des fautes d'impression formant un sens plus que bizarre, des mots
coupés au bout des lignes d'une manière injurieuse pour le pouvoir,
excitèrent le mécontentement de quelques lecteurs, l'hilarité de
quelques autres, l'étonnement de tous.
Si un article mentionnait que «que le ministre avait répondu en termes
très-VIFS à une interpellation,» par un simple changement de lettre,
Bleu-de-Ciel imprimait «en termes très-VILS.»
«Les députés ministériels se sont réunis dans un _banquet_.»
Bleu-de-Ciel les faisait se réunir dans un BAQUET.
Si, au moment du mariage que le roi préparait pour son fils,
Bleu-de-Ciel avait à imprimer que «le ministère méprisait les bruits
injurieux,» il finissait la ligne de manière à couper le mot en deux, et
on lisait: «Le ministère méprise les _bru_.» Ce n'était qu'à l'autre
ligne qu'on trouvait la fin du mot «_its_.»
«Le ministère est _matériellement_ le plus fort,» disait le manuscrit.
«Le ministère est _mat_, imprimait Bleu-de-Ciel, et à l'autre ligne
«_ériellement_».
«M*** est un homme d'esprit, disait le journaliste, on l'a vu
_souvent_ répondre avec vivacité...» On l'a vu SOU,» imprimait
Bleu-de-Ciel, et ce n'était qu'après la suspension nécessaire pour aller
de la fin d'une ligne au commencement d'une autre que l'on trouvait la
fin du mot.
«Le ministère _mourant_ d'en venir aux mains avec l'opposition» devenait
«un ministère _mou_».
Un jour on donna au journal la description d'une fête au château. Il y
avait dans l'article cette phrase: «Et ces riches tapis foulés par les
souliers de _satin_ des dames de la cour.» Bleu-de-Ciel trouva plus gai
de mettre des souliers de _catin_.»
Une autre fois, il devait y avoir à la Chambre une discussion
importante; un ministre, qui devait porter la parole, tomba malade.
«C'est une _fatalité_,» disait l'écrivain.
«C'est un _fat alité_,» imprima Bleu-de-Ciel.
Cette fois on renvoya Bleu-de-Ciel. Et Bleu-de-Ciel rentra dans un
journal de l'opposition.
DISTIQUE D'UN CONSEILLER D'ÉTAT.
Près de chaque ministre où j'ai daigné descendre,
J'étais une Cassandre à côté d'un Cassandre.
[GU] PREMIÈRE PHRASE DU DISCOURS PRONONCÉ PAR UN CAPITAINE DE LA GARDE
NATIONALE DE LA BANLIEUE NOUVELLEMENT ÉLU.--«Chers camarades, votre
suffrage est le plus beau jour de ma carrière militaire.»
[GU] Le maire d'une petite ville que vient de traverser S.A.R. le duc
d'Orléans crut devoir lui faire un discours; mais ce qu'il savait le
mieux, c'était son commencement.
--Monseigneur, dit-il, monseigneur, la joie, c'est-à-dire la
satisfaction, non... je disais bien, la joie que j'éprouve, ou plutôt
que je ressens, en vous voyant au milieu de nous, est si grande, si
grande, si gr..... si.....»
--Que vous ne pouvez l'exprimer, monsieur le maire, interrompit le
prince.
Un ancien ministre disait dernièrement d'un de ses commis, qu'on lui
reprochait de ne pas avoir renvoyé: «Que voulez-vous? je n'aurais pu le
renvoyer qu'aux galères.»
[GU] M. Molé a écrit au chancelier pour demander de faire l'éloge
funèbre, à la Chambre des pairs, du général Bernard. Le président du
ministère du 15 avril trouvera dans ce discours l'occasion naturelle de
tracer le tableau de son administration, et de l'opposer aux vœux de
la coalition et au système du 12 mai.
[GU] On a beaucoup parlé d'une réconciliation entre MM. Thiers et Molé.
Cependant M. Thiers dit à qui veut l'entendre: «Je ne conçois pas, quand
on s'appelle Molé, que l'on veuille être autre chose que garde des
sceaux.»
De son côté, M. Molé dit à ses amis: Quand on s'appelle Thiers, je ne
comprends pas qu'on veuille être ministre des affaires étrangères.»
[GU] En avant ici quelques guêpes de réserve pour une des bouffonneries
les plus ravissantes qu'ait produites le régime constitutionnel, si
fécond en bouffonneries.
MM. Soult, Duchâtel, Schneider, etc., se figurent être ministres et
gouverner la France. Il faut que je leur apprenne qu'il n'en est rien,
et que le seul ministre, le seul homme qui fasse les affaires
aujourd'hui, est M. Thiers. Je vais prouver ce que j'avance par des
faits si évidents, qu'après la lecture de quelques pages, MM. Soult,
Duchâtel, etc., paraîtront occuper une des positions les plus comiques
de l'époque.
La cour de la rue Neuve-Saint-Georges a décidé que M. Thiers rentrerait
aux affaires; quelques amis dévoués se sont chargés de lui faire à ce
sujet la petite violence nécessaire pour sauver l'honneur de sa vertu
aux abois.
Mais on ne sait pas encore pour quel portefeuille on se décidera.
Madame Thiers penche pour l'intérieur, à cause des loges gratuites aux
théâtres, M. Dosne veut que son gendre prenne les finances; madame Dosne
ne veut pas qu'il fasse de concessions et exige qu'il rentre aux
affaires étrangères pour contraindre les ambassadeurs à venir dans son
salon. M. Thiers, indécis, prend l'avis de MM. Roger, Mathieu de la
Redorte, Chambolle, Anguis et autres lumières de la Chambre.
Pendant ce temps, M. Thiers règne sur les journaux qu'il subventionne de
promesses; il est dictateur au _Courrier Français_, par M Léon Faucher,
qu'il _doit_ faire conseiller d'État; au _Messager_, par M. Waleski, qui
sera _dans_ les ambassades; au _Siècle_, par M. Chambolle, qui _sera_
inspecteur de l'Université; au _Nouvelliste_, par M. Léon Pillet, qui
_rentrera_ au Conseil d'État; au _National_, par M. Taschereau, qui
_sera_ secrétaire général du département de la Seine, en place de M. de
Jussieu; aux _journaux légitimistes_, par M. Berryer, auquel il donne sa
voix pour l'Académie, et qui, outre sa faveur dans ses feuilles,
l'introduit dans quelques maisons du faubourg Saint-Germain; au
_Constitutionnel_, par M. Véron, dont on assurera l'élection comme
député, et par M. Étienne, qui vient d'être nommé pair de France par
l'influence de M. Thiers.
En effet, c'est une chose remarquable de voir les ministres du 12 mai
obéir, à leur insu, aux sympathies et aux alliances de M. Thiers.
A peine rend-on un service à M. Thiers que cela porte immédiatement
bonheur. M. Cavé s'oppose à la représentation de la pièce de madame de
Girardin; quelques jours après il est appelé à des fonctions plus
importantes. Le _Constitutionnel_, dont un propriétaire influent était
fort mal pour M. Cavé, ne trouve rien à redire à sa nomination.
Les ministres du 12 mai ne font rien, ne donnent pas une signature qui
ne concoure à quelque dessein secret de M. Thiers, qui, en imposant au
roi la nécessité de _régner et de ne pas gouverner_, s'est fait une
position contraire et infiniment plus agréable: _il gouverne et ne règne
pas_.
[GU] Madame de Dino, fort mal vue du faubourg Saint-Germain depuis ses
accointances avec la cour citoyenne, se donne beaucoup de mouvement pour
la candidature de M. Berryer, qui n'est pas agréable au château: elle
espère par là se réhabiliter auprès de ses anciens amis.
[GU] L'ACADÉMIE.--Selon toutes les apparences, M. Bonjour sera élu. Il
s'agit bien plus de n'avoir pas fait certaines choses que d'en avoir
fait certaines autres. Il y a une foule de candidats sans titres qui
n'en font pas moins leurs visites.
M. de Balzac est allé voir M. Duval, qui lui a dit, en montrant son lit:
--Monsieur, voilà un lit où je vais bientôt mourir.
--Je vous crois encore bien des années d'existence, monsieur, a répondu
l'auteur de la _Physiologie du Mariage_, et la preuve, c'est que je
viens vous demander votre voix. Je ne serai pas nommé cette fois-ci ni
l'autre, d'après les résultats ordinaires: il n'y aura pas d'extinction
avant trois ans, c'est donc pour dans six ans au plus tôt que je compte
sur vous.
[GU] Quelques académiciens ont annoncé qu'ils ne donneraient pas leur
voix à un des candidats à cause de ses chagrins domestiques trop connus.
Ce candidat, chargé, il y a longtemps, de fonctions administratives,
crut devoir employer la voie du télégraphe pour apprendre au ministère
_une infortune_ personnelle dont il venait d'avoir la preuve, et
demander son changement immédiat.
Cette proscription ressemble à une singulière fatuité de la part de
messieurs les trente-neuf.
[GU] Nous leur rappellerons alors qu'un autre des candidats a reçu et
accepté, en plein foyer du Gymnase, une insulte grave de la part de M.
Évariste Dumoulin, rédacteur du _Constitutionnel_.
[GU] M. Berryer, s'il est élu, sera forcé de faire ratifier sa
nomination par le roi Louis-Philippe et de lui être présenté. Quelques
légitimistes appellent cela un _bon tour_ joué à la royauté de Juillet;
d'autres disent que c'est une _défection_.
Il est singulier, pour les légitimistes, de voir M. Berryer porté à
l'Académie et soutenu par M. Thiers, auquel il rend de son côté quelques
bons offices; par M. Thiers, auteur de l'arrestation et de
l'emprisonnement de madame la duchesse de Berry.
[GU] LA COMÉDIE DE MADAME DE GIRARDIN.--C'était le jour où l'on
représentait au théâtre de la Gaîté le _Massacre des Innocents_. Des
écrivains chargés par les journaux de rendre compte de la
représentation des pièces de théâtre, presque aucun ne parut dans la
salle. Les plus influents des feuilletonistes avaient reçu une lettre
ainsi conçue:
«_M. et madame Émile de Girardin prient M.*** de leur faire l'honneur
devenir passer la soirée chez eux, le mardi 12 novembre, à neuf heures,
pour entendre_ l'École des journalistes.»
Dans un salon tendu en vert, décoré avec une simplicité riche et
élégante, on remarquait madame de Bawr, madame Gay, madame Ancelot,
madame Ménessier, MM. Hugo, de Balzac, Étienne, de Jouy, Lemercier,
Ancelot, E. Sue, Émile Deschamps, Malitourne, Roger de Beauvoir, de
Custines.
Plusieurs femmes du monde, les unes spirituelles, les autres jolies, une
jolie et spirituelle, des artistes distingués, des hommes du monde.
Mais surtout on remarquait tous les rois du feuilleton, et à leur tête
leur maître, M. Jules Janin.
C'était là aussi un _massacre des innocents_.
_Hérode_ ne tarda pas à paraître; c'était une jeune femme svelte et
forte à la fois comme la muse antique, encadrant un charmant visage dans
de splendides cheveux blonds; elle était vêtue de blanc, et ne
ressemblait pas mal à la _Velleda_ de M. de Chateaubriand.
Elle prit sa place, et commença sa lecture. C'était une suite de vers
fins et spirituels qui faisaient naître dans l'esprit un sourire que
beaucoup arrêtaient sur leurs lèvres; c'était une satire contre les
journalistes: l'auteur, rassemblant les traits de quelques visages, en
avait fait un portrait général, dans lequel beaucoup ont le droit de ne
se pas reconnaître.
Le premier acte finit au milieu des applaudissements. Madame de Girardin
but un verre d'eau pure, et moi je frémis.
L'élite des journalistes était là; ils étaient renfermés; on leur
servait des glaces et des gâteaux; je me rappelai le poison des Borgia.
Mais que ne devins-je pas quand je m'aperçus que presque tous les hommes
avaient au dos une marque blanche.
Je me rappelai alors aussi les _missions_ à l'église des Petits-Pères
sous la Restauration; c'était ainsi que les agents de police marquaient
dans l'église les perturbateurs, que l'on _empoignait_ à la sortie.
Ces deux souvenirs, celui des missions et celui de Lucrèce Borgia, se
croisant dans mon esprit, je demeurai incertain, non pas si la comédie
en cinq actes aurait un sixième acte tragique, j'en étais bien persuadé,
mais seulement si cela finirait comme _Bajazet_, quand la sultane dit au
héros, que les muets attendent à la porte pour l'étrangler, son
terrible: SORTEZ!
Ou comme Lucrèce Borgia, quand elle dit aux convives de son fils
_Gennaro_: MESSEIGNEURS, VOUS ÊTES TOUS EMPOISONNÉS!
La lecture cependant, ou plutôt l'exécution continua. Quelques hommes,
qui connaissaient les visages des journalistes, les désignaient aux
hommes et aux femmes du monde qui ne les connaissaient pas, et on
faisait à chacun l'application des dix vers qui se lisaient pendant
qu'on l'examinait à son tour.
C'était assez embarrassant, je vous assure, et je me trouvai heureux de
n'avoir jamais été qu'un journaliste de passage.
Les mots spirituels, les vers charmants, les épigrammes, les vérités,
les injustices sortaient toujours de la bouche d'Hérode. Il vint même
une scène d'un drame élevé, très-belle, très-bien écrite, et, comme l'a
dit Janin dans sa réponse à madame de Girardin, mieux dite que ne l'eût
pu faire aucune actrice du Théâtre-Français.
Pendant ce temps, M. Emile Deschamps répétait à chaque vers, ainsi qu'il
le fait à toutes les lectures: _châmant! châmant!_
A ce propos, il y a quinze jours que je veux aller voir Janin pour lui
parler de sa lettre; mais il demeure rue de Vaugirard, et moi rue de la
Tour-d'Auvergne, à peu près la distance de Paris à Pékin.
Je vais lui écrire un mot dans ce petit livre qui lui parviendra, sans
doute, avant que j'aie fait cet horrible trajet.
A M. JULES JANIN.--Mon cher Jules, je te fais de sincères compliments de
ta lettre, quoique je ne pense pas tout à fait comme toi. Tu défends le
journalisme, quand on n'a attaqué que les journalistes, mais tu le
défends avec beaucoup de noblesse, de mesure, de convenance et de grâce.
Comme ton ami, je suis heureux et fier de te voir plus d'esprit que tu
n'en eus jamais, après t'en avoir vu dépenser, depuis quinze ans, assez
pour faire dix réputations. A. K.
La lecture finie, le martyre des journalistes ne l'était pas. On
entourait madame de Girardin, et quelques personnes lui disaient: _Oh!
les monstres!_ d'autres ajoutaient: _Vous leur prêtez trop d'esprit; ils
n'en ont pas autant que cela_, position agréable pour les journalistes
présents. Cependant personne ne fut étranglé, personne ne mourut; les
marques blanches au dos provenaient d'une peinture intempestive des
portes faite par un tapissier maladroit. Le lendemain, aucun journaliste
n'avait d'habit. On les rencontrait tous en paletot. Les habits étaient
chez le dégraisseur.
C'est alors que, pour se faire bien venir de la rue Neuve-Saint-Georges,
M. Cavé s'opposa à ce que la pièce fût jouée au Théâtre-Français, et que
la censure en défendit positivement la représentation, ce qu'on devait,
du reste, attendre.
Le _hasard_ fit qu'à quelques jours de là on vanta, dans la _Presse_, le
désintéressement de M. Cavé. M. Cavé crut voir, dans la phrase, un sens
ironique, et envoya MM. Dittmer et de Champagny demander à M. de
Girardin une explication, une rétractation ou une satisfaction. M. de
Girardin refusa le tout. Les témoins retournèrent auprès de M. Cavé
fort embarrassés. Mais M. Cavé, apprenant le résultat de leur visite, se
contenta de dire: «Eh bien! j'aime autant cela.»
Quelqu'un a dit, en voyant la mauvaise humeur de quelques journalistes:
«Ces messieurs sont comme les enfants, ils crient quand on les
débarbouille.»
[GU] LE DRAME DE MADAME SAND.--Le sujet du drame de madame Sand
ressemble singulièrement au sujet de _Clotilde_, un roman que j'ai
publié l'été dernier.
Une femme mariée dit à son amant: «Je ne serai jamais à deux hommes à la
fois.» L'amant s'occupe naturellement d'assassiner le mari. Par une
erreur bizarre, il tue un inconnu; mais, en homme de tête, il accuse le
mari du meurtre qu'il a commis. La femme trouve la chose un peu forte,
rend à son mari l'amour qu'elle n'a plus pour son amant, voit les juges,
sollicite et sauve son époux. L'époux, à peine hors de prison, demande
raison à l'amant de son procédé qu'il trouve déloyal.
L'héroïne sait le jour et l'heure du duel. Elle écrit au jeune homme, le
fascine par ses coquetteries, résiste un peu et succombe.
Puis lui dit: «Il est onze heures. L'heure du duel est passée; vous êtes
déshonoré.»
_N. B._ Comme il y a aujourd'hui quelques femmes qui se modèlent sur les
héroïnes de madame Sand, je crois devoir les avertir que, s'il s'en
trouvait une par hasard qui crût m'embarrasser ainsi, j'ai ma réponse
toute prête.
Au moment où elle-me dirait: «Vous êtes déshonoré.--Et vous donc? lui
dirais-je. Pour moi, je vais aller dire à votre mari ce qui m'a retardé,
et il m'excusera.»
[GU] LA COMÉDIE DE M. DE WALESKI.--On a lu chez madame A*** de
G*** une comédie de M. le comte de Waleski qui obtient beaucoup de
succès dans le monde. Le sujet est une jeune fille coquette qui, sans
être criminelle, laisse prendre sur elle des droits et une influence qui
font le malheur de sa vie.
La comédie de M. Waleski offre la peinture, presque unique aujourd'hui
au théâtre, des mœurs contemporaines. La plupart des écrivains
observent d'après les observateurs, et croient avoir beaucoup fait quand
ils reproduisent des types connus et usés sous d'autres noms. Ils se
contentent d'appeler le _Valère_ de l'ancienne comédie _Eugène de
Noirval_; _Scapin_ prend le nom de _Tom_, _Sganarelle_ celui de _M.
Ducros_ ou de _M. Valmont_. Et leur tour est fait.
Les personnages de M. Waleski sont vrais, vivent parmi nous, se
conforment aux convenances de notre époque, n'entrent qu'où ils doivent
entrer, parlent comme ils doivent parler. Ces qualités, ainsi que la
netteté et l'élégance du style, pouvaient s'attendre d'un homme du
monde; mais on a été étonné (les gens qui s'étonnent) de reconnaître une
grande adresse dans la charpente de la pièce et une remarquable entente
de la scène.
La comédie de M. Waleski sera représentée au Théâtre-Français.
[GU] LE DRAME DE M. DE BALZAC.--M. de Balzac a lu à la
Porte-Saint-Martin un drame dont les personnages sont tirés d'un de ses
plus beaux romans. La pièce est très-neuve et très-audacieuse.
[GU] LES PHILANTHROPES ET LES PRISONS.--Deux classes de philanthropes se
partagent les prisons et les prisonniers, et, loin de leur opposer une
énergique résistance, le gouvernement a pris la _résolution de laisser
faire_. Il a fait pour la philanthropie comme pour l'asphalte, pour les
criminels comme pour les boulevards.
On a livré un côté des boulevards au bitume Polonceau, l'autre côté à
l'asphalte de Seyssel. On a abandonné certaines prisons à certains
philanthropes, et les autres prisons à d'autres philanthropes.
Voici en quoi consistent les deux procédés. Nous y ajouterons les
résultats.
Le philanthrope de l'_école française_ trouve que l'homme est déjà bien
assez malheureux d'être criminel sans qu'on aille encore aggraver ses
chagrins par des punitions excessives. Il veut que le condamné soit bien
chauffé, bien vêtu, bien logé, bien nourri.
L'homme vertueux s'enveloppe de sa vertu et se rafraîchit du souvenir de
ses bonnes actions. Mais pour le criminel, le philanthrope veut qu'on
lui donne des bougies, et recommande le vin de Bordeaux de 1834, un peu
de musique, le spectacle, les livres, en un mot toutes les distractions
pour des hommes qui en ont tant besoin. Il aime son criminel, il le
choie, il l'engraisse, il le console. M. Martin du Nord était de cette
école. Comme on lui disait que les prisonniers avaient de mauvais pain,
il répondit: «Leur pain vaut mieux que celui des soldats.»
_Résultats_: les gens gênés dans leurs affaires, les ouvriers sans
ouvrage s'empressent de tuer leur femme ou d'empoisonner leur frère,
pour jouir du sort des scélérats.
Pour les condamnés, ils ne quittent la prison qu'en pleurant; il faut
les en arracher par la force. Un homme amené facilement en prison par
deux gendarmes n'a pas trop de six gendarmes pour le décider à sortir.
Il n'est pas huit jours sans revenir, en ayant eu soin cette fois
d'_étoffer_ un peu son crime de circonstances aggravantes, pour
s'assurer une dizaine d'années de prison.
Les philanthropes de _l'école américaine_ isolent le prisonnier,
inventent des tourments et des incertitudes. Après ne lui avoir laissé
d'autre société que les quatre coins de son cachot, ils trouvent ces
quatre coins une distraction excessive, et ils les suppriment pour le
mettre dans une prison ronde.
Aucun des criminels qu'ils tourmentent n'est aussi scélérat, aussi
ingénieux en férocité que le plus doux de ces braves philanthropes.
Outre la cruauté de ces essais, on peut leur reprocher une odieuse
injustice. Personne n'a le droit d'aller plus loin que la loi. C'est un
horrible arbitraire.
_Résultats_: cinq hommes sont devenus fous, un est mort en écumant; un
autre, tout récemment, ne pouvant supporter ces cruelles épreuves, s'est
accusé d'un crime imaginaire qui l'envoyait à l'échafaud.
[GU] Le directeur d'un théâtre royal, très-amateur de chevaux, disait
dernièrement: «Il me faut quatre chevaux pour _monter_ au _bois_.»
Un cheval pour y aller en tilbury.
Un cheval pour le domestique qui me suit.
Un cheval pour faire le tour du bois au trot.
Et enfin un quatrième cheval pour faire un tour au galop.
--Parbleu, monsieur, lui dit un brave homme, il y a eu autrefois des
gens qui n'étaient pas si exigeants que vous; ils n'avaient qu'un
cheval, et ils étaient quatre: c'étaient les quatre fils _Aymon_.
[GU] Les partis sont quelquefois obligés de soutenir des gens tellement
nuls, qu'ils ne trouvent d'autre épithète à ajouter à leur nom que celle
de _vertueux_.
C'est absolument comme lorsque les femmes disent d'une autre femme:
«Elle _est bien faite_.» Cela veut dire elle est laide et grêlée.
Quand elles disent: «c'est une bonne personne, c'est le dernier degré de
l'injure: cela signifie, elle est hideuse, bossue et bête.
[GU] L'ARMÉE FRANÇAISE EN AFRIQUE.--Une lettre de M. Blanqui aîné a
tracé un déplorable tableau de la situation des soldats français en
Afrique. Les conquérants sont mille fois plus misérables que les Arabes
vaincus. Les malades manquent de lits, de médicaments et de soins; ils
souffrent et ils meurent dans la boue. C'est une chose infâme.
C'est à l'ignoble lésinerie des avocats de la Chambre qu'il faut
attribuer ce crime national. Pour taquiner le pouvoir et faire de sottes
économies, on n'envoie en Afrique ni assez d'hommes, ni assez d'argent;
et pour que la Chambre ne réduise pas encore ce qu'elle accorde après de
honteuses discussions, on simule des agrandissements de territoire
conquis. On occupe une grande étendue de pays, et le pouvoir a la
lâcheté de céder à la sordide chicane de MM. les avocats.
[GU] Dans une conversation générale, plusieurs femmes se plaignaient de
l'inconstance des hommes. «C'est très-simple, dit madame***, les hommes
se rendent justice; dès qu'ils nous plaisent, ils nous méprisent.»
[GU] Une femme s'est rencontrée ces jours derniers d'une audace et d'une
impudeur extraordinaires qui a osé entamer un procès plus honteux cent
fois que l'ancien _congrès_, que les magistrats les plus honorables
appelaient _infâme_. La plaignante accusait son mari d'irrégularités et
d'illégalités bizarres dans l'expression de la tendresse conjugale.
Me Dupin a étalé complaisamment pendant trois heures une érudition
d'ordures incroyable, dans le latin le plus transparent. Il n'y a rien,
dans le marquis de Sade, de plus effrontément obscène que le discours
que Me Dupin a prononcé en faveur des mœurs, et ceci n'était qu'un
jeu d'esprit pour l'aîné des Dupin, car il ne citait que des textes de
_Sanchez_ et d'autres casuistes qui n'ont aucune autorité en droit
français.
Si Me Dupin prend Sanchez pour une autorité, je lui dirai, s'il ne le
sait pas, que l'on trouve dans Sanchez, entre autres choses,
l'approbation du mensonge et du faux témoignage, et qu'on y lit en
propres termes «que l'on peut nier avec serment une chose que l'on a
faite, si, au serment prononcé à haute voix, on ajoute mentalement une
clause qui en fasse une vérité.» Ainsi, on peut dire haut: «Je jure que
je n'ai pas vu telle personne,» quoiqu'on l'ait vue, si on ajoute bas ou
mentalement: _Ce matin_.
[GU] On a beaucoup reproché au maréchal Soult la médiocre élégance de
son élocution; on a été jusqu'à l'accuser d'une confusion malheureuse
des _s_ et des _t_, en un mot, on a dit que le duc de Dalmatie _faisait
des cuirs_. J'avoue que cela serait un inconvénient assez grave pour
être reçu de l'Académie de Paris; et encore j'aimerais mieux faire des
cuirs et n'importe quelle faute de langage, que de commettre les phrases
de MM. Berryer et de Cormenin, que j'ai citées au commencement de ce
volume, et qui sont, en même temps que des fautes contre la langue, des
fautes contre le sens commun.