Ne serait-il pas, ô monsieur de Cormenin! plus vrai, plus raisonnable et

plus honnête à la fois de dire au peuple que les impôts, sous beaucoup

de rapports, sont mal perçus et mal dépensés; qu'il faudrait d'abord

s'occuper de la répartition, c'est-à-dire dégrever les choses de

première nécessité, et imposer davantage le luxe; mais qu'ensuite, dans

un pays riche comme la France, les bons esprits, les esprits justes,

réellement désireux de la prospérité publique et du bien-être général,

doivent demander, non pas combien on dépense d'argent, mais comment on

le dépense?

[GU] Pas de budget, monsieur de Cormenin! c'est-à-dire pas d'impôts,

c'est-à-dire pas d'administration, pas d'armée, pas de travaux, pas de

pavés, pas de lanternes, pas de réparations aux anciens édifices, pas

d'hôpitaux, pas de lois, pas de magistrats, pas de propriété, pas de

sécurité dans les rues ni dans les maisons, aucune répression pour le

crime, aucun asile pour la faiblesse. C'est donc là ce que vous voulez,

monsieur Cormenin? Je vous en fais mon sincère compliment. Pas d'impôts,

c'est une idée remarquable, et que l'on n'avait pas encore émise aussi

clairement. Qu'est-ce que l'on reprochait donc à l'opposition, de

n'avoir pas de doctrine et de n'avoir rien à mettre à la place de ce

qu'elle s'efforce de renverser? pas d'impôts!

Il est triste de voir un homme d'autant de sens et d'esprit que M. de

Cormenin devenir ainsi de la force de M. Cauchois-Lemaire.

[GU] Ce pauvre Cauchois-Lemaire écrit, il faut le dire, d'une façon

merveilleusement biscornue. Mais il est honteux cependant qu'on ne lui

ait pas fait une position honorable. M. Cauchois-Lemaire s'est sacrifié

maladroitement, sous la Restauration, aux intérêts de la famille

d'Orléans, qui n'était pas encore une dynastie.

Un duc d'Orléans devenu roi, à une autre époque, sous le nom de Louis

XII, répondit à des courtisans qui lui rappelaient certaines

malveillances dont il avait eu à se plaindre avant de monter sur le

trône: «Le roi de France ne venge pas les injures du duc d'Orléans.»

On doit blâmer les courtisans de S. M. Louis-Philippe, qui lui donneront

dans l'histoire l'air d'avoir parodié ce mot célèbre, et d'avoir pensé

que «le roi de France ne devait pas payer les dettes du duc d'Orléans.»

[GU] On commence à épousseter les banquettes de la Chambre des députés

et à reclouer le tapis. Il y a quelques jours, on a trouvé sur le

piédestal du Laocoon de bronze qui décore la salle des Pas-Perdus du

Palais-Bourbon ces quatre vers écrits à la craie:

Chacun, dans ce héros troyen

Qui vainement roidit ses membres,

Reconnaît le roi-citoyen,

Et, dans les serpents, les deux Chambres.

[GU] En attendant l'ouverture de la session, M. Chambolle, député, a été

rencontré promenant au Jardin des Plantes la famille de M. Thiers, et se

servant de sa médaille de député pour faire pénétrer ces dames dans la

rotonde de la girafe et des éléphants, ainsi que dans le palais d'hiver

des singes, où le public n'est pas admis.

[GU] M. Garnier-Pagès préfère la promenade des Tuileries, où il porte

toujours l'air et le costume d'un croque-mort allant s'enterrer

lui-même. Nous l'y avons rencontré un jour de soleil. Il donnait le bras

à un gros petit homme sur lequel il s'inclinait négligemment en disant:

«Ce qui nous ennuie surtout, ce sont les gens de Barrot,--ou de

barreau.»

[GU] A mesure qu'on démolit la pairie, on lui bâtit un palais plus vaste

et plus magnifique.

Ces masses de pierre ne sont-elles pas un sépulcre semblable aux

pyramides d'Égypte, et chaque membre de la Chambre, autrefois

héréditaire, n'est-il pas un Pharaon dont on veut faire une momie?

Et MM. Persil, Viennet, Rossi, Etienne, etc., que l'on y enterre avec

les pairs, ne font-ils pas merveilleusement l'effet des chats, des ibis,

des ichneumons et des crocodiles, que l'on retrouve dans les tombeaux

des rois d'Égypte, côte à côte avec ces majestés embaumées?

[GU] La Chambre des pairs, qui ne peut plus se recruter par l'hérédité,

se recrute chaque année par le bon plaisir. Et voici de quel bois le bon

plaisir fait des pairs de France:

Il met à la Chambre des pairs, d'abord ses députés avariés, usés,

vermoulus, dont les colléges électoraux ne veulent plus à aucun prix.

Exemple: M. Viennet, qui n'a pu se faire réélire. Ensuite les députés

qui le gênent à la Chambre. Exemple: M. Étienne, qui rédigea la dernière

adresse, en qualité de grand écrivain: hélas!

Et enfin ses favoris qui ne payent pas le cens nécessaire pour la

députation. Exemple: M. Rossi.

[GU] C'est par haine de l'aristocratie que l'on a détruit la pairie;

mais on n'a pas remarqué que l'on n'a fait que transporter

l'aristocratie dans la Chambre des députés, aristocratie de boutiquiers

au lieu d'une aristocratie de grands seigneurs.

Il ne manquait à la Chambre basse, pour hériter tout à fait de la

Chambre haute, que l'hérédité, et la voilà qui s'en empare. M. Persil a

fait nommer à sa place son fils à Condom, et M. Étienne fils s'est

présenté dans le département de la Meuse.

Ces héritages ouverts, celui de la pairie dont la Chambre des députés

est légataire, et celui des nouveaux pairs Étienne et Persil auxquels

succèdent leurs fils, affirment combien nous avions raison tout à

l'heure en disant que le palais du Luxembourg est une pyramide et _un_

tombeau.

HISTOIRE DE M. ROSSI, CITOYEN DU MONDE.--M. Rossi est né dans le duché

de Massa, sous la domination de l'archiduchesse Marie-Béatrice,

c'est-à-dire que M. Rossi commença par être AUTRICHIEN.

En 1808, un sénatus-consulte du 24 mai le fit FRANÇAIS, en réunissant à

l'empire tous les États de la maison d'Autriche en Italie, et en

enclavant Massa dans un département français.

M. Rossi, qui n'avait pas fait exprès de naître Autrichien ni de devenir

Français, sentit le besoin de choisir une patrie; il quitta les

départements réunis pour passer au service d'Italie. Il fit les

déclarations et les démarches nécessaires pour être naturalisé ITALIEN,

et se fit inscrire en qualité d'avocat près les cours italiennes de

Milan et de Bologne. Ce fut à Bologne qu'il fixa sa résidence.

En 1814, Bologne fut réclamé par le pape. Mais M. Rossi ne tarda pas à

aller joindre Murat. Murat exigeait des Italiens qui passaient dans ses

rangs qu'ils abjurassent leur patrie et se fissent naturaliser

Napolitains. M. Rossi n'hésita pas à se faire NAPOLITAIN. Ce fut lui

qui, avec M. Salfi, fut chargé d'appeler toute l'Italie à un soulèvement

contre la domination étrangère.

Après la chute de Murat, M. Rossi quitta l'Italie et passa en Suisse.

Là, il publia une brochure dans laquelle il disait: qu'il n'avait été et

ne serait jamais qu'ITALIEN.

Il fixa sa résidence à Genève, y épousa une femme genevoise, et se fit

naturaliser GENEVOIS vers 1820. Il entra même dans les conseils de la

République.

En 1830, voyant une révolution en France, une révolution en Belgique, un

soulèvement en Pologne et un en Italie, M. Rossi prit ses mesures pour

redevenir Italien en cas de succès; mais, la révolution italienne ayant

échoué, il fut Genevois plus que jamais, et fut membre du conseil d'une

constitution fédérale qui embrouilla tellement la question, qu'on y

renonça.

Une patrie peut venir tout à coup à manquer, il est bon d'en avoir

toujours une ou deux de réserve.

M. Rossi avait connu _M. de Broglie à Coppet_; il avait secondé la

politique de la France; ce fut même son rapport sur les affaires

suisses, au moment de la révolte des petits cantons, que M. de Broglie

fit lithographier pour le communiquer à tous les ministres de France à

l'étranger, comme l'exposé de la manière de voir du cabinet français.

M. Rossi était si mauvais _Suisse_, comme vous voyez, qu'il n'avait

presque rien à faire pour devenir Français. M. de Broglie et M. Guizot

l'appelèrent en France et lui donnèrent une chaire de droit

constitutionnel français. D'abord les élèves s'obstinèrent; une

ordonnance rendit les cours de M. Rossi obligatoires pour les examens de

droit. Les élèves alors s'y précipitèrent en foule, mais pour tout

casser, pour chanter la _Marseillaise_, et jeter au professeur des

pommes cuites et autres. La gendarmerie s'en mêla. Puis, comme tout

s'oublie en France assez promptement, la science réelle du professeur

triompha des plus rebelles, et son cours est fort suivi. M. Rossi s'est

fait naturaliser FRANÇAIS, et il fait partie de la dernière fournée de

pairs.

M. Guizot disait hier à quelqu'un: «Voyez Rossi; il s'est confié à moi,

et voilà où je l'ai conduit en trois ans.»

Pour M. Rossi, après avoir été tour à tour AUTRICHIEN _par hasard_,

FRANÇAIS _par accident_, ITALIEN _par étourderie_, PAPALIN

_momentanément_, NAPOLITAIN _par humeur guerrière_, et GENEVOIS _par

amour_, il est aujourd'hui et définitivement FRANÇAIS _par raison_.

«En effet, dit-il, la véritable patrie est le pays où l'on a une bonne

chaire à l'Institut, de bons appointements, de bonnes dignités. J'ai

essayé de tous les pays, et, comparaison faite, j'en reviens à la

France; les autres _Français_ sont Français par hasard, peut-être malgré

eux; moi, je le suis par choix et après un mûr examen.»

[GU] La cour de Goritz s'amuse aux jeux innocents; en voici un qui a eu

beaucoup de succès. On prend la date de diverses époques et on en tire

des conséquences.

Ainsi, en additionnant les chiffres qui forment la date de la révolution

de 1789, on trouve pour total 25 ans, durée de ladite révolution.

1815 donne pour total 15, ce qui est précisément le nombre d'années qu'a

duré la Restauration.

1830, à son tour, date de la révolution de juillet, donne 12 ans; ce qui

serait, d'après cet enfantillage, la limite imposée au gouvernement de

Louis-Philippe. Et on se réjouit fort là-bas en pensant que nous allons

commencer la dixième année.

[GU] M. Viennet recevait à l'Opéra les _félicitations de ses nombreux

amis_ sur sa nomination à la pairie. «Eh! mon Dieu, dit-il, je

descendais de la diligence d'Arpajon, je vais chez moi, mon portier

m'apprend que je suis nommé pair de France.

--C'est une faveur méritée..., et vous devez en être heureux.

--Oui... oui... mais une chose m'étonne... Je n'ai vu dans la liste que

trois gentilshommes, Larochefoucault, Lusignan et moi.

--Vous?

--Moi... Ignorez-vous donc que je descends des rois d'Aragon?

--Mais qu'est-ce que vous nous disiez donc alors, que vous descendiez de

la diligence d'Arpajon?»

[GU] Depuis quelques jours, les journaux ministériels sont remplis

entièrement des discours qu'adressent au duc d'Orléans les maires,

préfets et autres dignitaires des villes qu'il a à traverser, et des

réponses qu'il est obligé de leur faire. On comprend tout le plaisir que

trouvent à discourir de pauvres autorités qui n'en ont pas souvent

l'occasion, et l'intérêt tout de localité que peuvent avoir les discours

du prince.

Mais ce sont là de ces nécessités fâcheuses que l'on devrait dissimuler.

Loin de là, les journaux du gouvernement abusent de cette rédaction

gratuite pour faire de notables économies sur les fonds qui leur sont

alloués, et donnent aux discours de S.A.R. une dangereuse publicité.

En effet, l'improvisation admet avec une certaine grâce des négligences

de style que le prince eût facilement évitées dans des discours destinés

à l'impression. En outre, il est impossible que, dans cent et quelques

discours qu'il a prononcés depuis son départ, il n'ait quelquefois

revêtu des mêmes couleurs des pensées qui doivent être toujours les

mêmes.

Cela a d'abord l'inconvénient de détruire tout l'effet de ces discours

sur les localités qui les ont accueillis avec joie. Si les habitants de

Marseille ont été flattés de s'entendre dire par le prince royal qu'il

éprouvait un plaisir tout particulier à se voir au milieu d'eux, leur

satisfaction a dû se modérer beaucoup en apprenant par les journaux que

S.A.R. a éprouvé un plaisir non moins particulier à se voir au milieu

des habitants de Lyon, et un autre plaisir tout aussi particulier à se

voir au milieu des habitants de Châlons.

En un mot, que le compliment qui les avait flattés par son exception est

un compliment banal, et que le prince est particulièrement flatté de se

voir n'importe où.

Le second inconvénient est la mauvaise humeur que donnent aux lecteurs

de journaux ces discours qui, outre les désavantages que nous venons de

signaler, ont celui d'entraîner avec eux les discours auxquels ils

répondent. Bien des gens déjà attribuent injustement à S.A.R. l'ennui

que les journaux leur donnent, et on ne saurait croire à quel point il

serait dangereux de faire passer l'héritier du trône pour un être

ennuyeux.

Une autre maladresse des journaux ministériels est de se réjouir avec

fracas des justes témoignages de respect que reçoit le prince sur sa

route. Ceci est d'une humilité extrêmement grotesque. Un journal est

allé jusqu'à dire: «A Marseille personne n'a insulté le prince.»

On pouvait donc l'insulter? Il est désagréable de recevoir de tels pavés

de la part de gens qui ont épousé les intérêts du trône de juillet, et

qui ne les ont pas _épousés sans dot_.

Je ne sais cependant si je dois plaindre le gouvernement des mauvais

offices que lui rend sa littérature. Le gouvernement ne comprend rien à

la presse, et un gouvernement n'a pas le droit de manquer

d'intelligence. Fondé par la presse sur les ruines d'un autre pouvoir

détruit par la presse; tous les jours remis en question par elle, il n'a

pas su s'allier franchement. Il a fait deux parts des écrivains: il a

acheté tous ceux qui étaient à vendre au rabais, tous les gens sans

talent, sans influence, sans esprit. Et, appuyé sur eux, il a

audacieusement déclaré la guerre aux autres, en les écartant avec

obstination de toutes les positions honorables. Et il a mis les amis

qu'il s'est choisis aux prises avec les ennemis qu'il s'est faits. Et

encore, cette influence, que ses amis, ou plutôt ses domestiques

littéraires, ne possèdent pas par leur talent ni par leur caractère, il

n'a pas su la leur faire ni par l'argent ni par aucune illustration.

Je connais un de ces pauvres diables, qui, ne trouvant ni énergie dans

son cœur, ni esprit dans sa tête, n'avait à donner que du dévouement:

eh bien! il s'est franchement dévoué; il a été insulté par l'opposition,

et il a subi, sans murmurer, les injures et les dédains; il s'est prêté

à toutes les exigences, à tous les services qu'on lui demandait. Eh

bien, il vivait misérablement, à peine vêtu, cachant un linge absent par

l'épanouissement fallacieux des bouts de sa cravate; remplaçant un

manteau par la rapidité de sa course dans les rues. Et ce pauvre diable

était fier avec ses amis qui soupçonnaient son indigence; si on lui

offrait à dîner, il refusait: _il était invité à dîner chez Plougoulm_.

Et ces jours-là, on était sûr de le voir, à l'heure où l'on dîne chez M.

Plougoulm, se promener dans les galeries de l'Opéra, nourrissant son

esprit, faute de pouvoir nourrir son corps, de l'espoir d'une large

croix d'honneur, qu'il vient enfin d'obtenir pour seule récompense,

après dix ans de misères et de dévouement. Et ses amis avaient fait de

cela un proverbe; et encore aujourd'hui ils appellent, en plaisantant,

_dîner chez Plougoulm_, ne pas dîner du tout.

Une autre fois, il devait aller dîner avec quelques-uns d'entre eux au

faubourg Poissonnière. Ils étaient à la Madeleine; on prend un omnibus.

L'homme vendu au pouvoir répugne à l'idée de l'omnibus. Il n'a pas les

six sous nécessaires, et il ne veut pas avouer sa triste situation.

--Montez en omnibus, dit-il à ses amis, moi, je vais prendre un

cabriolet; j'ai une autre course à faire, j'arriverai en même temps que

vous.

Les amis montent dans l'omnibus, les chevaux partent au trot et suivent

la ligne du boulevard. En passant devant la rue Caumartin, un d'eux fait

un mouvement de surprise:

--Qu'avez-vous?

--Il m'a semblé reconnaître P*** qui passait comme un trait à l'autre

bout de la rue.

--Pas possible!

A ce moment on était à la rue du Mont-Blanc.

--Tenez, voyez là-bas! c'est bien lui! il court comme un cerf. On ne le

voit plus.

En effet, le malheureux suivait un chemin parallèle au boulevard. On le

vit encore traverser presque d'un seul bond la rue du Helder, la rue

Taitbout, la rue Laffitte, la rue Pelletier, etc., et il arriva trempé

de sueur et couvert de boue.

Le journaliste indépendant, au contraire, celui qui méprise l'or du

pouvoir, dîne au café de Paris, soupe au café Anglais, et fait donner à

ses parents et à ses amis des perceptions, des bureaux de poste et de

tabac, comme s'il en pleuvait. L'indépendance, pour beaucoup, n'est

qu'une plus habile exploitation de la servilité. C'est ainsi que sur

terre se trouvent réalisées ces paroles de l'Écriture, qui m'ont

très-singulièrement choqué: «Il y a plus de joie au ciel pour un pécheur

qui se repent que pour dix justes qui restent dans la bonne voie.»

Seulement, les pécheurs politiques, pour ne pas perdre le bénéfice de

leur position, ont soin, quand ils reçoivent le prix de leur

marchandise, de ne la point livrer aux acheteurs.

[GU] Certes, un gouvernement bien organisé devrait être l'assemblage de

toutes les royautés intellectuelles qui possèdent aujourd'hui la France

et la gouvernent avec plus ou moins d'incertitude. J'entends par ces

royautés, ces influences diverses que se font le talent et la puissance

morale. Tel écrivain règne par la pensée sur dix ou douze milliers

d'hommes, que le pouvoir semble compter pour rien, tandis qu'il devrait

avoir cet homme, non pas à lui, mais avec lui; non pas par la

corruption, mais par une honorable alliance. Mais les choses sont faites

de telle façon, qu'à force de voir les hommes puissants et intelligents

en dehors du gouvernement, à force de voir que la littérature reconnue,

avouée par le château et les divers ministères qui se suivent et se

ressemblent, ne se compose que de gens sans talent, sans influence, sans

portée, le public en est venu à considérer comme une honte et un

opprobre de consacrer sa plume au soutien du pouvoir; que l'homme

d'ordre, de bon sens et de bonne foi, a besoin de tout le courage des

anciennes républiques pour ne pas insulter le roi, et qu'il lui faut

laborieusement donner des raisons excellentes de la position qu'il a

prise, raisons qu'on n'écoute guère, tandis que, en bonne logique, ce

serait aux ennemis du gouvernement à se justifier.

[GU] La littérature du château se compose de M. Casimir Delavigne, de M.

Cuvillier-Fleury, de M. de Latour, de M. A. Pépin. Je passe sous silence

un homme d'esprit, un écrivain correct, qui paraît ne se mêler de rien

ou n'être guère écouté.

La littérature des ministères se compose de MM. de Wailly, Cavé, Bertin,

Mévil, Baudoin, Perrot.

A voir ces choix, il semble que la cour et les ministres n'aient autour

d'eux des écrivains que comme les Spartiates avaient des esclaves qu'ils

faisaient enivrer, pour montrer à leurs enfants la laideur de

l'intempérance.

Voyons un peu quels services ces messieurs rendent au château et aux

ministères.

M. Cuvillier-Fleury fait de temps à autre, dans le _Journal des Débats_,

un article pâteux qui attire plusieurs avanies au pouvoir de la part des

journaux de l'opposition; puis il écrit à ces journaux que ce qu'il dit

n'est pas l'opinion du château et qu'il est _indépendant_. On voudrait

savoir ce que c'est que l'indépendance d'un homme qu'on peut, demain

matin, renvoyer de la seule position qu'il puisse avoir. M.

Cuvillier-Fleury, chargé de faire, dans le _Journal des Débats_, l'éloge

funèbre de la princesse Marie, cette belle fleur si vite flétrie, ne put

oublier qu'il avait été souvent en butte aux douces et sagaces moqueries

de la princesse, et il glissa dans son article, écrit du reste sans

talent et sans émotion, un reproche de sa propension à la raillerie.

Pour M. de Latour, il n'abuse de sa petite position que pour imposer à

divers recueils des articles _littéraires_ de son cru.

M. Alphonse (hélas!) Pépin est un pauvre diable qui remplace le talent

et la capacité par le dévouement. Il a prêté son nom à une justification

du règne de Louis-Philippe, dont il n'a pas écrit, dit-on, un seul mot.

Le manuscrit lui arrive d'une septième ou huitième main, sans qu'il en

sache l'origine. Mieux instruit que M. A. Pépin, nous pouvons dire que

cet ouvrage est écrit, sinon d'une manière brillante, du moins avec

ordre, logique et raison, et que son auteur véritable est un personnage

de très-bonne maison.

On dit que l'on veut faire M. A. Pépin député. Je suis décidé à n'être

pas représenté par lui à la Chambre. Si l'on donne suite à ce projet,

j'ouvrirai un certain carton «A. Pépin» d'où je tirerai des choses assez

réjouissantes.

Passons à ce bon M. Delavigne, le seul de ces messieurs qui ait un nom

et du talent, quoique parfaitement commun et ennuyeux.

M. Casimir Delavigne est bibliothécaire de Fontainebleau: de plus, sous

le nom de son frère, M. Germain Delavigne, il est intendant des

Menus-Plaisirs. Aux Menus-Plaisirs, une nichée de quatorze Delavigne,

mâles, femelles, petits et grands, sont logés, meublés et chauffés. On

craint d'y voir passer la forêt de Villers-Cotterets.

Comme M. Cuvillier-Fleury, M. Casimir Delavigne se dit _indépendant_.

Mais il va plus loin; et, pour concilier les bénéfices de la popularité

avec les avantages de la faveur, il fait tantôt une tragédie légitimiste

(les _Enfants d'Édouard_), tantôt une comédie républicaine (la

_Popularité_), et, en ce moment, il a promis sa voix à M. Berryer, pour

l'Académie.

Si les Delavigne nichent aux Menus-Plaisirs, les de Wailly fourmillent à

l'Élysée-Bourbon; et, par une touchante réciprocité, les de Wailly font,

dans l'occasion, augmenter les appointements des Delavigne, qui meublent

à leur tour les de Wailly avec les meubles des Menus-Plaisirs.

Les Bertin n'ont jamais écrit une ligne de leur vie, mais leur journal

est une puissance. M. Cavé, appelé par les uns le _spirituel auteur des

Soirées de Neuilly_, par les autres, le _peu_ spirituel auteur des

_Soirées de Neuilly_ (je ne le connais pas), est dans la dépendance de

M. Thiers.

M. Mévil n'écrit pas. M. Perrot est censeur et ami intime de M. Janvier.

M. Baudoin n'a pour titres littéraires que d'avoir retrouvé dans une

cave des drapeaux tricolores qu'il y avait audacieusement cachés.

En fait de services rendus au ministère, M. Baudoin a eu l'heureuse

idée, au moment où on avait de sérieuses inquiétudes sur la quantité de

la récolte, au moment où on se plaignait hautement de l'élévation du

prix du pain, de publier dans le _Moniteur parisien_ un article _sur les

peuples qui mangent de la terre_. Mais il est arrivé à M. Baudoin une

histoire assez gaie.

[GU] HISTOIRE DE BLEU-DE-CIEL ET DE M. BAUDOIN.--En général, les

imprimeurs des journaux appartiennent au parti républicain. Un jeune

_compositeur_, que ses camarades appelaient _Bleu-de-Ciel_ parce qu'il a

les cheveux rouges, comme les Grecs appelaient les furies Euménides,

avait toujours travaillé aux journaux de l'opposition. Une circonstance

l'empêcha de trouver une place dans les imprimeries de son parti. On

voulut l'embaucher pour un journal ministériel; il répondit qu'il

préférait attendre. Il vendit sa montre, et attendit. Un mois se passa

sans qu'il trouvât d'ouvrage. Il se soumit un peu à la nécessité, et

annonça qu'il consentirait à travailler à un journal de l'opposition

dynastique. Cette concession n'amena pas de résultats; il mit ses habits

en gage, et attendit avec fermeté, vivant de pain et de fromage, plutôt

que d'appuyer de son talent un gouvernement qu'il déteste sur la foi des

journaux qu'il a imprimés toute sa vie. Bleu-de-Ciel, cependant, reçut

un matin une lettre de sa vieille mère, qui était malade et qui lui

demandait quelque argent. Il regarda autour de lui: il ne lui restait

plus rien à vendre ni à engager. Il alla s'embaucher parmi les

compositeurs du _Moniteur parisien_, reçut quelque argent d'avance, et

l'envoya à sa mère. De ce jour il devint triste et taciturne, évita

soigneusement les amis, ne se montra dans aucune réunion. Il était

vaincu et humilié. Il ne se consolait un peu qu'en pensant à sa mère et

en se disant: «Cette pauvre vieille femme, il fallait bien la secourir!»

Un jour, Bleu-de-Ciel se réveilla avec une idée et en même temps avec

toute sa gaieté. Il entra à l'atelier en fredonnant: «_Toi que l'oiseau

ne suivrait pas_.» Il causa, fut amusant et spirituel, rechercha ses

camarades, et redevint, en un mot, le _Bleu-de-Ciel_ d'autrefois.

Les guêpes ­— séries 1 & 2 · 第 3 / 47 段