MOLOCH. Et, en effet, ce n'était pas une idée heureuse--quoique l'auteur

prétende que c'est à ces petits riens qu'on reconnaît le

monde:--D'abord, cet usage de se faire apporter les lettres sur un plat

d'argent n'est ni si général, ni si établi qu'on n'eût pu le

supprimer,--si ce n'est chez quelques dandys d'imitation

anglaise.--Ensuite, il n'est pas, selon moi, très-élégant d'apporter une

lettre sur un plat qui peut avoir servi à manger des côtelettes;--on

devrait employer un plateau d'une forme particulière.

AZAZEL. Depuis cette représentation, il y a une foule de faux dandys à

la suite qui se font apporter,--sur un plat d'argent tout ce qu'ils

demandent à leurs domestiques; leurs bretelles, leur gilet, leurs

bottes.

L'AUTEUR. Mammone, vous pourriez rire un peu moins fort,--ce me

semble,--des médiocres plaisanteries d'Azazel?

(MAMMONEN ne répond qu'en bourdonnant _la Marseillaise_.)

MOLOCH. L'auteur de la pièce a eu tort d'aller s'attaquer à Janin,--et

d'aller chercher de petits motifs mesquins à la critique du

feuilletoniste.

A part le commencement du feuilleton de Janin; qui était peut-être un

peu vulgaire...

L'AUTEUR. Oh là! Moloch,--ne parlez pas ainsi de Janin!

MAMMONE.--Nous sommes en révolte, notre ex-maître,--et je parle comme je

veux.

(MAMMONEN continue à bourdonner _la Marseillaise_.)

MOLOCH. Le commencement du feuilleton de Janin, sur les pièces de M.

Walewski, était un peu vulgaire et banal.--Les hommes qui par goût ne

vivent pas dans le monde ont tort d'en parler avec aigreur,--ils ont

l'air d'être envieux, et rien n'a si mauvaise grâce.

ASTARTÉ. Eh! de quoi, grand Dieu! peut être envieux le poëte?

Quelles sont les fêtes qui valent les fêtes de pensées et de rêveries

qu'il se donne lui-même?

Les acacias exhalent pour lui un parfum plus suave de leurs petites

cassolettes blanches.

Le vent dans les feuilles,--le rossignol dans la nuit, lui disent de la

part de Dieu des choses si belles, et que lui seul peut entendre.

Le poëte est si riche, qu'il ne peut envier personne, et que tous les

autres hommes ne sont auprès de lui que des fils déshérités.

MOLOCH. Mais, après son préambule, Janin a été plein de raison, de grâce

et d'esprit.--L'auteur de la comédie a attaqué Janin, comme s'il n'avait

pas assez d'un échec.

BÉLIAL. Les connaissances de l'auteur, aux représentations

suivantes,--envoyaient leurs voitures à la porte du théâtre et n'y

allaient pas.

MOLOCH. Cérémonial d'enterrement.

L'AUTEUR. Je ne puis supporter une telle liberté. A moi Padoke et

Grimalkin, saisissez Moloch et amenez-la ici les pattes liées.

Après un peu d'hésitation, Padoke et Grimalkin passent du côté des

insurgés.--Mammone bourdonne--le _Suivez-moi_ de _Guillaume

Tell_.--Toutes les guêpes se précipitent sur l'auteur.

L'AUTEUR. Holà!--Tant pis pour vous!

Spicula si figant, emorientur apes.

Les guêpes, comme les abeilles, meurent de la blessure qu'elles font.

MOLOCH. C'est un vieux conte de vieux naturaliste, et cela n'est pas

vrai.

L'AUTEUR. Mais je vous assure que c'est un de mes amis,--un ancien

camarade qui avait entendu la pièce... qui m'a dit...

MOLOCH. Ton ami est un traître;--placé entre deux amis,--il t'a sacrifié

à l'autre; tant pis pour toi.--Après avoir si longtemps rabâché contre

les amis dans tes livres, tu t'y laisses encore prendre:--tant pis pour

toi.--Allons, Mammone, sonne encore la charge.

L'AUTEUR.--Grâce! grâce! _Astarté_, toi qui es si jolie;--grâce!

_Moloch_ l'invincible!--grâce! ma chère petite _Mammone_,--je ne le

ferai plus;--et toi aussi _Azazel_, tu es si jeune, tu seras moins

féroce que les autres.

MAMMONEN, _bourdonnant_. La victoire est à nous!

MOLOCH. Nous sommes vengées;--nous rentrons sous l'obéissance, et nous

acceptons ta charte et ton programme;--seulement tu nous dénonceras

l'ami perfide...

L'AUTEUR. Grâce pour lui, mes guêpes!

BÉLIAL. Le trait est beau--et sera un jour donné en thème aux enfants

avec l'histoire d'_Oreste_ et _Pylade_, d'_Euryale_ et de _Nisus_.

AZAZEL. Nous sommes soumises, et nous attendons tes ordres, tu es notre

roi.

CHŒUR DE GUÊPES _bourdonnant_. _God save the King!_

[GU] Pour tout dire, les amis de M. le comte Walewski ne l'ont pas

toujours aussi bien servi que N. R.

Pendant un entr'acte, un ami disait tout haut: «Cela ne va pas, mais on

n'a pas écouté mes avis.--J'avais conseillé à l'auteur d'_inonder_ le

second acte de _traits_ d'esprit.»

C'était cependant là un excellent conseil; en effet, il n'y a rien de si

simple.--Vous avez à faire un second acte qui vous embarrasse un

peu,--un ami, homme lettré, spirituel et instruit, vient vous

voir;--vous lui confiez votre embarras.

--Parbleu, dit-il; une idée! _Inonde_ ton deuxième acte de _traits_

d'esprit.

--C'est juste, dit l'autre,--et rien n'est plus simple.--je n'y avais

pas songé,--je suis sauvé!--Je vais tranquillement inonder mon second

acte de traits d'esprit.

[GU] Madame *** a marié récemment sa fille;--on croyait généralement

qu'elle lui donnerait les pierreries de la famille, qui sont fort belles

et jouissent même d'une sorte de célébrité.--Madame a jugé à propos d'en

garder encore l'usufruit.--Aussi disait-on, l'autre soir, dans un salon

où la nouvelle mariée a paru avec quelques pierres de peu de valeur: «Ce

sont des pierres d'attente.»

[GU] Dernièrement, quelques hommes connus dans les arts et la

littérature se sont fourvoyés dans un bal où on entendait de toutes

parts entre les danseurs des dialogues semblables à celui-ci:

--Vous êtes bien jolie, madame.

--Rue du Bac, 43, monsieur.

[GU] S'il est une chose de mauvais goût, c'est la manie qu'ont les gens

de recevoir dans leurs salons huit fois plus de monde qu'il n'y en peut

tenir, et seize fois plus qu'il n'y peut s'en asseoir.--M. Ard...,

banquier de la Chaussée-d'Antin, a donné, dans son petit appartement, un

bal où cette bizarrerie s'est montrée dans tout son jour.

[GU] On annonce que le comte Roy, homme de tact et de bon goût, se

propose de donner, cet hiver, dans son immense hôtel, quelques concerts

et quelques soirées où il n'invitera que cinquante personnes.

La cohue a proscrit la conversation;--la conversation était le plus

grand charme du monde,--les hommes se retirent du monde et vivent dans

les clubs.

[GU] Un mot dont on a étrangement abusé est celui d'honneur;--nous avons

des croix d'_honneur_,--des champs d'_honneur_,--des dames

d'_honneur_,--des gardes d'_honneur_,--des lits d'_honneur_,--des places

d'_honneur_,--des dettes d'_honneur_,--des parties d'_honneur_,--des

points d'_honneur_,--des hommes d'_honneur_,--des paroles d'_honneur_.

Il ne manquait plus que des _honorables_,--nous devons ce mot au

gouvernement représentatif.

De l'_honneur_,--_cette île escarpée et sans bords_,--on a fait un pays

banal, une place publique. Tous les députés indistinctement s'appellent

_honorables_ tout en s'accusant mutuellement et sans cesse de «trahir

le pays,--d'assassiner la liberté,--d'être sourds à la voix de la

patrie,--d'être des anarchistes, des tyrans, des valets, des bourreaux,

etc.» Toutes choses qui, prises au sérieux, rendraient un homme fort peu

_honorable_.

[GU] M. Coraly, ancien maître de ballets, a deux fils,--l'un est député,

l'autre danseur à l'Opéra.--J'ai vu les deux, mais je ne puis me

rappeler lequel est le danseur, lequel est le député;--il leur arrive

souvent, du reste, que l'on fait des compliments au danseur sur son

attitude à la Chambre, ou sur quelques paroles risquées dans les

bureaux,--et que l'on dit au député: «Vous avez bien de la grâce et bien

du ballon,--vous avez été très-bien dans votre dernier pas.»

[GU] Madame *** est connue entre autres choses par la grosseur de ses

bouquets.--Une femme qui aime et comprend les fleurs mieux qu'aucune

autre--disait: «Je la hais, parce qu'elle finira par me dégoûter des

fleurs.»

Madame *** a consacré le lundi à l'amitié qu'elle porte à une

_illustre épée_,--comme on dit en argot parlementaire. Ce jour-là, elle

le reçoit seul, et la porte est fermée pour tout le monde. Un de ces

derniers lundis, un domestique renvoyé, qui devait quitter la maison

quelques jours après,--avait résolu de se venger de son expulsion. En

conséquence, feignant d'oublier la consigne, il ouvrit tout d'un coup la

porte du salon de madame *** et annonça deux personnes, un ménage, qui

s'étaient présentées.--Madame *** se leva pâle et

effrayée,--confuse.--L'_illustre épée_, qui était à ses genoux, n'en put

faire autant à cause de sa goutte. Les deux visiteurs s'étaient arrêtés

sur le seuil de la porte,--hésitant et prêts à s'enfuir.--L'_illustre

épée_ crut retrouver de la présence d'esprit, et, restant à genoux, dit:

«Madame, c'est aujourd'hui votre fête, et je m'empresse de vous la

souhaiter.--Ah! diable, j'ai oublié mon bouquet, je vais aller le

chercher.» Il fit signe au domestique de l'aider à se relever, et sortit

du salon.--Le ménage fit une courte visite et s'en alla.--Il faut

croire qu'il ne fut pas discret, car, le lendemain, il y eut chez madame

*** une procession de domestiques apportant des bouquets.

M. *** fut très-surpris, en rentrant de la Chambre, de voir toute sa

maison pleine de fleurs;--il en demanda la raison.

--On les a apportées pour la fête de madame.

--Mais ce n'est pas sa fête.

--Je répète à monsieur ce qu'on a dit.

[GU] On disait d'un député riche, avare et mal vêtu: «Son habit fait

peur aux voleurs, il leur montre la corde.»

[GU] M. Arago a prononcé l'éloge de M. Ampère, mort il y a deux

ans.--Cela me rappelle une distraction plaisante de ce bon M. Ampère,

qui était un véritable savant.

Il sortait un jour de l'Académie, rêvant à un problème:--tout à coup il

s'arrête, ses yeux s'animent, il le tient.--Il avait gardé à la main la

craie blanche dont il venait de se servir;--il voit devant lui un carré

noir assez semblable aux tableaux dont il se sert habituellement,--il y

place ses chiffres;--mais tout à coup--le tableau fuit sous sa main et

fait trois pas.--M. Ampère le suit.--Le tableau prend le trot. M. Ampère

prend sa course et ne s'arrête qu'exténué, hors d'haleine et violet. Ce

tableau n'était autre que le dos d'un fiacre arrêté.

[GU] Fort instruites et fort spirituelles, pour la plupart, les

personnes qui habitent le château sont, en général, médiocrement

organisées pour la musique, à l'exception de madame Adélaïde et de la

duchesse d'Orléans, qui est bonne musicienne et très-forte sur le

contre-point. On a cependant donné deux grands concerts qui se

renouvelleront plusieurs fois cette année. On a nommé M. Halévy

directeur de ces concerts; et on a planté le drapeau de la musique

française.

La nouvelle salle est arrangée avec un goût parfait;--l'orchestre,

très-heureusement disposé, a eu un grand succès.--On a joué des

morceaux de Rossini, de Mercadante, de Cimarosa, de Meyer-Beer, de

Bellini, de Gluk et de Méhul.

Le duc et la duchesse d'Orléans ont reçu avec beaucoup de grâce et de

bienveillance.

[GU] M. Nodier, qui avait été invité avec MM. Hugo, Auber, Schenetz,

etc., a dit: «Ma foi, si c'est pour nous donner des princes si

aimables,--vive l'usurpation!» Ce mot rappelle un peu l'enthousiasme

comique de madame de Sévigné pour le roi, qui venait de danser avec

elle: «Ah! nous avons un grand roi.»

[GU] Le monde financier est très-inquiet;--les duchesses de la Bourse,

les marquises du trois pour cent, les vicomtesses de la rue de la

Verrerie, s'agitent beaucoup pour être invitées.

[GU] Les directeurs des théâtres de musique s'inquiètent aussi de leur

côté; la lésinerie de la nouvelle aristocratie est telle que bien des

gens refuseront une loge à l'Opéra ou aux Italiens à leur femme,--sous

prétexte des chances qu'elle a d'être invitée aux concerts du château.

[GU] Pour le faubourg Saint-Germain, il n'ira nulle part tant que don

Carlos ne sera pas libre; pour passer le temps, il s'amuse à désigner

les quêteuses pour le carême. Les bourgeoises riches intriguent auprès

des curés, non par esprit de religion,--mais parce que cet office de

quêteuse est une sorte de privilége de la noblesse; par la même raison,

les duchesses écartent les bourgeoises.

[GU] Il est curieux de voir les _épouses_ de députés, dont plusieurs ne

connaissent le christianisme que dans la _Guerre des Dieux_, montrer une

si excessive ferveur.

Madame Paturle a obtenu d'être d'une des dernières quêtes de

Saint-Vincent de Paul.

La maison Thiers, Dosne et compagnie intrigue pour que madame Thiers

puisse quêter dans une paroisse.--Mais ses bonnes amies du juste-milieu

l'ont, dans un accès d'envie, dénoncée comme n'ayant pas fait sa

première communion.--On ne croit pas à l'admission.

[GU] En écoutant, l'autre soir, mademoiselle Pauline Garcia chanter la

cavatine du _Barbier de Séville_, où elle fait tant de roulades et de

fioritures, je me suis mis à penser à Grétry. Il n'aimait guère que les

chanteurs lui arrangeassent ainsi sa musique--et il leur disait: «Si je

voulais qu'on chantât ces choses-là,--je les écrirais, et un peu mieux,

j'ose le croire, que vous ne les faites.»

[GU] A la première représentation d'un des grands ouvrages de

Grétry,--Martin qui y avait un rôle important, broda tellement son

premier air, qu'il ne fit aucun effet, quoique le reste eût beaucoup de

succès. Après la pièce, Grétry entra dans sa loge et lui fit mille

compliments sur le succès auquel _il avait tant contribué_,--seulement,

ajouta-t-il, pourquoi as-tu donc passé mon premier air? Tout _simple_

que tu le trouves, j'y tenais, moi, et je suis fâché que tu ne l'aies

pas chanté.» Martin rougit extrêmement et comprit si bien, qu'à la

seconde représentation il chanta l'air simplement comme il était

composé--et qu'il eut un grand succès.

[GU] On dit, la future duchesse de Nemours d'une grande beauté.--Il faut

que le roi Louis-Philippe soit bien pauvre pour s'exposer à voir ainsi

marchander à la Chambre des députés la dotation qu'il demande pour le

mariage de son fils.

[GU] 29 JANVIER.--Les gens qui s'intitulent sérieux appellent un

_événement politique_--les choses ridicules dont voici quelques

échantillons.

M. Thiers est sorti à pied avant-hier.

La reine d'Angleterre n'a pas parlé de la France avec une assez vive

amitié.

On parle d'un remaniement du cabinet.

On pense à une fusion _Thiers_ et _Guizot_.

Voilà de quoi on parle, de quoi on s'occupe--voilà ce qu'on

désire--voilà ce qu'on craint.

[GU] Certes, on ne m'accusera pas d'exagérer les _misères du peuple_--et

d'en abuser, pour faire à ce sujet de longues phrases ampoulées,--mais

il s'est passé, il y a trois jours, à Paris, une chose que j'appelle,

moi, un événement politique de la plus haute gravité.

Dans le quartier du quai aux Fleurs, une pauvre vieille femme est morte

_de faim_.

Dans un pays civilisé--on ne doit pas pouvoir mourir de faim.

Il y aurait un bon usage à faire de la police;--un usage qui amènerait

en peu de temps à la réalisation de cette utopie: la police faite par

les honnêtes gens.

La police ne s'occupe des gens qu'à mesure qu'ils deviennent voleurs ou

assassins.

Il faut surveiller tout homme qui ne gagne pas sa vie--le faire venir et

lui dire: _Voilà de l'ouvrage_;--s'il ne veut pas travailler, c'est un

homme dangereux qui doit être mis à la disposition du procureur du roi.

Mais, pour cela, il faut avoir des travaux toujours prêts.

Il faut, par exemple, que le gouvernement se charge de l'exécution des

grandes lignes de chemins de fer; il faut qu'il n'y ait pas de ministres

et pas de députés qui aient des intérêts occultes dans l'exploitation

des compagnies, et dont le vote acheté n'enlève pas la direction de ses

travaux au gouvernement.

[GU] Mais qui est-ce qui s'occupe de cela, à la Chambre ou ailleurs? Qui

est-ce qui montera à la tribune pour dire: «Une femme est _morte de

faim_ à Paris?»

[GU] Demain, l'opposition, le parti qui s'intitule _ami du peuple_,

demandera pour le peuple «des droits politiques.»

[GU] C'est un pays de sauvages que celui où l'on meurt de faim dans une

rue.

C'est à la fois un deuil et une infamie publics.

Quand il meurt, à cinq cents lieues d'ici,--un prétendu cousin du roi de

France,--on prend le deuil à la cour,--et on annonce: «A cause de la

mort du duc***, arrière-cousin du roi,--le bal annoncé pour le...,

n'aura pas lieu.»

[GU] Mais, si toutes ces phrases dont se servent les rois,--de _sujets

qui sont leurs enfants, d'amour paternel qu'ils leur portent,--de

cœur déchiré des souffrances du peuple_, ne sont pas une insolente

mystification,--ce doit être un sujet d'affliction profonde et de deuil

véritable que la nouvelle qu'une femme est morte _de faim_,--dans le

quartier du quai aux Fleurs, près du Palais de Justice,--de cette maison

où l'on condamnerait aux travaux forcés le malheureux qui aurait volé un

pain d'un sou à un boulanger, tandis que le boulanger qui vole un sou

sur le poids du pain, et rogne la portion si péniblement gagnée d'un des

enfants d'une pauvre famille, en sera quitte pour cinq francs d'amende.

Bêtise féroce.

Mais qui s'occupe du peuple, à la Chambre et ailleurs?

Les prétendus amis du peuple--l'exploitent plus que les autres

encore;--leurs plaintes niaises, fausses et hypocrites, sur la _misère

du peuple_, n'ont pour but et pour résultat que d'exciter ce lion

endormi, et de le lancer contre les hommes qui gênent leur ambition et

leur avidité. Puis, quand il leur aura rendu ce service, ils profiteront

de ce qu'il aura été blessé au profit de leur avarice et de leur vanité

pour le remuseler plus fort qu'il n'était.

Le peuple n'est qu'un prétexte et un moyen.

[GU] Ce serait cependant une belle chose que la position d'un homme,

d'un député, qui voudrait être réellement l'ami du peuple.

[GU] M. de Cormenin, par exemple, avec tout son esprit qui lui donne

tant de lecteurs et tant d'influence,--s'il avait dans le cœur ce

qu'il n'a que dans la phrase,--si, au lieu d'exciter tristement l'envie

du peuple contre les classes dites supérieures,--il lui montrait son

bonheur si facile par le travail et la modération?--si, au lieu de

demander pour le peuple le droit du suffrage qui ne serait qu'un droit

de perdre des journées de travail, il demandait pour lui un travail et

un salaire assurés.

[GU] Mais qu'ont donné jusqu'ici au peuple ses prétendus amis?

Ils l'ont enivré de paroles bruyantes;

Ils l'ont traîné sur les places publiques;

Ils l'ont mené à la mort, à la prison,

En se tenant eux-mêmes à l'écart,--prêts également à se saisir du butin

si le peuple est vainqueur, et, s'il est vaincu, à le renier lâchement.

[GU] Voilà ce qu'ont fait les amis du peuple pour le peuple.

[GU] Adieu, mes chers lecteurs, mon premier numéro sera daté--d'Étretat

ou de Tréport.

Mars 1840.

L'attitude du peuple.--J'assemble

Gatayes.--Spartacus.--Mantes.--Porcs vendus malgré

eux.--Yvetot.--Rouen.--Bolbec.--Le Havre.--L'Aimable Marie.--Le

Rollon.--Le Vésuve.--L'Alcide.--La réforme électorale.--Le pays

selon les journaux.--Etretat.--Les harengs et l'Empereur.--Deux

abricotiers en fleurs.--Un bal à la cour.--Histoire d'un maire de

la banlieue et de son épouse.--La dotation du duc de Nemours.--La

couronne et la casquette du peuple.--Les avaleurs de

portefeuilles.--M. Thiers.--M. Roger.--M. Berger.--M. de la

Redorte.--M. Taschereau.--M. Chambolle.--M. Teste.--M. Passy

(Hippolyte-Philibert).--Où trouver trente-voix?--Les 221.--M. de

Rémusat.--Madame Thiers.--Madame Dosne.--M. Duchâtel.--Mademoiselle

Rachel.--M. de Cormenin.--MM. Arago, Dupont (de l'Eure) et

Laffitte.--La crise ministérielle.--M. Molé.--M. Guizot.--La

curée.--L'Académie.--M. Hugo.--Ne pas confondre M. Flourens avec

Fontenelle, d'Alembert, Condorcet, Cuvier, etc.--M. C.

Delavigee.--L'avocat Dupin.--M. Scribe.--M. Viennet.--M.

Royer-Collard.--Mariage de la reine d'Angleterre.--L'ami de M.

Walewski.--Le duc de Nemours.--Le prince de Joinville.--Le duc

d'Aumale.--Mademoiselle Albertine et mademoiselle Fifille.--Accès

de M. le préfet de police.--L'amiral Duperré.--Les armes de M.

Guizot.--La croix d'honneur.--Mystification de quelques lions.--Le

sabre de M. Listz.--M. Alexandre Dumas et Mademoiselle Ida

Ferrier.--M. de Chateaubriand.--M. Nodier.--M. de

Balzac.--Spirituelle fluxion du maréchal Soult.--Derniers

souvenirs.--Un assaut chez lord Seymour.--De M. Kalkbrenner et

d'une marchande de poisson.--M. de Rothschild.--M. Paul

Foucher.--Un seigneur rustre.--Sort des grands prix de Rome.--M.

Debelleyme.--Abus des grands-pères.--Les hommes et les femmes

dévoilés.--Les femmes immortelles.--Recette pour les tuer.--La

torture n'est pas abolie.--At home.--Un mauvais métier.--M. Jules

de Castellane.--Un nouveau jeu de paume.--Moyen adroit de glisser

vingt vers.--Réponses diverses.

Étretat.

Un matin des premiers jours de février, comme je lisais un journal--j'y

vis ces mots, qui me frappèrent singulièrement, à propos de la réforme

électorale: _«Si le gouvernement veut s'instruire, il n'a qu'à regarder

l'_ATTITUDE DU PEUPLE _dans toute la France.»_

Mon Dieu! me dis-je à moi-même, que ces messieurs des journaux sont donc

savants et miraculeusement informés!--Ils n'ignorent rien, rien ne leur

échappe. Le monsieur qui a écrit ces lignes était hier soir à l'Opéra,

eh bien! il sait tout ce qui se passe en France jusque dans les

bourgades les plus cachées. Il paraît que l'attitude du peuple est fort

menaçante, il paraît que le peuple français est semblable au peuple que

représentaient hier soir les figurants de l'Opéra--tous rangés sur une

seule ligne--faisant les mêmes gestes--et chantant ou criant à la fois

le même mot «marchons» ou tout autre, à peu près en mesure.

J'assemblai Léon Gatayes--mon conseil intime, et je lui proposai de

nous en aller un peu voir ensemble l'_attitude du peuple_ dans les

départements.

Aussi bien j'avais eu l'imprudence d'annoncer à quelques amis que je

méditais un petit voyage--et je n'ai jamais vu d'engagement aussi

solennel, à l'exécution duquel on tienne aussi rigoureusement que la

promesse imprudente d'un petit voyage.--Je devais une absence à mes

amis--partout où l'on me rencontrait, on me disait avec un air fâché:

_«Ah! vous êtes encore ici;--vous ne partez donc pas?»_ Je voyais bien

que j'encombrais Paris.

Aussi, le lendemain du conseil extraordinaire tenu avec Gatayes--nous

nous mîmes en route pour la Normandie.

Comme nous passions les barrières, nous vîmes le peuple qui amenait aux

marchés des charrettes chargées de légumes;--ce n'était pas là ce que

nous cherchions;--nous nous représentions bien, d'ailleurs, d'après le

journal, quelle devait être à peu près l'attitude du peuple.

Tout le peuple à la fois, dans toute la France, devait se tenir

debout--la jambe droite un peu en avant, les bras croisés--la tête

légèrement inclinée--en un mot, tout à fait semblable au _Spartacus_ de

marbre des Tuileries.

A MANTES, une partie du peuple vendait à l'autre partie d'horribles

cochons blancs qui criaient à fendre les pierres.--Pour la réforme

électorale, il n'en paraissait pas être question.

A YVETOT, il y avait des canards dans une mare et on les regardait

nager.

A ROUEN, on vendait, on achetait, on transportait des balles de coton;

le peuple remplaçait économiquement l'amadou pour allumer sa pipe par

des pincées de coton arrachées en passant aux balles laissées sur les

quais.

A BOLBEC, il y avait sur la place, autour d'une fontaine surmontée d'une

très-jolie statue en marbre blanc,--un rassemblement assez nombreux de

femmes et d'hommes;--pour le coup, cela avait bien l'air d'une

attitude;--nous nous mêlâmes aux groupes:--on y parlait d'un voleur qui,

la nuit précédente, s'était introduit dans l'église de briques de la

commune et avait vidé le tronc des pauvres, où du reste il n'y avait que

quatre sous.--Gatayes plaignit fort le voleur, qui était évidemment

volé.

Nous arrivâmes au HAVRER:--la tour et les jetées étaient couvertes de

monde,--on parlait beaucoup,--on était très-animé;--voici ce qu'on

disait:

--Ce ne peut être que l'_Aimable-Marie._

--Non, l'_Aimable-Marie_ est chargée d'_arcajou_--et l'_arcajou_ aurait

fait enfoncer le bâtiment.

--L'_arcajou_ n'enfonce pas.

--L'_arcajou_ enfonce.

--Les pêcheurs ont rapporté un cadavre.

--On dit qu'il n'était pas mort.

--Il respirait encore, mais il n'a pu rien dire.

--Voilà une mauvaise année pour les assureurs.

--Je vous dis que c'est l'_Aimable-Marie_--capitaine Thomas.

--Venant d'où?

--De Santo-Domingo.

Les guêpes ­— séries 1 & 2 · 第 9 / 47 段