les écuries du roi.--On ne montrait pas un cheval avant que M. de
Vigogne eût fait son choix.--Les chevaux achetés, on les plaçait à la
réserve de Versailles, où on les _entraînait_ et où on les gardait
pendant un an avant de les admettre dans les écuries.
Aujourd'hui, M. de Strada, qui a la direction des écuries du roi
Louis-Philippe, va acheter des chevaux en Allemagne, où il prend le
reste des marchands, et ces chevaux, à peine arrivés, sont mis à la
voiture immédiatement.
Chez le roi,--un cocher est payé cent francs par mois,--c'est-à-dire
vingt-cinq ou trente francs de moins que dans les bonnes
maisons.--Quelques palefreniers n'ont que quarante-cinq francs.--J'en
sais un qui a quitté la maison du roi pour entrer chez un marchand de
chevaux.
Les meilleurs chevaux du roi proviennent de l'ancienne liste civile, et
ceux qui existent encore sont très-vieux. Je ne compte pas les animaux
envoyés par Abd-el-Kader, estimés un écu la pièce.
En 1830, le bey de Tunis envoya au duc d'Angoulême un cheval d'une
grande beauté, appelé Pacha.--Ce cheval n'arriva à Paris que le 20
juillet 1830, et ne fut pas inscrit sur les contrôles des
écuries.--Après la Révolution, M. de Guiche chargea Landormy père de le
vendre pour le duc d'Angoulême.--Il fut acheté par le roi
Louis-Philippe: s'il vit encore, c'est le seul beau cheval du roi.--Mais
il n'a pas moins de dix-huit ou vingt ans.
Le roi Louis-Philippe, comme l'empereur Napoléon, ne monte que des
chevaux connus en Normandie sous le nom de bidets d'allure et que l'on
paye de mille à douze cents francs.--Mais l'empereur avait de
magnifiques attelages.
Sous Charles X,--les chevaux de réforme se vendaient quinze cents
francs.--Quand on vend les chevaux réformés des écuries de
Louis-Philippe, jamais leur prix ne s'élève à cinq cents francs. On en
vend soixante-dix, soixante francs, et quelquefois même quarante et
trente francs.--De sorte que la veille de la réforme le roi se trouve
avoir été mené par des chevaux d'une valeur de trente francs.--En
1834,--le marquis de Strada a acheté pour le roi, à la foire de Caen, un
cheval qui avait été refusé en dépôt de remonte pour les dragons.
Il y a quelque temps, aux écuries du Roule,--M. de Montalivet remarqua
un cheval taré dans les nouvelles acquisitions du marquis de
Strada,--cheval dont un palefrenier disait à demi-voix: «En voilà un
dont je ne donnerais pas un œuf dur.--Monsieur le comte, dit M. de
Strada,--j'ai acheté ce cheval d'un pauvre paysan dont le sort m'a fait
pitié.--Monsieur le marquis, répliqua M. de Montalivet, il fallait lui
donner cinq cents francs de la part du roi et lui laisser son cheval.
Les marchands de chevaux de Paris--ont fait présenter au roi, par le
général Durosnel, une supplique contre M. de Strada, qui décourage les
éleveurs de Normandie en n'achetant presque, pour les écuries royales,
que des chevaux étrangers.--Elle paraît n'avoir pas été prise en
considération; car on n'a pas renvoyé l'_écuyer ordinaire_ du roi à la
barrière des Bons-Hommes, où il a été contrôleur entre deux fortunes.
La préfecture de police, très-sévère aujourd'hui à l'égard des voitures
publiques, exige la réforme des chevaux dont l'âge, les forces ou
l'apparence ne sont pas convenables.--Je ne sais comment les chevaux du
roi soutiendraient un pareil contrôle.
Le duc d'Orléans a peu de chevaux,--trente ou quarante,--mais ils sont
généralement assez beaux, et ses écuries sont parfaitement tenues.
Je ne compte pas parler aujourd'hui des haras, dont j'aurai un jour ou
un autre d'assez curieuses choses à dire.--Je raconterai seulement qu'au
mois d'octobre 1835 (je crois), comme on allait vendre au haras du Pin
les chevaux de réforme, on apprit tout à coup que M. Thiers allait
arriver.--On songea alors que les écuries ne contenaient pas le nombre
de chevaux exigé par le règlement et par le budget,--et on fit rentrer
deux des réformés, qui restèrent au haras.--L'un des deux était cornard,
et l'autre n'avait jamais produit.
[GU] 3.--Le duc d'Orléans et le duc d'Aumale sont partis pour l'Afrique.
C'est la réalisation d'une promesse que le prince avait faite à la fin
d'un banquet, lors de son dernier voyage.--Une situation singulière est
celle des princes de la famille royale en France; quels que soient leurs
goûts, leur tempérament, leur caractère, leurs penchants, il faut qu'ils
soient militaires. Il y a un impôt pour le payement duquel tout citoyen
un peu aisé se fait remplacer:--c'est l'impôt que la conscription lève
tous les ans sur la population, c'est l'impôt du sang.--Les princes de
la famille royale seuls le payent toujours _en nature_, et pendant toute
la vie.
--M. Adolphe Barrot, consul général de France à Manille, est arrivé à
son poste. M. Adolphe Barrot est le frère du chef des _incorruptibles_,
et le septième ou huitième parent que la protection de M. Odilon Barrot
a fait pourvoir d'un poste avantageux.
--On éprouvait généralement en France, depuis quelque temps, le besoin
d'être empaillé.--La faveur d'être conservé après le trépas était
exclusivement réservée aux autruches,--aux casoars, aux singes, aux
canards, etc., etc. M. Gannal est arrivé, qui a mis l'embaumement à la
portée de toutes les fortunes.
--Aussi, on raconte que, _dans un dîner_, comme on parlait de la
modicité de ses prix, M*** s'écria devant son père: «Ma foi, je ferai
embaumer papa!»
Un enfant a été trouvé assassiné, de là déposé à la Morgue (remarquez
que, depuis que les philanthropes ont supprimé les _tours_ des hospices
d'enfants trouvés--on dépose, il est vrai, moins d'enfants aux hospices,
mais beaucoup plus au coin des bornes et dans les auges des pourceaux).
Pour prolonger le plaisir que la population parisienne semblait éprouver
à aller voir ce cadavre, on l'a fait embaumer par M. Gannal.
M. Gannal, dont les procédés sont fort ingénieux, à ce qu'on dit,--me
paraît, en outre, fort habile à exploiter la publicité; j'ai vu, dans
les journaux, des lettres de lui très-curieuses dans lesquelles il
prévenait les lecteurs contre les concurrents qui pourraient
s'élever.--«On ira ailleurs, si l'on veut, dit-il; on s'adressera à
quelque autre, mais qu'arrivera-t-il?--On sera très-mal empaillé, voilà
tout.»--M. Gannal n'y tient pas.--S'il vous avertit, c'est dans votre
intérêt.--Voulez-vous être très-mal empaillé?--Allez ailleurs.
[GU] 4.--Je ne vous parlerai que pour mémoire de la représentation des
dames bienfaisantes, qui a eu lieu hier au théâtre de la Renaissance. M.
Panel avait une extinction de voix. Le monsieur qui jouait le rôle de
Saint-Mégrin s'est jeté à genoux avec une telle violence, qu'il a fait
craquer le plancher.--Les chœurs ont été cahin-caha.--La musique de
M. Flottow est pâle, incolore et ennuyeuse.--Il l'a vendue 2,000 francs
aux Polonais;--charité bien ordonnée commence et finit par soi-même.--On
a tant parlé de cette représentation, qu'il serait ennuyeux d'en faire
un long récit. Je dirai seulement que je ne comprends pas qu'un mari
permette à sa femme de se placer dans une position où il ne pourrait pas
demander raison d'une insulte qu'on lui ferait.
--Après la représentation, cent cinquante personnes ont demandé sans
façon à souper à M. de Castellane.--On s'est rendu à l'hôtel,
quelques-uns en voiture, les autres à pied,--en costume de Henri
III.--Les maris ont été exclus du souper comme des coulisses,--où,
assure-t-on, il se serait passé des choses bizarres.
--Le ministère continue à faire des actions vertueuses. On a
dernièrement imaginé d'envoyer une ambassade en Perse, uniquement pour y
attacher divers lions qui encombraient les coulisses du théâtre de
l'Opéra, et entravaient le répertoire par leur influence sur les
premiers, seconds et troisièmes _sujets_ de la danse et du chant. On
n'avait pensé à se débarrasser que des grands _lions_, sans s'inquiéter
des petits lions, des lions à la suite et des sous-lions;--mais ceux-ci,
dans l'absence de leurs chefs d'emploi, se sont mis à rugir comme eux.
Alors, une ordonnance du préfet de police est venue défendre «aux
directeurs de spectacles d'admettre aucune personne étrangère au
service du théâtre sur la scène et dans les coulisses.--L'Opéra est
compris dans cette mesure, qui ne fait exception que pour les auteurs,
compositeurs et maîtres de ballets des ouvrages composant la
représentation du jour.»
Comme il n'est pas toujours facile de remplir ces conditions pour les
pauvres lions, quelques-uns se sont engagés comme machinistes,
lampistes, etc., etc. Il est bon de dire que ces lions sont au nombre de
quatre ou cinq, que plusieurs n'ont ni dents, ni crinière, et que M.
Valentin de la Pelouze en fait partie.
--Les départements suivent déjà l'exemple des vertus dont le nouveau
ministère émerveille Paris.--Voici un extrait d'une affiche que l'on
m'envoie de Rouen:--
RÈGLEMENT DE LA SALLE DE DANSE DE MADAME VEUVE DELEAU, A SAINT-ÉTIENNE
DU ROUVRAY.
«Il est expressément défendu de chanter ni de fumer dans cette salle, et
le silence doit régner pendant les quadrilles, pour l'agrément du
danseur.»
«Tous propos grossiers et outrageants envers quelqu'un sont
interdits,--ainsi que les danses indécentes que repoussent la bienséance
et l'honneur.»
«Tous costumes malpropres, cannes et bâtons, sont défendus.»
[GU] 5.--Dans plusieurs départements, des troubles et des émeutes
amènent de graves désordres et de tristes accidents, au sujet du
transport des grains.--Le pain est très-cher.--Il n'a pas été dit un mot
de cela à la Chambre des députés.--Des hommes, qui se sont occupés des
céréales, prétendent qu'il dépendrait d'une administration sage et
éclairée de faire baisser le prix des grains, et de calmer les
inquiétudes du peuple.--J'ai rencontré hier sur le boulevard M. de
Balzac, qui m'a dit avoir à ce sujet des notions fort complètes; je lui
ai donné le titre d'une brochure qui serait très-intéressante,--et que
probablement il fait en ce moment: «_Question du pain_.»
--Grâce aux fictions du gouvernement constitutionnel et de la
représentation nationale,--les intérêts des gros propriétaires sont
soutenus avec véhémence à la Chambre des députés contre les intérêts des
classes pauvres--(si, pour remédier à cet inconvénient, vous abaissez ou
supprimez le cens, vous tombez dans l'inconvénient de la corruption, à
laquelle vous donnez de grandes et nombreuses facilités). L'entrée libre
des grains et des bestiaux étrangers diminuerait de la moitié le prix du
pain et de la viande en France;--mais les gros propriétaires ne veulent
même pas qu'on en parle. M. Bugeaud s'est constitué le représentant de
la viande privilégiée,--se disant nationale, et il a fait, à la Chambre,
un discours dans lequel il déclare qu'il craindrait moins une invasion
de Cosaques qu'une invasion de bœufs étrangers.--M. Bugeaud, agronome
distingué et gros propriétaire, est loin d'être désintéressé dans la
question. Les _amis des peuples_ n'ont pas pris la peine d'étudier la
question pour répondre à M. Bugeaud.
--La guerre d'Afrique paraît devoir glisser dans nos mœurs quelques
habitudes nouvelles: un cheïk arabe, notre allié, attaqué par
Abd-el-Kader, lui a tué cinq cents hommes, dont il a envoyé les oreilles
au général Galbois, qui les a reçues avec plaisir. On ne sait pas si ces
cinq cents paires d'oreilles vont être envoyées en France.
[GU] 6.--Le jury continue à faire un excellent usage des circonstances
atténuantes. Jouvin, aidé de Driot, a tué sa femme et l'a _enterrée_
dans une mare. MM. les jurés les ont déclarés coupables avec des
_circonstances atténuantes_. Un tribunal jugeant sans jurés a montré
plus d'intelligence dans l'application. Madame Bochat, femme de
quarante-cinq ans, est accusée par son mari d'adultère commis avec un
jeune homme nommé Bouvet; le tribunal s'est ému en faveur du jeune
Bouvet, qui, selon lui, n'avait pas dû trouver un grand plaisir dans le
crime, et il ne l'a condamné qu'à un mois de prison, attendu les
_circonstances atténuantes_.
--Je reçois une lettre de reproches fort vifs de la personne dont le
portrait figure aux galeries du Louvre, sous le nº 1266.--Ce nº 1266 est
très-irrité contre moi de ce que j'ai appris au public que ledit nº 1266
a le visage d'un jaune jonquille très-prononcé.--Il me semble que la
moitié de ce reproche revient au peintre, et l'autre moitié au nº 1266
lui-même, qui a permis, et peut-être demandé qu'on l'exposât.
[GU] 7.--MM. de Rovigo, de Saint-Pierre, Bazancourt et deux ou trois
autres, viennent d'être condamnés à plusieurs mois de prison pour avoir
figuré dans un duel, les premiers comme acteurs, les autres comme
témoins. On se rappelle peut-être que l'avocat Dupin, il y a deux ou
trois ans, se permit, à la Chambre des députés, une sortie assez
violente contre le maréchal Clauzel. Le maréchal fit demander à l'avocat
une rétractation ou une réparation.--L'avocat était si déterminé... à ne
pas se battre, que l'affaire s'arrangea;--mais il prit, de ce jour, une
ferme résolution--de mettre le courage qu'il n'avait pas sous la
surveillance de la police, de faire de l'insolence la seule majesté
inviolable, et de la couardise une vertu.
A la première occasion, il fit un long réquisitoire dans lequel, en
torturant le sens de plusieurs lois tombées en désuétude, il mettait la
mort donnée en duel, c'est-à-dire à son corps défendant, au rang de
l'assassinat. Cette théorie fut adoptée avec enthousiasme par tous ses
noirs confrères, heureux de se faire un devoir de ne pas avoir à rendre
ou à demander raison des soufflets qu'ils méritent ou qu'ils reçoivent.
Voici les résultats probables des poursuites que l'on exerce contre les
combattants et contre leurs témoins.
Si les Français ont passé si longtemps pour le peuple le plus poli du
monde, c'est parce qu'ils portaient l'épée et la sortaient facilement du
fourreau.
C'est la faute de la loi, si elle n'est pas assez forte pour qu'on ait
recours à elle dans certaines circonstances.
Avant de punir les duellistes, faites qu'on ne soit pas déshonoré en
France pour ne s'être pas battu.
Osez affirmer que le magistrat qui prononce la peine contre le duelliste
ne l'estime pas un peu plus que si le même homme était venu lui demander
la protection de la loi pour venger sa sœur, sa femme ou sa mère
outragée.
Les lois faites à l'encontre des mœurs ne servent qu'à faire des
crimes et des criminels.
Les gens qui doivent et qui veulent se battre se battront malgré la
loi.--Seulement, comme les témoins sont poursuivis aussi rigoureusement
que les adversaires,--ils ne trouveront pas de témoins,--beaucoup de
duels deviendront des assassinats.
8.--Oh! le soleil--le beau soleil
Qui fait dans le jardin tout riant et vermeil!
Le rouge est la couleur des roses,
Quand, au matin, jeunes écloses,
Elles rompent leur bouton vert.
Le vert est la couleur de l'épaisse feuillée,
Où la fauvette et sa famille ailée
Mettent leur retraite à couvert.
L'azur est la couleur du ciel pur de l'automne,
Ou des bluets que pour mettre en couronne
Les enfants vont chercher dans les jaunes guérets.
Mais, quand sur toute la nature,
Sur le sol, sur les eaux, sur la molle verdure,
Le beau soleil étend ses magiques reflets,
La couleur du soleil, c'est celle de la vie
Que l'hiver a semblé, six mois, nous dérober;
C'est un regard d'amour que Dieu laisse tomber;
C'est un signe qui dit que la terre est bénie.
Oh! le soleil, le beau soleil
Qui fait dans le jardin tout riant et vermeil!
Tout aime,--tout fleurit; les rossignols se perchent
Sur les lilas en fleurs--et chantent dans la nuit;
Les insectes se cherchent
Sous l'herbe qui grandit.
Aux fleurs des cerisiers l'abeille d'or bourdonne;
Les papillons d'azur voltigent par le pré;
Le pigeon amoureux baise de sa pigeonne
Le beau col diapré.
Et pourtant, au milieu de cette douce joie,
Qui remplit l'univers,
Je rêve tristement, et je me sens en proie
A des pensers amers.
Comme en ces vieux donjons où la grande herbe pousse
Sur les corps des barons et des preux endormis,
Il semble qu'en mon cœur, tombeau couvert de mousse,
Où j'avais renfermé tant de si chers débris,
Maison longtemps déserte--il revient des esprits.
[GU] 9.--J'ai lu ce matin dans un journal:--«Un perruquier sans ouvrage
s'est jeté à l'eau.--Voilà où conduit le manque de religion.»--Et le
manque d'ouvrage, aurait pu ajouter l'écrivain.
[GU] 10.--Madame *** a quelque soixante ans et se marie avec un jeune
homme.--Un homme de sa famille, très-puissant à la Banque, est allé la
voir et lui a fait de longs discours pour la détourner de son projet.
--Eh bien! a dit madame ***, il n'est plus temps,--il faut tout vous
dire:... je me suis donnée... cet été,--aux eaux.
--Et lui aux os,--pensa le parent officieux.
Une femme, à laquelle on racontait cette démarche infructueuse, dit:
--Oh! le mariage n'est pas encore fait,--il y a un père qui ne donnera
pas son consentement.
--Quel père?
--Le Père-Lachaise.
11.--Le ministère achète, dit-on, la propriété du _Messager_, journal du
soir,--qui appartenait à M. Walewski, auteur de l'_École du monde_,
homme d'esprit et de vie confortable, qui avait dans un journal, qui n'a
jamais rapporté d'argent depuis sa création, une maîtresse trop chère
pour sa fortune.
C'est sans doute en reconnaissance du dévouement récent de cette feuille
que le ministère fait cette mauvaise affaire.--On ajoute qu'elle a été
imposée à M. de Rémusat par M. Thiers.--M. de Rémusat trouve le marché
si mauvais, qu'il ne se détermine au payement qu'à la charge de le faire
notifier par la commission du budget.
C'est la suite des choses vertueuses du ministère; le _Messager_,
s'armant d'un rigorisme prodigieux, a immolé, l'année dernière, M.
Gisquet, l'ancien préfet de police, à la vertu et à l'incorruptibilité.
M. Thiers a voulu, dans cette circonstance, oublier sa complicité
politique avec M. Gisquet, pour récompenser son dénonciateur.
--Le _Nouvelliste_ va être fondu dans le _Moniteur parisien_,--qui
donnera une indemnité à M. Pillet, comme il en a déjà donné une au
propriétaire de la _Charte_ de 1830.
Comme M. Pillet ne serait pas ainsi suffisamment récompensé de sa
bienveillance pour le ministère, il est question de lui donner le
privilége de l'Opéra pour le moment de son expiration, c'est-à-dire dans
trois ans. Si cette tentative réussissait, rien n'empêcherait M. Thiers
de disposer de toutes les places et de toutes les positions dès
aujourd'hui, pour jusqu'à la fin de la monarchie constitutionnelle.
12.--On parlait de la mort de M. de P., qui s'est brûlé la cervelle par
amour pour une femme très-laide.--Une jolie femme dit à ce sujet:
«Décidément je suis jalouse des laides, il n'y a qu'elles qui inspirent
de telles passions.--Sans doute, répondit-on, leurs amants sont toujours
si malheureux,--même d'être heureux.»
[GU] 13.--Le philosophe Cousin sacrifie quelquefois aux grâces, selon le
précepte de son maître.--Avant d'arriver au ministère, il avait exigé de
M. Villemain une pension pour madame Colet, née Revoil,--qui a remporté
dernièrement le prix de poésie à l'Académie française, et qui a eu tant
de chagrin de ce qu'on ne lui a pas permis de lire elle-même ses vers.
Comme M. Villemain faisait des objections, le philosophe Cousin s'écria:
«Elle est si belle!»
Arrivé au ministère, il a augmenté la pension.
Pendant ce temps, M. Villemain, moins sensible aux charmes d'une
beauté,--que, soit dit en passant, je ne reconnais pas,--donnait des
preuves de la gratitude de son estomac; il accordait une pension à M.
Droz, chez lequel il a l'habitude de faire de très-beaux et de très-bons
dîners.
[GU]--Je ne puis trouver le courage de refuser un peu d'argent aux
divers mendiants qui se présentent chez moi.--Je reçois une lettre d'un
de ces messieurs, dans laquelle il me semble se moquer de moi au point
de n'avoir pas changé dans sa circulaire, faite probablement l'hiver
dernier, une phrase qui s'accorde peu avec les vingt degrés de chaleur
qu'il fait aujourd'hui.
--Voici la lettre:
«Monsieur, daigné permètre au soussigné, qui, par cause de maladie,
se trouve sans occupation,--ayant tout sacrifié, sans vêtemens ni
linge sur le corps,--mourant de _frois_ et de faim, attains
présentement de fièvres, ne sachant vous sabrité cette nuit.
»Que l'humanité, frères de la vertu, pèr de la sagesse, puisse
touché votres cœur bont et humain en faveur d'un pauvre
malheureux honteux emproie à la plus afreuse misères, nayant pour
partage que la morts, si il est abandonné par les personnes
d'esprit; qui peuve si il veut le secourir.
»Hélas! qu'il est doux à un cœur bien né de secourir le vrai
malheureux, en fesant une bonne action on posède la vrai pais du
cœur et la jouissance pure de l'âme.
»En grâce que votres main bien fesante ne me repousse pas dans la
tante de vos bienfait.
»Qu'une couronne de gloire soit le prix de la récompance bien
mérité de votres humanité.
»Votre très soumit serviteur.»
[GU] 14.--Comme le ministère n'a encore rien pu faire pour le
_Constitutionnel_, il a voulu donner, du moins, une nouvelle sanction à
ses promesses, il l'a fait manger plusieurs fois à sa table.
On parle d'un ravissant dîner, à la présidence du conseil, auquel ont
assisté tous les propriétaires et une partie des rédacteurs de ladite
feuille.--Sur la fin du dîner, un des propriétaires a chanté une chanson
un peu gaillarde;--madame Dosne était au supplice. On a renouvelé toutes
les promesses déjà faites, en ajournant l'exécution jusqu'après la
session. Provisoirement on donnera au _Constitutionnel_ beaucoup
d'articles gratis,--tels que statistique, tableaux, etc., etc.; toutes
choses que les journaux aiment à vendre quatre-vingts francs et à
recevoir pour rien. La candidature de M. Véron sera chaudement
appuyée;--on le présentera dans un pays moins arriéré et plus
intelligent des principes constitutionnels que la Bretagne, où on n'a pu
se figurer qu'un ex-directeur de l'Opéra, quelque habile et spirituel
qu'il se soit montré dans sa gestion, puisse être un homme
sérieux.--Quelques personnes du pays avaient conçu de M. Véron les idées
les plus singulières; elles semblaient s'attendre à le voir arriver en
pantalon de tricot couleur de chair;--et un électeur, en l'entendant
annoncer, fit retirer ses deux filles qui brodaient dans le salon.
--Dans la traite des députés que fait M. Thiers, il se sert, tant qu'il
peut, de M. Guizot--pour ramener les pins rebelles;--mais M. Guizot a
perdu toute sa valeur, depuis qu'il s'est fait l'instrument subalterne
de M. Thiers et qu'il reçoit des ordres de lui.
--Les journaux de la gauche sont fort embarrassés; ils ne veulent pas
perdre le fruit de leur dévouement, et cependant ils s'inquiètent des
concessions que M. Thiers est obligé de faire aux conservateurs,
concessions qui leur rendent chaque jour plus difficile de soutenir un
ministère qui se met dans une situation déjà bien peu conforme aux
principes rigoureux qu'ils ont mis si longtemps en avant.
Leur situation est telle, que beaucoup de personnes commencent à croire
que M. Thiers, d'accord avec le roi, n'est entré aux affaires que pour
faire faire au parti vertueux tant de fausses démarches et
d'inconséquences, qu'il reste à jamais perdu dans l'opinion publique et
n'ose lever la tête.
J'avouerai que je suis presque de l'avis de ces personnes, et que, si ce
n'est l'intention, c'est du moins le résultat.
Il y a peu de choses qui aient été combinées d'avance, ce n'est qu'après
l'événement qu'on se donne l'honneur de la prévision,--et les historiens
ont pour état de constater et d'expliquer la préméditation des tuiles
qui tombent par hasard.
[GU] 15.--Il ne manquait plus au parti vertueux que de couronner des
rosières,--M. le vicomte de Cormenin s'est chargé de ce soin. Il
consacre le produit de la souscription faite pour lui offrir une
médaille,--à la _dotation_ de cinq villageoises.--La somme est
divisée,--comme celle demandée pour le duc de Nemours, en dot, douaire
et épingles.--C'est une taquinerie un peu enfantine.