de jeunes et nobles cœurs au bruit de vos beaux vers;--c'est de faire
répandre de douces larmes à cette femme si belle sous les lilas en
fleurs, et lui traduire ces pensées confuses qui s'épanouissent dans son
âme au milieu du silence et aux premiers rayons du printemps;--c'est de
verser un baume salutaire sur les blessures du cœur; c'est de dire au
pauvre tout ce que la nature lui a réservé de richesses gratuites.
Monsieur Hugo!--monsieur Hugo!--est-ce que votre royaume serait de ce
monde?
Mon Dieu!--est-ce qu'il n'y a pas de poëtes?
Est-ce que tous ceux-là sont des menteurs qui disent en vers et en prose
qu'ils aiment mieux les violettes que les améthystes,--les gouttes de
rosée que les diamants,--le bandeau de cheveux bruns d'une jeune fille
que le diadème des rois?
Est-ce qu'ils sont des menteurs ceux qui disent en si beaux vers qu'ils
préfèrent la voûte étoilée du ciel aux plus riches lambris,--qu'ils ne
reconnaissent de véritable grandeur que dans les merveilles de la
nature,--qu'ils n'admirent aucune pompe royale à l'égal du soleil
d'automne qui se couche dans son lit somptueux de nuages rouges et
violets?
Est-ce qu'ils n'existent pas, ces hommes que j'ai tant aimés sans les
connaître,--ces rois de l'intelligence qui trouvent dans leurs cœurs
et dans leur génie des trésors qui les rendent si supérieurs aux rois de
la terre?--est-ce que toutes ces belles pensées sont des mots et des
phrases qu'ils vendent le plus cher possible, pour acheter, avec le prix
qu'ils en retirent, tout ce qu'ils font semblant de mépriser?
[GU] L'Académie a repoussé M. Victor Hugo,--pour accueillir dans son
sein M. Flourens, médecin, et secrétaire de l'Académie des sciences.
M. Flourens n'est connu dans les lettres que par la nomination de
l'Académie.
Les académiciens se défendent contre les reproches qu'on leur adresse,
et citent des précédents qui constatent que le secrétaire de l'Académie
des sciences a très-souvent été admis par l'Académie française.
Oui certes, messieurs,--mais les secrétaires de l'Académie s'appelaient
alors, non pas _Flourens_, mais _Fontenelle_;--non pas _Flourens_, mais
_d'Alembert_;--non pas _Flourens_, mais _Condorcet_;--non pas
_Flourens_, mais _Cuvier_.
Le secrétaire de l'Académie des sciences était, dans ce cas-là, non pas
un obscur savant, mais un grand écrivain,--sans en excepter _Mairan_,
auteur plein de finesse et d'élégance.
[GU] Et d'ailleurs, messieurs des lettres, c'est de votre part une
grande humilité, car je n'aperçois pas que l'Académie des sciences ait
l'habitude de prendre des membres parmi vous.
M. _Flourens_ était fort protégé par M. _Arago_.
M. _Viennet_ a voté pour M. _Hugo_, malgré son antipathie contre le
romantisme.--M. _Viennet_ a agi en honnête homme et en homme
d'esprit:--il aurait voulu, a-t-il dit, que l'Académie fît de temps en
temps une élection littéraire, ne fût-ce que pour n'en pas perdre
l'habitude.
L'avocat Dupin devait être partisan de la médiocrité;--il a voté pour M.
Flourens.
M. _Delavigne_, l'écrivain chauffé, logé, nourri et indépendant du
château, a voté contre M. _Hugo_.
M. _Scribe_, l'auteur d'une médiocre comédie, représentée le même jour
au Théâtre-Français, a voté contre M. _Hugo_.
M. _Royer-Collard_,--ne trouvant pas, dans ses idées, M. _Hugo_ un assez
grand écrivain pour l'Académie, n'a pas cru cependant que M. _Flourens_
lui dût être préféré, et il s'est abstenu.
Tous les gens qui n'ont pas écrit,--tous ceux qui ne devraient pas être
de l'Académie,--ont voté avec frénésie pour M. _Flourens_;--leur
enthousiasme pour ce médecin rappelle la reconnaissance du duc de
_Roquelaure_ pour ce seigneur sans lequel il eût été l'homme le plus
laid de France.
MARIAGE DE LA REINE D'ANGLETERRE.--Quand régnait l'empereur Napoléon, il
y avait toujours à la broche, au château, un poulet pour Sa Majesté,
afin qu'elle n'attendît pas une minute quand elle demanderait à manger.
Dès qu'on retirait un poulet, on en mettait un autre.
Il en est de même pour les princes de Cobourg:--on en tient toujours un
à la broche _très-tendre_, tout plumé, tout rôti, tout bardé, tout prêt
à épouser les reines d'Angleterre.
[GU] S'il y a dans le monde une position étrange, c'est celle du mari de
la reine d'Angleterre.
En effet, au renversement des lois divines et humaines, dans une
semblable alliance, c'est l'homme qui doit soumission et obéissance à sa
femme; la femme, protection à son mari.
L'acte de naturalisation qu'il a obtenu lui donne le titre de citoyen
anglais et le fait sujet de sa femme.--Jolie situation que celle d'un
mari dont la moindre infidélité peut être considérée comme une _haute
trahison_,--et que sa femme a le droit de faire pendre pour
_incompatibilité d'humeur!_
Aux termes des lois, jamais le prince Albert ne pourra commander les
armées, jamais il ne pourra être conseiller légal de la reine, jamais il
ne pourra siéger au parlement.
L'aristocratie anglaise lui a refusé la préséance sur les princes du
sang royal.
Ses fils, s'il en a, et il en aura, ou il sera pendu,--marcheront devant
lui dans les cérémonies. La chambre des communes a rogné l'allocation
qu'on demandait pour lui.
Une femme indignée a dit à quelqu'un qui le défendait: «Vous avez beau
dire, ce n'est jamais qu'un prince _entretenu_.»
Dans les discours qu'on lui a adressés, on ne lui a parlé que des
enfants qu'il _doit_ faire à la reine. Voici son humble réponse à
l'adresse du maire et de la corporation de Douvres:
«Je joins mes prières les plus ferventes aux vôtres, afin que
l'événement heureux qui vient de m'unir si étroitement à l'Angleterre
soit _suivi des résultats que vous désirez_,--et je mettrai _constamment
mes soins_ et toute mon _étude_ à répondre à vos espérances.»
[GU] L'ami de M. Walewski, qui lui avait conseillé d'_inonder_ le
deuxième acte de sa comédie de _traits d'esprit_, est allé le trouver et
lui a dit: «Mon cher, vous devriez faire à Janin une réponse
spirituelle, mordante, une réponse sans réplique--enfin.»
[GU] On est allé voir pendant quelques jours la voiture de M. Guizot.
Les armes attirent beaucoup l'attention;--elles sont de celles qu'on
appelle _armes parlantes;_--elles se composent d'un _aigle_, d'un
_oignon_ et d'un _serpent;_--on fait là-dessus bien des commentaires.
Une femme a dit: «_Ce sont des armes pleurantes._»
L'artiste chargé de les peindre: «_Il y a de l'oignon; l'aigle est forcé
de se faire serpent._»
[GU] Voici une plaisanterie de l'avocat Dupin, après le rejet de la
dotation du duc de Nemours:
«Eh bien! le prince ira à Jérusalem épouser une Juive, il trouvera _sa
dot à Sion._»
L'amiral Duperré a dit, en parlant du vote de la Chambre: «Le ministère
a reçu dans le ventre un boulet qui est allé se loger dans le bois de la
couronne.»
[GU] La reine a appris le rejet de la dotation du duc de Nemours par le
duc d'Aumale,--qui est entré chez elle en disant: «Ma mère, ne vous
affligez pas, je suis riche pour deux.»
On parle beaucoup de l'adresse de deux bayadères de treizième ordre qui
se sont fait donner quatre-vingt mille francs par la famille de deux
jeunes gens de très-bonne maison, pour quitter Paris et l'Opéra, où
elles gagnaient huit cents francs par an à montrer le soir un peu plus
que leurs jambes, du reste fort médiocres.--Cela fait à peu près cent
ans d'appointements.--On cite un mot plein de naïveté d'un des jeunes
gens,--auquel son _Almée_ disait, pour justifier son obéissance:
--On m'aurait mise en prison.
--En prison! s'écria le jeune homme;--_nous_ ne sommes plus sous le
régime du despotisme et du _bon plaisir;_--_nous_ vivons _sous_ un
gouvernement constitutionnel.--Vive la Charte!
Bon jeune homme!
[GU] Le préfet de police, dans un accès de moralité,--avait, ces jours
derniers, défendu, dans quelques cercles de jeu qu'il autorise, la
_bouillotte_ et l'_écarté_. Sur les instances de plusieurs députés dont
on croyait avoir besoin pour le vote de la dotation, l'ordonnance a été
rapportée.
La suppression du jeu et de la loterie n'est pas étrangère à la fièvre
qui a ruiné tant de gens, depuis plusieurs années, sous prétexte
d'entreprises par actions.
Il faut que les passions aient leur cours et leurs exutoires.
Il serait peu logique de supprimer les égouts en haine des
ruisseaux;--c'est cependant la même chose.--Quelque inconvénient qu'eût
le jeu public, il en avait moins que le jeu clandestin.
Le jeu est un instinct et un besoin chez beaucoup de gens; chassé de ses
asiles, il s'est réfugié dans la politique et dans l'industrie;--au lieu
d'y perdre des fortunes particulières, on y met et on y perd--le crédit,
la fortune politique, la confiance et tous les intérêts du pays.
On fait beaucoup de moralité contre les vieux vices usés qu'on laisse
pour en prendre d'autres.
[GU] L'_opposition_ a cru faire un bon tour au gouvernement en limitant
le nombre de _croix d'honneur_ dont il pourrait disposer chaque année:
elle s'est figuré par cet obstacle lui ôter un moyen d'influence, et
elle s'est trompée en cela qu'elle a fait précisément le contraire de ce
qu'elle voulait et de ce qu'elle croyait faire;--le ruban rouge allait
tous les jours se déconsidérant de telle sorte, grâce à la ridicule
profusion avec laquelle on le donnait!... Mais voyons d'abord avec
quelle libéralité les divers ministres qui passaient aux affaires se
l'offraient entre eux, en qualité de _petit cadeau_ pour entretenir
l'amitié.
L'amiral Duperré est devenu grand-croix au mois de janvier 1831.
M. le baron Bignon a été nommé grand officier; M. Charles Dupin,
commandeur; MM. Passy et Pelet (de la Lozère), officiers; M. Thiers,
officier, et puis commandeur; MM. Sauzet et Teste, chevaliers.
Voici les avancements les plus remarquables par leur rapidité:
M. le duc de Broglie, officier en 1833, commandeur en 1834, grand
officier en 1835, grand-croix en 1836.
M. Guizot, commandeur en 1833, grand officier en 1835.
M. Dupin aîné, officier en 1832, commandeur en 1833, grand officier en
1835, grand-croix en 1837.
M. de Montalivet, officier en 1832, commandeur en 1833, grand officier
en 1835.
MM. d'Argout, Barthe et Persil ont eu le même avancement.
Au moment de sortir du ministère, dans les premiers jours de mars 1839,
M. le lieutenant général baron Bernard a été nommé grand-croix; MM.
Salvandy et Martin (du Nord), grands officiers; et M. Lacave-Laplagne,
commandeur.
Mais la promotion la plus remarquable est incontestablement celle de M.
le comte Molé, qui, de simple officier qu'il était, franchissant tous
les grades intermédiaires, a été nommé grand-croix au mois d'octobre
1837, pendant qu'il était président du conseil.
Il serait trop long de parler de toutes les croix de la garde nationale,
des croix données aux vaudevillistes,--de celles que l'on voit avec tant
d'étonnement et si peu de prétexte à la boutonnière de certaines
personnes que l'on rencontre, qu'aucune de leurs connaissances, comme
d'un accord unanime, n'ose les en féliciter, dans la crainte de leur
causer de l'embarras.
Le ruban rouge donc--allait tellement se déconsidérant, qu'entre les
mains du gouvernement ce n'aurait bientôt plus été qu'une monnaie de
billon avec laquelle on n'aurait pu payer que des objets sans importance
et des bagatelles.
Les limites restrictives imposées par la Chambre ne peuvent manquer d'en
élever le titre et de lui rendre un peu de valeur.
Quelques demoiselles ont inventé, pour le carnaval de cette année, une
plaisanterie qui a beaucoup de succès et cause un scandale qu'il est
presque impossible de réprimer.--Un dandy, un lion, est abordé au bal de
l'Opéra par un domino--bien ganté, bien chaussé, masqué
scrupuleusement,--en un mot, présentant tous les signes de la
distinction.--On cause: le domino est spirituel, amusant; il laisse
tomber quelques noms de la haute société;--le lion est le plus heureux
des hommes; il demande et obtient avec peine une seconde rencontre pour
le prochain bal.--Le domino, plus sémillant, plus ravissant encore que
la première fois, finit par avouer son nom, mais après les serments, les
paroles d'honneur les plus solennels du plus profond secret;--puis il
donne une carte sur laquelle on lit le nom de madame de ***, ou de
***, ou de ***.
Plusieurs femmes, ainsi compromises, se sont crues obligées de rester
chez elles et de recevoir le samedi, pour que leur absence du bal de
l'Opéra fût bien constatée.
M. Thiers a fait donner à sa femme, par la reine d'Espagne, la croix de
Marie-Louise;--cette croix donne la grandesse et des honneurs
particuliers; la duchesse de Berry seule l'avait en France.--Le ruban
est blanc avec un liséré violet, et se porte en bandoulière,--ceci a
pour but et pour résultat de faire singulièrement enrager les
bourgeoises du commerce de Paris.
On n'a obtenu des 221 les voix d'appoint pour le rejet de la dotation de
M. de Nemours--qu'en promettant que M. Thiers s'entendrait avec M. Molé
pour la composition d'un cabinet; M. Thiers l'a promis, et quelques
innocents de la banque le croient encore.
[GU] TRAVAUX DE LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS.--Cette grave question a été
posée dans les bureaux de la Chambre: Quel est l'animal extraordinaire
que forment trois d'entre nous? Le bœuf à vingt
cornes--(Lebœuf-Havin-Corne).
[GU] M. Litz, pianiste, a reçu des Hongrois un sabre d'honneur qu'il a
juré de ne tirer que pour la défense de la Hongrie,--et il court en ce
moment l'Allemagne, jouant du piano le sabre au côté.--M. Al. Dumas a
épousé mademoiselle Ida Ferrier;--les témoins étaient M. Villemain,--M.
de Chateaubriand,--M. Ch. Nodier--et plusieurs comtes dont le nom
m'échappe.--M. Victor Hugo prépare un volume de vers, et a présenté une
pièce au théâtre de la porte Saint-Martin.--Le _Vautrin_ de M. de
Balzac est en pleine répétition au même théâtre.
[GU] M. Villemain, après le rejet de la dotation, sans discussion, a
dit: «Nous venons d'être étranglés par des muets.--C'est souvent le sort
des eunuques, a répondu un homme d'esprit.»
Le maréchal Soult a repris sa fluxion annuelle;--l'année dernière, elle
a duré dix jours, pour lui laisser le temps de voir se débrouiller les
choses.
[GU] On ne dit plus la famille, mais le haras des _Cobourg_.
[GU] M. Dupin a dit au roi: «Sire, voilà bien des ministères que vous me
faites commencer sans que j'en finisse jamais aucun.»
[GU] M. Kalkbrenner, le célèbre pianiste, donnait, un de ces jours
derniers, un grand dîner;--il crut devoir se transporter lui-même au
marché pour se procurer un beau poisson;--il en vit un comme on n'en
voit pas. «Combien le poisson?--Rien.--Comment, rien?--Il est vendu un
louis.--J'en offre deux. Impossible, c'est pour M. de
Rothschild.--Écoutez, ma bonne, quatre louis!--Non.--Eh bien! tâchez de
m'en trouver un autre avant quatre heures, voici mon adresse.--Quoi!
s'écria la marchande de poisson en lisant la carte,--vous êtes
Kalkbrenner?--emportez mon poisson.--Mais M. de Rothschild?--M. de
Rothschild s'en passera; un pianiste comme Kalkbrenner est au-dessus
d'un banquier comme Rothschild!» (Authentique, raconté par M.
Kalkbrenner lui-même.)--M. Paul F. a fait répandre le bruit dans les
maisons où il va d'ordinaire qu'il ne peut reconduire une femme en
voiture sans se rendre extrêmement dangereux.--Ses amis prétendent que
c'est pour n'avoir personne à reconduire, et faire une notable économie
de fiacres pendant son hiver.--Un seigneur étranger, ou plutôt un
étrange seigneur, a donné des coups de cravache à une femme du monde
avec laquelle il avait eu d'assez longues relations, et qui lui avait
fait de grands sacrifices.--Les hommes de la société, depuis ce temps,
lorsqu'il entre dans un club ou dans un cercle, se retirent et le
laissent seul,--pour lui apprendre à vivre en société,--etc., etc.,
etc., etc.
Quand un jeune musicien a obtenu, après de longues études, un premier
prix qui l'envoie à Rome,--il s'abreuve à longs traits de la joie du
succès.--On le reçoit à Rome dans un palais plus beau que celui du
pape.--Là, on le garde trois ans dans le luxe et la mollesse; puis on le
renvoie à Paris, où il trouve toutes les positions prises par des
Italiens,--et où il traîne une existence misérable, donnant des leçons
au cachet, ou copiant les manuscrits de ses heureux confrères en _i_.
Tandis qu'à leur retour de Rome également les peintres font des
enseignes et les sculpteurs des portes cochères, les graveurs gravent
sur de la vaisselle les armes nouveau-nées--de gros financiers,
protecteurs éclairés des arts.
Ce n'est pourtant pas pour ceux que la munificence nationale traite avec
tant de somptuosité à la _villa Médicis_ que M. Debelleyme a fondé le
dépôt de mendicité.
On sait cependant qu'une clause du privilége du directeur de
l'Opéra-Comique, qui reçoit à ce sujet une grosse subvention, l'oblige
de jouer le premier ouvrage de tout pensionnaire de l'Académie qui
rentre en France.
Un des bons élèves de Lesueur, premier prix de Rome, vient de donner à
Rouen, en désespoir de cause, un opéra (les _Catalans_) qui a obtenu un
beau succès.--D'autres, moins tenaces, se découragent.--On en pourrait
citer qui se sont, de guerre lasse, jetés dans l'industrie.
Pourquoi ne pas les faire commencer par là?--pourquoi les leurrer par
des appâts menteurs,--si on croit devoir donner en France aux _Italiens_
l'empire de la musique? (Le Conservatoire est dirigé par un Italien, et
trois noms en _i_ se font remarquer à l'Institut.)
Les femmes portent plus que jamais des _tableaux_ pour broches à leur
cou;--il en est d'une grandeur incroyable;--on choisit pour ces
exhibitions des portraits de famille.--Dernièrement, du salon où
j'attendais qu'une femme à laquelle je faisais une visite--fût en état
de me recevoir,--j'ai entendu une femme de chambre qui disait: «Madame
mettra-t-elle son grand-père ou son petit chien?»
Cette manifestation d'ancêtres est embarrassante pour une grande partie
de l'aristocratie nouvelle,--dont la génération précédente a oublié de
peindre les grands-pères, ou qu'il eût fallu représenter,--qui en
cuisinier,--qui en garçon de caisse,--qui en marchand de vin,--qui en
bonnetier, etc.
Je trouve singulier, du reste, cet usage de porter sur la poitrine, dans
les bals et les fêtes, des portraits de personnages morts.--Cela donne
aux femmes un petit air de catafalque médiocrement divertissant.
[GU] LES FEMMES.--I. Il y a déjà bien longtemps que les hommes et les
femmes vivent ensemble, et ils ne se connaissent point;--ils n'ont les
uns à l'égard des autres que des aperçus très-faux, ou du moins
très-vagues et très-incertains.
Ainsi, il y a à peu près cinq mille ans que les femmes font accroire aux
hommes qu'elles sont faibles et délicates, et que, sous ce prétexte,
elles leur imposent tout le travail et toutes les fatigues.
J'ai suivi dans le monde quelques femmes cet hiver,--et je puis affirmer
que moi, espèce de rustre,--endurci par tous les exercices
violents,--moi qui ai fait de longs voyages à pied, et de rudes
traversées sur la mer,--il m'est tout à fait impossible d'accompagner
plus de trois jours la plus faible, la plus grêle, la plus délicate, la
plus mignonne, la plus vaporeuse des femmes. Deux nuits passées de suite
m'attristent et m'abattent à un degré que je ne saurais dire; à la
troisième nuit, j'ai l'air d'une ombre qui cherche un tombeau pour se
reposer.
Et si, par une de ces soirées glaciales du mois de janvier, je m'étais
avisé d'ôter ma cravate,--quel rhume, bon Dieu! et quel enrouement
pendant trois jours!--Mais les femmes, décolletées, les unes trop, les
autres davantage,--restent roses et fraîches en subissant des épreuves
qui tueraient un portefaix en moins d'une semaine.
Les femmes sont immortelles,--mais à la manière d'Achille;--il n'y a
qu'un point par lequel on peut les tuer.
Les femmes ne meurent pas plus de vieillesse que d'autre
chose.--D'ailleurs, il n'y a pas de vieilles femmes.--La nature, on ne
sait pourquoi, à une certaine époque de leur vie, déguise les femmes en
vieilles femmes,--comme la fée enferme la belle princesse dans une
hideuse peau d'âne.--Mais au dedans elles sont toujours jeunes;--elles
ont les mêmes goûts, les mêmes plaisirs,--le même cœur.
La seule chose qui fatigue et qui tue les femmes, c'est l'ennui.--Jamais
une femme n'est morte d'autre chose.--Si une vieille femme meurt, ce
n'est pas parce qu'elle est vieille, ce n'est pas parce qu'elle a
beaucoup vécu;--c'est parce qu'elle s'ennuie,--et parce qu'on la laisse
s'ennuyer.--Donnez à Baucis des plaisirs, des fêtes, des amoureux, des
amants,--amusez-la, elle se donnera bien de garde de mourir.
[GU] De leur côté, les hommes, pour se venger, ont fait croire aux
femmes que la beauté à leurs yeux consistait, non pas à avoir la taille
souple, svelte, élégante,--mais à avoir la taille plus mince que les
bras, plus mince qu'aucune des femmes de la connaissance de chacune
d'elles.
Que la beauté consistait, non à avoir un pied--mince, étroit, dans des
proportions convenables à la taille; mais plus petit qu'aucun pied que
l'on connaisse;--de telle sorte que lorsque les femmes, en voyant de ces
informes souliers chinois,--disent: «Mais c'est horrible!»--elles
lancent cet anathème avec moins de conviction que d'envie.--Ainsi
trompées, les femmes, de temps immémorial,--se serrent les pieds et le
corps, et se condamnent à d'effroyables et perpétuelles
tortures.--L'une, du temps de la _question_, s'appelait la torture des
_brodequins_. Les hommes les plus robustes ne pouvaient la supporter
plus de cinq minutes sans défaillir. L'autre ne ressemble qu'au supplice
infligé aux gens que l'on _rompait_, et qui causait la mort
immédiatement.--On a renoncé à toutes deux, même pour les assassins et
les parricides.
Le tout pour se montrer toute leur vie faites de telle façon,--qu'une
femme mourrait de chagrin et son amant de dépit, si _le soir_ elle se
trouvait faite précisément comme elle s'est donné tant de mal pour le
paraître tout le jour.
[GU] LES FEMMES.--II. Il y avait autrefois un endroit qu'on appelait la
_maison_. C'était l'empire de la femme.
Là, les femmes étaient à l'abri de tous les tracas et de tous les ennuis
de la vie extérieure; elles ignoraient les lois du pays;--car dans la
_maison_ il n'y avait pas d'autres lois que leur volonté--à elles,
reines absolues, reines par l'amour.
Si elles embellissaient la maison,--elles tiraient de la maison un
charme indéfinissable;--tout ce que la _maison_,--cet asile
sacré,--renfermait de paix, d'élégance, de tranquillité, d'amour et de
bonheur, semblait s'exhaler d'elles--comme un parfum.
Dans la maison, au charme d'être belles elles joignaient celui plus
puissant encore d'être belles pour un seul,--de se réserver pour
lui,--d'être avares d'elles-mêmes pour lui,--tant elles comprenaient
qu'elles étaient un trésor,--et le plus précieux de tous les trésors.
Mais aujourd'hui les femmes ont quitté la maison,--elles ont abdiqué
leur noble et bel empire héréditaire, dans de fausses idées de conquêtes
et d'agrandissement.
Et elles ont emporté avec elles toute la paix, tout le charme et tout le
bonheur de la maison.
Et je leur dis,--comme le génie d'un conte de fée dit à la belle
princesse qui s'éloigne:
«Retournez-vous, madame, et voyez derrière vous la maison qui s'écroule
et n'est plus que ruines et décombres.»
[GU] LES FEMMES.--III. Ce que nous signalons est un plus grand malheur
qu'on ne le saurait exprimer,--et je plains à ce sujet les femmes plus
que je n'ose les blâmer.
Le métier d'honnête femme est devenu,--grâce à l'aveuglement des
hommes,--le plus mauvais de tous les métiers.
Ce n'était pas assez qu'on donnât à une funambule, à une sauteuse, à une
acrobate,--pour faire une exhibition publique de gros pieds et de
cuisses maigres,--plus d'or vingt fois qu'on n'en donne à la plus belle
et à la plus honnête des femmes pour tenir sa maison et élever ses
enfants.
Ce n'était pas assez que tout le luxe,--qui est l'air des femmes, fût
pour ces créatures;
Que, s'il vient à Paris un châle de l'Orient d'une beauté
remarquable,--les marchands savent d'avance qu'une honnête femme n'y
peut prétendre;
Que, si un diamant miraculeusement gros est envoyé de Golconde, il est
trop beau pour une honnête femme, fût-elle princesse,--fût-elle
reine;--qu'il est destiné au front banal ou au cou public d'une fille de
l'Opéra.
Ce n'était pas assez de leur donner des diamants;--on leur a jeté des
fleurs.