moi--le garde municipal Dubois, puis le garde municipal Ripon, plus
féroce que Dubois,--puis le garde municipal Begoin, plus terrible que
Ripon,--on avait lancé le garde municipal Werther, le plus redouté de
tous.
Un matin, un monsieur frappe à ma porte,--j'ouvre moi-même.
--M. Karr?
--C'est ici, monsieur.
--Monsieur, je viens pour un petit jugement.....
--Ah! vous êtes le garde municipal Werther?
--Oui, monsieur, j'ai cet honneur.
--Très-bien, monsieur Werther;--mais, ajoutai-je en regardant derrière
lui, où est votre commissaire?
--Mon commissaire?
--Oui, vous vous êtes bien fait assister d'un commissaire?
--Non, monsieur; j'ai pensé...
--Vous avez alors un juge de paix?
--Mon Dieu non;--j'ai pensé que je vous ferais plaisir en vous épargnant
ce petit scandale.
--Monsieur Werther, vous êtes très-aimable et très-poli; mais nous ne
sommes pas assez liés ensemble pour que vous m'arrêtiez ainsi sans
cérémonie.
Et le garde municipal Werther s'était en allé.
Tenant donc la porte entr'ouverte, je dis à ces messieurs:
--Avez-vous un commissaire?
--Oui.
--Où est-il?
--Dans la maison.
--Ce n'est donc pas pour moi?
--Non.
--Alors, laissez-moi sortir.
--Non.
--Pourquoi cela?
--Parce que.
Il me fallut me contenter de cette réponse peu satisfaisante.--Ce n'est
que deux heures après que je sus que la maison était cernée et que tous
les locataires étaient prisonniers.--A midi seulement on amena le comte
de C...,--et nous fûmes rendus à la liberté.
La liste du marquis de C... était faite avec un soin extrême--et dont je
crois devoir le modèle aux conspirateurs qui aiment l'ordre et la
régularité.--C'était un registre réglé avec des divisions à l'encre
rouge;--ces divisions, au nombre de six, donnaient pour chaque conjuré:
Son nom,--sa demeure,--son âge,--le lieu de sa naissance,--les armes
dont il pouvait disposer.
Et des notes particulières renfermant une appréciation de son courage et
de son dévouement.
Aussi, douze heures après, tout le monde était arrêté;--mais, huit jours
après, le marquis de C... était échappé, grâce au gendarme Ameslan qui,
ayant pris au sérieux ce que rabâchent les journaux sur les baïonnettes
intelligentes,--sur l'indépendance du soldat français, etc., causa avec
son prisonnier, le laissa partir en le reconduisant du Palais de Justice
à la prison, et pour lui,--fier de s'être montré buffleterie
intelligente, rentra paisiblement le soir à son quartier.--C'est à peu
près ce jour-là que l'on condamnait un jeune homme, nommé Barthélemy,
qui avait tiré à cinq ou six pas de distance un coup de pistolet sur un
sergent de ville qui allait à l'Ambigu.--Ce Barthélemy faisait partie de
ces sociétés qui s'appellent secrètes et qui ont si peur de l'être.--Des
amis lui avaient fait quelques reproches, l'avaient accusé de manquer de
dévouement. «Venez vous promener sur le boulevard,» leur avait dit
Barthélemy.--Arrivé là, il avait chargé un pistolet et avait tiré sur le
sergent de ville.
Nous pensons que le gendarme Ameslan a suffisamment réhabilité la
gendarmerie,--que la race des _bons gendarmes_, si célébrée sous la
Restauration, est retrouvée,--et que les sociétés dites secrètes ne
prescriront plus à leurs adeptes de les immoler à la liberté sur l'autel
de la patrie.--Du reste, M. C... est retourné de lui-même en prison.
[GU] Il n'est peut-être pas inopportun de dire, à propos de
conspirations, quelques mots sur l'éducation qu'on reçoit en France.
Cette éducation est entièrement et exclusivement littéraire et
républicaine. Tout élève qui a profité de ses études sort du
collége,--sinon poëte, du moins versificateur et animé d'une haine
profonde contre la tyrannie. C'est le moment où il doit devenir commis
dans un bureau de ministère,--ou chez un banquier,--ou ferblantier,--ou
limonadier,--ou fabricant de cheminées kapnofuges.--Voici pour
l'éducation littéraire.--Pour ce qui est des principes,--les vertus
qu'on lui a fait admirer au collége sont toutes prévues par divers
articles de notre Code pénal. Les vingt premières pages de Tite-Live,
contenant l'histoire des premières années de Rémus et de
Romulus,--seraient, dans la bouche d'un procureur du roi, un
réquisitoire entraînant sept ou huit fois la peine de mort et six cent
cinquante ans de travaux forcés,--_au minimum_ et en admettant des
circonstances atténuantes. (Voir Tite-Live et le Code pénal.)
[GU] LA DÉMOCRATIE.--Les savants que l'on entretient à l'Institut pour
nous dire le temps qu'il a fait la veille,--et qui se mêlent un peu trop
des choses terrestres où ils mettent leur petite part de confusion, nous
apprennent de temps en temps au matin que:
Nous l'avons en dormant, madame, échappé belle.
Une comète a passé près de la terre, nous avons failli nous réveiller
tout rôtis.
Je vous dirai, moi, qu'une forme de gouvernement a passé sur nos
têtes,--et que ce gouvernement a même publié une charte; ce
gouvernement s'appelle la _démocratie_,--moi je prendrais la liberté de
l'appeler le _gouvernement sauvage_.
[GU] CHARTE ET PRODROMES DU GOUVERNEMENT SAUVAGE. _Charte_.--«Où est
donc la souveraineté du peuple? Où est la démocratie?»
Se demande le gouvernement sauvage;--je vais vous le dire, ô
gouvernement sauvage!
C'est, je pense, un gouvernement passablement démocratique que celui où
M. de Cormenin commente le livre de blanchisseuse du roi et publie des
brochures où il déclare que le roi use trop de bottes.
Où le prince royal _n'oserait pas_ se dispenser d'assister à un bal
auquel l'inviterait M. Dupin.
Où madame Barthe étend les langes de ses enfants sur les balcons de la
place Vendôme.
Où M. Coulman, ancien député alsacien, refuse de s'habiller proprement
pour aller chez le roi--et demande si on le prend pour _un marquis_.
Où M. Dupin dit au prince royal à l'occasion de son mariage:
«La princesse que votre cœur a choisie sera bien reçue parmi
nous,--nos mœurs, fort éloignées de la morgue des anciennes cours,
lui seront bientôt familières.»
[GU] PARENTHÈSE.--Pauvre princesse,--l'avocat Dupin avait bien
raison,--vous n'avez pas trouvé cette cour de France, autrefois asile
des plaisirs, du luxe, des fêtes, de la beauté, des amours,--cette cour
de France si noble, si chevaleresque, si heureuse, si enviée, que
rêvaient les princesses des autres pays comme un paradis sur la terre,
pour laquelle elles croyaient n'avoir jamais assez de beauté, d'esprit
et de grâce. Autrefois il y avait quelque chose de plus qu'être
reine,--c'était être reine de France. Les _belles_ de tous les pays, de
toutes les cours, venaient subir à la cour de France une épreuve qui
décidait si elles étaient vraiment belles; les seigneurs les plus
beaux, les plus riches, les plus élégants, venaient apprendre à
Versailles s'ils étaient réellement beaux, riches et élégants,--de la
cour de France partaient des arrêts sans appel, c'était là que régnait
la mode.
Aujourd'hui, comme dit M. Dupin,--la cour est bien éloignée de cette
_morgue_.
Aujourd'hui on y voit des gardes nationaux avec des boutons
d'étain,--les députés y vont en bottes, en cravate écossaise et en gants
verts;--l'avocat Dupin,--sans gants, avec ses bas plissés comme un
jabot, y parle haut et y est écouté.
[GU]Ah! ce n'est pas là de la démocratie,--messieurs du gouvernement
sauvage.
«Dans la société actuelle, quelques-uns ont, à l'exclusion des autres,
le monopole de l'éducation, le monopole des capitaux,» ajoute le
gouvernement sauvage.--Le monopole des capitaux,--ouf! voilà le gros mot
lâché.
Mais, messieurs, l'argent est le fruit du travail, ceux qui ont ce que
vous appelez le _monopole_ des capitaux ont aussi le _monopole_ de la
fatigue, des veilles, des soucis, ils ont le _monopole_ de l'ordre, de
l'économie.
Tout le monde a le droit de _vivre de ses rentes_, il ne s'agit que de
gagner les rentes ou d'avoir un père qui les ait gagnées.--Que
voulez-vous, messieurs les sauvages, serait-ce par hasard _vivre des
rentes des autres_?
Je dirai du monopole de l'éducation ce que je dis du monopole de
l'argent:--Pour savoir, il faut apprendre,--et, si vous voulez que le
peuple soit instruit--il ne faudrait pas lui faire employer le temps
qu'il peut consacrer à la lecture à se meubler la tête de billevesées
ridicules et dangereuses de certains publicistes sauvages.--Que
voulez-vous, messieurs? savoir sans apprendre?--personne, je pense, n'a
ce monopole-là.
«On dit que nous avons la liberté religieuse; mais on s'oppose à
l'exercice de certains cultes et à l'expression des doctrines qui
dépassent les religions privilégiées.»
Qui diable voulez-vous donc adorer?--quels fétiches avez-vous en
réserve?
Vous avez à côté du trône une princesse protestante.
Vous avez parmi les députés au moins un juif.
L'abbé Châtel se fait sacrer évêque par un épicier de la rue de la
Verrerie,--et prêche un culte de son invention, tantôt dans une écurie,
tantôt dans le local du Colysée d'hiver.
Des femmes du monde chantent l'opéra dans l'église-Musard de
Notre-Dame-de-Lorette.
Un pédicure a professé publiquement le Johannisme.
Il y a des Templiers qui se rassemblent deux fois par semaine.
Les élèves de Fourier ont leur culte public.
Comme les Saint-Simoniens ont eu le leur.
Et vous, messieurs les sauvages,--vous vous êtes rassemblés pour
discuter et mettre aux voix la reconnaissance de l'Être Suprême,--qui
n'a passé qu'à une voix de majorité.
Ce pauvre Être-Suprême l'a échappé belle. Heureusement que M. Thoré, qui
a une si belle barbe, lui a prêté main-forte.--On se devait bien cela
entre barbes.
Personne ne vous a gêné pour cela, messieurs.--Il est difficile
cependant de _dépasser_ de plus loin les religions privilégiées que de
prononcer la déchéance de Dieu, et personne ne vous en aurait
empêché.--Qu'avez-vous donc de _plus avancé_ que l'on ne vous permet pas
encore de faire?--Quel Dieu voulez-vous donc adorer?--Est-ce un
crocodile, un bœuf, ou un scarabée, ou un lézard?--Est-ce Vitznou, ou
Irminsul, ou Jupiter? Est-ce le feu? Est-ce l'un de vous?
Mon Dieu, messieurs, adorez-vous les uns les autres,--personne ne vous
en empêchera.
[GU] Du reste, supprimer la religion--c'est supprimer les frais du
culte, c'est supprimer le sacrilége.
Comme supprimer la propriété c'est supprimer le vol,--c'est supprimer la
justice, les tribunaux, les juges,--la police,--la
gendarmerie.--Pourquoi ne pas avoir formulé votre Charte en trois mots:
Il n'y a plus rien.
C'était d'autant plus facile qu'il ne reste déjà pas grand'chose.
[GU] Le journal la _Démocratie_ devait paraître le 15 février, et n'a
pas paru.--C'est dommage,--on m'avait confié une partie du premier
numéro, et cela promettait d'être curieux.
[GU] POLITIQUE.--Les cochers de fiacre ne marchent pas à moins d'un
louis l'heure.
--Tout le monde se décerne des décorations.--On en voit de roses, de
jaune-paille, de lilas, de bleu-lapis, de cuisse de nymphe.
--Quelques messieurs ont labouré la grande allée du jardin des
Tuileries, et y ont semé des pommes de terre.
[GU] TRIBUNAUX. Quelques juges se sont rendus au palais;--mais les
gendarmes étaient allés boire avec les prisonniers.--Il n'y a plus de
lois, il n'y a plus de crimes, il n'y a plus de prisons.
[GU] NOUVELLES DIVERSES.--Il n'y a plus de timbre, il n'y a plus de
poste.--Le journal la _Démocratie_ prie ses abonnés des départements de
vouloir bien faire prendre, chaque matin, leur exemplaire rue de
Grammont, 7.
--Chacun peut frapper une monnaie à sa propre effigie.
M. *** et madame *** se sont emparés de deux télégraphes au moyen
desquels ils font leur correspondance particulière.
--Vu l'approche du froid, nous avertissons nos abonnés qu'il y a de fort
beaux arbres dans le jardin des Tuileries; on peut les avoir au prix de
la corde et ne pas les payer.
[GU] CULTE--L'abbé Auzou a proclamé la déchéance de Dieu.
L'abbé Hugo a proclamé la déchéance de l'abbé Auzou.
[GU] BOURSE.--Toute dissimulation a été mise de côté dans les opérations
de la Bourse. Ou a franchement volé des portefeuilles, des bourses et
des montres. Au moment de la fermeture, les montres étaient fort
recherchées; les mouchoirs, au contraire, éprouvaient de la baisse; les
portefeuilles se tenaient fermes.
[GU] Si j'avais mille écus de trop, je les offrirais à celui qui
déterminerait les raisons qui font que dans toutes les émeutes--il y a
majorité de tailleurs. Je ne comprends pas bien l'intérêt qu'ont les
tailleurs à ce que le pays devienne sans-culotte.
[GU] Il y a quelques jours, le prince russe T**, accompagné d'un
domestique, traversait la Halle dans un cabriolet qu'il conduisait
lui-même. Le prince T**,--je dois le dire à ceux qui ne le
connaissent pas,--porte la tête plus qu'inclinée sur l'épaule.--Son
cabriolet toucha l'éventaire d'osier d'une femme qui vendait de la
salade;--elle fit des cris de paon,--et se plaignit qu'on écrasât le
pauvre monde.--Le prince descendit, lui mit un louis dans la main,--et
lui dit: «Ma bonne femme, si par hasard vous étiez malade,--voici mon
nom et mon adresse: je vous enverrais mon médecin.» Cela dit,--il
remonta dans son cabriolet. «Ohé! lui cria la marchande de salade qui
n'avait même pas eu peur, ton médecin, mon fils, si c'est lui qui t'a
remis le cou, j'en veux pas.»
[GU] On fait cette année des bonbons très-ridicules: ce sont tous les
gens célèbres en sucre plein de liqueur.--J'ai envoyé hier à quelqu'un
madame Sand au punch, M. Hugo au marasquin,--M. de Lamartine au rhum,
mademoiselle Rachel au kirchenwaser,--M. de Chateaubriand à
l'anisette,--M. Thiers au genièvre, etc., etc.
Comme joujoux, on donne beaucoup aux enfants:--des Dupin en bois qui
remuent les jambes et les bras au moyen d'un fil.
[GU] On faisait compliment à la jolie duchesse *** de là naissance
prochaine et apparente d'un héritier d'une si illustre maison que la
sienne. «N'en dites rien à mon mari, répondit-elle, c'est une surprise
que je lui prépare.»
M*** a tellement l'horreur de faire des cadeaux, que chaque année il
attend au dernier moment pour donner ses étrennes, espérant toujours que
quelques morts subites pourront en diminuer le nombre; cela s'étend même
jusqu'à ses petits-enfants, qu'il aime beaucoup; mais c'est si fragile
un enfant!
Depuis que la pièce de madame de Girardin a montré les journalistes ne
puisant leur verve que dans le vin,--M. Janin--n'a pas manqué un seul
matin, après son déjeuner, qui se compose d'une tasse de chocolat et
d'un verre d'eau, de dire à son domestique: «François, enlevez les
restes de cette orgie.»
[GU] M*** a imaginé un singulier moyen d'économiser le fiacre qui
doit le reconduire chez lui après un bal ou une soirée.--Il avise un de
ses amis auquel il dit tout haut en plein salon: «A*** je te
reconduirai.»--L'assistance le regarde et se dit: «Tiens, M*** a des
chevaux.» Au moment du départ, notre homme, descendant avec son ami, met
le nez à la porte cochère et prend le premier fiacre qui se rencontre;
quand le cocher demande où il faut conduire ces messieurs,--M***
répond: «Dis donc, A***, tu vas me jeter chez moi.»
[GU] Une _demoiselle_, célèbre par le luxe et la somptuosité de son
ameublement, a quelquefois à subir les importunités de quelques femmes
du monde dont la curiosité triomphe de toutes les convenances. Il y a
quelque temps, madame ***, après avoir examiné tout dans ses moindres
détails, s'écria:
«Mais c'est un conte de fées!--Non, madame, reprit mademoiselle R***,
c'est un compte des Mille et une Nuits.»
[GU] Le projet que nous avons dénoncé d'enterrer tous les pairs et la
pairie a eu un commencement d'exécution qui n'a échappé à personne. Les
pairs sont furieux du nouvel arrangement de leur Chambre qui les
renferme dans des plâtres à peine secs où ils s'enrhument. Il n'est pas
sans exemple que quelqu'un des honorables pairs se soit endormi pendant
la séance, et l'on sait toute la gravité du danger que l'on court à
dormir dans des plâtres frais.
Je me rappelle, à ce propos, deux exemples de sommeil législatif.
A un conseil de ministres, un homme _vertueux_, qui était aux affaires
dans le commencement du gouvernement de juillet, s'était endormi
profondément pendant un discours du roi.--Lorsque le roi eut développé
son idée, il se retourna vers l'homme vertueux, et, sans s'apercevoir de
son sommeil, lui demanda: «M*** est-il de cet avis?--Oui, citoyen,
répondit l'homme d'État, réveillé en sursaut.--Un avocat, qui était
ministre peu de temps après la révolution de juillet,--s'endormit à un
conseil du roi qui s'était prolongé assez tard;--le duc d'Orléans,
averti par sa respiration bruyante, le poussa doucement du coude.--Le
dormeur impatienté, sans ouvrir les yeux, répondit: «Laisse-moi donc,
Sophie, laisse-moi dormir,--je suis fatigué.
[GU] A un dîner chez M. d'Argout, M. A. Dumas parut avec une broche de
croix variées.--Me Chaix d'Est-Ange, remarquant qu'il avait, en
outre, au cou un cordon attaché comme les croix de commandeur, lui dit:
«Mon cher Dumas, ce cordon est d'une vilaine couleur, on dirait que
c'est votre gilet de laine qui passe.
--Mais, non, mon cher Chaix, reprit M. Dumas, il est du vert des raisins
de la fable.»
[GU] On lit dans un journal: «On a trouvé dans la rivière le corps d'un
soldat coupé en morceaux et cousu dans un sac, _ce qui exclut toute idée
de suicide_.»
[GU] Une des choses, sans contredit, sur lesquelles il se soit dit le
plus de sottises ce mois-ci est l'affaire d'Afrique.
Il est arrivé en Afrique--précisément ce qui devait arriver, et si
quelque chose peut étonner les gens de bon sens, c'est que cela ne soit
pas arrivé beaucoup plus tôt et d'une manière infiniment plus
désastreuse.
C'est, du reste, ce qui arriverait en ce moment partout où la France
aurait une guerre à soutenir.
Les avocats, qui ne doutent de rien et ne se doutent de rien, sont
chargés de faire la guerre, c'est-à-dire de décider combien on enverra
d'hommes sur un point, combien on donnera d'argent.
Me Janvier, qui n'est pas même garde national, en sa qualité de
député, et que sa taille (une colonne trois quarts du _Journal des
Débats_) exempterait de tout service militaire,--a, une fois, parlé
pendant une heure à la Chambre sur l'expédition de Constantine.
Me Dupin a exigé que M. Clausel vînt d'Alger à Paris pour lui donner
personnellement des explications;--là, il a blâmé les opérations du
maréchal, lui a cité des vers latins, et l'a appelé Calpurnius.
On doit se rappeler que M. Clausel prit fort mal la chose et exigea de
l'avocat Dupin les plus humbles excuses.
L'avocat Dupin profita de la première circonstance pour faire un grand
réquisitoire contre le duel.--Tous les avocats du monde soutinrent Me
Dupin.--Il est, en effet, agréable pour ces messieurs de ne pas être
obligés de demander raison des soufflets qu'ils peuvent recevoir.
Disons, en passant, que, si les Français ont eu la réputation pendant si
longtemps d'être le peuple le plus poli de la terre,--c'est parce qu'ils
portaient l'épée--et la tiraient facilement du fourreau.
[GU] Les hommes du métier demandent, pour Alger, soixante mille hommes
et soixante millions.--Les avocats parlent, discutent, chicanent, et
arrivent à donner le tiers des hommes et de l'argent demandés,--et
chaque année, pour que l'on ne puisse pas diminuer encore cette trop
faible allocation,--on est obligé de faire une expédition inutile, ou de
donner à l'occupation une extension dangereuse--qui rendrait
insuffisants même le nombre d'hommes et la somme d'argent demandés.
Puis on s'étonne quand les soldats meurent de fatigue et de maladie,
sans secours.
On s'étonne quand les soldats français sont battus.
Aujourd'hui--le roi l'a dit avec raison dans son discours,--l'armée
française ne sortira plus d'Afrique,--l'honneur national est engagé.
Mais, avant l'événement qui a amené le résultat, il n'y avait que deux
choses à faire pour l'Afrique:
Ou l'abandonner, ou la conserver.
Les députés qui étaient pour l'abandon n'ont jamais osé le dire
franchement et honnêtement à la Chambre.--Ils ont, par de honteuses
chicanes, rendu la conservation, dont ils ne voulaient pas, désastreuse
et impossible.
Ceux qui voulaient la conservation--n'ont pas su ou n'ont pas pu exiger
les moyens nécessaires.
Le résultat de toutes les discussions a toujours été--qu'on a _gardé_ et
qu'on n'a pas _conservé_.
On veut de l'économie et de la gloire.--La gloire est un luxe,
messieurs,--c'est un luxe que la France peut se donner,--mais c'est un
luxe.--La France est riche, grande, forte, brave.--Elle peut bien se
passer une fantaisie de soixante mille hommes et de soixante millions.
On n'a pas de la gloire au rabais, messieurs;--vous ne ferez pas pour la
gloire ce qu'on a fait de ce temps-ci pour toutes les autres choses;
l'or au rabais s'appelle chrysocale;--l'argenterie au rabais est du
_métal d'Alger_. La gloire est chère, messieurs; demandez aux époques
glorieuses de notre histoire:--elle était fort chère sous Louis
XIV,--fort chère sous l'Empire, et si la Révolution a semblé l'avoir
pour rien,--c'est qu'elle la prenait à crédit, et l'Empire a payé pour
la Révolution et pour lui.
Si vous ne voulez pas y mettre le prix, messieurs, il faut vous en
passer,--il faut réduire la France à la vie bourgeoise et au
pot-au-feu,--cela n'est pas cher--et cela n'est pas beau non plus,--cela
vous conviendrait à ravir;--mais la France ne voudra peut-être pas
toujours que vous lui fassiez sa part, messieurs.
Puis, quand un général est là-bas avec des forces insuffisantes, les
ministres, qui craignent d'être inquiétés sur la _question
d'Alger_,--lui envoient une foule d'exigences et de tracasseries de la
part des députés.
Il faut faire ceci pour M. Arago,--ne pas faire cela pour M. Mauguin.
Il faut aller par là, revenir par ici.
[GU] Tenez, voici qu'on vient enfin d'envoyer à la Chambre--M. Gustave
de Beaumont,--allié à la famille de la Fayette et philanthrope de
l'école américaine.--Revoir le numéro des _Guêpes_ de décembre.
M. de Beaumont est philanthrope,--il voudra moraliser les Arabes;--et
comme M. de Beaumont est du parti démocratique, comme, d'autre part, le
pouvoir fait tout ce que veulent ses ennemis, on s'occupera de moraliser
les Arabes;--on ne voudra plus qu'ils renferment leurs femmes--et, sous
prétexte du bienfait de l'éducation, on prendra les petits Arabes et on
leur fera faire des thèmes.
Nous ferons deux remarques sur l'élection de M. Gustave de Beaumont.--La
première est que le système cellulaire a causé, cette année, à
Philadelphie, où il est en vogue, dix-sept morts et quatorze cas
d'aliénation de plus que le régime ordinaire sur une moyenne donnée.--La
seconde est que le parti démocratique devient friand et libertin, il lui
faut des hommes titrés,--il lui faut aujourd'hui des vicomtes et des
marquis.
[GU] Le général Valée s'accommode médiocrement des tracasseries
ministérielles.--Voici une lettre officielle de lui au général
Schneider, dont on a beaucoup parlé ces jours-ci:
«Mon cher général, si vous voulez que je continue à gouverner l'Algérie,
ne m'envoyez plus d'ordre du ministère, attendu que je les f... au feu
sans les lire.--Tout à vous.»
Et ceci n'était pas une menace vaine,--le maréchal, dernièrement, avait
défendu qu'on laissât entrer personne chez lui.--Le colonel A... força
la consigne.
--Colonel, ne vous a-t-on pas dit que je n'y étais pas?
--Général, on me l'a dit, mais il s'agit de signer des dépêches pour la
France, et le bâtiment attend.
--Cela m'est égal, je n'y suis pas.
--Mais général, c'est très-urgent, il n'y a qu'à signer.
--Donnez.
Le maréchal prend les dépêches et les--_jette_ au feu, le colonel se
précipite sur les pincettes, veut les retirer,--mais le maréchal le
retient par les basques de son habit et l'éloigne de la cheminée jusqu'à
ce que la flamme ait tout consumé.
[GU] Il serait bon, je crois aussi, de faire en politique et en affaires
sérieuses le moins de vaudevilles possible.