Il n'y a pas eu en France une seule grande chose, bonne ou mauvaise en

politique, en littérature, en art, qui n'ait été inspirée par une femme.

N'est-il pas plus beau d'inspirer des vers que d'en faire? Il me semble

voir des divinités descendre de leurs niches pour arracher l'encensoir à

leurs adorateurs.

Au moment où j'écris ceci, elles envahissent tout, elles s'emparent de

tout. En vain les hommes protestent; ils sont obligés, pour garder

encore une dernière différence, et pour se distinguer des femmes, de

laisser croître leur barbe.

Autrefois nous avions les titres et les noms; les femmes, le pouvoir et

les choses: constatons que ce sont elles qui veulent changer cela.

[GU] La comédie de madame de Girardin a été reçue à l'unanimité, avec

acclamations, etc.; par suite de quoi il a été décidé qu'on ne la

jouerait pas.

C'est ici qu'une autre comédie s'est jouée en dehors du théâtre, où on

n'en joue guère, hélas!

Sous un gouvernement stable, les ambitieux et les gens en place n'ont à

s'occuper que de peu de monde, du pouvoir actuel et du pouvoir futur,

mais maintenant il faut s'occuper du gouvernement actuel et de tous les

gouvernements _possibles_. On ne peut deviner qui sera au pouvoir

demain; il faut donc faire la cour à tout le monde. Le seul ministre que

l'on puisse négliger est le ministre qui est aux affaires, parce que,

quel qu'il soit, il ne peut tarder à s'en aller.

Messieurs les comédiens ont cru voir dans la pièce de madame de Girardin

une attaque contre M. Thiers.

Dans l'_École des journalistes_, il est question d'une calomnie répandue

par un journal sur le compte d'un homme d'État. L'auteur défend et

réhabilite _son_ homme d'État.

Messieurs les comédiens ont remarqué que la calomnie dont s'est servie

madame de Girardin est précisément la même chose qu'un bruit que

certains journaux ont répandu, dans le temps, sur M. Thiers, avec des

formes passablement inconvenantes.

L'auteur soutient qu'il n'a eu en vue, ni M. Thiers, ni personne; et

d'ailleurs M. Thiers n'aurait qu'à se louer d'une semblable allusion, si

elle existait, puisqu'elle donne comme _une calomnie_ ce que d'autres

ont pris soin de présenter comme _une médisance_.

Mais, si l'on se livre à un semblable système d'interprétations, il

devient impossible de faire une ligne pour le théâtre: il est impossible

de jouer une seule pièce même de l'ancien répertoire; on trouvera dans

tout une allusion à quelque chose que l'on aura dit sur quelqu'un.

Ainsi, que l'on apporte à ces messieurs _Rodogune_, ils ne la laisseront

pas jouer à cause de M. U.; _Esther_, il y a des Juifs, et que dira M.

de Rothschild? _Iphigénie_, M.*** prendra pour lui la dureté

d'_Agamemnon_; _Harpagon_, M. B*** prendra cela pour une

personnalité; le _Bourgeois gentilhomme_, que dira M. D***? les

_Fâcheux_, MM. Br***, C*** et A*** se fâcheront; la _Comtesse

d'Escarbagnas_, toute la nouvelle cour entrera en fureur; et

_Sganarelle_ donc! Molière serait bien reçu, s'il venait représenter

_Sganarelle_ à ces messieurs: une personnalité offensante contre tout le

monde! Ces messieurs refuseraient immédiatement l'autorisation, par

égard pour MM. A***, F***, P***, d'U***, de B***,

G***, L***, Q***, de V***, C***, H***, ***, de

M***, R***, X***, D***, de Z***, de N***, S***,

d'Y***, d'E***, J***, d'O***, de T***, d'I***, etc.,

etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc.,

etc., etc., etc., etc., etc., etc, etc., etc., etc., etc., etc., etc.,

etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc.

Cherchez bien dans ces noms, et vous trouverez celui de quelqu'un de

votre connaissance que messieurs les comédiens pourraient chagriner en

permettant la représentation de _Sganarelle_.

[GU] On a repris au Théâtre-Italien la _Cenerentola_; les feuilletons

ont repoussé leurs cris, leurs hurlements d'admiration, de l'année

passée. Mais, pour la première fois, on a remarqué que la pantoufle de

Cendrillon, si ravissante dans le conte de Perrault, a été remplacée

dans le libretto par un bracelet: on a demandé pourquoi? Je vais le dire

à ces messieurs.

Il y a une demi-heure chaque jour... c'est précisément celle où j'écris,

il est une heure de l'après-midi; eh bien! en ce moment, dans toute la

France, trois cent mille femmes se livrent à d'épouvantables tortures;

il s'agit de renverser un axiome de géométrie: «Le contenant est plus

grand que le contenu;» il s'agit de faire entrer de grands pieds dans de

petits souliers. Les femmes de théâtre sont allées fort loin dans cet

art; mais une pantoufle, une pantoufle qu'il faut perdre, une pantoufle

qui doit s'échapper du pied, une pantoufle trop large, ne peut se prêter

à un mensonge.

Les Italiennes n'ont pas les pieds fort petits; il n'est pas une _prima

donna_ qui n'eût retiré, de la pantoufle, du ridicule et de

l'humiliation.

Je m'étonne qu'aucun vaudevilliste n'ait pensé à faire jouer le rôle de

Cendrillon à mademoiselle Jenny Vertpré, qui a de si petits pieds.

Est-ce que par hasard les vaudevillistes n'auraient pas autant d'esprit

qu'on le croit à Saint-Pétersbourg?

[GU] Le daguerréotype... a beaucoup fait parler, beaucoup fait écrire.

Le procédé exploité par M. Daguerre a été découvert par M. Niepce, ainsi

qu'en fait foi un traité passé entre MM. Niepce et Daguerre, le 14

décembre 1829. M. Niepce vivait à la campagne; un de ses parents parla

de sa découverte à l'ingénieur Chevalier, qui en parla à M. Daguerre,

qui alla voir M. Niepce.

D'après ce traité du 14 décembre 1829, il est dit que, en cas de décès

de l'un des deux associés, la découverte ne pourra jamais être publiée

que sous la raison Niepce et Daguerre.

M. Niepce est mort et la _machine_ s'appelle _Daguerréotype_.

Le monde découvert par Christophe Colomb s'appelle bien _Amérique_.

[GU] Il faut constater ici une singularité remarquable. Un des journaux

dits _indépendants_, s'étant permis quelques plaisanteries sur la

découverte exploitée par M. Daguerre, il lui a été enjoint de ne pas

continuer et de se repentir, attendu que tout journal _indépendant_ doit

respecter une chose dont M. Arago a fait l'éloge.

Il y a un an, M. Dantan, qui a fait la charge en plâtre de toutes les

illustrations contemporaines, fit également celle du même M. Arago.

Plusieurs apôtres de liberté allèrent trouver M. Dantan et l'obligèrent

à briser son moule et à faire amende honorable.

M. Arago doit être bien fâché du rôle qu'on lui fait jouer, et, pour ma

part, je le plains de tout mon cœur d'avoir des amis aussi acharnés

contre lui.

[GU] Les dieux s'en vont, a dit un ancien. Je dirai quelque chose de

plus triste: les femmes s'en vont.

S'il y avait une destinée belle et noble, c'était celle des femmes,

telle qu'elle a été si longtemps en France.

Reines par la beauté et par l'amour, on les avait placées sur un

piédestal si élevé, que les moins _divines_ d'entre elles n'en osaient

descendre dans la crainte de se rompre le cou.

Une grande, une sublime fiction avait établi que l'amour d'une femme ne

s'obtenait que par la manifestation de tout ce qu'il y a de noble et

d'héroïque dans la nature humaine.

Au courage, à l'honneur, à l'esprit, il fallait joindre la distinction

et l'élégance.

Les hommes avaient fait les femmes si grandes, qu'il fallait devenir

grand pour arriver jusqu'à elles.

Les petits hommes et les imbéciles, les natures communes et vulgaires

ont changé tout cela.

Le goût des plaisirs faciles devait dominer à une époque où il y a une

haine insatiable contre tout ce qui est grand et beau. Les hommes des

meilleures familles, les hommes les plus faits pour le monde, se sont

laissé entraîner. Autrefois ils _avaient_ des danseuses, aujourd'hui ils

_sont eus_ par elles. Ils ont brûlé aux pieds de ces divinités impures

un encens auquel elles n'étaient pas accoutumées. Les journalistes ont

vanté la décence et la noblesse, les vertus et le bon ton des sauteuses

qui se montrent, trois fois par semaines, toutes nues au public, et qui

d'ailleurs ne peuvent avoir d'autres charmes que de n'avoir ni bon ton,

ni vertus, ni décence.

Donnez à un grand poëte, à un roi, la vingtième partie des éloges que

les journaux donnent tous les jours à des acrobates parfaitement maigres

et parfaitement jaunes, et on vous accusera de camaraderie et de

servilité, et on cassera vos vitres avec des pierres.

Les choses en sont arrivées à ce point, que si aujourd'hui--les exemples

sont connus--si aujourd'hui une danseuse épouse un duc, cela s'appelle

toujours, comme autrefois, une mésalliance; mais c'est la danseuse qui

se mésallie. Tout le monde, en apprenant ce mariage, qui se fait à

l'église, au chœur ou à la chapelle de la Vierge, s'écrie: «Quelle

folie!» ne croyez pas que l'on veuille parler du duc: c'est la danseuse

qui est folle, et qui fait une mauvaise affaire.

On en est venu à applaudir plus une chanteuse que le musicien, dont elle

gâte la musique.

Qu'il paraisse un beau livre, aucun souverain ne s'en émeut. Depuis que

le peuple sait lire, ce qui n'est peut-être pas un bien,--je crois que

les rois ne le savent plus, ce qui, à coup sûr, est un mal; mais qu'une

de ces diverses saltimbanques, que l'on paye pour gigoter sur les

théâtres,

Et montrer aux quinquets, le soir, de maigres choses

Que personne, autre part, ne voudrait voir pour rien;

qu'une danseuse décolletée par en bas jusqu'à la hauteur où les autres

femmes se décolletent par en haut, s'avise de faire trois pirouettes

devant un roi, il fait complimenter la funambule, demande la permission

de se présenter dans sa loge, et lui offre, non pas de l'argent, mais un

souvenir. La reine d'Angleterre détache un bracelet de son bras et la

prie de l'accepter.

Aujourd'hui, les femmes de tout Paris qui ont le plus de succès, qui le

soir sont le plus entourées de beaux et de _gants jaunes_, sont les

sauteuses du Cirque-Olympique.

Houp-là, houp, dia, hu, ho; houp-là, houp.

[GU] PARENTHÈSE A PROPOS DES GANTS JAUNES.--Il n'y a plus de grands

noms, de grandes familles, d'illustration personnelle aujourd'hui, pour

une certaine classe d'individus; on ne distingue plus les hommes que par

la couleur de leurs gants.

Les gants jaune paille, car il faut bien les préciser pour la postérité,

du prix de deux francs cinquante centimes, remplacent tout ce que nous

venons de dire, et, en outre, l'esprit, la distinction, les bonnes

manières, etc., etc.

Il faudrait ne pas avoir deux francs cinquante centimes dans sa poche

pour s'en priver.

L'ancienne aristocratie, l'aristocratie de race, avait de belles mains;

celle qui surgit sur les débris de l'ancienne se contente d'avoir de

beaux gants, qui servent à cacher des mains vulgaires. On pourrait lui

dire, comme Lafontaine à son loup:

Montrez-moi patte blanche.

[GU] Et, il faut l'avouer, les femmes n'ont pas su défendre leur belle

couronne menacée. Elles n'ont pas eu la dignité des sénateurs romains,

qui, voyant Rome livrée aux Gaulois, au fer et à la flamme, se drapèrent

dans leur toge et restèrent assis sur leur chaise curule, calmes,

grands, impassibles, et faisant hésiter la mort et les barbares.

Les unes, et c'est le plus grand nombre, ont fait des concessions et des

lâchetés; elles ont permis aux hommes tout le sans-façon qu'elles ont

cru être le charme de leurs rivales des théâtres, elles ont toléré qu'on

vînt dans un salon:

En cravate noire,

En bottes,

En redingote;

Elles se sont accoutumées à l'odeur du cigare.

Hélas!

Quos vult perdere Jupiter dementat.

Jupiter aveugle ceux dont il a résolu la perte.

[GU] Elles auraient dû consulter M. Moëssard, acteur et régisseur du

théâtre de la porte Saint-Martin.

Harel, son directeur, abusait un peu de sa longanimité:

«Mon petit Moëssard, disait-il à son pensionnaire, qui est gros comme

une tonne, vous me ferez bien encore cette concession?»

M. Moëssard recula d'un pas, rejeta sa bonne grosse tête rouge en

arrière, mit sa main droite dans son gilet et dit: «Monsieur Harel,

c'est de concessions en concessions que Louis XVI est monté sur

l'échafaud.»

Elles ont vu de ce temps tout ce qui arrive aux royautés qui se

_popularisent_.

Sans parler de Sylla qui, après avoir abdiqué, fut poursuivi d'injures

et de pierres.

[GU] D'autres sont entrées dans la lice avec les acrobates; elles ont

cherché tous les moyens de paraître en public, de monter sur les

planches, d'être applaudies. Elles ont reçu des actrices chez elles et

ont chanté avec elles; elles ont chanté devant un public payant, sur les

théâtres, sous prétexte de bienfaisance; elles ont vendu publiquement

dans des bazars, et ont chanté gratis à Notre-Dame-de-Lorette, sous

prétexte de piété.

La piété et la bienfaisance sont les deux vertus les plus complaisantes

et les plus commodes qu'on puisse imaginer.

Voici mon volume fini, mes chers lecteurs;--adieu jusqu'au 1er

décembre.

Décembre 1839.

L'auteur à ses guêpes.--M. de Cormenin.--M. Duchâtel et ses

chevaux.--Les fous du peuple.--M. Cauchois-Lemaire.--Une phrase de

Me Berryer.--Le roi de France doit-il payer les dettes du duc

d'Orléans?--Quatrain.--M. Chambolle.--M. Garnier-Pagès.--Les

pharaons et les crocodiles.--M. Persil.--M. Etienne.--M.

Viennet.--M. Rossi, citoyen du monde.--M. Etienne fils.--M. Persil

fils.--Les hommes de lettres du château.--M. Cuvillier-Fleury.--M.

Delatour.--M. Vatout.--M. Pépin.--M. Baudoin.--Histoire de

Bleu-de-Ciel et de M. Baudoin.--Les journalistes vendus.--Dîner

chez Plougoulm.--Les philanthropes.--Madame de Dino.--M. Casimir

Delavigne.--La nichée des Delavigne et la couvée des de

Wailly.--L'Académie.--M. de Balzac.--Un soufflet.--Un mari et le

télégraphe.--Un distique.--Me Dupin et ses discours

obscènes.--La comédie de madame de Girardin.--M. Cavé.--Madame

Sand.--M. de Waleski.--Les hommes vertueux.--La tribune.--Un jour

néfaste.--MM. Léon Pillet, L. Faucher, Taschereau, Véron, Émile

Deschamps.--Règne de M. Thiers.--M. Dosne.--Madame Dosne.--Madame

Thiers.--La symphonie de M. Berlioz.--Épilogue.

L'AUTEUR.--A moi mes guêpes, à moi mon rapide escadron! A moi mes

guêpes, à moi! sonnez la charge en bourdonnant.

Vous avez fait voir le dernier mois combien vous êtes dociles et bien

dressées; vous avez défilé en ordre de bataille sous les yeux de la

foule; vous avez fait reluire au soleil vos cuirasses de topaze; mais

vous n'avez que montré vos aiguillons encore vierges. Allons mes guêpes,

en avant!

Déjà, votre bourdonnement fait tinter les oreilles de bien des gens;

déjà quelques journaux de province, qui se font faire à Paris, sous

prétexte de décentralisation, vous ont adressé de timides injures,

signées de ces vagues et prudentes _initiales_ qui ne sont le

commencement d'aucun nom.

Déjà les amis de votre maître se sont armés contre lui d'une hypocrite

bienveillance, et sont allés disant: «Ce pauvre Alphonse, c'est bien

dommage! Il ne continuera pas l'ouvrage commencé; quand le printemps

exhalera le parfum du jeune feuillage; quand les ajoncs en fleurs

couvriront d'un drap d'or les côtes de la Normandie qu'il aime tant;

quand les plaines de la Bretagne seront toutes roses de bruyères, il

disparaîtra avec son fusil de chasse, et ses guêpes resteront errantes

et vagabondes à se rouler dans les fleurs blanches des cerisiers de son

jardin.»

Hélas! mes bons amis, pardonnez-moi si je dissipe cette agréable

inquiétude, si je vous console de ce chagrin que vous n'avez pas. Mes

guêpes me suivront partout, et de partout elles reviendront à Paris; à

Paris, ce grand bazar où l'on vient de tous les points vendre et

acheter, où l'on vend, où l'on achète tout, même les choses qui ne

devraient ni s'acheter ni se vendre. A Paris, ce gouffre où chaque jour

entrent pêle-mêle, par toutes ses issues, par toutes ses barrières, du

lait, des bestiaux, des légumes et des poëtes, qu'il dévore en un

instant. Chaque mois, mes guêpes reviendront à Paris avec le vent qui

vous apportera, de la Provence, l'odeur des premiers orangers, avec le

vent d'ouest, qui vous amènera de l'Océan les nuages noirs pleins

d'éclairs et de tonnerres. Elles pénétreront dans le château et dans les

riches salons, dans les tavernes et dans les mansardes obscurcies par la

fumée du tabac, et elles piqueront les peaux les plus dures, les cuirs

les plus coriaces, et elles reviendront à moi, comme des faucons bien

dressés sur le poing du chasseur.

Beaucoup ont critiqué le format de mes petits livres. Je réponds que je

ne les écris pas pour qu'ils soient enfermés cérémonieusement dans une

bibliothèque; je veux qu'on les mette dans sa poche, que l'employé les

porte à son bureau, le député à la Chambre, le juge au Palais,

l'étudiant au cours; et je tiens à dissimuler le plus possible tout ce

qu'ils ont de sérieux; je serai trop heureux de me faire pardonner

d'amuser les gens; je ne veux pas qu'on s'aperçoive que je les fais

aussi penser.

(GU) Ceux qui ont déclaré le _peuple souverain_ ont entouré sa nouvelle

majesté de tous les attributs des anciennes royautés détruites. Ils ont

pris soin surtout de rétablir une charge importante, depuis longtemps

déjà tombée en désuétude, ils se sont rappelé _Triboulet_ et l'_Angeli_;

et, pour que le peuple souverain n'eût rien à envier aux rois qui l'ont

précédé, ils se sont faits eux-mêmes les _fous du peuple_.

[GU] Il y a de par le monde un homme d'esprit et de sens qui s'est fait

créer vicomte par la Restauration. Cet homme n'était pas d'une noblesse

assez ancienne ni assez illustre pour prendre rang parmi les nobles; il

n'était que bien juste assez vicomte pour faire croire aux gens du parti

populaire qu'il leur sacrifiait quelque chose. Semblable à ce philosophe

ancien, qui mettait à part les taureaux maigres en disant: «C'est assez

bon pour les dieux.»

M. de Cormenin s'était jusqu'ici distingué par le style, le sens et

l'esprit de ses ouvrages. Il paraît qu'on a exigé de lui qu'il déposât

sur l'autel de la patrie, avec son titre de vicomte, le style, l'esprit

et le bon sens qu'il avait.

Il ne faut que quelques grelots au bonnet de la liberté pour en faire le

bonnet de la folie.

[GU] Voici ce qu'a écrit M. le vicomte de Cormenin dans _l'Almanach

populaire_ pour 1840:

«Le budget est un _livre_ qui _pétrit_ les _larmes_ et les _sueurs_ du

peuple pour en tirer de l'_or_.»

Cette phrase a le malheur de ressembler beaucoup à une phrase célèbre de

M. Berryer, qui se présente en ce moment comme candidat à l'Académie.

«C'est _proscrire_ les véritables bases du _lien_ social.»

Ou à ce langage grotesquement figuré, qui fit pendant longtemps la

fortune de l'ancien _Constitutionnel_: «_L'égide_ de la raison peut

seule _retenir_ le _char_ de l'État, _ballotté_ par une _mer_ orageuse.»

M. de Cormenin croit peut-être devoir faire à l'égard du peuple, pour

se faire mieux comprendre de lui, ce que font les nourrices pour les

enfants, quand, imitant leur langage et leur bégayement, elles leur

disent: «Si Popol est saze, il aula du tateau.»

Nous dirons à M. de Cormenin que le peuple fait des fautes de grammaire,

mais ne fait pas de fautes de logique et de bon sens, à moins qu'on ne

les lui ait apprises par des publications dans le genre de cette

dernière publication de M. de Cormenin.

Que la phrase que nous venons de citer n'est pas une faute de français

seulement, mais qu'elle serait une faute dans toutes les langues, sans

en excepter la langue chinoise, parce que c'est une absurdité.

Tous les grammairiens et tous les orateurs, Longin, Quintilien,

Vaugelas, Dumarsais, l'Académie et la raison, disent qu'une _figure_

doit être _suivie_ et se pouvoir traduire sur la toile.

Or, il serait, ce me semble, difficile de peindre _un livre_ qui _tord_;

Et qui _tord_ des _larmes_;

Et des _larmes_ dont on extrait de l'_or_.

Tout aussi bien que la _base_ d'un _lien_;

Et une _base_ qu'on _proscrit_.

C'est une chose que tout le monde sait, jusqu'aux critiques du _Journal

du Commerce_.

Mais ceci n'est rien; continuons:

«Un livre qui chamarre d'or et de soie les manteaux des ministres, qui

nourrit leurs coursiers fringants, et tapisse de coussins moelleux leurs

boudoirs.»

Ah! les ministres ont donc des manteaux chamarrés d'or et de soie? On

apprend tous les jours: d'honneur, je l'ignorais jusqu'ici. On m'a

montré dans le temps M. Perrier, qui avait un habit noir fort simple; M.

Laffitte, qui avait un habit bleu à boutons de cuivre; M. Thiers, en

habit noir, ou _œil de corbeau_. Qui diable a donc des manteaux

chamarrés d'or et de soie? Ce n'est pas M. Cunin-Gridaine, que je sache;

je l'ai aperçu à l'exposition des produits de l'industrie avec un habit

noir. M. Schneider porte une redingote vert russe. Est-ce donc M.

Duchatel? Mais non, M. Duchatel est d'ordinaire assez mesquinement vêtu.

C'est dommage, du reste, car avec son ventre rondelet qui semble un

ventre postiche, le manteau chamarré d'or et de soie sur l'épaule, comme

Almavina, lui irait à ravir. Tout bien considéré, il paraît que les

ministres n'ont pas de manteaux chamarrés d'or et de soie.

Alors pourquoi M. de Cormenin le dit-il, et le dit-il au peuple? que

signifie alors la phrase de M. de Cormenin? Est-ce pour faire croire

que, dans son incorruptibilité plus que sauvage, il n'a jamais vu de

ministres? Pardon, monsieur, vous avez au moins vu ceux de la

Restauration, quand vous leur demandiez avec tant d'instances qu'on

érigeât en vicomté certain pigeonnier que vous savez.

[GU] Continuons:

Ah! j'oubliais les _coursiers fringants_ et les _boudoirs_ des

ministres. Qui est-ce qui a vu les coursiers fringants de M. Duchatel?

Les pauvres coursiers! eux fringants! Flatteur de M. de Cormenin! comme

il prodigue aux chevaux des adulations dont il est si avare pour les

rois! _fringants! les coursiers_ de M. Duchatel! D'honneur, le mot est

joli, et je voudrais l'avoir dit. Deux bêtes percheronnes communes à

faire peur, qui se sont couronnées, comme les rois sont couronnés

aujourd'hui, en se mettant à genoux.

Je parle des chevaux de M. Duchatel, parce que les autres ministres n'en

ont pas, et louent des urbaines au mois.

Et les boudoirs tapissés de coussins moelleux! Je ne crois pas qu'il y

ait beaucoup de _boudoirs_ dans les ministères. Toujours est-il que le

grand salon du ministère de l'intérieur, entre autres, est couvert d'un

vieux tapis à rosaces qui date de l'Empire, et meublé d'un vieux meuble

du même âge, d'un vieux meuble en soie verte éraillée, usée, déchirée,

qu'aucun ministre n'a osé remplacer jusqu'ici.

[GU] PARENTHÈSE.--Dernièrement M. Duchatel, chez lui, avait, avec un

homme de quelque importance, une conversation sérieuse sur des questions

politiques d'un haut intérêt. Il était distrait et perplexe, et ne

pouvait détourner ses yeux d'un certain fauteuil. Tout à coup, cédant à

l'impatience, il laissa son interlocuteur au milieu d'une phrase

commencée, et se précipita sur un cordon de sonnette.

Un domestique parut.

--Qui a jeté de la bougie sur ce fauteuil? demande le ministre. Il faut

enlever la tache de suite.

Le domestique se mit en devoir d'obéir, et ce n'est que lorsqu'il eut

exécuté l'ordre que M. Duchatel revint à sa conversation.

[GU] M. de Cormenin ajoute que le budget est encore «un livre qui

paillette les habits des ambassadeurs.»

Cette fois, voilà qui mérite d'être examiné sérieusement: comment! on

fait _représenter_ les Français à l'étranger par des messieurs couverts

d'habits pailletés! Eh bien! cela doit être joli et ne peut manquer de

donner une bonne opinion de la nation. Il est vrai que l'on est

quelquefois _représenté_ à la Chambre par d'autres messieurs étrangement

vêtus. Mais cela se passe en famille, tandis qu'à l'étranger, cela cesse

d'être drôle, à moins cependant que les ambassadeurs n'aient pas plus

d'habits pailletés que les ministres n'ont de manteaux chamarrés d'or et

de soie.

[GU] Avec des _prémisses_ de cette force, M. de Cormenin devait arriver

à des résultats d'une haute bouffonnerie. Il n'y a pas manqué. Il dit

_au peuple_ que le budget ne doit pas exister, que c'est un abus, un

préjugé.

Les guêpes ­— séries 1 & 2 · 第 2 / 47 段