Mais je ne vois pas pourquoi il faudrait être beau parleur pour être

ministre. J'irai plus loin: en ces temps de bavardage et d'avocasserie,

c'est une sérieuse et forte recommandation à mes yeux que de ne l'être

pas. Ceci n'est ni une plaisanterie ni un parodoxe: voici mes preuves.

La tribune est le trône des avocats; la tribune perd la Franco.

Il faut une longue habitude et une étude spéciale pour parler en public.

Pour beaucoup d'hommes très-braves et qui intimideraient ailleurs

messieurs les avocats, il est presque impossible de traverser une

assemblée, de monter à une tribune, de se draper, de _poser_, de

s'occuper de sa démarche, de son geste, d'arrondir des périodes, de

remplir les lacunes de la pensée par des mots plus vides que la place

qu'ils laisseraient dans le discours, si on ne les disait pas.

Sur une question militaire, sur une question d'industrie, sur une

question de marine, sur une question de finances, sur toutes les

questions, un soldat, un marchand, un marin, un commis, un homme spécial

enfin, a des lumières plus réelles et plus utiles à donner qu'un avocat.

Qui est-ce qui parle cependant sur ces questions? les avocats, toujours

les avocats; tandis que l'homme utile, l'homme qui sait, garde le

silence. Pourquoi ne parle-t-on pas de sa place? pourquoi fait-on des

discours? est-ce donc une académie que la Chambre? En ce cas, il y

aurait beaucoup à dire sur l'éloquence verbeuse et polyglotte des

avocats. Mais messieurs les avocats de l'opposition radicale, qui

demandez le suffrage universel, ou au moins l'avénement à la Chambre des

capacités, je suppose que vous ne renfermez pas la capacité

exclusivement dans l'art de la parole (quel art! et quelles paroles, bon

Dieu!), sous prétexte que toute la vôtre y est renfermée. Par exemple,

si on admet les capacités à la Chambre, une capacité en agriculture sera

probablement un fermier, peut-être un fermier alsacien qui parlera son

patois. Si vous admettez les capacités et les spécialités, il faut

brûler la tribune, et avec la tribune disparaîtront les avocats, et avec

les avocats disparaîtront l'ignorance qui parle d'autant plus qu'elle

n'a rien à dire, la mauvaise foi qui plaide le pour et le contre avec

les mêmes élans factices, les mêmes gestes de comédien de province, le

même aplomb, la même suffisance.

C'est la tribune qui perd la France, c'est la tribune qui chicane le

pain, et les couvertures, et la tisane aux soldats français, et qui les

fait mourir de faim, de froid et de misère en Afrique.

On a crié assez en France contre le _trône et l'autel_; il est temps de

parler de la tribune, le trône des avocats, l'autel où ils immolent

chaque jour les intérêts du pays, le bon sens, la bonne foi et le pays

lui-même.

[GU] En attendant, le 6 du mois de novembre 1839, soixante-six licenciés

en droit ont prêté le serment d'avocat. Jour néfaste! où soixante-six

nouveaux vautours affamés par les jeûnes du stage ont pris leur volée

sur la France.

[GU] On avait fait, lors de l'inauguration du musée de Versailles, un

essai assez heureux qui aurait dû ouvrir les yeux au pouvoir: on avait

invité à un dîner quelconque tous les journalistes de quelque talent et

de quelque influence; cela eut pour résultat un article de justes

louanges dans tous les journaux de Paris. Jamais depuis on n'a renouvelé

la moindre politesse à ces écrivains; jamais depuis ils n'ont reçu la

moindre invitation à la moindre soirée ni à la moindre cérémonie. Nous

n'avons cependant pas entendu dire qu'ils aient emporté l'argenterie.

[GU] LA SYMPHONIE DE M. BERLIOZ.--Bien des gens prennent l'obstination

pour du génie. La musique est la mélodie. Une musique sans mélodie est

_une perdrix aux choux_ qui ne se composerait que de choux. La science

est un moyen et non pas un résultat. On dit que la musique de M. Berlioz

est savante. Cela est dit par des feuilletonistes qui ne peuvent pas le

savoir. Grétry disait à un musicien: «Vous n'avez ni génie ni invention;

il ne vous reste que la ressource d'être savant.» Prenez un

commissionnaire, et vous le rendrez savant avec des maîtres et du temps.

La musique de M. Berlioz, que je n'accepte pas comme de la musique, est

le résultat d'une fausse appréciation. M. Berlioz veut peindre par la

musique ce que peignent les paroles. Ce n'est pas là un progrès: c'est

une dégradation. La musique est au-dessus de la poésie; elle commence là

où finit le langage. Ceux qui veulent l'astreindre aux proportions du

langage ressemblent à un chasseur qui fait tomber avec un plomb

meurtrier l'alouette joyeuse qui chante dans le ciel. M. Berlioz trouve

que le rhythme carré a vieilli, et il supprime le rhythme. En poésie, la

rime et la mesure sont bien vieilles aussi, monsieur Berlioz, et on les

garde. Si de la musique on supprime la mélodie et le rhythme, il reste

du bruit et de l'ennui. Je me méfie de la musique dont on veut me

_prouver_ la beauté. La musique doit se sentir. Physiquement, c'est dans

la poitrine, et non dans la tête que se perçoit l'impression de la

musique. La musique de M. Berlioz s'adresse à la tête. Je sais qu'on

m'appellera ignorant; mais Orphée charmait les tigres et les panthères,

qui étaient bien aussi ignorants que moi. Les journalistes qui font des

feuilletons sur la musique ont d'ordinaire un jeune musicien auquel ils

donnent à dîner et une place dans leur loge; le musicien leur fournit en

échange un peu d'argot musical pour leur feuilleton. M. Berlioz a peint

_en musique_, comme l'annonce le programme, Roméo sentant les _premières

atteintes du poison_; les violons ont fait entendre un bruit strident;

un admirateur enthousiaste s'est écrié: «Comme c'est bien ça la

colique!» Au milieu d'un tumulte assez vif de corps et de contrebasses,

j'ai voulu savoir ce que ça voulait dire, et j'ai vu au livre rose

servant de programme: _le jardin de Capulet_ SILENCIEUX _et désert_. Je

suis de bonne foi, j'aime la fermeté de M. Berlioz, et je voudrais aimer

sa musique. J'aurais été heureux de pouvoir l'applaudir au Conservatoire

et ici; j'étais à l'affût de la moindre mélodie; et rien n'a eu la

complaisance d'y ressembler; je me suis ennuyé, et je n'ai ressenti

aucune émotion. On m'a dit que je ne pouvais pas juger la musique

savante. La musique de Beethoven est savante, et elle ne m'ennuie pas,

et elle me fait rêver; la musique de Rossini est savante, et elle me

charme; la musique de Weber est savante, et elle me fait frissonner le

cœur. Sous prétexte de musique savante, on a inventé M. Halevy et M.

Meyerbeer, qui, sous bien des rapports, n'est qu'un Halevy supérieur, et

on a découragé et renvoyé Rossini. Il y a dans la gloire donnée

légèrement ceci de grave et de criminel, que, pour ajuster cette belle

couronne à certaines têtes, il faut la rétrécir, et qu'elle est ensuite

trop petite pour les hommes de génie dont on peut avoir à parler.

[GU] ÉPILOGUE.--Allons, mes guêpes, mes archers au corselet d'or,

revenez à ma voix qui sonne la retraite; il fait froid, il pleut, notre

campagne est finie jusqu'au mois prochain, jusqu'à l'année prochaine.

Les arbres sont nus; les chrysanthèmes, les dernières fleurs de

l'automne, sont flétris. Revenez dans cette retraite où éclosent à leur

tour les fleurs brillantes de l'hiver à la douce chaleur du foyer, les

rêveries et les souvenirs.

Rentrez, mes guêpes, vous trouverez pour vous y reposer un camélia

blanc, et des bruyères couvertes de leurs petites clochettes purpurines,

et un héliotrope d'hiver qui exhale une suave odeur de vanille.

Rentrez et reprenez haleine, vous n'avez pas à regretter les légères

blessures que vous avez faites; vos innocentes colères sont justes et

généreuses; vous êtes d'honnêtes guêpes. Le premier jour de l'année

1840, j'ouvrirai cette porte en vitraux colorés qui donne sur le jardin,

et je vous laisserai prendre encore une fois votre volée.

Janvier 1840.

Une année de plus.--Oraison funèbre de deux dents.--Déplorable

tenue des représentants de la France.--M. Auguis.--M.

Garnier-Pagès.--M. Dugabé.--M. Delaborde.--M. Viennet.--Argot des

journaux.--Les ministères et les attentats.--Le discours de la

couronne.--M. Passy.--M. Teste.--Insuffisance, amoindrissement,

aplatissement.--M. Molé.--M. Thiers.--M. Guizot.--Polichinelle et

M. Charles Nodier.--Les 221.--M. Piscatory.--M. Duvergier de

Hauranne.--M. Malleville.--M. Roger (du Nord).--Les

offices.--Treize gouvernements en trente-huit ans.--La conjuration

de M. Amilhau pour faire suite à la conjuration de Fiesque.--Les

trois unités.--Un mot de M. Pozzo di Borgo.--Le marquis de

Crouy-Chanel.--Le garde municipal Werther.--Le comte de

Crouy-Chanel.--Arrestation extrêmement provisoire de l'auteur des

Guêpes.--Le gendarme Ameslan.--650 ans de travaux forcés.--M.

Victor Hugo.--M. Adolphe Dumas.--M. Gobert.--Melle Déjazet.--Le

gouvernement sauvage.--M. de Cormenin.--Mme Barthe.--M.

Coulman.--La cour de France.--Les bas de l'avocat Dupin.--Plusieurs

nouvelles religions.--L'abbé Chatel.--L'Être suprême l'a échappé

belle.--Un prix de mille écus.--Le prince Tufiakin.--Les nouveaux

bonbons.--Dupins à ressorts.--Une surprise.--Mme de

Girardin.--M. Janin.--Mlle Rond...--Le sommeil législatif.--M.

Dupont (de l'Eure).--M. Mérilhou.--M. d'Argout.--M. Alexandre

Dumas.--Me Chaix d'Est-Ange.--Me Janvier.--M. Clauzel.--La

gloire et le métal d'Alger.--M. Arago.--M. Mauguin.--M. G. de

Beaumont.--Le maréchal Valée.--Le colonel Auvray.--Les

pincettes.--S.M. Louis-Philippe et M. Jourdain.--M. Bonjour.--M.

Berryer.--M. Michel (de Bourges).--M. de Chateaubriand.--M.

Scribe.--M. Delavigne.--M. Royer-Collard.--Le duc de Bordeaux.--M.

Bois-Millon.--Le duc d'Orléans.--Le duc de Joinville.--Le duc de

Nemours.--M. Lerminier.--M. Villemain.--M. Cousin.--Dénonciation

contre les princes du sang.--Une guêpe asphyxiée.--Vingt ans de

tabac forcé.

L'AUTEUR.--Ainsi que je vous l'ai promis, mes guêpes, je vous ouvre

cette porte en vitraux qui donne sur le jardin;--mais ne vous laissez

pas tromper par cet air de printemps;--ne vous arrêtez pas aux violettes

qui ont fleuri ces jours-ci sous les feuilles sèches,--ni à cette

primevère à la corolle amarante qui s'est épanouie au pied du figuier,

précisément le premier jour de l'hiver, le 22 décembre.

Nous sommes dans l'hiver;--voici une année finie et voici une année qui

commence. On appelle cela avoir une année de plus. Ceux qui sont nés

depuis trente ans disent qu'ils _ont_ trente ans.--Hélas! c'est au

contraire trente ans qu'ils _n'ont plus_;--trente années qu'ils ont

dépensées du nombre mystérieux qui leur en a été accordé;--trente années

qui sont les fleurs de la vie et que le vent a séchées;--trente années

pendant lesquelles on a passé par toutes les sensations qu'il faut

ensuite recommencer et _ruminer_.

Heureusement que l'homme se vante d'être sobre quand il ne digère plus;

d'être chaste quand son sang est stagnant et son cœur mort;--de

savoir se taire quand il n'a plus rien à dire;--et appelle vices les

plaisirs qui lui échappent, et vertus les infirmités qui lui arrivent.

Quand on a dépensé cette première partie de la vie,--on s'étonne de la

prodigalité avec laquelle les gens les plus jeunes jettent en riant

leurs jours exempts de souci, sans les compter, sans les regretter, sans

leur dire adieu. On est surpris comme ce voyageur dont parle un conte

arabe, qui vit des enfants jouer au palet avec des _rubis_, des

_émeraudes_ et des _topazes_, et s'en aller sans songer à les ramasser.

Il n'est personne qui, à trente ans, ne soit déjà en train de mourir--et

n'ait à porter le deuil d'une partie de soi-même. Si je voulais, pour

moi, je prononcerais ici l'oraison funèbre de deux dents et de

ravissantes illusions que j'ai perdues.

[GU] La session est ouverte, les Chambres se sont rassemblées: messieurs

les députés continuent à affliger les regards par d'incroyables

négligences de costume. Les _indépendants_ justifient ce laisser-aller

en disant qu'ils représentent _le peuple_, et qu'ils doivent être vêtus

comme le peuple. Mais le peuple ne porte ni un habit vert râpé comme M.

Auguis, ni un habit noir éploré comme M. Garnier-Pagès.--Pourquoi alors

ne pas porter des vestes, pourquoi pas des blouses, pourquoi pas des

casquettes, pourquoi pas des sabots? Ajoutez à cela que les députés ne

représentent pas seulement le peuple,--et que, s'ils représentent

quelque chose, ils représentent toutes les classes de la

société.--Voyez, par exemple, M. Dugabé, examinez son col de chemise

enfermant sa tête qui ressemble à un bouquet dans un cornet de

papier.--Vous vous dites: «Tiens, voilà un monsieur singulièrement

arrangé.»--Vous demandez à un voisin:

--Que représente monsieur? Le voisin vous répond:

--Ce monsieur représente, je crois, la Haute-Garonne. Vous vous dites en

vous-même: «Eh bien! on est gentil dans la Haute-Garonne!» Et voilà tout

un département compromis.

Nous avons remarqué avec plaisir qu'on n'avait pas assassiné le roi,--ce

qui d'ordinaire semble faire partie du cérémonial de la séance.--La

reine, qui était arrivée de bonne heure, était fort pâle jusqu'à

l'entrée du roi dans la salle.--Pauvre femme, moins inquiète quand ses

fils sont au milieu des Arabes que lorsque son mari est au milieu des

Français!

[GU] M. Delaborde, questeur de la Chambre, avait imaginé de placer des

femmes en cercle en dedans de la partie de la salle occupée par les

députés.--M. Viennet, le nouveau pair, a trouvé que cela avait l'air

d'une couronne de roses.--Tout le monde, à l'exception de M. Viennet, a

trouvé que l'innovation était de fort mauvais goût, et je suis pour ma

part de l'avis de tout le monde.

La file des voitures avançait lentement.--Un des nouveaux députés, qui

arrivait dans un fiacre, s'impatientait fort et finit par interpeller un

garde municipal. «Gendarme, cria-t-il,--gendarme,--laissez couper la

file à ma voiture,--laissez-moi passer,--je n'ai pas le temps,--je suis

député,--je vais chez moi, je vais à _mon palais_.»

Il y a dans ce mot seul tout le secret du gouvernement représentatif.

[GU] A l'occasion de l'ouverture des Chambres, les journaux ont enrichi

leur argot d'un certain nombre de mots nouveaux.--Les _érudits_, les

_forts_ en politique, ont créé une _langue sacrée_ inintelligible pour

le vulgaire: ils désignent les ministères et les opinions qu'ils

représentent par les dates, les attentats et les émeutes par d'autres

dates. S'ils ont à parler de la politique de résistance dont Casimir

Périer était l'expression,--ils disent _le_ 13 _mars_; l'intervention en

Espagne est représentée par le 22 février.

Il n'y a rien de si facile que d'oublier ces dates pour les malheureux

lecteurs de journaux. Ceux qui ont la mémoire la plus heureuse se

contentent de les confondre, et prennent un attentat pour un ministère

et réciproquement; le 6 septembre, qui représenta la politique des

doctrinaires pour le 6 juin, qui est l'anniversaire d'une émeute.

Le ministère actuel, qui partage avec une émeute la date du 12 mai, est

particulièrement exposé à de singulières erreurs.

Voici quelques phrases faites par les journaux avec ces éléments:

«Si le 12 mai, qui a amené le 6 juin, s'était souvenu qu'au 11 août a

succédé le 2 novembre; si les doctrines du 13 mars et du 10 octobre ne

lui avaient pas fermé les yeux sur une péripétie nécessaire et semblable

à celle du 27 octobre succédant au 4 février, il n'aurait pas si

promptement rompu avec le 6 septembre et le 22 février.

»En vain le 12 mai cherche un appui dans le 11 octobre, il tombera,

comme le 15 avril, sous le 22 février et le 6 septembre, qui se

réuniront jusqu'à la défaite du 12 mai, après quoi on verra se

renouveler le 4 novembre ou le 9 août.»

[GU] Le premier coup porté au ministère l'a été par le roi.--M. Passy a

eu le chagrin de ne pouvoir faire insérer dans le discours _du trône_

(pour parler selon la langue sacrée des journaux) le plus petit

paragraphe sur le _remboursement des rentes_, qui est sa chimère,--ni

atténuer l'engagement formel de la conservation d'Alger, dont l'abandon

est sa marotte.

M. Teste, par le silence _de la couronne_ (même langue que ci-dessus), a

reçu un nouveau désaveu de sa malheureuse sortie contre les _offices_.

Il est difficile de savoir si le ministère passera la session.

L'opposition n'a aucun plan contre lui. Le mot de ralliement n'est même

pas encore trouvé. On a renversé le ministère Molé avec le mot

_insuffisance_. M. Guizot a bien prononcé le mot _amoindrissement du

pouvoir_ contre le ministère actuel; M. Thiers a, il est vrai, risqué

celui d'_aplatissement_, et le _Constitutionnel_, qui lui appartient, a

commencé ses attaques dans ce sens, mais cela ressemble trop à

l'_insuffisance_ de la session précédente.

Voilà cependant avec quoi et sous quels prétextes on parle tant et on

agit si peu, et on néglige les véritables intérêts du pays. Tous les

hommes possibles, du moins sous le règne de Louis-Philippe, ont paru

successivement aux affaires, presque tous s'y sont représentés plusieurs

fois dans de nouvelles combinaisons,--et on ne sortira pas de ce cercle;

chaque ministère qui sera renversé laissera la place à un ministère

déjà renversé, qu'il renversera à son tour; ce que vous jugez mauvais

aujourd'hui ne peut être remplacé que par ce que vous avez jugé mauvais

hier.

Quand M. Thiers était aux affaires, on lui adressait précisément les

reproches que son parti fait aujourd'hui à ceux dont il veut la

place;--qu'il rentre demain au ministère, et ces reproches seront

rétorqués contre lui. C'est absolument le bâton dont polichinelle et le

commissaire se servent tour à tour dans la parade qu'aime tant Charles

Nodier.

[GU] Quoiqu'il n'y ait pas encore de plan de campagne,--M. Guizot et M.

Thiers s'agitent beaucoup pour s'emparer des deux cent vingt et un

députés qui n'ont pu soutenir le ministère Molé. M. Guizot a dit à M.

Piscatory,--comme le Christ à saint Pierre:--«Tu seras un pêcheur

d'hommes.» M. Piscatory s'est adjoint M. Duvergier de Hauranne pour ce

coup de filet.

M. Thiers, de son côté, a lancé M. Malleville et M. Roger (du Nord), qui

s'occupent de pêcher ces mêmes deux cent vingt et un, un à un, comme à

la ligne.

Les deux cent vingt et un, outre leur importance numérique, forment le

parti de la Chambre qui renferme le moins d'avocats et de fonctionnaires

publics, et représente le plus de propriétés. Ils n'ont pas d'ambition

personnelle ni de ces candidats que les autres fractions présentent avec

une obstination invincible. Ils seraient l'aristocratie du pays et de

l'époque, si, riches comme des aristocrates, ils savaient vivre comme

eux.

Mais les seules gens qui dépensent de l'argent en France sont ceux qui

n'en ont pas.

Ce sont, du reste, de braves gens dont le rêve est la réalisation d'une

utopie impossible: à savoir, le repentir de M. Thiers et son alliance

avec M. Molé.--Ils mangeraient volontiers M. Guizot au repas des

fiançailles.

[GU] L'indifférence de l'opposition pour le ministère du 12 mai (ne pas

confondre avec l'attentat de la même date) semble passablement

dédaigneuse. Il semble qu'il n'y ait qu'à souffler dessus quand il sera

temps. Certes, le roi Louis-Philippe a agi avec assez de dignité pour un

roi constitutionnel quand il a écarté des affaires M. Thiers qui voulait

être plus que le roi!--Mais, en formant le ministère du 12 mai

(continuer à ne pas confondre avec l'attentat), il me semble avoir agi

comme les bourgeois qui croient faire de notables économies en prenant

un domestique pas cher qui casse tout par maladresse dans leur maison.

Ainsi M. Passy, sans parler de l'abandon d'Alger, pour lequel il s'est

ouvertement prononcé et qui est si impopulaire,--n'a rien de plus à

cœur que le remboursement des rentes.

Tandis que M. Teste s'avise de sa malencontreuse idée sur les _offices_.

Comme s'il n'y avait pas en France déjà assez d'inquiétudes et

d'instabilité!

A une époque où tout ce qui n'est pas renversé semble menacer

ruine,--ces messieurs s'avisent de battre en brèche le peu qui reste

debout.

La transmission des charges et des offices est tout ce qui reste en

France des corporations. Les corporations étaient des familles; les

familles étaient des solidarités d'honneur. Du temps des corporations

commerciales, le commerce français avait au dehors une honorable et

fructueuse réputation de probité;--depuis qu'il n'y a plus de

corporations, il se vend sur les marchés étrangers, pour le compte de la

France, des bouteilles de vin vides et des bas de soie dont chaque paire

n'a qu'un bas; et tous les jours le commerce français se déconsidère et

se ruine.

[GU] Nous l'avons échappé belle pendant le mois de décembre,--nous avons

été menacés de deux nouveaux gouvernements, outre tous ceux dont jouit

cette époque où tout le monde est gouvernement.

[GU] Il y a trois puissances qui rendent impossible en France la

réalisation des trois pouvoirs constitutionnels, qui sont la royauté

héréditaire, la Chambre aristocratique et la Chambre des députés.--Ces

trois puissances inhérentes, je le crains, au caractère national, sont

l'inconstance, la vanité et l'ignorance.--Faites donc une royauté

héréditaire avec l'inconstance qui a donné à la France TREIZE

_gouvernements_ en trente-huit ans--(la moyenne n'est pas de trois ans!)

On a eu dans l'espace de trente-huit ans--Louis XVI,--la Convention,--le

Directoire,--le Consulat rééligible,--le Consulat à vie,--l'Empire,--le

gouvernement provisoire.--Louis XVIII,--Napoléon,--Louis XVIII,--Charles

X,--le duc d'Orléans, lieutenant général,--Louis-Philippe roi.

Et si on écoutait chaque parti et chaque subdivision de parti,--nous

aurions à la fois aujourd'hui--le duc d'Angoulême,--le duc de

Bordeaux,--le duc de Bordeaux, _entouré d'institutions

républicaines_,--le prince Louis Bonaparte,--cinq ou six sociétés

républicaines avec ou sans président.

Faites donc une Chambre aristocratique sans aristocratie, sans fortunes,

sans possesseurs de terres, malgré l'envie, la vanité et la suprême

sottise que l'on appelle égalité.

Faites donc une Chambre des députés avec l'ignorance et le bavardage!

[GU] De tout temps, on a aimé à conspirer en France.--Demandez à M.

Amilhau, aujourd'hui député et président d'une cour royale.

LA CONJURATION DE M. AMILHAU POUR FAIRE SUITE A LA CONJURATION DE

FIESQUE.--M. Amilhau conspirait sous la Restauration.--Tout le monde

conspirait alors.--M. Amilhau s'en allait tous les soirs conspirer après

son dîner, cela aidait sa digestion.--Il arrivait en fiacre, donnait un

mot d'ordre, faisait sa partie de whist--et s'en allait régulièrement à

minuit moins un quart pour ne pas mécontenter son portier.--Cela dura

dix ans, sans que M. Amilhau manquât une seule fois, sans qu'il se

commît une indiscrétion.

Un jour, au bout de dix ans, un des conjurés demanda la parole, on la

lui accorda en murmurant: cela dérangeait les parties.

--Messieurs, dit-il, il est temps d'agir.

Comment agir, dit M. Amilhau en se levant, agir? Qu'entendez-vous par

ces paroles? pour qui me prenez-vous? Apprenez, monsieur, que je suis un

honnête homme, incapable de rien faire contre les lois de mon pays.

Cela dit, M. Amilhau prit sa canne et son chapeau, s'en alla et ne

revint plus.

[GU] Le marquis de Crouy-Chanel a un cousin qui demeure dans ma maison.

Ce matin-là, il faisait un temps superbe; mes pigeons faisaient chatoyer

au soleil levant les émeraudes, les améthystes et les saphirs de leurs

cols.--Je m'habillai et je sortis dans l'intention de faire une des

dernières promenades de l'année.--Comme j'allais passer le seuil de ma

porte, deux messieurs s'opposèrent à ma sortie, qui me dirent:

--On ne passe pas.

Ces deux messieurs furent appuyés par trois autres, et moi je me repliai

sur mon appartement.

En un moment, j'avais reconnu la police à sa ressemblance parfaite avec

les gens dont elle est censée nous préserver,--et j'avais fait un sévère

examen de conscience avec une rapidité extraordinaire.--Le résultat de

cet examen fut que je n'avais, pour le moment, d'autre crime à me

reprocher qu'une légère irrégularité dans mon service de garde

national,--et je me rassurai par ma connaissance de la loi.

Les guêpes ­— séries 1 & 2 · 第 5 / 47 段