Ce n'était pas assez:--les poëtes leur adressent leurs vers,--les

journalistes écrivent que leur départ est un malheur public;--on vante

une décence, un esprit qu'on imagine pour elles;--on les recherche, on

les fête, on les honore;--on a même renoncé à les _entretenir_, pour ne

pas blesser leur susceptibilité;--on leur fait la cour, on les

séduit,--on les épouse.

(Je ne parle pas de l'exagération de respect de ceux qui se font

entretenir par elles.)

On a épuisé pour les louer tout l'écrin poétique;--il ne reste pas un

mot à dire à une honnête femme--qui n'ait déjà servi à trois ou quatre

sauteuses.

Aussi les femmes les envient et tâchent de leur ressembler.--Sous

prétexte des Polonais, elles ont vendu publiquement dans les bazars

établis chez le comte Jules de Castellane; sous prétexte des pauvres,

elles ont chanté publiquement dans les églises.

Cela était bien quelque chose:--elles avaient montré, sinon le talent,

du moins l'effronterie des chanteuses;--mais il leur fallait un

théâtre,--un vrai théâtre,--où elles pussent combattre leurs rivales sur

leur propre terrain;--il leur fallait cette rampe magique qui prête tant

de charmes--que la plus laide des actrices a plus d'amoureux que la plus

belle femme du monde.

Ce but de tous leurs vœux est enfin atteint:--c'est encore chez M. de

Castellane que la chose a été décidée.--L'hôtel Castellane est une sorte

de jeu de paume à l'usage des femmes.

Sous le prétexte un peu usé des mêmes Polonais, des femmes du monde vont

jouer la comédie et chanter l'opéra sur le théâtre de la _Renaissance!_

et cela sera public, et on ouvrira les bureaux--et qui voudra entrera.

Tout l'empire romain fut saisi de honte quand l'empereur Néron descendit

dans le cirque.

Je sais bien que ce que je dis là va m'attirer des lettres toutes

pleines de dédain,--où l'on me dira,--comme on m'a déjà dit, à

l'occasion de certains de mes livres:

«_Vous êtes un sauvage,--toutes ces choses dont vous vous blessez sont

les choses les plus simples;--elles vous choquent, parce que vous

n'allez pas dans le monde; tout vous étonne, parce que vous n'avez rien

vu, etc., etc._»

Il faut, pendant que j'y pense, que je réponde à cela et à quelques

autres choses.

RÉPONSES.--J'aurais depuis cinquante ans l'avantage d'être dans le

monde,--avantage que je partagerais avec un grand nombre d'imbéciles de

votre connaissance, madame, que je ne me soumettrais à rien de ce qui

m'arriverait douloureusement au cœur;--et je vous avoue qu'il me

serait entièrement impossible d'être amoureux à ces conditions.

Je ne vais pas non plus chez les anthropophages,--et cependant je crois

avoir le droit de blâmer leur habitude de manger les voyageurs.

J'aurais été jaloux, dans mes sombres délires,

De la fleur que tu sens, de l'air que tu respires,

Qui s'embaume dans tes cheveux;

Du bel azur du ciel que contemplent tes yeux.

J'aurais été jaloux de l'aube matinale;

De son premier rayon venant teindre d'opale

Tes rideaux transparents.

J'aurais été jaloux de cet oiseau qui chante,

Que ton œil cherche en vain tout blotti sous sa tente

D'épine aux rameaux blancs.

J'aurais été jaloux de cette mousse verte

Dans un coin reculé de la forêt déserte,

Gardant, sur son velours, l'empreinte de tes pieds.

J'aurais été jaloux du fruit que mord ta bouche,

J'aurais été jaloux du tissu qui te touche;

Qui te touche et te cache,--ô trésors enviés!

J'aurais été jaloux du baiser que ton père

Sur ton front eût osé poser,

Et de l'eau de ton bain t'embrassant tout entière,

Tout entière d'un seul baiser.

Il va sans dire que je n'aurais pas aimé voir jouer la comédie sur le

théâtre de la _Renaissance_ à celle à qui ces vers sont adressés.

Quelques personnes m'écrivent des injures vagues sans signature;--on en

a allumé mon feu tout cet hiver;--une lettre de ce genre était

signée,--l'adresse était jointe à la signature:--M. Ducros, rue de

Louvois, 2.--Je crus devoir une visite à l'auteur.--M. Ducros me dit

n'être pas l'auteur de la lettre.--Beaucoup me félicitent et me

témoignent une sympathie dont je suis fort reconnaissant et fort

encouragé.--Quelques-uns, _au nom de la liberté_, me _défendent_ de

plaisanter sur _certains sujets_;--ceux-là voudront bien avoir pour moi

l'indulgence que j'ai pour eux, et me permettre d'être amusant comme je

leur permets de ne l'être pas.--C'est, du reste, avouer peu adroitement,

selon moi, que la guerre qu'ils font contre le despotisme a moins pour

but de le renverser que de le conquérir.--Un autre m'a écrit que j'étais

_vendu_ à l'or du château.--Oh! oh!--cela vient de ce que je parle en

termes polis du roi, le seul homme de France qui ne puisse pas demander

raison d'une insulte, et de la reine, qui est une femme, absolument

comme s'ils étaient de simples particuliers.--Hélas! mon bon monsieur,

je ne serai, pour vous être agréable, ni manant, ni grossier, ni mal

élevé.--L'or que je reçois du château se résume en ceci:--Le roi a pris

aux _Guêpes_ un abonnement d'un an,--comme vous, mon bon

monsieur;--c'est douze francs sur lesquels, après que j'ai payé le

marchand de papier,--l'imprimeur,--le clicheur,--le brocheur,--les

commis, etc.,--et après que j'ai donné à mon éditeur la part qui lui

revient, il me reste précisément trois francs pour me corrompre pendant

un an.

Adieu, messieurs.--

Avril 1840.

Avénement des hommes vertueux au pouvoir.--Le roi.--M. Thiers.--Le

Journal des Débats.--Le grand Moniteur et le petit Moniteur.--Le

Constitutionnel.--Le Messager.--Le Courrier français.--Sonnez cors

et musettes.--Les moutons roses.--Lettre du maréchal Valée.--M.

Cubières.--M. Jaubert.--M. Pelet de la Lozère.--M. Roussin.--M. de

Rémusat.--M. Vivien.--M. Cousin.--M. Gouin.--M. Molé.--M.

Soult.--Remarquable invention de M. Valentin de la Pelouze.--M.

Lerminier.--La Revue de Paris.--La Revue des Deux-Mondes.--M.

Buloz.--M. Rossi.--M. Villemain.--Les Bertrand.--Le quart d'heure

de Rabelais.--La curée.--Expédients imaginés par la vertu.--M. de

Balzac.--Vautrin.--M. J. Janin.--M. Harel.--M. Victor

Hugo.--Soixante-quatre couteliers.--M. Delessert.--Le ministère et

le fromage d'Italie.--M. Cavé.--Madame de Girardin.--M. Laurent,

portier et directeur du Théâtre-Français.--Deux cordons à son

arc.--M. de Noailles.--M. Berryer.--M. Barrot.--M. Bugeaud.--M.

Boissy-d'Anglas.--M. Lebœuf et madame Lebœuf.--M. F. Girod de

l'Ain.--M. Mimaut.--Me Dupin.--M. Demeufve.--M. Estancelin.--M.

Chasseloup.--M. Bresson.--M. Armand.--M. Liadières.--M.

Bessières.--M. Daguenet.--M. Fould.--M. Garraube.--M.

Pèdre-Lacaze.--M. Poulle.--M. Lacoste.--M. F. Réal.--M.

Bonnemain.--Les sténographes affamés.--M. Desmousseaux de

Givré.--M. de Lamartine.--M. Etienne.--M. Véron.--Croisade contre

les Français.--Noms des croisés.--M. Thiers, roi de

France.--Abdication de S. M. Louis-Philippe.--M.

Garnier-Pagès.--Les Français sont décidément trop malins.--Un

apologue.--Affaire de Mazagran.--M. Chapuys-Montlaville plus

terrible que les Arabes.--Bons mots d'icelui.--Musée du Louvre.--Ce

que représentent les portraits.--Qu'est-ce que la couleur?--M.

Delacroix.--Portrait d'un chou.--Portrait d'un nègre.--La garde

nationale.--M. Jacques Lefebvre.--La femme à barbe.--Souscription

pour la médaille de M. de Cormenin.--Le sacrifice d'Abraham.--Le

supplice de la croix.--Profession de foi.--Rapacité des

dilettanti.--M. Bouillé.--M. Frédéric Soulié.--A. Dumas.--Madame

Dudevant.--M. Gavarni.--M. Henri Monnier.--Abus que fait le

libraire Curmer de quelques écrivains.--Protestation.--Les dames

bienfaisantes.--Le printemps du 21 mars.

AVÉNEMENT DES HOMMES VERTUEUX AU POUVOIR.

Ultima Cumæi venit jam carminis ætas.

* * * * *

...Ac toto surget gens aurea mundo.

Pardon si je parle latin.--Mais l'avénement de tous ces hommes

vertueux--me reporte malgré moi à ceux que j'ai admirés en thème,--et

d'ailleurs c'est surtout en fait de louanges que

Le latin dans les mots brave l'honnêteté:

Mais le lecteur français veut être respecté.

Et je n'oserais dire en français: l'enthousiasme et les transports

frénétiques et presque érotiques des plus vieux et des plus indépendants

carrés de papier--qui s'intitulent _eux-mêmes_, ainsi que je l'ai déjà

signalé, organes de l'opinion publique.

Mais, procédons par ordre dans le récit épique que nous avons à faire.

[GU] Nous avons raconté avec quelle naïveté le ministère Soult-Duchâtel,

etc., dit du 15 mai, s'était laissé renverser.

Tout le temps qu'il avait duré, les journaux, amis, alliés, associés, et

compères de M. Thiers, s'étaient fort attendris sur la _misère du

peuple_,--sur notre _humiliation à l'étranger_,--sur la _cherté du

pain_,--sur la _pluie_,--sur la _gelée_,--sur tout.

Tout allait mal;--il fallait tout changer:--administration à

l'intérieur,--politique à l'extérieur;--c'était vraiment un gouvernement

et un pays à refaire. On traitait le roi lui-même fort lestement;--c'est

un courage peu dangereux dont les journaux aiment à faire parade, et qui

leur donne, vis-à-vis d'une partie de leurs abonnés, un certain air

matamore et sacripant qui leur sied à ravir.

Le roi Louis-Philippe était appelé ironiquement--_gouvernement

personnel_--_pensée immuable_--_couronne_--_trône_--_haute

influence_--_quelqu'un_--_haut personnage_.--M. Thiers, de son côté,

était un gaillard qui avait dit au roi son fait en plus d'une

circonstance, et qui ne _rampait_ pas avec les _courtisans_, et chez

lequel, dans l'intimité, on appelait le roi papa Doliban.

Pendant tout ce temps, pour les journaux ministériels--les _Débats_--le

grand et le petit _Moniteur_, etc., tout allait le mieux du monde;--la

pluie et la gelée arrivaient à propos;--ceux qui voulaient renverser le

ministère étaient des brouillons et des agitateurs ennemis du pays.

[GU] Mais, le ministère Soult renversé, lorsque le roi manda M.

Thiers,--dès le lendemain les journaux avaient changé de langage,--les

imprimeurs avaient retrouvé dans leurs casses les deux lettres

proscrites: S. M.--M. Thiers, mandé par le ROI,--s'était rendu AUX

ORDRES de Sa Majesté.

Et enfin, le 1er mars 1840,--une ordonnance du roi, insérée au

_Moniteur_, apprit à la France qu'elle était gouvernée par un nouveau

ministère dont voici la composition:

Présidence du conseil et ministère des affaires étrangères,

M. THIERS.

Ministère de la guerre,

M. THIERS, sous le nom de M. DE CUBIÈRES.

Ministère des travaux publics,

M. THIERS, sous le nom de M. JAUBERT.

Ministère des finances,

M. THIERS, sous le nom de M. PELET DE LA LOZÈRE.

Ministère de la marine,

M. THIERS, sous le nom de M. ROUSSIN.

Ministère de l'intérieur,

M. THIERS, sous le nom de M. DE RÉMUSAT.

Ministère des cultes et de la justice,

M. THIERS, sous le nom de M. VIVIENE.

Ministère du commerce,

M. THIERS, sous le pseudonyme ridicule de M. GOUIN.

[GU] Le _Constitutionnel_,--le _Courrier Français_,--le _Messager_, le

_Siècle_, entonnèrent la trompette--et dirent en faveur du nouveau

ministère--précisément ce que les journaux amis du 12 mai disaient en sa

faveur.--Ceux-ci mirent en avant, contre le ministère Thiers, juste ce

que les amis de ce ministère avaient dit contre le ministère

Soult,--absolument dans les mêmes termes--et sans y changer une virgule.

Les trompettes chantèrent alors--comme je le faisais au commencement du

présent chapitre--la fameuse églogue de Virgile à Pollion:--Les hommes

vertueux arrivent aux affaires--le vertueux Barrot et sa vertueuse

phalange donnent leur appui au vertueux Thiers.

«Pollion, c'est sous ton consulat que tout ce bonheur nous sera

donné:--la terre prodiguera les fruits sans culture;--il n'y aura plus

besoin de teindre la laine-_-nec varios discet mentiri lana

colores_,--le bélier se fera un véritable plaisir d'être naturellement

vêtu d'une toison jaune ou rouge, au gré des personnes,--les agneaux se

promèneront dans les prairies tout accommodés aux petits oignons,--et on

pourra prendre sur les moutons des côtelettes immortelles et cuites à

point, qui se renouvelleront sans cesse comme le foie de Prométhée sous

le bec recourbé du vautour.»

Je ne vous cacherai pas que d'abord je pris au pied de la lettre toutes

ces belles choses--et que je me dis:--Ma foi, c'est fort à propos qu'il

en soit ainsi,--car, réellement, les essais du gouvernement

constitutionnel n'ont pas été heureux jusqu'ici;--il est temps que la

nation se repose des tiraillements auxquels elle est en proie depuis

tant d'années--et ce que ces messieurs lui annoncent de bonheur et de

félicité--elle ne l'aura pas volé.

Ce qui surtout causait ma confiance,--c'était, je l'avouerai, l'air tout

à fait bonhomme, et patriarcal de ces messieurs des journaux;--ils

étaient si sévères pour les ministères précédents, ils avaient fait tant

de si longs articles sur les malheurs du pays;--ils étaient eux-mêmes si

désintéressés, si vertueux!

Il est vrai qu'ils n'avaient pas toujours parlé aussi favorablement de

M. Thiers.--A rechercher dans leurs colonnes un peu antérieures,--on

trouverait, accumulées contre lui-même, toutes les injures adressées

depuis et avant lui aux autres ministres,--ce qui parfois me ferait

croire--que les injures et les malédictions s'adressent tout simplement

aux détenteurs du pouvoir, des places et de l'argent, quels qu'ils

soient.

[GU] PARENTHÈSE.--A ce sujet--je remarque que les journaux ont fait une

chose sage et savante d'agrandir leur format--de se faire imprimer le

plus mal possible avec des têtes de clous sur du papier sale, mou,

facile à déchirer et un peu infect,--de telle sorte qu'on ne les garde

jamais, car ces feuilles de papier, arrivant incessamment et

invinciblement tous les matins, ont bien vite encombré les

cartons--débordent et vous chasseraient de la maison envahie par eux en

moins d'un an, si on n'avait soin de les consacrer a toutes sortes

d'usages domestiques.

D'ailleurs, les conservât-on, qui aurait la force, le temps, la patience

et le courage de feuilleter et de chercher parmi toutes les choses

insignifiantes dont ils se remplissent avec une perfide adresse--la

phrase ou le fait dont on a besoin?--L'odeur du papier serré encore

humide combiné avec l'odeur de l'encre de l'imprimerie--a quelque chose

d'étrangement nauséabond et je dirai même vénéneux, qui à la fois

débilite l'estomac et irrite les nerfs: que le bruit et le mouvement du

papier que l'on déploie et que l'on feuillette et la difficulté de lire

une impression serrée, pâteuse et confuse achèvent d'exaspérer.

Je m'en rapporte à ceux qui, comme moi, ont eu quelquefois l'audace

d'entreprendre un semblable travail.

De telle sorte qu'il devient, grâce à cette savante manœuvre, presque

impossible de constater les inconséquences, les contradictions et les

palinodies des hommes politiques et des journaux eux-mêmes.

Cela serait bien moins commode pour eux, si une bonne loi,--que l'on

pourrait substituer aux fameuses, terribles, exaspérantes, impopulaires

et impuissantes lois de septembre,--les obligeait à adopter le format

des livres,--et à s'imprimer sur beau papier, en caractères neufs et

bien lisibles.

[GU] Ces chers journaux donc, comme je vous le disais, avaient chacun en

leur temps attribué à M. Thiers, avec force invectives, tous les maux

dont aujourd'hui, selon eux, le même M. Thiers peut seul délivrer la

France.

Il est réellement fâcheux de voir toutes les vertus dont ledit M. Thiers

se trouve si abondamment orné--exposées au souffle impur du

pouvoir;--car je ne lui donne pas trois mois pour qu'une partie de ses

plus terribles enthousiastes découvrent en lui tous les vices, tous les

défauts, tous les forfaits reconnus chez les ministres précédents,--et à

plusieurs reprises chez lui-même.

En effet, voyez un peu dans nos numéros précédents,--car les _Guêpes_,

entre autres audaces, ont eu celle de s'exposer au danger évité si

soigneusement par toutes les feuilles périodiques:--on peut les

relire;--voyez dans le numéro de décembre les engagements pris par M.

Thiers envers les dictateurs de ces divers _organes_ de l'opinion

publique.

Voyez dans le numéro de mars--ce que nous disons--qu'il a été promis

plus de morceaux qu'il n'est possible d'en trouver dans la France,

quelque menu qu'on la hache.

Et vous comprendrez tout ce qu'il va y avoir, sous peu de temps, de

mécontents, d'incorruptibles,--de leurrés, de vertueux ennemis pour ce

même M. Thiers porté si haut aujourd'hui.

UNE LETTRE DU MARÉCHAL VALÉE.--Je crois bon de couper cette sorte de

discussion, plus sérieuse que je ne le voudrais, par un intermède assez

divertissant dû à une nouvelle saillie du maréchal Valée, qui continue à

faire en Afrique tout simplement ce qui lui plaît.

Comme il était question d'envoyer là-bas un général avec un commandement

supérieur,--il écrivit au général Schneider:

«..... Envoyez en Afrique qui vous voudrez, pourvu que ce ne soit pas

ce..... de Cubières.»

Or, pendant que le maréchal écrivait sa lettre,--le ministère du 12 mai

était renversé,--et la lettre, adressée _à M. le ministre de la guerre_,

fut décachetée et lue par M. de Cubières lui-même,--qui eut l'esprit de

la montrer à ses amis et d'en rire avec eux.

[GU] Les vertus de M. Thiers jetèrent tout d'abord un si vif éclat,--que

personne ne se trouva qui ne se hâtât de répudier ses antécédents, ses

convictions avouées et proclamées pour se ranger sous sa bannière. Le

_Courrier français_ inventa le mot commode de _défection honorable_; les

deux _Revues_, la _Revue de Paris_ et la _Revue des Deux-Mondes_,

soutenues et choyées par M. Molé,--s'étaient _données_ à M. Soult--et se

_donnèrent_ à M. _Thiers_;--quelques écrivains alors s'en retirèrent.

Mais ils ne tardèrent pas à être remplacés par des gens avides de

contribuer à l'œuvre de régénération qui allait s'accomplir.

M. Lerminier,--dont la défection a le malheur d'avoir eu lieu avant que

le rigide _Courrier français_ imaginât d'accoler à ce synonyme de

trahison l'épithète d'honorable,--n'était, comme on sait, qu'une triste

et malheureuse invention de M. Villemain;--il se hâta de devenir

l'organe de M. Cousin et de se charger de la rédaction politique de la

_Revue de Paris_.

Celle de la _Revue des Deux-Mondes_--fut sollicitée et obtenue par M.

Rossi, dont nous avons raconté l'histoire avec de convenables et curieux

détails,--et qui doit son élévation récente au ministère du 12 mai.

Plusieurs autres journaux, qui croyaient à la durée du ministère

Soult--ou à un retour du ministère Molé,--et qui avaient jugé prudent de

se déclarer contre M. Thiers,--ont soin aujourd'hui de ne pas se

compromettre davantage,--et ne disent pas un mot des affaires.--Ils ont

découvert un intérêt inusité dans la guerre que font les Anglais aux

Chinois;--ils remplissent leurs colonnes avec quelques

assassinats,--quelques paricides; les histoires d'araignées mélomanes et

de veaux à deux têtes reparaissent.--Quelques écrivains voient avec

surprise le compte rendu d'ouvrages déposés à la rédaction depuis un an

sans qu'on en ait dit un mot.

On attend, l'arme au bras, les avances du nouveau pouvoir.

Qui déjà cependant,--le malheureux qu'il est, va avoir un _quart d'heure

de Rabelais_ assez difficile à passer avec ses amis--associés et

_Bertrands_ divers.

[GU] Or, il est très-facile de renverser un ministère,--grâce à

l'invention récente des coalitions,--par laquelle les partis et les

hommes les plus inconciliables et les plus antipathiques se réunissent

contre celui qui est aux affaires.--De telle sorte que, de quatre partis

à peu près qu'il y a à la Chambre des députés:--les légitimistes,--les

républicains,--la gauche--et les conservateurs,--comme il ne peut y en

avoir qu'un au pouvoir à la fois,--à peine celui-là, quel qu'il soit, y

est-il arrivé, qu'il a immédiatement les trois autres contre lui,--et

que ceux mêmes de son parti dont le désintéressement ne se croit pas

convenablement payé,--et le désintéressement est fort avide

aujourd'hui,--imaginent une nuance pour un nouveau drapeau et se

réunissent à ses adversaires.

La chose une fois inventée et son succès constaté, il n'y a aucune

raison pour que cela finisse, et on doit penser qu'il en sera toujours

ainsi jusqu'à la consommation des siècles.

Aussi, quand on a renversé un ministère, n'a-t-on fait de la besogne que

la partie la plus insignifiante. Il faut conserver la place que l'on a

conquise; et je déclare qu'il n'y aura plus dans toute l'existence de la

monarchie constitutionnelle un ministère qui aura un an de durée.

[GU] LE QUART D'HEURE DE RABELAIS.--LA CURÉE.--LA VERTU EMBARRASSÉE.--Le

pouvoir forcé,--il fallait donner la curée,--mais, tout vaincu qu'il

était, le pouvoir faisait tête à ses assaillants et ne voulait pas se

laisser arracher--les fonds secrets--_jecur et viscera_;--c'était une

nouvelle bataille à gagner.

La situation du parti vertueux n'était pas très-facile en outre--à cause

de sa composition.--M. Cousin, chef de l'école panthéiste, à la tête de

l'Université, n'était pas, aux yeux des rigoristes, une chose d'une

grande convenance.

Ces rigoristes s'étonnaient aussi de voir M. Vivien à la tête de

l'administration des affaires ecclésiastiques, lui qui a publié un _Code

des théâtres_ et le _Mercure des salons_, journal des modes.

Quelques associés étaient de leur côté également embarrassants à cause

du peu de sérieux de leurs antécédents.

Le _Constitutionnel_, le plus ferme appui de M. Thiers, est dirigé par

M. Véron, le plus habile directeur qu'ait eu l'Opéra,--et par M.

Etienne, auteur de _Joconde_ et autres pièces à ariettes,--membre du

Caveau et d'une foule de sociétés chantantes et buvantes.

Le _Courrier français_ n'est connu que par la protection qu'il accorde à

une danseuse maigre.

M. Barrot s'était élevé avec violence contre les fonds secrets, et, en

1837, il avait dit hautement _qu'ils n'étaient bons qu'à enfanter la

corruption_.

On remplirait cent volumes semblables à celui-ci, en petit-texte, des

phrases plus ou moins sonores et retentissantes qu'avaient commises

depuis dix ans, contre les fonds secrets, les plus fermes appuis du

nouveau ministère.--Et il fallait cependant demander et obtenir les

fonds secrets--Les molosses vainqueurs s'impatientaient et semblaient

prêts déjà à se retourner contre les chasseurs.

[GU] EXPÉDIENTS IMAGINÉS PAR LA VERTU.--_Premier

expédient._--D'abord--on ne parlera plus de fonds secrets--la vertu n'a

pas besoin de moyens aussi ténébreux;--on ne demanda pas un million cinq

cent mille francs comme le ministère Molé, on ne demanda pas douze cent

mille francs comme le ministère Soult.

Un ministère _parlementaire_--représentant _le vœu et les intérêts du

pays_, un cabinet, _réelle expression de la majorité_--un cabinet

vertueux n'a pas besoin d'avoir la corruption et la subornation pour

auxiliaires.

Et si on demandait un mauvais million--ce n'était pas qu'on en eût

besoin--ni qu'on voulût en faire un moindre usage, c'était simplement

pour obtenir de la Chambre _une marque de confiance_ qui constatât la

majorité. C'est pour cela qu'on ne tenait pas à la somme: un million

était un compte tout rond dont probablement on ne saurait que faire.

Le mot trouvé--il fallait mériter la confiance qu'on demandait--et on se

mit à faire des choses vertueuses.

_Deuxième expédient._--La première chose vertueuse fut faite à

l'occasion de _Vautrin_, de mon ami M. de Balzac. Je n'ai pas vu la

pièce de M. de Balzac;--j'étais en Normandie quand on en a donné la

première et dernière représentation.

Les guêpes ­— séries 1 & 2 · 第 12 / 47 段