plus léger désavantage,--et on traite d'assassins et de traîtres
l'ennemi qui nous tue quelques hommes.
J'ai trouvé d'aussi mauvais goût, dans le discours du roi, le reproche
de perfidie qu'il fait aux Arabes.
On ne doit pas penser à imposer aux Africains,--si célèbres par leur
mauvaise foi,--_fides punica_,--les conventions chevaleresques qui sont
de droit commun en Europe.--Tous les moyens doivent leur sembler bons
contre les Français qui sont venus porter la guerre chez eux et
s'emparer d'une partie de leur pays; il ne faut pas faire comme M.
Jourdain, quand sa servante lui donne des coups de fleuret contre les
règles.
Quand nos soldats meurent, ils meurent sans regrets, ils savent que leur
vie est leur enjeu, qu'en perdant cet enjeu ils gagnent encore la partie
de gloire et d'immortalité qu'ils ont jouée.
[GU] Les académiciens ont ajourné à trois mois l'élection sur laquelle
ils n'ont pu tomber d'accord.--Chacun des concurrents est invité, d'ici
là, à faire un chef-d'œuvre.
Les voix obtenues par M. Bonjour peuvent se diviser en deux
classes:--Les unes signifiant «pas Berryer,» les autres voulant dire
«pas Hugo.» M. Bonjour n'est qu'une négation.
[GU] M. Thiers a fort soutenu M. Berryer.--M. Thiers est trop égoïste,
ses amis le savent bien, pour conspirer _pour_ quelqu'un; mais, en
appuyant M. Berryer, il se fait une planche pour aller un peu aux
légitimistes.--Il est de même pour un autre parti;--ne pouvant louer
ouvertement les opinions politiques de MM. Berryer et Michel (de
Bourges), il proclame ces deux avocats, qui n'écrivent pas, les deux
plus grands écrivains du siècle.
[GU] L'élection de M. Berryer, n'ayant pas été _enlevée_, est manquée
pour longtemps.--On s'attendait à voir M. Berryer écrire qu'il
renonçait,--mais M. Berryer n'écrit pas. Il improvisera sa renonciation
au domicile de ses amis.--On a prêté divers mots à MM. de Chateaubriand,
Scribe, etc.--En voici un que je cite parce qu'il vient à l'appui de ce
que je disais tout à l'heure: «Que le gouvernement fait tout ce que
veulent ses ennemis.»--Quelqu'un a dit: «Mais que veut donc obtenir M.
Casimir Delavigne, qu'il se met contre le roi à l'Académie?»
M. Dupin a dit à M. Berryer: «Ma voix ne vaut pas la vôtre, mais elle
vous appartient.»
Il a dit à M. Hugo: «A quoi peut servir une voix, si ce n'est à vous
proclamer un génie.»
Il a voté pour M. Bonjour.
[GU] Comme on demandait à M. Royer-Collard son appui pour la nomination
de M. Berryer, et qu'on lui disait: «Le duc de Bordeaux vous écrira
lui-même à ce sujet, il a répondu: «Si monseigneur le duc de Bordeaux me
faisait l'honneur de m'écrire, je dénoncerais sa lettre au procureur du
roi.»
[GU] A propos de la littérature du château, nous avons parlé de MM.
Delatour et Cuvillier-Fleury;--nous avons maintenant à dévoiler les
chagrins de MM. Bois-Milon et Trognon.
Les rôles sont aujourd'hui fort changés: les jeunes élèves sont devenus
les maîtres et se font obéir;--ils obligent, à leur tour, leurs
précepteurs à apprendre les choses inusitées. M. Bois-Milon est le plus
heureux, c'est un homme insignifiant, et on ne s'occupe pas de
lui;--cependant le duc d'Orléans s'est fait récemment suivre par lui en
Afrique.--M. Bois-Milon a d'abord eu quelques chagrins d'équitation;
puis on assure qu'il n'y avait rien de plus curieux que son équipement:
il se chargeait de tant d'armes, qu'il lui aurait été impossible de se
servir d'aucune.--La dyssenterie, maladie peu épique, fit de lui un
bagage incommode que le prince laissa à Alger.
M. Trognon est le précepteur du duc de Joinville.--C'est un brave homme
qui adore son élève. Le duc de Joinville est un jeune homme brave,
impétueux, impatient, ce qui l'a fait quelquefois passer par de rudes
épreuves.--Avant de s'embarquer, il rassemblait ses petits frères les
ducs d'Aumale et de Montpensier, les emmenait dans les combles des
Tuileries, et là leur apprenait à chanter la _Marseillaise_ et le _Chant
du départ_, en faisant tonuer de petits canons de cuivre. On raconte que
l'ambassadeur de Russie entendit un jour par hasard ce concert et en fut
assez scandalisé.
D'autres fois, il forçait ce pauvre M. Trognon de faire des armes avec
lui, ou il l'obligeait à s'habiller en Turc.
Plus récemment, se trouvant sur son bâtiment, à l'île de Wight, il eut
la fantaisie de donner un bal à bord.--M. Trognon s'y opposa. Le duc de
Joinville attendit le moment où il se trouvait de quart, et, usant de
son autorité de commandant,--il fit déposer à terre M. Trognon, qui ne
revint au vaisseau qu'après le bal..
* * * * *
Jésuites;--hélas! on me paraît avoir fait comme l'étudiant, qui, harcelé
par un lutin, finit par le couper en deux d'un coup de sabre.--Chaque
moitié devint un démon entier.--Sous la robe noire de Basile, déchirée
en deux, se cachent aujourd'hui les avocats et les professeurs.
M. Lerminier est un jeune professeur--qui a longtemps professé les
principes démocratiques.--Soit que le pouvoir ait senti le besoin
d'avoir M. Lerminier à lui, soit que M. Lerminier, amorcé par les succès
des professeurs Guizot, Villemain, Cousin, Rossi, etc., ait senti le
besoin d'être eu par le pouvoir,--toujours est-il que le pouvoir a agi
en cela avec sa maladresse accoutumée.--M. Lerminier est aujourd'hui
perdu.--Voici deux fois qu'il essaye inutilement de recommencer son
cours, et deux fois que des cris, des hourras, des avalanches de pommes,
obligent de le suspendre.
M. Lerminier se console peut-être en pensant que M. Rossi n'a pas non
plus manqué de pommes dans ses commencements.
Mais M. Lerminier ne pense pas qu'il y a une chose que la jeunesse,
noble, grande et exaltée qu'elle est, ne pardonne jamais:--c'est
l'apostasie.
[GU] On emprunte à la _Gazette d'Ausgbourg_,--journal remarquable qu'on
ne connaît pas assez en France, un article contenant le détail de la
réception peu polie que Sa Grandeur M. Teste avait faite à un prince
déchu. Mais le _Courrier français_ et les autres--ont supprimé la phrase
qui termine cet article. La voici; «Il y a bien des réflexions à faire
sur tout ce qu'il y a d'arrogance et de mauvais goût dans la conduite de
cet avocat parvenu.»
Pourquoi cette suppression? C'est que, dans un coin de chaque journal,
il y a toujours un petit avocat arrogant et de mauvais goût, qui espère
parvenir.
[GU] Eh! mon Dieu! d'où venez-vous, ma pauvre guêpe; vos petites ailes
sont tremblotantes et fatiguées,--votre petit corps est tout haletant:
êtes-vous entrée chez quelque confiseur et vous a-t-on battue? avez-vous
mangé trop de sucre? avez-vous couru tout Paris sans trouver ceux que
j'avais désignés à votre aiguillon? Couchez-vous dans ce beau lit de
pourpre que vous offre ce camélia,--ma pauvre petite guêpe,--et
reposez-vous.
Ce n'est rien de tout cela;--en passant sur le boulevard des Italiens,
elle a été asphyxiée par la vapeur du détestable tabac qu'y fument les
élégants, les dandys et les lions.--Ma foi, chère petite guêpe, vous m'y
faites penser et nous allons traiter cette question à fond.
On annonce qu'à l'ouverture de la session, le gouvernement va proposer
le renouvellement du bail de la ferme des tabacs pour un temps
illimité.--
Hélas! qui va défendre à la Chambre les intérêts des fumeurs?--La
génération qui y est ne fume pas, elle prise;--nous serons bien heureux
si elle n'est qu'indifférente et si elle ne nous condamne pas, par un de
ces votes saugrenus dont elle est quelquefois capable,--à vingt ans de
tabac forcé,--du tabac que nous vend la régie. Depuis quinze ans que
l'usage du tabac à fumer s'est prodigieusement répandu en France, on ne
s'est pas occupé de se préparer des récoltes plus abondantes, surtout
dans les qualités supérieures;--de sorte que la régie ne peut subvenir
aux besoins des consommateurs.--Outre qu'elle vend le tabac
excessivement cher, et qu'elle diminue les quantités à mesure qu'elle
augmente le prix, il n'est pas de drogue honteuse qu'elle ne vende tous
les jours sous le nom de cigares;--on fume du foin, on fume des feuilles
de betteraves, on fume du papier gris:--il n'y a qu'une chose qu'on ne
fume pas,--c'est le tabac.
La régie des tabacs, telle qu'elle est constituée, est un vol
odieux.--Il est impossible à Paris, quelque prix qu'on en offre, d'avoir
du tabac passable.--Cela est tellement vrai, que j'ai la douleur de
dénoncer plusieurs princes du sang royal comme n'ayant pu s'y soumettre
et se servant habituellement de tabac de contrebande.
Le duc d'Orléans et le duc de Nemours ne fument presque plus;--mais,
quand ils fumaient, ils faisaient prendre leurs cigares chez un marchand
de vins qui, je crois, a été poursuivi depuis pour la contrebande du
tabac;--je pourrais dire son nom,--attendu que je faisais absolument
comme les princes, mais je ne veux pas l'exposer à de nouvelles
tracasseries. Pour le duc de Joinville, qui fumait et fume beaucoup, il
a soin de faire ses provisions en voyage.
[GU] Voici mon troisième volume terminé; toutes mes guêpes sont-elles
rentrées? Où sont Padcke--et--Grimalkain? Les voici--fermons la porte.
Février 1840.
Le discours de la _couronne_.--L'adresse.--M. de Chasseloup.--M. de
Rémusat.--Vieux habits, vieux galons.--M. Mauguin.--M. Hébert.--M.
de Belleyme.--M. Sauzet.--M. Fulchiron boude.--Jeux innocents.--M.
Thiers.--M. Barrot.--M. Berryer.--La _politique personnelle_.--M.
Soult.--M. Passy.--Horreur de M. Passy pour les gants.--M.
d'Argout.--M. Pelet de la Lozère.--M. de Mosbourg.--M.
Boissy-d'Anglas.--Je ne sais pas pourquoi on contrarie le
peuple.--M. de *** et le duc de Bordeaux.--La réforme
électorale.--Situation embarrassante de M. Laffitte.--M. Arago.--M.
Dupont de l'Eure.--La coucaratcha.--Les femmes
vengées.--Ressemellera-t-on les bottes de l'adjudant de la garde
nationale d'Argentan.--La Société des gens de lettres.--M.
Mauguin.--Réforme électorale.--M. Calmon.--M. Charamaule.--M.
Charpentier.--M. Colomès.--M. Couturier.--M. Laubat.--M.
Demeufve.--M. Havin.--M. Legrand.--M. Mallye.--M. Marchal.--M.
Mathieu.--M. Moulin.--M. Heurtault.--Prudence dudit.--Quatre
Français.--Le conseil municipal, relativement aux cotrets.--Deux
gouvernements repris de justice.--M. Blanqui.--M. Dupont.--Un vieux
mauvais sujet.--Un préfet de Cocagne.--M. Teste.--Les rues.--Les
poids et mesures.--Protestation.--L'auteur se dénonce lui-même à la
rigueur des lois.--Les guêpes révoltées.--L'auteur veut raconter
une fable.--M. Walewski.--M. Janin.--M. A. Karr.--M. N.
R***.--Un bon conseil.--Un bal bizarre.--Madame de D***.--Les
honorables.--M. Coraly le député.--M. Coraly le danseur.--Histoire
de madame *** et d'une illustre épée.--M. Pétiniau.--M.
Arago.--M. Ampère.--Les mathématiques au trot.--M. Ardouin.--M.
Roy.--Concerts chez le duc d'Orléans.--M. Halévy.--M. Victor
Hugo.--M. Schnetz.--M. Auber.--M. Ch. Nodier et madame de
Sévigné.--Madame la duchesse d'Orléans.--Madame Adélaïde.--Le
faubourg Saint-Germain et les quêteuses.--Madame Paturle et madame
Thiers.--Mademoiselle Garcia et ses fioritures, Grétry et
Martin.--Indigence de S.M. Louis-Philippe.--29 janvier.--Ce que les
amis du peuple lui ont donné.--Les pauvres et les boulangers.--Bon
voyage.
[GU] CHOSES DITES SÉRIEUSES,--Les Chambres ont commencé ce qu'on appelle
leurs travaux.
Après le discours _du trône_, les hommes graves et les journaux ont,
comme de coutume, passé quinze jours à éplucher les phrases et à écosser
les mots qui le composent, pour y trouver une foule de sens
mystérieux.--Puis on s'est occupé à faire le logogriphe de la Chambre en
réponse à la charade de la couronne.
On a vu reparaître alors toute la friperie phraséologique des années
précédentes,--le _vaisseau de l'État_, l'_horizon politique_,--le
_timon de l'État_,--les _athlètes infatigables_,--les _hydres aux têtes
sans cesse renaissantes_, les _égides_, etc., etc., que l'on a ensuite
remise aux clous, où on l'avait prise et où on la reprendra l'année
prochaine.
L'adresse et la discussion qui l'a précédée ont été une œuvre de
banalité et de médiocrité. Les assaillants, comme les défenseurs,
l'opposition, comme le gouvernement, tout le monde a contribué de son
mieux à en faire quelque chose de parfaitement vide.
Personne n'a eu le courage de son opinion. M. de Rémusat a reculé devant
le sens primitivement sournois et agressif de l'adresse dont la
rédaction lui avait été confiée,--et a cru devoir l'expliquer.--M. de
Chasseloup a reculé devant son amendement.
[GU] M. Mauguin était à la tribune et prononçait un long discours,
lorsqu'il en vint à cette phrase: «Et c'est une chose de quelque
importance que le siége d'Hérat.»
La Chambre entendit le siége _des rats_, et il y eut un éclat de rire
universel.
M. FULCHIRON. Le siége des _rats_ a excité les _souris_ de la Chambre.
M. HÉBERT. Qu'en pense le _shah_?
M. DE BELLEYME. Le shah les surveille; il a l'œil _perçant_.
M. Mauguin continuait à parler; M. Fulchiron quitta sa place et se
dirigea vers le fauteuil du président,--en lui faisant un signe
d'intelligence pour lui faire comprendre qu'il avait à lui dire des
calembourgs dont on sait que M. _Sauzet_ est grand amateur.
M. Sauzet répondit par un geste d'autorité qui voulait dire: «Attendez
un peu, quand M. Mauguin aura fini.»
Comme l'avait prévu l'avocat Sauzet, le discours de l'avocat Mauguin
finit par finir,--et le président fit alors à M. Fulchiron un nouveau
signe qui voulait dire: «Ah! il y a des calembourgs, eh bien! venez
maintenant.»
Mais M. Fulchiron était blessé;--il tourna la tête d'un air boudeur et
ne voulut voir aucun des signes que M. Sauzet s'évertua à lui adresser
pendant tout le reste de la séance.
[GU] MM. les députés se font passer de petits papiers sur lesquels on
lit:
Quel est le sentiment qui maigrit le plus les hommes?
Quels sont les trois départements qui ne mettent pas de beurre dans leur
cuisine?
Ces questions circulent,--et chacun essaye de les résoudre.--L'Œdipe
le plus fort écrit sa réponse, et les papiers recommencent à circuler.
Deux de ces papiers que nous avons eus dans les mains contiennent, outre
ces questions, les réponses que voici:
Sur la première question:--l'admiration (la demi-ration).
Sur la seconde:--Aisne, Aube, Eure (haine au beurre).
_N. B._ Il n'y a pas dans ce précis des travaux parlementaires la
moindre plaisanterie. Tout est vrai.
[GU] Un événement parlementaire a été le discours de M. Thiers sur la
question d'Orient: ce discours, très-attendu, très-annoncé, très-médité,
n'a pas produit l'effet qu'on en espérait.
Ce n'était qu'une triple pétition qui n'a été apostillée par personne;
d'abord pétition au roi pour demander un ministère; en effet, on n'y
remarquait aucune phrase contre la _politique personnelle_; loin de là,
elle était traitée avec une remarquable mansuétude, le système de la
paix y était fort exalté,--il y avait loin de ce discours à celui où M.
Thiers a dit: «_Louis-Philippe était dans son droit, et j'étais dans le
mien._»
Pétition à la Chambre pour demander une majorité et un appui; tout le
monde avait sa caresse et sa part de paroles mielleuses; il y avait tour
à tour une phrase pour M. Berryer, une phrase pour M. Barrot, une phrase
pour les deux cent vingt et un.
Enfin, troisième pétition à l'Europe et particulièrement à l'Angleterre
pour obtenir l'autorité d'un grand diplomate, des visites à la place
Saint-Georges et la réputation d'un homme avec lequel on peut traiter.
Mais M. Thiers a pu s'assurer que, lorsqu'on veut ainsi contenter tout
le monde, on ne contente... que sa famille et ses sténographes.
En effet, voici ce qu'il est advenu des trois pétitions.
Nous croyons savoir qu'un grand ami de M. Thiers s'est fait voir au
château et au ministère des affaires étrangères, où il a cherché à
persuader à M. Soult de retourner au ministère de la guerre et de donner
sa place à M. Thiers.
Mais, au château comme chez le maréchal, on a répondu avec une froide
bienveillance que le discours était bien modéré, bien inattendu, bien
tiède, mais que, pour entrer au ministère, il était trop tard.
A la Chambre, on a trouvé le discours très-sage, très-convenable, et
chacun a été fort content de son lot, mais très-mécontent du lot de son
voisin.
En Angleterre, _pas un_ journal ni whig ni tory ne l'a commenté, ne l'a
cité, n'en a parlé, ne l'a lu,--il a été considéré comme non avenu. Ç'a
été un fiasco complet.
Au point de vue de la diplomatie, le discours n'apprenait rien sur la
question, et tout ce qui a rapport au pacha d'Égypte présentait de
telles lacunes, que tout le monde a été d'accord sur ce point, que ce
n'est pas ainsi, en n'en montrant qu'un côté, qu'on peut avoir la
prétention de traiter sérieusement les affaires.
[GU] Un célèbre orateur n'a pas parlé sur l'adresse.--Son silence a
étonné bien des gens. En voici l'explication: cet orateur, avocat, comme
tout le monde,--renonce généreusement, pour représenter son parti à la
Chambre des députés, à l'exercice de sa profession qui lui rapporterait
au moins cent mille francs par an. Il n'a pas de fortune, et le parti
lui alloue une indemnité annuelle.
En ce moment, soit que le parti trouve que son orateur ne parle pas
assez pour ce qu'on lui donne, soit qu'il ait épuisé sa bourse et son
cœur pour une royale infortune qui gémit dans l'hospitalité, il est
en retard d'un trimestre, et l'orateur sera muet ou enrhumé jusqu'à
solde de tout compte.
[GU] M. Passy--s'occupe de la conversion des rentes,--nous allons nous
occuper un peu de M. Passy.
Comme orateur, M. Passy est tout à fait insupportable à cause d'un
défaut dans la prononciation qui le rend aussi fatigant
qu'inintelligible.--Je me rappelle une phrase prononcée (si on peut
appeler cela prononcer) par lui pendant qu'il était dans l'opposition et
qu'il faisait contre le ministère d'alors la guerre que l'on fait
aujourd'hui contre lui, avec les mêmes armes et les mêmes arguments.
«Les choufranches de la Franche viennent chancheche de che que le
minichtère n'a pas de chychtème.
Comme homme d'État et comme administrateur, M. Passy a été
perpétuellement, et d'une façon bizarre, sous la double et contraire
influence des deux prénoms qu'il a reçus.
M. Passy s'appelle _Hippolyte-Philibert_, et toute sa vie il s'est
efforcé d'éviter les applications qu'on aurait pu lui faire du nom d'un
mauvais sujet célèbre au théâtre, et de se réfugier dans les vertus du
«sauvage Hippolyte,» son autre patron. Cette précaution devait le jeter
dans de singuliers excès, et elle n'y a pas manqué. M. Passy s'est
efforcé de se montrer composé, ennuyeux, peu soigné dans sa mise, sous
prétexte d'austérité. Jamais il n'a pu s'élever jusqu'aux gants verts
que nous avons reprochés avec quelque amertume à plusieurs de ses
collègues;--il garde les mains nues,--Hippolyte ne portait pas de gants
et Philibert les devait.
La conversion passera à la Chambre des députés à une majorité de deux
cent vingt voix contre quatre-vingt-dix,--mais peut-être avec quelques
restrictions.
Le projet viendra ensuite à la Chambre des pairs; et il y sera rejeté à
quatre-vingt-dix voix contre douze.--Parmi ces douze on peut désigner
d'avance M. d'Argout, M. Pelet de la Lozère, M. de Mosbourg, M.
Boissy-d'Anglas, et les nouveaux pairs qui sont nommés pour cela.
Il ne restera alors au roi que le plaisir de ne pas sanctionner une
mesure sur laquelle nous ignorons son opinion.
[GU] A propos du roi et de la Chambre, une chose m'a frappé cette année
plus encore qu'elle ne l'avait fait jusqu'ici.
Je ne sais pas pourquoi on s'obstine quelquefois à contrarier le peuple
et à ne pas faire ce qu'il demande,--ce n'est certes pas moi qui
m'amuserai jamais à contrarier le peuple,--ce bon peuple, il demande
avec tant d'instance, tant de cris, tant de fureur, il est si près à
mourir pour ce qu'il demande, et ensuite il se contente de si peu!
Après l'Empire on était las de la _conscription_, qui avait plus que
décimé les familles... et on avait peut-être raison.--La Restauration
annonça que la _conscription_, l'odieuse _conscription_, était à jamais
abolie.--En effet, on la remplaça par le _recrutement_, qui est
absolument la même chose, et le peuple a été content.
Après juillet 1830, on a dit au peuple: vous abhorrez la _gendarmerie_,
vous n'aurez plus de _gendarmerie_.--A bas la
_gendarmerie_!--Remplaçons-la par une magnifique _garde municipale_--et
le peuple a été content.
Vous ne voulez plus de _gardes du corps_, ni de _garde royale_.--C'était
peut-être un but à l'ambition légitime de l'armée--mais aujourd'hui,
quand un soldat est ambitieux, il se proclame roi de France.--Il n'y
aura plus de gardes du corps, ni de garde royale. Mais comme il faut que
le corps du roi soit gardé, attendu la funeste habitude que prennent les
garçons selliers de lui tirer des coups de pistolet à trois pas, on lui
a donné, au roi, pour gardes du corps, des mouchards et des argousins.
Quand le roi va à la Chambre des députés, quand la reine va à l'Opéra,
les endroits par où doivent passer Leurs Majestés présentent un
rassemblement des physionomies les plus patibulaires et les plus
inquiétantes; des haies d'habits bleus râpés et gras,--des escouades de
redingotes à collet de fourrure au mois d'août,--des bottes éculées, des
gourdins énormes, des chapeaux crevés, des pipes écourtées vomissant des
parfums nauséabonds--annoncent à Paris et entourent la Majesté Royale.
[GU] Une guêpe voyageuse me rapporte une petite histoire de Goritz.--M.
de *** était allé faire sa cour au duc de Bordeaux.--En prenant congé
du jeune prince, il parut un peu embarrassé, balbutia, hésita, et
cependant finit par lui dire: «Monseigneur, Votre Altesse Royale
excusera la liberté que je vais prendre,--mais je ne dois rien vous
cacher de ce qui est dans vos intérêts: l'Europe entière a les yeux sur
vous, monseigneur;--vous n'ignorez pas la puissance de la mode, en
France.--Eh! bien... vos habits ne sont pas à la mode! permettez-moi,
monseigneur, de vous en faire faire d'autres à Paris et de vous les
envoyer.
--Monsieur de ***, répondit le prince en souriant, je vous suis
infiniment obligé de votre soin.--Vous me rappelez en ce moment le plus
fidèle serviteur d'un des anciens rois de France.»
Quand M. de *** eut pris congé, une des personnes qui étaient auprès
du prince lui demanda à quel roi et à quel serviteur il avait voulu
faire allusion.
--Comment, répliqua le duc de Bordeaux, vous ne savez pas mieux
l'histoire de France?--J'ai voulu parler du grand roi Dagobert et de son
conseiller, dont M. de *** m'a parfaitement rappelé le discours:
Le grand saint Éloi
Lui dit: O mon roi,
Votre Majesté
Est mal culottée.
[GU] LA RÉFORME ÉLECTORALE.--Par un beau dimanche de janvier plusieurs
centaines de gardes nationaux, précédés de quelques officiers, sont
allés faire des discours à MM. Laffitte, Arago, Dupont (de
l'Eure).--Quel était le quatrième, je ne me le rappelle pas.--Toujours
est-il que ce n'était pas M. Odilon Barrot, qui, par cette exception, se
trouve déclaré juste-milieu par ses amis.--Ce pauvre M. Barrot avait sa
réponse toute prête au discours qu'on n'est pas allé lui faire!--Les
autres, plus heureux, ont parlé à loisir.
ÉPIDÉMIE.--Il y a en France--une épidémie--horrible mille fois plus que
la peste--le choléra--la lèpre réunis.--Tout le monde en est atteint, et
qui pis est, personne n'en meurt et les avocats en vivent. Je veux
parler de la manie de parler. La piqûre de la tarentule fait danser.--Un
romancier a dénoncé un insecte qu'il appelle coucaratcha et qu'il fait
babiller. Les coucaratchas se sont abattues sur la France comme les
nuées de sauterelles sur l'Égypte.
Car chacun y babille et tout du long de l'aune.