capricieuses fantaisies,--a adopté une jeune fille et l'a fait élever
avec la plus grande distinction,--non sans lui faire payer quelquefois
ses bienfaits par des bizarreries capables de les lui faire regretter et
maudire. Dernièrement la jeune personne accomplit sa dix-huitième
année.--Madame... la fit venir et lui dit:
--Anna, tu vas te marier;--ton trousseau est prêt.
--Mais, répondit la jeune fille,--je voudrais, etc., etc; tout ce que
répondent les filles en pareil cas.
--Ton mari est M. M...
Le futur était vieux et laid.--On le refusa par les larmes et par les
supplications.
--Ma chère bienfaitrice, je vous en prie.
--Comment! mademoiselle, vous refusez l'homme que j'ai choisi pour vous?
--Mais, madame, c'est que vous avez choisi le seul peut-être que je
refuse de recevoir de vous.
--On ne peut cependant pas démarquer le trousseau.
La comtesse sonne.
--Faites venir Michel.
Michel est le palefrenier.--Il arrive.
--Mademoiselle, puisque M. M... vous est si odieux, et que c'est le seul
mari que vous ayez le courage de refuser de ma main,--vous allez épouser
Michel.--Michel serait votre égal sans mes bienfaits;--il dépend de moi
de ne pas admettre une distinction que j'ai créée.
Anna pleure, sanglote, se jette à genoux. Heureusement Michel, qui
n'avait pas prévu la chose, s'était marié six ans auparavant: on le
renvoie à l'écurie.
--Aimez-vous donc quelqu'un, mademoiselle?
Pas de réponse.
--J'en suis fâchée, si cela est, car vous épouserez M. M...
--Ah! Charles, Charles! s'écria Anna.
--Et comment s'appelle ce Charles?
--C'est un jeune homme de bonne famille.
--Ce n'est pas ce que je vous demande, c'est son nom.
--De M...
--Son nom commence par un M? Il fallait le dire; alors c'est tout
simple;--on n'a pas besoin de démarquer le trousseau:--c'était ce qui
m'avait fait penser à Michel. Vous épouserez M. Charles de M...
17.--Par un hasard singulier, il a fait beau pour la promenade de
Longchamps; ce hasard n'était pas arrivé depuis plusieurs années, et je
me souviens que l'année dernière j'écrivais à un de mes amis: «Les
solennités du couvent de Longchamps ont été d'abord le but, puis le
prétexte de cette promenade mondaine.--Aujourd'hui qu'on ne fait même
pas semblant d'aller à Longchamps; qu'on se promène pour se promener, il
me semble qu'on ne devrait plus s'imposer ce plaisir, qui consiste à
promener des nez rouges, des oreilles bleues, des mains violettes, des
traits tirés et flétris par le froid.
«Ne pourrait-on attendre un peu et commuer cette promenade en quelque
autre dans une saison moins rigoureuse?»
Mais cette année il y avait grande affluence de promeneurs et de riches
équipages;--des gendarmes à pied et à cheval,--et dans les contre-allées
des marchands de pain d'épices;--sous des tentes, des femmes plus ou
moins sauvages avec ou sans barbe,--des crocodiles non moins féroces
qu'empaillés,--des mésanges savantes,--des femmes fortes auxquelles on
était invité à marcher sur la gorge,--des messieurs se lavant les mains
avec du plomb fondu, et se rinçant la bouche avec du cuivre en fusion,
etc., etc.
18.--La politique est ce mois-ci fort aride.--Il ne s'agit que des
exigences des journaux par la protection desquels M. Thiers est arrivé,
et de ses efforts pour réaliser on ne pas réaliser ses promesses. Le
_Journal de Paris_ n'existe guère plus.--M. de Feuillide est parti pour
le nouveau monde; M. Méville reste dans l'ancien pour faire fructifier
le plus possible l'argent qui lui reste.--Pour le journal, il n'est pas
à vendre, il est à donner. Son triste sort sert d'exemple à ceux qui
comme lui ont osé résister au petit autocrate de la rue Saint-Georges.
Discite justitiam moniti et non temnere Divos.
[GU] 19.--Voici un nouveau volume de _Babel_, publication de la société
des gens de lettres.
Pendant que j'y suis,--je dirai deux mots sur la société des gens de
lettres,--association ayant pour but d'imposer d'un droit toute
reproduction d'un ouvrage ou d'une partie d'ouvrage, au bénéfice de
l'auteur. On ne peut nier qu'il ne soit juste, incontestablement
légitime, de faire entrer l'auteur d'un ouvrage littéraire dans le
partage des bénéfices qui proviennent de son ouvrage.
Mais il y a quelque chose de triste et de mesquin à voir une assemblée
de poëtes se jeter volontairement dans les discussions commerciales les
plus minutieuses, apprécier eux-mêmes chacune de leurs pensées, chacun
de leurs vers en argent,--n'en pas perdre un seul de vue dans leur vol
capricieux, sur l'aile des vents ou sur celle de la renommée, et, chaque
fois que quelque part il sera prononcé un vers ou lu une ligne, arriver
avec leur quittance, et au besoin se faire assister d'un huissier.
Ce n'est plus le temps où Colletet, crotté jusqu'à l'échine, allait de
cuisine en cuisine chercher un dîner qu'il payait en bassesses et en
humiliations; le temps où l'académicien Durier faisait des vers à quatre
francs le cent. Plus d'un poëte aujourd'hui rêve sous des arbres dont
l'ombre et la fraîcheur sont à lui.--Nous avons des hommes de lettres
qui sont ministres, et d'autres qui empêchent les ministres de dormir,
et les renversent de temps à autre.
La mansarde du poëte renferme en certains lieux pour trente mille francs
de tableaux, et il n'est plus de bon goût de médire des lambris dorés.
Il y a des hommes de lettres qui sont logés comme des princes, si
toutefois il est encore des princes qui soient logés comme certains
hommes de lettres.
Nous savons que le pouvoir ne comprend pas assez la presse; qu'il n'ose
ni l'attaquer de front ni s'allier franchement à elle; nous savons que
les gens de lettres sont en dehors de toutes les lois protectrices, sans
être en dehors des lois oppressives; qu'ils sont soumis aux charges
sociales et qu'ils n'ont pas leur part dans les bénéfices. Mais
qu'est-il arrivé de là? c'est qu'on a forcé les poëtes à faire une bonne
fois sur la terre et en ligne droite le chemin capricieux qu'ils
faisaient au degré de leur fantaisie dans les espaces imaginaires, et
qu'ils se sont trouvés dépasser les autres hommes; qu'ils se sont rués
dans la société comme en pays conquis, portant avec eux le désordre et
la dévastation. C'est donc aujourd'hui à la société à leur faire leur
part dans des intérêts qu'ils sauront défendre quand ils seront leurs,
comme ils les ont renversés en ces temps-ci. Il n'est aucune carrière
qui soit fermée à l'homme de lettres, aucun but qu'il ne puisse
atteindre. La littérature est dans toute la force de l'âge et de la
puissance, et il est triste de la voir déjà, comme une vieille femme
décrépite, penser mesquinement à de petits intérêts,--entasser des
liards, faire des épargnes d'esprit,--ramasser les miettes des festins
qu'elle donne, et prétendre en remplir encore cinq paniers.
O poëtes, mes amis, poëtes que nous aimons! après avoir montré que vous
pouviez aussi être riches,--quand il vous arriverait par hasard de vous
soucier des richesses, il est temps que quelques-uns déploient leurs
ailes depuis longtemps fermées. Vous devez, ô poëtes, semblables à cette
jeune fille des contes de fée,--laisser tomber les pierreries qui
s'échappent de votre bouche,--vous devez, comme Buckingham, ne pas
ramasser les aiguillettes de perles qui se défilent, s'égrènent et
tombent sur le parquet.
Ne nous donnez pas, ô poëtes,--le déplorable spectacle du rossignol qui
interromprait son chant, dans les nuits tièdes, pour faire payer les
auditeurs et diviser en stalles numérotées les bancs de gazon et les
ombrages attentifs.
Voici le printemps, les cerisiers se couvrent d'une neige odorante, les
lilas secouent au vent les parfums de leurs thyrses embaumés, les fleurs
ne prennent pas la peine de mettre elles-mêmes leurs parfums en petites
fioles, et de les vendre étiquetées et parafées.
Il est beau pour le poëte de donner à tous un grand festin d'harmonie,
une fête de pensées. Il est beau à l'écrivain de ne pas se montrer
préoccupé de tirer tout le _parti possible_ de son œuvre d'hier,
parce que sa pensée et son amour sont à l'œuvre de demain; parce
qu'il ne faut pas être si humble que de ne pas se permettre d'être un
peu prodigue, et de se refuser le plaisir de se laisser un peu voler;
parce qu'il faut laisser croire que l'on a _trop d'esprit_ et ne pas
compter ses mots et ses phrases, et les mettre dans un coffre par sacs
de mille et de cinq cents, et chaque jour les recompter et les enfermer
sous une triple serrure.
[GU] 20.--Un homme aux épaules larges et carrées s'est présenté hier
devant le conseil de révision de la garde nationale.
--Vous demandez, lui dit le président, à être exempté du service de la
garde nationale!
--Oui, monsieur.
--Quels sont vos motifs d'exemption?
--Monsieur, je suis atteint de la plus grave infirmité.
--Passez dans ce cabinet.
--Mais...
--Passez dans ce cabinet.
Notre homme entre dans une petite pièce voisine, où on le fait se
déshabiller des pieds à la tête. Il reparaît bientôt devant le conseil
vêtu comme notre premier père.
--Voulez-vous maintenant nous dire quelle est votre infirmité?
--J'ai la vue basse.
[GU]--Hier dimanche, le concert de M. Listz a été remarquable d'abord en
ceci, qu'on n'était admis que sur invitation et nullement en
payant.--C'est une noble idée qu'un roi n'aurait pas; il n'y a que les
artistes et les pauvres pour de telles magnificences.
M. Listz a, comme de coutume, donné le spectacle d'un beau talent qui se
perd souvent dans l'exagération.--C'est, du reste, un moyen d'influence
sur certaines femmes, qui abusent de ce bruit pour en faire un peu de
leur côté,--et il y en avait qui se tordaient.--Une princesse, fidèle
aux pianistes en général, n'a pas voulu s'asseoir, par enthousiasme;
elle s'est tenue tout le temps debout, appuyée contre une colonne;--une
comtesse pleurait et criait:--ces dames sont des étrangères qui pensent,
sans doute, que c'est ainsi qu'on a l'air de se connaître en musique.
[GU]--Un monsieur m'a apporté, un jour, des pensées à mettre dans les
_Guêpes_.--L'_abondance des matières_,--comme disent les journaux, m'a
empêché jusqu'ici d'obtempérer à ses désirs.--Mais il m'écrit des
injures et des menaces.--Pour ne pas me faire une mauvaise affaire avec
ce monsieur, qui me paraît fort méchant,--je vais transcrire ici la
première pensée du recueil,--et, comme j'ai perdu son adresse,--je le
préviens que je suis prêt à lui restituer les autres.
Voici la pensée:
«La vérité est un flambeau de lumière qui n'éclaire que ceux qui
marchent à sa lueur.»
--On citait hier une femme de la société qui, pour se conformer au
préjugé populaire qui veut qu'on ait quelque chose de neuf le jour de
Pâques, n'a rien trouvé de mieux que de prendre un nouvel amant.
[GU] 21.--Alfred M... est un peintre sans réputation et sans talent, qui
se console parfois au cabaret des rigueurs de la fortune. Hier, on
frappe chez lui de bonne heure, il ouvre et voit entrer son tailleur.
--Ah! c'est vous, monsieur Muller.
--Oui, monsieur, et voilà plus de dix fois que je viens; c'est bien
désagréable.
--Vous venez peut-être me demander de l'argent?
--Certainement, monsieur, pourquoi viendrais-je, sans cela?
--Je pensais que c'était pour me prendre mesure d'une redingote dont
j'ai furieusement besoin.
--J'en suis désolé, monsieur; mais je ne vous ferai rien que vous n'ayez
payé l'_ancien_.
--Oh! mon Dieu! ce n'est pas que j'y tienne; voilà le beau temps, et je
serai bien mieux en manches de chemise chez moi, et dehors avec ma
blouse.
--Comment, monsieur, vous ne me donnez pas encore d'argent cette
fois-ci!
Le tailleur se fâche un peu; Alfred M... l'apaise de son mieux par une
promesse vague.--Le tailleur descend; Alfred M... le suit et le fait
entrer dans un café établi dans la maison qu'il habite.--Alfred _paye_
un petit verre de rhum.--Le tailleur commande une _tournée_ d'anisette
et dit:
--Bah! tout cela ne vaut pas un petit vin blanc à quinze que je connais,
à la barrière des Martyrs.
--C'est presque mon chemin.
--Venez avec moi jusque-là.
Alfred sort avec M. Muller. Arrivés à la barrière des Martyrs, le
tailleur fait servir une bouteille de vin.--Alfred se croit obligé de
faire comme M. Muller avait fait au café; il en demande une seconde.
--Savez-vous, dit M. Muller, que je commence à avoir faim?
--Eh bien! demandons un morceau à manger.
--Pas ici, on n'est pas bien; montons sur la butte, je sais un endroit.
Alfred M... et M. Muller gravissent ensemble la colline.--On s'arrête à
mi-côte pour se rafraîchir.--On arrive à l'endroit que connaît le
tailleur.--On prend du petit salé aux choux et on boit.--On prend une
salade avec des œufs durs et on boit.--Vers la quatrième bouteille,
le tailleur ouvre son âme à Alfred et lui raconte les chagrins que lui
cause une femme acariâtre.--A la cinquième, Alfred sent le besoin
d'épancher la sienne,--et lui parle de l'intrigue et de la cabale qui
l'empêchent d'_arriver_.--Il cite tel et tel qui ont été à l'atelier de
Gros avec lui, et qui ont réussi parce qu'ils ont fait des bassesses
auprès de M. Coyeux.--Il prend du charbon, dessine un bonhomme sur le
mur et s'écrie: «Voyez-vous tous ces beaux messieurs-là, il n'y en a pas
un fichu pour camper une figure comme ça. Eh bien! ils ont de beaux
habits et de riches appartements, et moi, je mourrai dans mon grenier.»
Le tailleur s'attendrit et lui dit: «Quand je viens vous demander de
l'argent, ce n'est pas que je veuille vous tourmenter;--vous m'en
donnerez quand vous en aurez.»
Ils sortent du cabaret, après avoir bu de l'eau-de-vie pour faciliter la
digestion, et se promènent.
--Écoutez, dit le tailleur, je sais qu'il faut qu'un jeune homme soit
bien mis;--je veux vous faire une redingote et un pantalon.
--Mais je ne sais quand je vous payerai.
--Vous ferez le portrait de ma femme et le portrait de son petit.
Et, comme on marchait toujours, le tailleur finit par lui prendre mesure
d'un pantalon et d'une redingote dans les carrières.
Il commençait à faire chaud, ils retournent au cabaret et se font servir
trois bouteilles de vin.--Mais, après avoir bu chacun une bouteille, ils
s'aperçoivent avec douleur qu'ils ne peuvent contenir la dernière;--ils
appellent le marchand de vins.
--Tenez, dit Alfred, c'est dimanche aujourd'hui,--vous donnerez cette
bouteille de vin au premier homme--ayant soif,--sans argent, que vous
verrez.
--C'est une bonne idée, dit le tailleur, et une bonne action; il fera
furieusement soif tantôt.
Le tailleur reprend son foulard sous son bras, et les deux amis se
séparent à la barrière des Martyrs.
En entrant chez lui, Alfred M... s'aperçoit qu'il est un peu ému,--il ne
peut pendant longtemps trouver sa serrure,--puis ensuite il cherche à
ouvrir sa porte du côté des gonds.--Enfin, il entre et se jette sur son
lit;--mais il lui semble que les chaises dansent,--et que la figure
commencée de son _grand tableau_ joue du violon.--Il s'endort un moment
et se réveille le gosier en feu. «Parbleu, dit-il, je doute qu'il y ait
aujourd'hui aucun homme qui ait aussi soif que moi et qui ait moins
d'argent.--La bouteille que nous avons laissée chez le marchand de vins
me revient de droit.»--Il redescend son escalier et remonte à
Montmartre; il faisait le soleil que vous savez.--Il gravit péniblement
et arrive en sueur.--Il entre chez le marchand de vins pour demander la
bouteille, et trouve le tailleur qui la buvait assis dans un coin.
[GU] 22.--Une femme vient de faire paraître un livre intitulé:
_Mémoires d'une jeune fille_. Il serait vrai et spirituel que ce fût un
cahier de papier blanc.
--On lit dans Mézerai que Catherine de Médicis s'entourait de filles
d'honneur d'une grande beauté, au moyen desquelles elle détachait du
parti de la Ligue les hommes les plus considérables.--M. Thiers, à cette
époque où les femmes n'ont plus d'influence que sur leurs maris, a
retourné assez spirituellement la politique de la mère de Henri III.--Il
a des aides de camp beaux et distingués le plus possible, qui sont
chargés de séduire et d'influencer les femmes de certains députés
rebelles pour leur faire amener pavillon. Quelques-uns ont un ministère
fort agréable, mais c'est le plus petit nombre;--car beaucoup de députés
se sont mariés pour avoir le cens, et ont rencontré des femmes ayant
plus de _portes et fenêtres_ que de beauté.--Nous citerons dans les
exceptions mesdames L..., E... B..., etc., etc.
On assure que M. Thiers lui-même, sachant que, dans les grandes
circonstances, un général doit savoir payer de sa personne comme un
simple soldat, ne dédaigne pas de descendre dans la lice--et de donner
l'exemple.--Si, d'une part, toutes les femmes à séduire ne sont pas
belles,--d'un autre côté, quelques-uns des séducteurs sont fort laids;
et M. Thiers lui-même n'est pas un Antinoüs. Mais ces pauvres femmes,
dont la royauté est fort amoindrie,--comme toutes les royautés de ce
temps-ci,--croient ressaisir le sceptre qui leur échappe,--et appellent
cela _faire de la politique_.
[GU] 23.--Pendant que je croyais M. de Balzac occupé à écrire sur la
_question du pain_, il laisse la théorie et la généralité pour
l'application et la spécialité,--et il s'efforce de nourrir les acteurs
de la Porte-Saint-Martin. Il dirige pour trois mois ce troupeau sans
pasteur; c'est le seul dédommagement qu'il ait demandé au ministère, qui
a si brutalement défendu _Vautrin_.--Je désire de bien bon cœur que
ce soit un dédommagement. M. de Balzac, directeur de théâtre, ressemble
tout à fait à Apollon se faisant berger et gardant les troupeaux
d'Admète.
24.--M. Thiers a son _fidus Achates_, son fidèle _Berger_, qu'il a
poussé au secrétariat de la Chambre. Il a été question de le nommer
conseiller à la cour royale de Paris;--mais M. Vivien,--M. Pelet (de la
Lozère) et plusieurs autres collègues de l'autocrate--ont eu l'audace de
s'y opposer.--Toute la magistrature de Paris eût regardé comme une
insulte qu'on fît entrer dans son sein un homme qui a exercé les
fonctions d'avoué dans son ressort,--les relations de la cour royale
avec les avoués de son ressort consistant généralement en ceci, que la
cour passe son temps à rogner les ongles à ces messieurs.
--On s'occupe beaucoup des guerres intentées par l'Angleterre.--Les
journaux, aujourd'hui ministériels, qui l'appelaient autrefois «perfide
Albion,» la nomment--le «berceau du gouvernement représentatif.»
Pendant ce temps, l'Angleterre fait la guerre aux Chinois, parce qu'ils
ne veulent pas lui acheter son opium, et aux Siciliens, parce qu'ils ne
veulent pas lui vendre leur soufre aux conditions qu'il lui plairait de
faire.
[GU] 25.--J'ai eu à parler l'autre jour à M. de Rambuteau, préfet de la
Seine.--Il s'agissait de mettre la paix entre des mariniers.--M. de
Rambuteau m'a reçu fort convenablement et m'a envoyé à M. Poisson,
ingénieur, dont la réception a été un peu cavalière; de sorte que je
n'ai pas osé demander le chemin pour sortir à un huissier.--Je craignais
que, la politesse diminuant toujours à proportion du grade des
personnes, l'huissier ne jugeât convenable de me battre.
--M. de Rambuteau passe sa vie, depuis quelques jours, à baiser sur les
deux joues les divers officiers récemment élus ou réélus dans la garde
nationale.
--A une matinée chez madame W..., on pria un certain vicomte de lettres,
qui n'est ni M. de Chateaubriand, ni M. Sosthène de la Rochefoucauld, ni
M. Delaunay, de vouloir bien lire un chapitre d'un roman qu'il vient de
terminer. On parlait très-haut--et plusieurs portes étaient
ouvertes,--le vicomte demanda qu'elles fussent fermées; on ne le comprit
pas.--Il lut le titre, espérant calmer le bruit; impossible de captiver
l'attention de ses--dirai-je _auditeurs_!--Alors le vicomte replia son
manuscrit et le remit dans sa poche sans que personne eût l'air de s'en
apercevoir.--A ce moment est entré M. Donizetti; la musique a commencé,
et le pauvre vicomte est resté _solitaire_ sans la moindre consolation
ni la moindre apparence de regret.
--Enfin a eu lieu, à la croix de Berny,--la course au clocher qui avait
été annoncée il y a quinze jours.--Les coureurs étaient au nombre de
cinq, et les paris importants.--Toutes les chances étaient pour
Barca,--jument appartenant à lord Seymour. Les élégants qui montaient
les chevaux avaient invité toutes les femmes de leur connaissance, et
l'assistance était des plus nombreuses.
Il n'y a pas besoin d'être un écuyer bien habile pour savoir que, dans
une course de ce genre, les chevaux et les hommes ont besoin d'être
_entraînés_, c'est-à-dire animés et enivrés graduellement par la course
et des obstacles légers d'abord, dont le plus grand est le
dernier.--Cette fois, on avait jugé à propos de commencer par la fin.
Aux courses précédentes, après plusieurs haies et barrières, on arrivait
par un terrain en pente à la Bièvre, qu'il fallait franchir. Cette fois,
on devait franchir la Bièvre de bas en haut;--aussi Barca, arrivée la
première au ruisseau bourbeux, s'est frappé le poitrail sur le talus et
a roulé dans l'eau avec son cavalier qui,--très-bon homme de cheval, n'a
pas eu cependant le sang-froid nécessaire pour lui faire reprendre à
temps son équilibre.--Les autres chevaux et cavaliers, qui arrivaient
derrière elle, déjà intimidés, et sans l'impétuosité aveugle qui est
nécessaire pour ce genre d'exercice,--sont tombés également dans la
Bièvre.--Chevaux et cavaliers avaient l'air d'une matelotte
gigantesque.--Barca était morte, son cavalier, peut-être sans le faire
exprès, car il était difficile de s'y reconnaître, a pris un autre
cheval, dont le maître pataugeait encore, et a continué la course,
abandonnant les étriers, qui n'étaient pas à son point.--Les autres,
noirs de boue, sont remontés sur leurs chevaux non moins noirs et non
moins sales, et on s'est remis en route, à l'exception d'un,--qui, se
trouvant sans cheval, est resté pour rendre les derniers honneurs à
Barca.
Je doute que ces messieurs aient produit sur les diverses reines de
beauté--l'effet qu'ils avaient espéré.--L'esprit des femmes est ainsi
fait:--soyez brave, grand, généreux, honnête, si vous pouvez;--ce sont
des qualités accessoires;--quand vous ne les auriez pas,--cela ne vous
empêcherait pas tout à fait de réussir, pourvu que vous ne soyez pas
ridicule; mais, si un seul instant vous êtes ridicule, vous êtes perdu.
Je suis sûr que, si une femme voyait son père (je n'ose pas dire son
enfant) disparaître dans un marais fétide,--l'homme qui s'y
précipiterait après lui, irait le chercher et reviendrait noir d'une
boue infecte, inspirerait à la femme une vive reconnaissance, mais
jamais d'amour.--Il vaudrait mieux laisser étouffer le père et se
désoler avec elle sur le bord du cloaque, en phrases sonores et
poétiques.
Les anciens tournois avaient cet avantage, que les cuirasses des
chevaliers n'étaient exposées qu'à être couvertes de sang,--et, en
France, en ce temps-là surtout, le sang ne tachait pas.
[GU] 26.--J'ai des nouvelles d'Étretat: les habitants sont si
malheureux, cette année, qu'on a ouvert au Havre une souscription en
leur faveur.--Dussent les _vertueux_ et les _farouches_ me blâmer, je
vais demander de l'argent au roi pour eux. On va également tirer une
loterie a leur bénéfice.--MM. Hugo, Janin, plusieurs autres écrivains,
ont donné des autographes pour la loterie;--Gatayes, une romance
inédite.--Nous allons faire une souscription parmi nos amis de Paris
pour nos amis d'Étretat.
Ensuite, quand les besoins seront satisfaits,--il faudra s'occuper de
l'avenir.--La pêche au _châlut_, défendue ou circonscrite par les
règlements de la pêche,--qui ne sont pas observés, détruit le poisson
des côtes.--On doit envoyer, à ce sujet, une pétition à la Chambre des
députés.
Mais que fait-on des pétitions à la Chambre?
Par la Charte, les Français ont le droit de pétition.
Voici en quoi consiste ce droit:
Vous êtes lésé par un ministre, qui ne fait pas ou ne fait pas faire ce
qu'il doit, ou qui fait ou laisse faire plus qu'il ne doit faire.
Vous vous dites: «Cela m'est bien égal;--je suis Français et j'ai le
droit de pétition.»
Vous adressez une pétition à la Chambre, et vous attendez.
Les pétitions se lisent à la Chambre le samedi; les députés ont fixé un
jour pour les pétitions, parce que, ce jour-là, ils restent chez eux ou
ils vont à la campagne.