_Robert-Macaire_,--plus le talent de M. de Balzac.--La critique s'en
émut;--mon autre ami Janin en fut surtout indigné: il fit une
catilinaire contre l'auteur.--_O tempora, ô mores!_--Il se récria contre
les exemples et les entraînements du théâtre. Il était impossible de
voir la pièce M. de Balzac sans se sentir comme un germe de crime dans
le cœur;--lui-même, Jules Janin, a eu besoin de toute l'énergie et de
toute la force de caractère qu'on lui connaît--pour ne pas dévaliser
quelque passant en rentrant chez lui, rue de Vaugirard.--Le
_Constitutionnel_ et le _Courrier français_, accoutumés aux nudités de
l'Opéra, se déclarèrent scandalisés par la représentation de
_Vautrin_;--le _National_, apôtre de la liberté, demanda à quoi
servirait la censure.
Alors M. de Rémusat défendit qu'on continuât de jouer la pièce:--la
presse tout entière applaudit;--les dames, qui vont se décolleter au
profit des Polonais sur le théâtre de la Renaissance, louèrent fort la
mesure;--M. Harel, directeur de la Porte-Saint-Martin, qui avait cru
pouvoir faire des dépenses pour une pièce d'un auteur célèbre, autorisée
par la censure,--déposa son bilan;--M. Victor Hugo, qui avait applaudi
la pièce, fit, nous a-t-on assuré, une démarche inutile pour obtenir
qu'on rapportât l'ordonnance,--et dit: «On ôte le crime à la tragédie et
le vice à la comédie;--les auteurs s'arrangeront comme ils pourront.
[GU] Il y a une sottise de la critique que nous nous permettrons de
constater en passant:
«Comment mener à une semblable pièce sa femme ou sa fille.»
Mes chers amis du feuilleton,--qu'avez-vous fait de votre érudition
dramatique? Et vous, chers bourgeois, où avez-vous pensé qu'en menant
vos filles au théâtre vous pourriez économiser les chaises de l'église
et les leçons de la pension?--Quelle est la pièce où l'on pourrait
conduire sa femme ou sa fille à votre point de vue de
rigorisme?--Corneille et Racine représentent sans cesse l'adultère et
l'inceste, et emploient tout leur talent à nous attendrir sur Jocaste et
sur Phèdre;--Molière rit du mariage et de la paternité,--les beaux rôles
chez lui sont remplis par des femmes qui trompent leurs maris, par des
fils qui volent leur père;--et les maris trompés et les pères volés,
Molière ne les trouve pas encore traités suivant leurs mérites;--il les
bafoue, il les ridiculise de toutes les manières.
D'après cela il est évident que, sous le ministère de M. Thiers, le
théâtre sera chargé de moraliser la nation,--et on y conduira les
pensions le jeudi.
O ministère!--ô feuilleton!--ô bourgeois! il appartient bien à une
époque de corruption comme la nôtre de faire ainsi la bégueule et la
renchérie? Mais je défie M. de Balzac d'avoir mis dans son _Vautrin_ la
centième partie des choses infâmes qui se font chaque jour dans la
politique et dans le commerce.
Il n'y a que des filles entretenues pour avoir des exagérations de
pudeur;--j'en ai vu une qui, fourvoyée, je ne sais comment, dans une
maison honnête,--répondit à un homme qui faisait l'éloge de sa main:
«Monsieur, pour qui me prenez-vous?»
[GU] _Troisième expédient._--Le succès obtenu par M. de Rémusat devait
fort encourager le cabinet vertueux. On fit une descente chez tous les
couteliers et on saisit les couteaux qu'il plut aux agents chargés de
l'exécution de considérer comme ayant un rapport plus ou moins éloigné
avec des poignards, et on mit soixante-quatre couteliers en accusation.
C'est donc une chose bien terrible qu'un couteau-poignard!--Mais oui,
absolument comme un couteau de table.
M. Delessert, encore aujourd'hui préfet de police, était dérangé par le
bruit que faisaient des piqueurs qui sonnaient de la trompe de chasse
dans un cabaret voisin de la préfecture de police;--il défendit la
trompe de chasse dans Paris,--mais il permit, par omission, la
trompette, le cornet à piston, la clarinette, le serpent, etc., etc.,
etc.--Le couteau-poignard n'a pas jusqu'ici obtenu la préférence des
assassins;--les instruments de cordonnerie, de menuiserie, de sellerie,
ont tour à tour servi aux malfaiteurs.--Louvel s'est servi d'un
poinçon;--Lacenaire affectionnait le tirepoint;--d'autres préfèrent le
marteau.--Une femme a été dernièrement étranglée avec une jarretière;
pourquoi ne défendrait-on pas les jarretières?--Une autre femme a fait
manger son enfant par des porcs, et les porcs sont tolérés!--Si le
ministère savait cela, il prohiberait le fromage d'Italie.
Un philosophe mourut pour avoir avalé de travers un grain de raisin.--O
cabinet prévoyant! vous avez six mois devant vous pour faire arracher
les vignes.
[GU] Voici d'autre part ce qui arrive à Paris à propos d'armes.--Il est
défendu de porter des armes sous peine de quinze francs d'amende.
Le bourgeois timide obéit à la loi;--le voleur, qui s'expose en
l'attaquant à la peine de mort, se soucie peu d'encourir en sus les
quinze francs d'amende.
Si les voleurs et les assassins avaient le cœur un peu bien situé,
ils feraient une rente à la police en reconnaissance des services que
leur rend l'exécution de cette ordonnance.
Pour moi,--je demeure dans un quartier désert, et je rentre tard;--je
prendrai la liberté d'être armé--jusqu'au moment où il sera parfaitement
établi que, grâce à la surveillance de la police, on aura été un an sans
arrêter, dépouiller, assommer ou noyer quelqu'un.--Mais tant que j'aurai
un louis dans ma poche, je m'exposerai aux quinze francs d'amende de la
police pour ne pas le laisser prendre;--c'est un bénéfice net de cinq
francs.
M. de Balzac et soixante-quatre couteliers sacrifiés--n'établissaient
pas encore suffisamment la vertu du cabinet.--M. Cavé fut désigné comme
victime, et le _Constitutionnel_ comme sacrificateur.--On assure même
que, pour exciter son zèle, on lui promit la place de directeur des
Beaux-Arts, comme on donnait autrefois la chair de la victime aux
anciens pontifes.
En vain M. Cavé avait offert en holocauste à M. Thiers et à sa grandeur
imminente madame de _Girardin_ et l'_École des journalistes_.
Le _Constitutionnel_ porta de graves accusations;--on fit circuler
contre lui des mots attribués à M. Thiers.
L'existence de M. Cavé menacée a fait comprendre à ses amis et à ses
protégés qu'il fallait se hâter.
M. Buloz, directeur de la _Revue de Paris_ et de la _Revue des
Deux-Mondes_, tout en passant sous le drapeau de M. Thiers,--s'est
cependant dépêché d'aplanir les difficultés que trouvait son projet
d'être à la fois directeur et commissaire royal du Théâtre-Français.--Il
a donné le titre de régisseur général à M. Laurent, qui jusqu'ici, et
depuis fort longtemps, se contentait du titre et des fonctions modestes
de portier au même théâtre.
[GU] Alors s'est engagée la grande bataille pour la conquête des fonds
secrets.
[GU] GRANDE BATAILLE DES FONDS SECRETS.--Les troupes de M. Thiers se
composaient, outre son armée connue, de plusieurs troupes auxiliaires,
telles que M. Barrot et ses vertueuses phalanges.--On comptait aussi sur
la droite, qui avait donné un coup de main utile pour renverser le
ministère Soult, et sur M. Berryer, dont nous avons déjà signalé les
sympathies pour M. Thiers.
Mais le parti légitimiste se rassembla chez M. de Noailles,--et là on
établit que, si M. Barrot oubliait la rue Transnonain,--M. Berryer
devait se souvenir de la trahison de Deutz et de la captivité de
Blaye;--que, sans se faire philippiste, il était de la dignité et de
l'honneur du parti de rester conservateur, et qu'en conséquence on
refuserait tout appui à M. Thiers, non-seulement pour le vote des fonds
secrets, mais encore pour tout ce qu'il pourrait demander à la Chambre.
[GU] M. Thiers avait contre lui la droite et les 221; mais combien sont
les 221?
Quand on se rangea en bataille, les 221 se trouvèrent n'être que 195.
[GU] M. Thiers, qui avait suffisamment flatté la gauche et le parti
révolutionnaire dans ses discours, et qui ne pouvait plus compter sur la
droite et le parti légitimiste, écrivit soixante deux billets à
soixante-deux deux cent vingt et un,--ou députés conservateurs,--pour
leur dire confidentiellement: «Les agaceries à la gauche sont une
nécessité gouvernementale:--vous savez que je suis conservateur,--ma
femme va au bal chez vous.»
Puis, en post-scriptum, il disait:
A M. Bugeaud: «Vous aurez le commandement de l'armée d'Afrique.»
A M. Boissy-d'Anglas: «J'étais l'ami du maréchal Maison.»
A M. Lebœuf: «Je vous débarrasserai de M. de Ségur,--et votre femme
sera invitée aux Tuileries.»
A M. Félix Girod de l'Ain: «Vous serez maréchal de camp.»
A M. Mimaut: «Une cour royale vous demande pour président.»
A M. Dupin: «La Chambre des pairs sera heureuse de vous voir remplacer
M. Pasquier.»
Et une foule de promesses analogues à MM.
Demeufve,--Estancelin,--Chasseloup,--Bresson,
--Armand,--Liadières,--Bessières,--Daguenet,--Fould,
--Garraube,--Pèdre-Lacaze,--Poulle,--Lacoste,
Félix Réal,--Bonnemain,--etc., etc., etc.
[GU] Puis chaque soir, sur l'hôtel des Capucines, on voyait fondre des
sténographes affamés qui venaient, en attendant mieux, chercher de la
part des journaux amis des subventions provisoires d'idées, de phrases,
d'injures, contre les adversaires.
[GU] Et les trois jours commencèrent.
M. Desmousseaux de Givré--avait tellement peur de ne pas parler dans la
question du _vote de confiance_, qu'il alla à minuit au secrétariat de
la Chambre,--se fit faire du feu, passa la nuit dans un fauteuil, et, au
jour, se fit inscrire le premier.
Les mêmes gens qui aujourd'hui ont demandé un vote de confiance de un
million,--ont si bien, à une autre époque, établi que les fonds secrets
n'étaient qu'un instrument de corruption,--que je me suis laissé
convaincre par eux. Il me semble donc démontré que la différence qui
existe entre le vice et la vertu est que, si le vice corrompt pour douze
cent mille francs, la vertu ne corrompt que pour un million;--ce qui
prouve que la vertu achète mieux et paye moins cher.
[GU] Le premier jour du combat, M. de Lamartine fit un fort beau
discours plein d'idées justes et élevées. Il avait été convenu entre M.
Thiers et M. Barrot que ce dernier s'abstiendrait de parler,--parce
qu'il ne pouvait parler que pour expliquer son alliance avec M. Thiers,
et que la chose était difficile à faire honnêtement;--mais M. de
Lamartine le pressa, le harcela avec tant d'insistance, d'obstination et
de vivacité--qu'il fallut monter à la tribune, où ledit M. Barrot
pataugea considérablement.
Le _Constitutionnel_, c'est-à-dire M. Étienne, l'auteur de
_Joconde_,--et M. Véron, le directeur de l'Opéra, s'en indigna;--il ne
trouva pas convenable que M. de Lamartine, qui n'est qu'un poëte,--se
permît de se mêler de _choses sérieuses_;--on le renvoya à sa _lyre_, à
_sa nacelle_, à _Elvire_.
Hélas! mes chers messieurs,--si vous ne voulez pas que les poëtes
montent à la tribune,--je vous avouerai que j'ai quelquefois aussi un
peu de chagrin de les voir descendre jusque-là,--de les voir jouer de
grandes idées et de belles paroles, contre le patois diffus et creux des
avocats que vous admirez,--et quitter les immortelles choses de Dieu, de
la nature, et de l'humanité,--pour s'occuper des intérêts étroits et
mesquins des coteries, et des mauvais petits ambitieux qui se partagent
et s'arrachent les lambeaux de ce qui ne sera bientôt plus un pays.
Calmez cette sainte horreur contre les gens qui ont de nobles pensées,
et qui parlent un beau langage;--ne craignez pas qu'ils gâtent le
métier,--ils seront toujours en grande minorité parmi vous.--Dans cent
ans d'ici,--tous vos grands hommes seront morts et oubliés avec les
intérêts étroits auxquels ils se mêlent;--le temps, qui fait justice de
toutes les ambitions, ne gardera dans l'avenir, comme il n'a gardé dans
le passé, que les poëtes;--et si on se rappelle quelquefois M. Thiers,
ce sera parce qu'il a écrit l'histoire de la révolution française.
[GU] Le second jour, M. Berryer prit la parole au nom de son parti;--sa
parole puissante et animée, sa voix vibrante et nerveuse, servant à la
fois d'organe à une logique rigoureuse,--firent sur la Chambre l'effet
d'un tonnerre lointain qui gronde.
[GU] Le troisième jour, les amis de M. Molé se réjouirent fort, et
préparèrent leur cabinet pour remplacer immédiatement celui qu'ils se
croyaient sûrs de renverser le soir même:--c'est ce qui les perdit.
Refuser tout à fait les fonds secrets était une chose très-grave,--car,
le ministère une fois renversé par ce refus, il fallait le remplacer et
vivre de la portion congrue qu'on lui aurait faite.
On fit alors proposer, par M. d'Angeville, un des deux cent vingt et
un,--un _amendement_ tendant à _diminuer_ de cent mille francs
l'allocation demandée.
Taux auquel le ministère présomptif consentait à gouverner, à sauver la
France, et à faire son bonheur.
Pourquoi ne pas _entreprendre_ le gouvernement tout de suite et
franchement, comme les fournitures de bois,--au rabais et sur
soumissions cachetées.
L'amendement fut rejeté à une majorité de 103 voix.
Le million, ensuite, fut voté à une majorité de 86 voix.
Ce qui prouve qu'il y a à la Chambre dix-huit membres qui, sans
distinction de parti, ne veulent pas que le ministère, quel qu'il soit,
ait moins d'un million pour récompenser le dévouement qu'ils sont bien
décidés à avoir.
Et le ministère présomptif fut déclaré présomptueux.
Singulière époque que celle-ci, où l'on n'accepte pas comme principe
suffisamment libéral le fils d'un régicide--mis lui-même sur le trône
par une révolution. Voilà M. Thiers roi de France.
[GU] Voici donc M. Thiers roi de France,--et le roi Louis-Philippe passé
à l'état de fétiche, de grand Lama,--ayant dans l'État précisément la
même influence qu'aurait un de ses bustes de plâtre qui décorent les
mairies et les théâtres.
Car on sait que M. Thiers est l'auteur de la maxime:--le roi _règne_ et
_ne gouverne pas_.
Or, comme le roi n'est ni électeur, ni juré, ni garde national,--il se
trouve qu'il est aujourd'hui le moins important, le plus humble, le
moins considéré de tous les Français;--qu'il n'y a pas un épicier, ni un
bonnetier,--ni un écrivain à échoppe qui n'ait plus de droits politiques
et plus d'influence que lui.
M. THIERS.--Pour nous, qui n'espérons et ne craignons rien de M. Thiers,
qui n'avons aucune espèce d'intérêt dans tout ce gâchis,--nous parlerons
de lui sans colère, comme sans aveuglement.
M. Thiers n'est pas un esprit libéral ni progressif,--loin de là, il n'a
d'idées gouvernementales que celles de l'Empire,--il fait la politique
au point de vue des cafés et des estaminets, et est impuissant en dehors
de ces limites.--Depuis la révolution de juillet, M. Thiers a passé à
peu près huit ans au pouvoir,--quels sont les grands travaux qu'il a
fait exécuter?--à quelles améliorations matérielles a-t-il présidé?--M.
Thiers s'est opposé à l'entreprise des grandes lignes de chemins de fer
par le gouvernement,--parce que de grands travaux sont tout à fait
contraires aux vues et aux moyens d'action des hommes de son caractère
et de son parti;--les agitateurs n'ont de pouvoir que sur les esprits
oisifs, les travailleurs ne mordraient plus aux paroles des avocats.
Il y a quelque temps, M. Thiers et M. Garnier-Pagès se sont trouvés
faire partie de la même commission. Il s'agissait de prolonger le
privilége de la banque de France qui expire en 1842.--Eh bien! M. Pagès,
membre d'un parti qui ne brille pas par le côté de la science
gouvernementale, s'est prononcé pour le développement de ce privilége,
et pour une extension favorable à l'industrie.
M. Thiers, au contraire, a maintenu l'état actuel.
[GU] Et vous, mes amis les Français,--savez-vous qu'on vous a joué un
tour bien perfide--le jour qu'on vous a fait croire que vous étiez
extrêmement malins,--ainsi que vous vous en rendez perpétuellement
hommage à vous-mêmes.
Grâce à cette opinion qu'on vous a donnée de votre malice et de votre
pénétration,--on vous fait passer sous les yeux d'étranges choses.
Pendant que ces messieurs se disputent votre argent et vos
dépouilles,--qu'ils perdent au profit de leur avidité et de leur
ambition le plus beau pays du monde,
Vous les regardez faire, assis à ce beau tournoi, dans vos stalles bien
payées;--vous prenez parti dans leurs débats et dans leurs
querelles;--vous pariez pour l'un ou pour l'autre;--vous vous
passionnez;--vous applaudissez celui qui réussit à prendre votre
argent;--vous sifflez celui qui se le laisse enlever.
Bravo! mes bons amis.--Les enfants trop spirituels deviennent, dit-on,
fort bêtes à l'âge de raison.
APOLOGUE.--Un voyageur rencontra, un jour, dans une savane de
l'Amérique, deux sauvages, deux peaux rouges qui, assis sur l'herbe, et
ayant déposé leurs casse-têtes à côté d'eux, jouaient avec beaucoup
d'attention à un jeu d'adresse avec de petits cailloux. Le voyageur
s'arrêta près d'eux et les regarda faire.--Il faut croire, pensa-t-il,
que la partie est intéressée, car ils jouent avec une application et une
émotion peu communes. Ce petit qui a un soleil bleu sur le front est
bien adroit;--mais le grand, qui est décoré d'un serpent jaune, ne le
lui cède pas.--Bravo! le serpent jaune.--Ah! très-bien, le soleil
bleu.--Voilà le coup décisif.--Ma foi, c'est le soleil bleu qui a
gagné.--Eh bien! je n'en suis pas fâché!--Il me plaît beaucoup, le
soleil bleu.
--Soleil bleu, recevez mes félicitations!
Visage pâle, mon ami,--dit le soleil bleu,--c'est en t'apercevant venir
là-bas, que nous nous sommes mis à jouer, et je ne te cacherai pas que
nous avons joué à qui te mangerait.
[GU] AFFAIRE DE MAZAGRAN.--Pendant que les avocats parlaient à la
Chambre,--cent vingt-trois hommes se défendaient, dans la petite place
de Mazagran, contre dix mille Arabes,--et les forçaient d'abandonner le
terrain.--Je ne ferai pas compliment au maréchal Valée d'une nouvelle
imprévoyance qui condamnait cent vingt-trois soldats à mort,--s'ils
n'avaient égalé les prodiges les plus fabuleux de la bravoure des temps
antiques et modernes.--Ce trait héroïque est consolant à une époque où
on se sent prêt, à chaque instant, à désespérer de la France livrée aux
avocats et aux ambitieux de bas étage.
On a annoncé qu'on s'_occupait_ de récompenser dignement les défenseurs
de Mazagran;--ce sont de ces choses qu'on ne doit pas chercher,--que le
cœur doit trouver au milieu même de l'émotion que cause un semblable
récit.--Je ne crois pas qu'il se trouvât personne en France pour juger
mauvais qu'on donnât la croix aux cent vingt héros qui ont survécu,--et
que cette compagnie reçût le nom de Compagnie de Mazagran,--et ne se
recrutât pas tant qu'il en restera un homme;--que les noms des trois
morts fussent toujours prononcés à l'appel les premiers, et qu'on
répondit: Morts à Mazagran.
[GU] Le principal hommage qu'aient reçu jusqu'ici nos héros est un récit
ridiculement ampoulé, fait par M. Chapuys-de-Montlaville.--C'est surtout
quand il s'agit de choses si grandes par elles-mêmes que l'enflure est
si ridicule qu'elle devient odieuse,--et que l'on accuse l'écrivain qui
en est coupable de n'avoir pas senti la grandeur d'un héroïsme qu'il
essaye d'embellir par des mots prétentieux.
La compagnie entière,--dit M. Chapuys-de-Montlaville,--s'écria:
«Je garderai ce poste contre l'Arabe, son armée couvrît-elle de ses feux
épars la colline et la plaine.»
«_Un registre est ouvert pour l'assaut:_ deux mille Arabes s'y
inscrivent aussitôt, etc.»
Ce même M. Chapuys-de-Montlaville est particulièrement connu par
l'âpreté, l'obstination et quelquefois la bouffonnerie avec laquelle il
demande des économies à la Chambre des députés.--Un jour de la session
précédente, je ne sais plus de quoi il était question, mais M. de
Montlaville s'écria:
.....Je demande une réduction de huit cent mille francs?
Un _membre_.--On ne saurait trop approuver les sages vues d'économie de
l'honorable préopinant,--seulement, dans la circonstance présente, il y
a un grand inconvénient et une grave difficulté à l'exécution de sa
proposition.--M. Chapuys-de-Montlaville vient, messieurs, de vous
proposer sur le chapitre en discussion une réduction de huit cent mille
francs,--et l'article n'est que de cent quarante mille.
Un autre jour,--c'était à propos du mariage du duc d'Orléans.--«Cent
trente mille francs _d'épingles_, s'est écrié M. de Montlaville, j'ai
une tante qui en dépense pour douze sous par an,--et qui en perd
considérablement!»
[GU] MUSÉE DU LOUVRE.--Je vais peu au Salon; je ne connais pas
d'exercice aussi violent, de fatigue aussi désespérante.
Les expositions se suivent et se ressemblent:--Quelques bons tableaux,
un certain nombre de mauvais, et surtout une très-affligeante quantité
de médiocres.
MM. Préault, sculpteur, et Rousseau, paysagiste;--deux âmes en peine,
deux ombres errantes dans les galeries,--tous deux repoussés par
l'opiniâtre malveillance du jury.
Certes, je ne suis pas pour qu'on aplanisse les abords des carrières
libérales;--il est juste que les aspirants passent par des épreuves et
des initiations;--il est bon que, comme les hommes qui accompagnaient
Josué, ceux-là seuls qui ont force,--courage et vocation--suivent l'art
dans les régions élevées qu'il habite.
Depuis qu'on a réhabilité les comédiens,--nous n'avons plus de
comédiens.--Le jour où on leur a rendu la terre sainte,--on a commencé
par y enterrer leur art.
Si l'on pendait tous les ans le 1er janvier:--dix peintres, dix
musiciens et cinquante écrivains,--il ne resterait dans cette lice
chanceuse que les véritables vocations.
Mais le jury montre peu de discernement. Il faudrait que le meilleur des
tableaux refusés--fût plus mauvais que le dernier des tableaux reçus. Eh
bien! il n'en est pas ainsi:--il y a dans les tableaux refusés vingt
toiles supérieures, sous tous les rapports, à une toile exposée par M.
Bidault, qui est de l'Institut.
Il y a des hommes d'un talent reconnu qui ne doivent être jugés que par
le public.
Il y en a d'autres qui ont acquis de la popularité et de la réputation
par la persécution du jury,--dont personne n'a jamais rien vu, et dont
tout le monde proclame le talent;--le jury n'a pas l'esprit de leur
jouer le mauvais tour de les admettre.
Les peintres, du reste, une fois _arrivés_, n'ont pas à se
plaindre;--seuls ils sont assurés de la protection et des _commandes_ du
gouvernement.
Les peintres ont depuis longtemps couvert, et au delà, la surface de
toutes les murailles intérieures: on invente des palais pour y loger de
nouveaux chefs-d'œuvre. On achète, on commande des tableaux; rien de
mieux. Nous désirons qu'on en fasse tant, qu'on arrive à les mettre
trois les uns sur les autres; cela donnera toujours le moyen d'en cacher
deux.
Un reproche que l'on fait annuellement au Musée, c'est de renfermer
_cette année_ trop de portraits.
Il faudrait dire: trop de mauvais portraits. Les peintres ont, en
général, intérêt à accréditer cette critique facile, à la portée de
toutes les intelligences. Presque aucun peintre ne sait faire un
portrait.--On ne compte que quelques beaux portraits dans les annales de
la peinture, et un beau portrait est une des choses les plus
saisissantes comme les moins communes de l'art.
On sait ce qu'on appelle portrait en général: c'est un assemblage de
deux yeux, d'une bouche et d'un nez, qui, s'il arrive quelquefois à
ressembler à quelqu'un, a presque toujours le malheur que ce ne soit pas
à la personne qui a posé devant le peintre.
Pour notre part donc, nous ne reprocherons aux portraits que d'être
mauvais; le reste du ridicule auquel ils sont généralement dévoués doit
revenir aux personnes qu'ils sont censés représenter.
On ne saurait trop admirer la pudeur de gens parfaitement inconnus qui,
dérobant avec soin leur nom sous le voile d'une initiale, moins obscure
que ne le serait leur nom entier, n'hésitent pas à étaler aux yeux de la
foule leur figure, leurs mains, leurs pieds, leurs beautés particulières
et les infirmités qui les distinguent. Le Salon est rempli de femmes qui
ne livrent qu'une lettre de leur nom et montrent au moins tout ce
qu'elles ont d'épaules à la curiosité d'un public quelconque.