Où sont maintenant ces vieilles plaisanteries si usées et toujours si

applaudies au théâtre, sur le caquetage des femmes! les hommes les ont

bien dépassées,--et ils ne se contenteraient pas comme elles de

causer;--causer! oh! bien oui, causer! cela ne vaut pas la peine,--on ne

dit presque qu'une phrase à la fois,--et on parle chacun à son

tour.--Causer! on a des interlocuteurs au lieu d'auditeurs;--on ne cause

plus, on veut faire de bons gros longs discours,--on veut monter sur

quelque chose, une tribune, une chaise, un banc, une table, cela ne fait

rien,--et comme tout le monde veut parler, comme il ne reste personne

pour former un auditoire, tout le monde parle à la fois et sans

s'arrêter.

Il n'est pas de prétexte que l'on ne prenne pour parler: on va jusqu'à

adopter les vertus les plus austères si elles prêtent au discours.

On se fait savant pour parler,--philanthrope pour parler,--philosophe

pour parler,--prêtre pour parler.

On parle sous prétexte de charité,--sous prétexte d'horticulture, sous

prétexte de géographie,--sous prétexte de tout.

On a fondé à Paris, rue Taranne, au premier, une Société des naufrages

pour parler.

On a fondé par toute la France des comités d'agriculture pour parler.

Dans ces moments où de grands citoyens et d'autres plus petits, mais

excellents, pensent que le bien du pays exige qu'ils se rassemblent en

un banquet patriotique pour manger du veau, sous prétexte du toast--on

fait des discours.

A Argentan,--en Normandie,--un conseil municipal ou autre s'est assemblé

dernièrement pour savoir si on ferait ressemeler les bottes de

l'adjudant de la garde nationale, et on a parlé et discuté pendant

quatre heures.

Toute la France parle,--la France est folle, elle assourdit l'Europe du

bruit de ses paroles;--au moindre événement, avènement ou attentat,--on

envoie des adresses au roi,--et le roi répond par des discours.--Le duc

d'Orléans voyage,--on lui fait des discours, et le duc d'Orléans répond

par d'autres discours.

Et on a formé une Société de gens de lettres;--on s'assemble chez un M.

Pommier, et on fait des discours.

Et après:

Après on fait d'autres discours.

Mais les _affaires_?

Les affaires ne sont qu'un prétexte,--le but sérieux est de parler,--et

on parle:--d'abord chacun à son tour, puis tous à la fois.

Cela doit être joli.

[GU] J'en étais donc à MM. Laffitte, Arago, etc., auxquels trois cents

hommes de la garde nationale sont allés faire des compliments sur leur

zèle pour la réforme électorale: ces messieurs ont fait ensuite leurs

discours,--et quels discours!

Une chose assez piquante, selon moi, c'est que cette loi électorale si

mauvaise, si odieuse, qu'il est si urgent de réformer,--fut en son temps

préparée, approuvée et présentée à la Chambre des députés par le même M.

Laffitte, alors ministre et président du conseil.

Cette loi fut jugée par les membres de la gauche très-libérale,--et M.

Mauguin lui-même dit alors qu'avec une pareille loi la France avait de

la liberté pour cinquante ans.

De telle sorte que M. Laffitte voyant qu'on venait en armes et en

tumulte pour parler de la réforme, de cette loi électorale dont il est

le père, dut être d'abord assez perplexe et ne pas savoir si on venait

le complimenter ou lui faire une avanie.

Je passais par la rue Laffitte en ce moment, et le cocher qui me

conduisait répondit à ma question sur la cause de ce bruit et de cette

prise d'armes: «C'est la garde nationale qui va chez M. Laffitte pour le

réformer.»

Le lendemain, il se répandit un bruit que ces messieurs avaient été pris

pour dupes; que l'on était en carnaval; que la prétendue garde nationale

n'était qu'une mascarade, et que c'était à des masques qu'ils avaient

débité leurs discours.

Mais ensuite les officiers qui avaient conduit l'émeute nationale furent

mis en jugement et suspendus de leur grade pendant deux

mois.--Suspendus! c'est là ce qu'on appelle une peine! mon Dieu! que je

voudrais donc être officier, quel discours j'irais faire à M. Laffitte!

Les partisans de la réforme électorale me paraissent être les jouets

d'une étrange erreur.--J'ai traité ce sujet dans le premier volume des

_Guêpes_.--J'ajouterai à ce que j'ai dit alors--ce que je crois

également d'une vérité incontestable.

On ne fait sortir d'un pays que ce qu'il y a dedans; il y a des choses

qu'on n'ordonne pas par une loi. On ne décrète pas le patriotisme, la

vertu, le désintéressement, fît-on même intervenir la guillotine.

Je prétends que, si on formait une nouvelle Chambre, soit avec la

réforme électorale tant criée, tant demandée, soit avec le suffrage

universel,--on la retrouverait composée des mêmes éléments, à doses

égales.

Tenez, voici un autre projet de réforme électorale dont je prends

l'initiative.--Barrez le Pont-Neuf à midi des deux côtés,--et formez une

Chambre de tous ceux qui s'y trouveront arrêtés,--vous y trouverez,

comme à la Chambre, un nombre relatif égal d'ambitieux,--de niais,--de

gens sensés,--d'avocats, etc.--Vous y trouverez des gens qui parlent

aussi mal français que MM. Calmon, Charamaule, Charpentier, Colomés,

Couturier, Laubat, etc., etc.

Vous y trouverez des gens aussi mal vêtus que MM. Demeufve, Havin,

Leyraud, Mallye, Couturier déjà nommé, Marchal, Mathieu (de l'Ardèche),

restaurateur et juge au tribunal de son endroit, Moulin (de l'Allier),

Garnon, etc., etc.

Ah! diable!--j'allais oublier M. Heurtault, un monsieur qui, riche de

deux cent mille livres de rentes,--a adopté le déguenillement pour

exciter l'admiration de son austérité chez les hommes de son parti et

éviter les souscriptions et les emprunts.

Et quand vous aurez ainsi formé une Chambre,--demandez un vote sur

n'importe quoi,--et comptez les suffrages;--je gage ma plus belle pipe

turque, celle dont le tuyau de cerisier arménien a une fois et demie la

hauteur de Léon Gatayes, que vous avez dans chaque parti un nombre

précisément égal à celui que vous avez dans la Chambre.

Quelqu'un me faisait hier une observation sur la guerre que je livre à

certains députés à propos de l'extrême négligence de leur costume.--On

me blâmait en me disant: «Les députés, étant élus par la nation, ne

doivent pas chercher à se distinguer d'elle par le costume.»--Et quel

est le costume de la nation? demandai-je; mettons-nous à la fenêtre pour

voir passer la nation.--La nation... cela veut dire les Français,

probablement.

Premier Français:--Un joueur d'orgue; veste de ratine brune, chapeau

décousu, pas de gants.

Deuxième Français:--Un porteur d'eau; veste bleue, une casquette.

Troisième Français:--Un croque-mort,--habit noir,--pantalon

gris,--cravate blanche.

Quatrième Français:--Une cuisinière revenant du marché;--un fichu à

carreaux sur la tête,--un châle de mérinos couleur grenat, un panier.

[GU] Les quatre-vingt-cinq mille indigents inscrits dans les mairies de

Paris sont bien heureux de la douceur qui a régné jusqu'ici dans la

température,--car la bienfaisance municipale n'aurait apporté que peu de

soulagements à leur misère. Cette bienfaisance municipale ne pense

jamais pendant l'automne qu'il fera peut-être froid l'hiver;--l'hiver

arrive, les pauvres tremblent, frissonnent, souffrent; au bout de quinze

jours de gelée consécutifs, le conseil municipal songe qu'il faut

s'assembler pour conférer sur les secours à donner aux malheureux.--On

discute, on parle, on n'est pas d'accord; on remet la séance au

lendemain;--le lendemain,--ou la semaine d'après, on vote une vingtaine

de mille francs,--comme on a fait la semaine dernière,--et cela ne

produit pas tout à fait un petit fagot pour chaque pauvre.--Les

distributions ne peuvent se faire que quelques jours après qu'elles ont

été votées, décidées et ratifiées,--et les pauvres reçoivent enfin leur

cotret au dégel.

[GU] Dans ce seul mois de janvier, deux gouvernements repris de justice

ont passé devant les juges.

De ces deux gouvernements, l'un avait tenté de s'établir à Marseille;

c'était un duumvirat républicain. Cette république avait deux chefs:

Carpentras, peintre en bâtiments, et Ferrary, cordonnier;--deux sujets

soumis, Carpentras et Ferrary;--deux imprimeurs: Ferrary et

Carpentras;--deux afficheurs: Carpentras et Ferrary.

Ces deux messieurs s'étaient réunis un soir dans un café,--s'étaient

constitués en assemblée nationale,--avaient décrété deux ou trois

mesures et les avaient affichées pendant la nuit.

L'une ordonnait aux boulangers de faire crédit à tous les citoyens et

notamment aux chefs du gouvernement, les sieurs Carpentras, peintre en

bâtiments, et Ferrary, cordonnier.

Une autre intimait à _messieurs les riches_ la défense de sortir de la

ville sous peine de mort.

On les arrêta et on les mit en jugement,--on saisit à leur domicile

plusieurs ordonnances toutes préparées. En voici deux qui méritent

d'être remarquées:

ORDONNANCE.--Nous, etc.

Ordonnons ce qui suit:--On fera, sous le délai d'un mois, badigeonner à

neuf toutes les maisons de la ville;--on renouvellera les papiers qui

manqueraient de fraîcheur.--Ces travaux seront confiés à M. Carpentras,

peintre en bâtiments, et payés expressément au comptant.--_Signé_

FERRARY.

ORDONNANCE.--Le sieur ***, corroyeur, fabricant de tiges de bottes,

est un citoyen médiocre.--Nous le décrétons en conséquence de prise de

corps et confisquons ses marchandises, lesquelles seront attribuées au

sieur Ferrary, en récompense des services qu'il a rendus et rend

journellement à la République, à titre de récompense civique.--_Signé_

CARPENTRAS.

[GU] Le deuxième gouvernement était la seconde catégorie des accusés de

mai qui ont été jugés par la cour des pairs.

On a pu voir encore en cette circonstance les tristes et embarrassantes

conditions d'un gouvernement fondé en juillet 1830, à la suite d'une

émeute réussie.

On applique les formes les plus graves et les plus solennelles à juger

un certain nombre de gamineries contre lesquelles on prononce des peines

qu'ensuite on n'applique pas.

Les séances consacrées aux doublures des premiers accusés n'ont produit

aucune sensation.--Le jeune Blanqui, sorte de Dumilatre politique, a

faiblement joué le rôle mélodramatique dans lequel Barbès avait obtenu

une sorte de demi-succès.

Il a, comme Barbès, refusé de répondre à l'accusation,--mais il a espéré

dissimuler le plagiat en parlant moins encore que son chef d'emploi qui

n'avait pas parlé du tout;--il a fait paraître l'avocat Dupont pour

qu'il ne parlât pas non plus.

Plusieurs des pairs ont profité de toutes sortes de prétextes pour ne

pas assister aux séances;--quelques-uns, du reste, sont encore malades

de la façon excessive dont on avait chauffé leur salle humide à la

première séance.

Les avocats des accusés,--ceux qui parlent,--ont continué à soutenir,

comme dans la première affaire, la théorie d'une différence à établir

dans la pénalité entre le crime politique et le crime--comment

appellerai-je l'autre crime?

Le pouvoir combat cette théorie en paroles, mais l'admet en action;

quand il a obtenu la condamnation de ses accusés, il leur inflige une

peine différente de celle prononcée.

Un gouvernement qui n'aurait pas les inconvénients d'origine que nous

avons signalés--ne serait pas forcé de commettre de si singulières

inconséquences;--il mettrait peut-être moins de colère en commençant,

parce qu'il se sentirait plus fort et aurait moins peur,--et

manifesterait plus de fermeté dans l'exécution des condamnations, qu'il

n'y a aucun prétexte de demander, quand on se réserve de montrer, par

leur non-exécution, qu'on les trouve trop rigoureuses.

Certes, s'il y avait lieu à établir cette distinction absurde entre le

crime politique et le crime... _civil_, cette distinction ne serait pas

à l'avantage du crime politique.--On comprend, à la rigueur, un certain

degré d'indulgence pour un crime auquel un homme aurait été poussé par

le besoin et par la faim,--ou par une de ces passions qui ont de toute

éternité rongé le cœur humain, telles que la jalousie.

Mais, quand de vagues théories politiques infiltrées dans de jeunes

cervelles en même temps que les demi-tasses de café gagnées ou perdues

au billard dans les estaminets, conduisent leurs adeptes jusqu'à

l'assassinat,--le crime qui n'a pas pour excuse le besoin ou

l'emportement frénétique de la passion--n'est guère fondé à réclamer

l'indulgence, que dis-je? des égards, du respect et une quasi-impunité,

parce que c'est un crime de fantaisie et surtout de vanité.

Mais le gouvernement actuel est, vis-à-vis des jeunes émeutiers, dans la

situation d'un père, ancien mauvais sujet,--qui gronde brusquement un

fils débauché, et ne peut cependant se refuser à l'indulgence, en se

rappelant que ce sont là des _torts de jeunesse_ qu'il ne peut

s'empêcher de retrouver un peu dans ses souvenirs.

[GU] Nous sommes au milieu du carnaval,--et on s'étonne de ne pas voir à

Paris encore un jeune préfet sur lequel on avait fait l'année passée ces

deux vers remarquables:

Lorsque R*** revint du Monomotapa,

Paris ne soupait plus,--et Paris resoupa.

Nous appellerons le jeune administrateur préfet de Cocagne,--non que ce

département existe tout à fait en France; mais, outre que le nom

s'applique merveilleusement à la chose, il rime au nom réel du

département qui a le bonheur de le posséder, à peu près comme

_halleba_RDED rime à _misérico_RDED.

Il a ordinairement le bonheur d'être retenu dans son département par les

devoirs rigoureux de sa position,--pendant les beaux mois de l'année.

_Mai_, où les cerisiers tout blancs livrent au vent tiède la neige

odorante de leurs fleurs.

_Juin_, le mois des roses, etc.

Jusqu'à l'ouverture de la chasse, où il a encore le bonheur d'être si

nécessaire à ses administrés, qu'il ne pourrait s'éloigner sans de

graves inconvénients.

Mais, aussitôt que l'hiver descend des sommets glacés des montagnes;

aussitôt que les premiers archets glapissent à Paris; aussitôt que les

concerts, les soirées et les bals s'organisent, il arrive, par une

singulière coïncidence, que la présence du préfet devient indispensable

dans la _capitale_.

On le voit se hâter, presser, encourager, gourmander les postillons; il

craint de perdre une minute, une seconde;--il marche, il vole, il

arrive, et le département est sauvé. Clic-clac,--clic-clac,--clic-clac.

Paris se réjouit de le revoir et lui dit: «Sois le bienvenu.» Pour lui,

il cherche avec une infatigable persévérance les gens qui peuvent être

utiles à son département.--Il les cherche partout, dans les soirées,

dans les bals, dans les raouts;--car, en cette saison, ce n'est que là

qu'on peut trouver son monde. Quelquefois il poursuit ses recherches

laborieuses jusqu'au milieu de la nuit; il les suit dans leurs

mouvements, dans leurs détours, dans leurs valses;--il les suit jusqu'à

table ou dans les tourbillons frénétiques du _galop_; il ne recule ni

devant les insomnies, ni devant la fatigue et les suites des festins

tardifs:--il faut que les affaires du département se fassent.

Puis, quand l'hiver s'est écoulé dans cette vie de fatigue et

d'abnégation; quand sous les feuilles de violette se cachent de petites

améthystes parfumées; quand la poitrine sent le besoin d'un air plus

pur, le département de Cocagne rappelle son cher administrateur, le

devoir le réclame, et il ne connaît que le devoir;--il quitte

courageusement les plaisirs qui cessent, les bals finis, les bougies

éteintes, les glaces absorbées, les gâteaux engloutis, les femmes pâles

et fanées: rien ne l'arrête, il s'arrache à tout, il part et arrive dans

_son endroit_, où il restera tout l'été.

Pendant que le ministre _Teste_ attaque les possesseurs d'offices, que

M. _Passy_ (Hippolyte-Philibert) fait la guerre aux rentiers, on fait

encore d'autres révolutions d'un ordre inférieur.

Je déclare publiquement que ma mémoire n'y peut suffire,--et que je

proteste hautement contre les voies funestes dans lesquelles nous sommes

engagés. Nous avons, tant à la Chambre des députés qu'à la Chambre des

pairs, cinq cents hommes qui passent leur vie à faire et à bâcler des

lois, et à recrépir les anciennes. Tous les deux ou trois ans, on

renverse de fond en comble les lois qu'on vient de faire, pour leur en

substituer d'autres qui ne durent pas plus longtemps;--et, ce qu'il y a

là-dedans d'effrayant et de sinistre,--c'est que nous sommes forcés de

connaître toutes les lois qu'on nous donne.--L'ignorance sur ce point

n'est jamais admise comme excuse, l'ignorance est la mère de la prison

et de la ruine.--A peine a-t-on fait entrer une loi dans sa tête, que la

loi est changée, abrogée, renouvelée, et qu'il faut se mettre à

l'oublier pour en apprendre une autre.--Que quelqu'un se livre à un long

sommeil ou à un court voyage, son premier soin à son réveil ou à son

retour doit être de se mettre au courant des lois nouvelles.--Pendant

que j'étais allé passer quinze jours chez mon cher frère Eugène, à

Imphy, on en avait fait une douzaine que je me suis mis à apprendre;

sans cela je serais exposé à me lever innocent dans ma chambre et à me

coucher criminel dans une maison du roi, sous l'œil paternel de la

gendarmerie.

Ainsi une ordonnance est venue le 1er janvier nous dire que nous ne

savions plus compter, que c'était inutilement que nous avions chargé

notre mémoire autrefois de toutes les dénominations de nombre, de

mesure, d'espèce de poids, etc.--Que le _français_ que nous avons

appris est en partie supprimé et qu'il en faut apprendre un autre.

Paris alors s'est trouvé dans une grande confusion, il semble que le

Seigneur ait dit des Français comme autrefois des audacieux architectes

de la tour de Babel--en punition du bavardage auquel s'abandonne notre

malheureux pays:

_Genèse_, XI-7. «Confondons tellement leur langage qu'ils ne s'entendent

plus les uns les autres.»

Une grande perturbation s'est mise parmi les femmes--qui, obligées de

mesurer leurs étoffes par mètre, centimètre et millimètre,--depuis la

suppression de l'aune, vont être pendant longtemps habillées à

contre-sens.

Vous vous égarez en voyage, vous demandez à un paysan à quelle distance

vous êtes de la ville la plus voisine.--Si ce paysan respecte les lois

de son pays--il vous effraye en vous disant: «Vous êtes à trois

kilomètres et neuf hectomètres.» C'est consolant.

Il n'y a plus de voie de bois.--Ce que vous appeliez ainsi, vous voudrez

bien le désigner à l'avenir, sous peine d'amende, par cette dénomination

prolongée, un stère quatre-vingt-douze centistères.--Bien du plaisir.

Certes, le système décimal est bien plus logique que l'ancien

système,--mais il n'est pas mal de constater en passant tout ce

qu'entraîne de tumulte et de perturbation un changement, même pour une

incontestable amélioration.

[GU] On entend dans les rues des gens qui crient: «Voilà la nouvelle

ordonnance qui défend de compter _autrement que par les centimes_.--La

voilà pour DEUX SOUS.»

[GU] Du reste, jusqu'à ce que tout le monde s'entende, il faudra subir

de nombreuses et incommodes conséquences.--De l'aveu des médecins, les

erreurs qui se commettent déjà trop fréquemment entre eux et les

pharmaciens vont prodigieusement augmenter en nombre, et l'on pourrait

déjà citer quelques martyrs du système décimal.--Quelques prescriptions

deviennent impossibles, à cause que la division par tiers n'existe pas

rigoureusement dans le système décimal.--Or, l'emploi habituel des

poisons en médecine exige dans les doses une précision qu'il est

dangereux de diminuer.

La Régie des tabacs a tiré déjà de la circonstance un parti qui trouvera

des imitateurs.--Cette pauvre Régie ne produit que 90 millions par

an,--elle ne gagne que trois cent soixante-cinq pour cent sur le

prétendu tabac qu'elle livre à la consommation.--Dans la difficulté de

mettre en rapport les poids et les prix, elle a pris un biais qu'il

serait long et ennuyeux d'expliquer ici, et qui augmentera son bénéfice

de quatre un quart pour cent. En même temps on change le nom d'un grand

nombre de rues, pour augmenter la facilité qu'ont déjà les gens à

s'égarer.

Je continue à dénoncer les princes du sang royal comme faisant usage de

tabac de contrebande.

Je ne cacherai pas non plus à l'autorité que j'ai reçu un sac de tabac

excellent, orné d'une étiquette ainsi conçue:

Sala, marchand de tabacs de Smyrne.

Rue de Chartres, 91, à Alger.

[GU] Mais qu'est-il donc arrivé à mes guêpes? L'escadron que je voulais

faire _donner_ sur le monde et la littérature refuse de marcher.

Il y a dans un coin de mon cabinet une _jardinière_ en bois sculpté

pleine de jacinthes en fleurs dans la mousse verte, elles s'y réfugient,

comme Adam, après avoir mangé le fruit défendu, quand le Créateur lui

disait en latin: «Adam, _ubi es_?--Adam, où êtes-vous?»

Mais elles ne se cachent pas timidement,--elles font entendre un

bourdonnement guerrier,--ma comparaison était mauvaise,--elles

ressemblent davantage aux Romains réfugiés sur le mont Aventin,--je me

rappelle qu'en cette circonstance un consul leur récita une fable, et

que cette fable les ramena dans le devoir,--si je leur récitais cette

fable.

Mais... oh! là,--mon Dieu,--je suis mort, mes guêpes en fureur se

précipitent sur moi.

Attendez,--expliquez-vous,--causons,--qu'avez-vous?--Que vous ai-je

fait? Ne m'attaquez pas ainsi brutalement, imitez les héros de Virgile

et d'Homère, qui faisaient précéder d'un petit discours chaque coup

qu'ils portaient à leur adversaire,--au moins je saurai le sujet de

cette révolte.

Ah! les voilà retranchées derrière leurs barricades de jacinthes.

UNE GUÊPE. Je suis _Mammone_, j'ai emprunté mon nom à un des anges

déchus que _Milton_ range sous la bannière de _Satan_, et quelques-unes

de mes compagnes ont pris comme moi leurs noms de guerre du _Paradis

perdu_.

Ah! monsieur le critique impartial, inflexible, inabordable,

invincible;--vous n'avez donc parlé si haut en commençant que pour faire

comme tant d'autres, vous avez loué sur la foi d'autrui une pièce de M.

Walewski, que vous n'aviez ni vue ni entendue;--j'étais fière de marcher

sous votre drapeau, mais maintenant je vous méprise, je lève l'étendard

de la révolte, et je tourne contre vous mon aiguillon acéré.

L'AUTEUR. Ah! ma chère petite _Mammone_, toi que j'aimais d'une

affection toute particulière.

MAMMONE. Il n'y a pas de chère petite Mammone,--défendez-vous.

L'AUTEUR. Oh! là,--elle m'a percé le doigt, la méchante,--le doigt dont

je tiens la plume.

UNE AUTRE GUÊPE. Je m'appelle Moloch.--Quoi, vous avez loué cette pièce

de théâtre!

L'AUTEUR. Je vous assure, Moloch, qu'il y a des gens qui en disent

beaucoup de bien.

MOLOCH. Oui;--l'auteur, ne se voyant pas assez loué à sa guise par ses

amis, a pris le parti de se louer lui-même dans un journal qui lui

appartient.

MAMMONE. Le jour de la première représentation, où la salle était si

brillante, où il y avait tant de nobles et jolies femmes,--j'ai bien vu

ce qui s'est passé, cachée dans une fleur de la coiffure de madame...

Les amis applaudissaient des mains en disant: «Oh! que c'est mauvais...»

L'AUTEUR. Mais, Mammone, vous savez combien un homme a peu d'amis qui ne

soient pas un peu contents d'une humiliation qui lui arrive.

ASTARTÉ. Les acteurs faisaient des entrées et des sorties qui n'avaient

pour raison que d'aller changer de pantalons.--On craignait à chaque

instant qu'il n'y eût des changements de pantalons à vue.--Quelqu'un en

sortant...

MAMMONE. Je crois que ce quelqu'un est M. de Mornay,--mais je n'en suis

pas bien sûre.

ASTARTÉ. Quelqu'un racontait que le duc d'Orléans avait dit: «C'est une

pièce en cinq actes et en cinq pantalons.»

AZAZEL. Pourquoi n'avez-vous pas parlé de ces longs et solennels débats

à propos de la lettre qu'on apporte sur un plat d'argent?--les acteurs

voulaient qu'on le supprimât,--mais l'auteur y a tenu comme à un des

plus beaux morceaux de sa comédie, et M. _de Rémusat_, qui dirigeait les

répétitions en même temps qu'il méditait la rédaction de l'_adresse_ de

la Chambre,--a fort appuyé l'auteur dans sa résistance.

«Mais, monsieur le comte, disait un comédien, le public prendra votre

lettre pour un beefteack, et il exigera qu'on mette alentour des pommes

de terre ou du cresson.»

Les guêpes ­— séries 1 & 2 · 第 8 / 47 段