n'exige, pour prix de ses bons offices,--que

l'engagement, pour les maris, pères ou frères, qui arriveraient à la

Chambre, de voter pour M. Thiers.--Elle a promis,--assure-t-on,--de

trouver une femme avec dot et beauté, pour le jeune conseiller d'État,

M. d'Haubersaert, que sou nez rouge a jusqu'ici fait refuser par

plusieurs héritières.

[GU] A voir, dans les luttes ministérielles,--les places et l'argent

pour but unique et l'administration abandonnée aux commis,--on s'étonne

que les choses n'aillent pas encore plus mal qu'elles ne vont.

En effet, un ministre ne s'occupe que de rester au ministère,--et il est

renversé avant d'avoir pu prendre la moindre connaissance de son

département:--ce qui fait que les affaires réelles vont encore à peu

près, c'est que la vieille machine administrative de l'Empire était

très-solidement construite et qu'elle subsiste encore.--Les ministres

sont comme des chiens dans un tourne-broche, il suffit qu'ils remuent

les pattes pour que tout aille bien:--que le chien soit beau ou

laid,--qu'il ait ou n'ait pas d'intelligence,--la broche tourne et le

dîner est à peu près mangeable.

Mais la machine se rouille fort et ne peut tarder à se détraquer, c'est

alors que nous serons en plein gâchis.

[GU] 1er MAI.--La fête du roi a été ce qu'elle est tous les ans.--Le

bourgeois de Paris, qui nomme des députés pour qu'ils exigent des

économies, a trouvé le feu d'artifice mesquin;--le bourgeois de Paris

veut à la fois la plus stricte économie et la plus grande magnificence.

Les chefs des différents corps de l'État ont fait au roi le même

discours qu'ils font depuis dix ans, et que beaucoup d'entre eux ont

fait à l'empereur Napoléon et aux deux monarques de la Restauration. Il

est impossible de voir des phrases plus creuses par le fond et plus

ridicules par la forme que celles adressées à Louis-Philippe par ces

honorables personnages.--Nous dirons en passant à M. Pasquier, président

de la Chambre des pairs, qu'il n'est d'aucune langue de dire,--_qu'une

source se puise_, ainsi qu'il lui est arrivé de le dire dans son

discours au roi.

Nous dirons à M. Séguier--qu'il est un peu trop bucolique, pour un

premier président de cour royale, de montrer les princesses «préparant

des festons pour les princes,» et que «_des princes_ ÉMULESE _des_

TROPHÉESE _de Mazagran_» vaudraient des pensums à des écoliers de

sixième.

Mais il y a quelque chose de plus triste: M. Cousin,

ex-philosophe,--traducteur d'ouvrages allemands, traducteur dont on a

dit: «Pour traduire, il ne suffit pas d'ôter un ouvrage de la langue

dans laquelle il a été écrit, il faut encore le mettre dans une autre

langue.»--M. Cousin, aujourd'hui ministre de l'instruction

publique,--grand maître de l'Université,--a dit dans son discours au

roi:

«Portez un moment les yeux sur les œuvres de votre sagesse qui est

aussi leur gloire;» c'est un exemple d'amphigouri,--et non pas un

_exemplaire_, comme a dit le même M. Cousin dans un ridicule discours

fait la même semaine à propos de M. Poisson, que la mort a enlevé à la

science:--«M. Poisson était l'_exemplaire vivant de cette maxime_.» On

a remarqué dans le discours au roi de M. Cousin cette appréciation

politique dont la justesse et l'audace ont paru à la hauteur des

aphorismes du célèbre M. de Lapalisse:--_Les citoyens un peu divisés,

comme il arrive presque toujours dans les révolutions_.

Ce bon M. Cousin est un assez réjouissant ministre de l'instruction

publique; à la dernière séance de la Chambre des députés, voyant M. de

Lamartine monter à la tribune,--il a dit: «Ah! c'est M. de Lamartine; je

ne le connaissais pas.--On a rapporté le mot à M. de Lamartine qui a

répondu:--«Je ne le connaîtrai pas.»

--La première représentation de _Cosima_, drame de madame George Sand,

avait attiré une nombreuse affluence;--la pièce n'a eu aucun succès.

Il y a eu après la pièce un souper chez madame Marliani,--souper dans

lequel il ne s'est pas dit un mot de l'ouvrage tombé.

La chute de M. de Balzac et celle de madame Dudevant ont été un beau

triomphe pour les fabricants de mélodrames du boulevard,--MM. _Francis

Cornu_ et _Anicet Bourgeois_, _grands écrivains de même force_, dont

l'un nie le style et l'autre l'orthographe.--Je suis, pour ma part,

enchanté de voir ainsi punis les gens d'un talent réel et distingué qui

descendent dans l'arène avec les industriels de la littérature.

Dans un théâtre, il y a au moins quinze bottiers, autant de tailleurs,

trois cents marchands, quelques domestiques;--jamais il ne vous

viendrait à l'esprit de lire à votre tailleur ou à votre bottier un seul

de vos vers, encore moins de lui demander son avis, encore moins de le

suivre en la moindre des choses.

Eh bien! quand tous ces gens sont réunis, vous tombez à genoux devant

eux, vous attendez avec une anxiété mortelle ce qu'ils vont décider de

votre œuvre.

Aussi, que de succès dus à la vulgarité des situations, du sentiment et

du langage;--que de chutes qui n'ont pour cause que des beautés

inusitées ou de nobles hardiesses! Hélas!--il faut le dire, c'est pour

gagner un peu plus d'argent,--que les écrivains qui s'étaient jusqu'ici

abstenus du théâtre viennent s'y compromettre aujourd'hui et y

prostituer à la foule leur talent et leur réputation. Au théâtre, où

tout ce qui n'est pas aussi faux que le soleil d'huile et les arbres de

carton fait disparate et choque l'assemblée;--au théâtre, où la pensée,

après avoir revêtu déjà la forme de l'expression qui l'amoindrit,--doit

encore subir l'incarnation d'un acteur,--adopter sa figure, son geste,

sa voix,--ses façons d'être et de comprendre ou de ne pas comprendre.

Si deux personnes causent avec un peu d'abandon,--une troisième qui

survient fera changer la conversation. Elle deviendra immédiatement d'un

tacite et commun accord, plus vulgaire et moins intime.

Chaque fois que j'ai fait un livre, il m'a toujours semblé que je le

racontais à une personne,--à une seule,--que je connaissais ou que je

rêvais; l'un a été fait pour Gatayes,--un autre pour l'habitante, que je

n'ai jamais vue, d'une petite fenêtre fleurie que j'apercevais de la

mienne;--presque tous pour C... S...,--aucun pour ce qu'on appelle le

public.

Si le poëte savait bien ce qu'il fait la première fois qu'il donne son

ouvrage à l'impression,--il y a en lui une sainte pudeur qui se

révolterait en songeant que cette pensée qui sort de son âme et de ses

veines,--il la livre et l'abandonne à tous,--et il jetterait au feu son

manuscrit révélateur, il n'oserait mettre son cœur à nu devant le

public.--Il y a des sentiments si délicats et si pudiques, qu'ils

meurent de froid ou de honte aussitôt qu'ils sortent du cœur

autrement que pour entrer dans un autre cœur qui les cache et les

réchauffe.

[GU] 2.--On place sur la colonne de Juillet le génie de la

liberté;--c'est la consécration d'un genre d'actes glorifiés il y a dix

ans, et criminels et punis aujourd'hui.--C'est le défaut des

monuments:--grâce aux lenteurs du bronze,--ce qu'on avait commandé

contre la branche aînée semble presque s'exécuter aujourd'hui contre

celle qui lui succède.

[GU] 3.--Le mari de la reine d'Angleterre exécute fidèlement ses

promesses,--le parlement est content de lui.--La reine est grosse;--on a

donné au prince de Cobourg un régiment,--à titre d'encouragement et de

récompense.

--Voici la guerre commencée entre les Chinois et les

Anglais.--J'avouerai que, jusqu'ici, les Chinois m'avaient paru un

peuple aussi fantastique que les Lilliputiens de Gulliver.--Que les gens

de bonne foi s'interrogent, et il s'en trouvera plusieurs qui ont

partagé mes impressions.--Nous ne connaissons les Chinois que par les

portraits qu'ils nous envoient sur des boîtes bizarres;--portraits

ridicules, invraisemblables et hideux, qu'on ne fait pas ordinairement

de soi-même.--J'avais cru qu'il n'existait de Chinois que ceux qui sont

peints sur les porcelaines, sur les paravents et sur les boîtes de

laque;--aussi, quand j'ai lu que l'empereur avait fait un appel à tous

ses sujets,--j'ai été saisi de frayeur et je me suis hâté d'entrer dans

mon cabinet pour voir si ces bonnes grosses figures ne s'étaient pas

détachées de mes pots bleus et de mes boîtes dorées, et n'avaient pas

disparu subitement pour aller obéir aux injonctions de leur souverain.

[GU] 4.--Voyez cependant comme on est quelquefois trompé:--il n'y a

sorte de chose que je ne me sois laissé dire sur M. Cousin.--On m'avait

raconté que, malgré les frais de représentation qui lui sont alloués au

ministère, il n'y donne pas de dîners,--ou les donne si mauvais, que

personne ne s'y laisse prendre deux fois;--que la vieille gouvernante

qu'il avait à la Sorbonne l'a suivi au ministère, où elle continue à

tenir sa maison dans des idées d'ordre auxquelles la malveillance se

plaît à donner un autre nom.

On m'avait raconté que M. Cousin, qui est assez mal élevé, avait

manifesté une arrogance de mauvais ton à l'égard des hommes de lettres

et des académiciens;--qu'on lui avait demandé, sur les sommes affectées

à cet emploi, un secours pour un écrivain malheureux et qu'il avait

répondu brutalement: «_Je ne donnerai rien; ces gens-là

m'ennuient;_»--que, rencontrant M. de Pongerville, l'académicien, sur le

pont des Arts,--il lui avait dit:--«Il n'y a que vous, monsieur, dont je

n'aie pas reçue la visite.--Cela vient, monsieur, aurait répondu M. de

Pongerville, de ce que j'attends la vôtre.»

Eh bien! toutes ces choses et une foule d'autres qu'on m'avait

racontées,--toutes ces choses, après des informations scrupuleusement

prises, se sont trouvées être parfaitement vraies; mais ce qu'on ne

m'avait pas raconté d'abord et ce que le hasard m'a fait découvrir

depuis, c'est la touchante sollicitude de M. Cousin pour la

littérature.--La chose, il est vrai, ne s'applique qu'à une seule

personne;--mais il n'y a aucun doute à former que M. Cousin ne soit prêt

à se conduire de même à l'égard de tout autre personnage littéraire qui

se trouverait dans le même cas. _Ab uno disce omnes._

Il s'agit de madame C***, née R***, qui a obtenu un prix de poésie

à l'Académie, et qui, ne se trouvant pas assez en évidence--par la

lecture de ses vers,--sa présence dans l'assemblée, et la proclamation

de son nom,--demanda avec tant d'instances à lire elle-même la pièce

victorieuse.

Mademoiselle R***, après une union de plusieurs années avec M.

C***, a vu enfin le ciel bénir son mariage;--elle est près de mettre

au monde autre chose qu'un alexandrin.--Quand le vénérable ministre de

l'instruction publique a appris cette circonstance,--il a noblement

compris ses devoirs à l'égard de la littérature.--Il a fait pour madame

C*** ce qu'il fera sans aucun doute pour toute autre femme de lettres

à son tour.--Il l'a entourée de soins et d'attentions;--il ne permet pas

qu'elle sorte autrement que dans sa voiture. A un dîner chez M. de

Pongerville, qui suivit de près la rencontre sur le pont des Arts,--tout

fatigué, et désireux de se retirer, il attendit l'heure de

l'intéressante poëte pour la reconduire dans son carrosse.--Il est allé

lui-même chercher à Nanterre une nourrice pour l'enfant de lettres qui

va bientôt voir le jour,--et on espère qu'il ne refusera pas d'en être

le parrain.--Eh bien! voilà de ces choses que la presse,--qui devrait

être pénétrée de reconnaissance,--affecte d'ignorer et de condamner à

l'oubli.

[GU] 5.--Pendant que les journaux amis de M. Thiers attendent plus ou

moins patiemment la récompense de leur concours désintéressé,--je ne

sais qui s'est amusé à jeter au milieu d'eux une pomme ou plutôt un os

de discorde. On a répandu le bruit que deux cent mille francs avaient

été donnés par M. le président du conseil à une des feuilles qui se sont

rangées sous sa bannière.--Chacune, persuadée de n'avoir pas reçu les

deux cent mille francs en question, se sentit fort irritée de cette

injuste préférence,--et commença à jeter un œil investigateur et

dangereux sur les autres feuilles ralliées,--et à lancer au ministère

quelques mots à double entente et quelques demi-menaces.--On eut

beaucoup de peine à faire comprendre à ces estimables carrés de papier

qu'ils avaient été mystifiés.

--Pour l'anniversaire de la mort de l'empereur Napoléon, l'enceinte qui

entoure la colonne a été jonchée de couronnes d'immortelles.--Les rois

morts ont, entre autres avantages sur les rois vivants, celui qu'on ne

leur fait pas de discours.

[GU] 6.--Au précédent ministère de l'intérieur, on n'était occupé que de

mademoiselle Rachel.--M. Duchâtel lui envoyait des livres et tous les

commis lui faisaient des vers.--Il est douteux que Corneille ou Racine,

s'ils revenaient au monde, fussent aussi bien traités par ces

messieurs.--Mademoiselle Rachel appelle mademoiselle de Noailles sa

meilleure amie.--Le règne des avocats en politique a pour pendant le

règne des comédiens en littérature.--J'ai vu une lettre de Spontini à

M. Duprez.--Il appelle M. Duprez «son nouvel Orphée;» il implore son

appui et sa protection, et _prend la liberté_ de le prier de vouloir

bien accepter sa visite (la visite de Spontini chez M. Duprez!) et lui

indiquer un jour et une heure qui lui conviennent (qui conviennent à M.

Duprez!) pour le recevoir (recevoir Spontini!).

Les guêpes ­— séries 1 & 2 · 第 17 / 47 段