[GU] Je ne me rends pas bien compte du traitement que, dans

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typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée

et n'a pas été harmonisée. [GU]=l'image d'une guêpe.

COLLECTION MICHEL LÉVY

LES

GUÊPES

ŒUVRES

D'ALPHONSE KARR

Format grand in-18.

LES FEMMES 1 vol.

AGATHE ET CÉCILE 1 --

PROMENADES HORS DE MON JARDIN 1 --

SOUS LES TILLEULS 1 --

LES FLEURS 1 --

SOUS LES ORANGERS 1 --

VOYAGE AUTOUR DE MON JARDIN 1 --

UNE POIGNÉE DE VÉRITÉS 1 --

LA PÉNÉLOPE NORMANDE 1 --

ENCORE LES FEMMES 1 --

MENUS PROPOS 1 --

LES SOIRÉES DE SAINTE-ADRESSE 1 --

TROIS CENTS PAGES 1 --

LES GUÊPES. 6 --

En attendant que le bon sens ait adopté cette loi en un article, «la

propriété littéraire est une propriété,» l'auteur, pour le principe, se

réserve tous droits de reproduction et de traduction, sous quelque forme

que ce soit.

Paris.--Typ. de A. WITTERSHEIM, 8, rue Montmorency.

LES

GUÊPES

PAR

ALPHONSE KARR

--PREMIÈRE SÉRIE--

NOUVELLE ÉDITION

[Illustration: COLOPHON]

PARIS

MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS

RUE VIVIENNE, 2 BIS

1858

Reproduction et traduction réservées

A MES AMIS INCONNUS

L'histoire racontée par les _Guêpes_ renferme une période de dix ans.

De ce recueil, complètement épuisé en librairie, on me demande une

nouvelle édition.

J'aurais cru ma probité intéressée à ne faire aucuns changements, ni aux

idées, ni aux appréciations,--quand même mes idées et mes appréciations

auraient changé,--ce qui n'est pas.

Quelques pages seulement ont été supprimées, à la demande des

éditeurs.--Nous n'aurions pu imprimer aujourd'hui ce que je disais

alors,--et je ne veux pas dire autre chose.

Je viens de relire les cent volumes des _Guêpes_, et, dans ma

conscience, je puis répéter aujourd'hui ce que j'ai dit en tête du

premier volume, publié en novembre 1839.

A. K.

Avril 1853.

LES

GUÊPES

PRÉFACE, AVERTISSEMENT, AVANT-PROPOS;

LE TOUT EN VINGT LIGNES.

Ce petit livre est le premier de douze volumes semblables qui paraîtront

successivement et chaque mois, d'ici à un an.

Ils contiendront l'expression franche et inexorable de ma pensée sur les

hommes et sur les choses en dehors de toute idée d'ambition, de toute

influence de parti.

Je parlerai sans colère, parce qu'à mes yeux les hommes les plus

méchants sont encore plus ridicules que méchants, et que d'ailleurs je

suis sûr de leur faire ainsi à la fois plus de tort et plus de chagrin.

Je n'appartiens à aucun parti: je juge les choses à mesure qu'elles

arrivent, les hommes à mesure qu'ils se manifestent; je prends peu de

choses au sérieux, parce que, n'ayant besoin de personne que de mes

amis, et ne leur demandant que leur amitié, je sens, je vois et je juge

avec le sang-froid et la gaieté tranquille d'un spectateur passablement

assis.

J'adresse mes petits livres _aux amis inconnus_ que je puis avoir dans

le monde, aux gens de bonne foi, de bon sens et d'esprit: c'est-à-dire

que j'ai pris mes mesures pour n'avoir besoin que d'un petit nombre de

souscripteurs.

Nous rirons bien ensemble de bien des gens qui voudraient passer pour

sérieux, et nous nous amuserons à mesurer la petitesse des _grands_

hommes et des _grandes_ choses.

Novembre 1839.

Aux amis inconnus.--Le gouvernement et les portiers.--Les partis et

leurs queues.--Indépendance des gens de lettres.--Le roi des

tragédies.--N'importe qui premier.--Ce que signifient les

prodiges.--Gouvernement des marchands de peaux de

lapin.--Consciences à trois francs.--Voyage du duc et de la

duchesse d'Orléans.--Porte-crayons en or, contrôlés par la

Monnaie.--L'hospitalité de Bourges.--Chercher Blanqui.--M. Cousin,

philosophe cynique.--Les rois et les bergères.--Bon mot de S. M.

Louis-Philippe.--Bon mot de M. Thiers.--Mauvais mot de M. de

Salvandy.--Sur le jury.--Sur les avocats du roi.--Manière de faire

condamner un accusé.--Vol de grand chemin.--M. Laffitte et un

cocher.--Les livres.--Les romans.--M. de Salvandy.--Aux gens

sérieux.--Parenthèse: les femmes de lettres.--L'école des

journalistes.--La Cenerentola et les pieds des chanteuses.--Le

Daguerréotype et Christophe Colomb.--Le nez de M. Arago.--Les

femmes s'en vont.--Les gants jaunes.--Les écuyères du Cirque.

Certes, aux personnes qui me connaissent pour un homme de loisir et de

fantaisie, il doit paraître extraordinaire que j'aille ainsi, de gaieté

de cœur, me donner le tracas et l'ennui de créer une publication,

quand il paraît chaque matin, sous le titre ambitieux d'organes de

l'opinion publique, un si grand nombre de carrés de papier, où il me

serait loisible de glisser ce que je puis avoir à dire à mes

contemporains.

Il faut donc que j'aie une raison forte et invincible, et cette raison

la voici:

C'est qu'il _n'y a pas UN journal dans lequel on puisse mettre vingt

lignes où il n'y aurait ni bêtise, ni mauvaise foi_. J'en prends à

témoin plusieurs de mes amis, hommes d'esprit et de talent, qui y

écrivent ou plutôt qui y rament avec tant d'ennui et de dégoût. Je fais

mieux, je prouve.

Autant que je me le rappelle, au mois de juillet de l'année 1830, une

révolution a été faite _pour la liberté de la presse_ par cette

intéressante partie de la population qui ne sait pas lire: la presse est

donc libre.

Si le despotisme a ses inconvénients, la liberté a aussi les siens; le

despotisme est considéré par celui qui l'exerce, ou comme un droit, ou

comme une puissance acquise par la force, et conséquemment odieuse:

comme droit, il a des limites, comme tout droit, en dehors desquelles il

cesserait d'être; comme usurpation, il y a une goutte qu'on n'ose pas

mettre dans la coupe sous peine de la faire déborder.

Mais la liberté étant une vertu, elle prend ses plus funestes ou ses

plus grotesques excès pour un progrès, et elle ne reconnaît pas de

bornes.

Le gouvernement a cru agir sagement, en mettant _quelques_ restrictions

à la liberté de la presse.

Ces quelques restrictions remplissent dans le Code onze pages, contenant

chacune cinquante lignes de soixante lettres, c'est-à-dire environ

soixante-dix pages d'un volume ordinaire.

Le gouvernement a cru agir sagement, en quoi il s'est parfaitement

trompé.

La presse sans entraves se servait de contre-poids à elle-même; chaque

nuance avait son journal, et chaque journal n'avait qu'un petit nombre

de clients:

Le cautionnement a été la plus grande entrave, mais en même temps il a

créé des privilèges; c'est-à-dire que, s'il a rendu beaucoup de journaux

impossibles, il a donné une immense puissance à ceux qui ont pu remplir

cette condition, en cela que les diverses nuances de lecteurs se sont

absorbées dans une couleur et ont fait à chacun des journaux existants

une très-nombreuse clientèle.

Les conditions fiscales imposées à la presse l'ont retirée des mains des

écrivains pour la mettre à celles des spéculateurs et des entrepreneurs.

Ainsi, aujourd'hui, on ne pourrait citer un seul écrivain possesseur

d'un journal; mais, en revanche, la presse est gouvernée, dirigée par

d'anciens bonnetiers, d'anciens pharmaciens, d'anciens avoués, etc.;

quelques-uns,--les journaux par actions,--appartiennent à la fois à deux

mille épiciers, bottiers, pâtissiers, merciers, rôtisseurs, portiers,

perruquiers, bouchers, avocats--et autres citoyens d'une littérature

contestable.

Voici quels sont les résultats de cet ordre de choses pour le

gouvernement et pour les écrivains.

Le gouvernement, par une de ces maladresses qu'il n'y a que les

gouvernements qui sachent faire, a fait passer l'arme dont il avait peur

des mains des poëtes aux mains des hommes d'affaires et des marchands.

Les marchands savent ce qu'ils mettent et ce qu'ils risquent dans une

affaire, et les bénéfices multipliés par les risques que doit leur

rapporter cet argent. Ils ont une tenue, une pertinacité, que n'auraient

jamais eues les écrivains, qui n'auraient eu en vue que des idées, des

paradoxes ou des systèmes. Les marchands vont droit à leur but, qui est

de rançonner comme ami ou comme ennemi le gouvernement, ou de le

renverser pour prendre ou vendre sa place. Vous avez voulu avoir affaire

aux marchands; eh bien! arrangez-vous avec eux; ils vous achètent la

presse en gros, ils vous la revendront en détail, et gagneront dessus,

et ils vous la vendront cher, et ils vous la feront payer de tout ce

qui est à vous, et de bien des choses qui ne sont pas à vous.

[GU] Pour les gens de lettres, qui parlent si haut et si souvent de leur

indépendance, voici ce qu'ils ont gagné au _progrès_. Ils ne sont plus,

il est vrai, aux gages de Louis XIV; ils lèvent fièrement la tête et

plaignent ou méprisent Corneille, qui a subi ce joug honteux; mais ils

sont aux gages de M. Trois-Étoiles, négociant en vins, ou fabricant de

cheminées, ou des deux mille bottiers, rôtisseurs, portiers, avocats,

etc., dont je vous parlais tout à l'heure, qui ont déposé le

cautionnement de cent mille francs exigé par la loi.

[GU] Il n'y a que deux sortes de journaux: ceux qui approuvent et

soutiennent le gouvernement, quoi qu'il fasse, et ceux qui le blâment et

l'attaquent, quoi qu'il fasse. Que le gouvernement prenne deux mesures

_contradictoires_, ce qui n'est ni impossible ni rare: il est clair que

si l'une est mauvaise, la seconde est bonne; que si la première est

bonne, la deuxième est mauvaise. Eh bien! _il n'y a pas un seul journal_

où on puisse dire cela.

[GU] Les journaux de l'opposition sont aussi obstinés et serviles dans

leur critique que les journaux ministériels dans leur enthousiasme.

[GU] A côté de ces inconvénients visibles, il y en a d'autres plus

cachés.

Tel journal indépendant, habituellement hostile au pouvoir, adoucit ses

colères chaque fois qu'il faut faire renouveler à un théâtre royal

l'engagement de certaine danseuse maigre.

[GU] Tel autre, toujours confit en admiration devant les derniers

garçons de bureau des ministères, mêle un peu d'absinthe à son miel, à

certaines époques où il est d'usage de discuter les subventions

accordées aux journaux.

Outre que dans aucun journal on ne peut dire sa pensée entière, il y a

pour les gens qui n'ont pas d'ambition, et conservent conséquemment du

bon sens et de la bonne foi, il y a un inconvénient qui empêche de se

rallier à aucun des partis en possession de la presse.

Le parti gouvernemental, à le juger par ses sommités, a l'avantage sur

le parti de l'opposition. Il possède des hommes de science réelle,

d'expérience, d'esprit vrai et de bonne compagnie; mais il traîne à sa

suite tout ce qu'il y a de mendiants, de valets et de cuistres.

Le parti de l'opposition montre avec un juste orgueil des gens de

résolution et même de dévouement, des gens d'une probité sévère et d'une

conscience éprouvée; mais sa queue se forme de tout ce qu'il y a de

fainéants coureurs d'estaminets, de tapageurs, de braillards, de

vauriens, de culotteurs de pipes.

Et les hommes recommandables des deux partis savent combien ces queues

sont lourdes et difficiles à traîner.

[GU] Il n'y a pas en France un seul journal qui oserait imprimer en

entier dans ses colonnes le présent petit livre. Ce n'est pas cependant

qu'il renferme rien qui soit contraire aux lois, à la morale publique,

au bon sens;--grâce à Dieu, ils n'y regardent pas de si près.

[GU] Je suis forcé de mêler ce premier pamphlet d'une certaine quantité

d'aphorismes ou professions de foi.

Je ne parlerai guère de la royauté; le trône est devenu un fauteuil, la

couronne une métaphore: on a mis sur le trône un roi constitutionnel,

c'est-à-dire le roi des tragédies, un farouche tyran auquel chaque

personnage a le droit de débiter trois cents vers d'injures dont le

moindre vous ferait casser la tête par un commis en nouveauté; un roi

qui, si le feu prenait à la France comme à la maison de certain

philosophe, serait forcé de dire comme lui: «Cela ne me regarde pas, je

ne me mêle pas des affaires de ménage, dites-le à la Chambre des

députés.»

Un roi pour lequel--s'il veut contenter l'opposition--le mot régner

n'est plus qu'un verbe auxiliaire comme _être_, et qui _règne_ comme

une corniche _règne_ autour d'un plafond. On pourrait, il est vrai, dire

avec La Fontaine:

Mettez une pierre à la place,

Elle vous vaudra tout autant.

Mais qui insulterait-on d'une manière aussi amusante, aussi audacieuse

en apparence, aussi peu dangereuse en réalité? On couronne les rois

comme on couronna le Christ; chaque fleuron de leur couronne est une

épine.

[GU] En fait de ministre, je suis de l'avis de cette vieille femme qui

priait à Syracuse, dans le temple de Jupiter, pour la conservation des

jours de Denis le Tyran: «Ma bonne, lui demanda Denis, qui se rendait

justice, qui peut vous engager à prier pour moi?

--Seigneur! dit la vieille, votre prédécesseur était bien mauvais, et

j'ai prié Jupiter de nous délivrer de lui. Hélas! mes vœux ont été

exaucés: il a été remplacé par vous, qui êtes bien plus méchant que lui!

Qui sait comment serait votre successeur?»

[GU] Il y a en France une folie bizarre, tout le monde veut être

gouvernement. Cela vu de trop près, comme nous sommes, ne paraît pas

aussi bouffon que ce l'est réellement. Ne ririez-vous pas cependant, si

vous voyiez tous les habitants d'une ville se faire bottiers? Il est

cependant plus facile de chausser les hommes que de les gouverner. Tout

le monde s'efforce de prendre les sept portefeuilles des sept

ministères: je crois que les trente millions de Français y passeront;

cela serait long, mais cela aurait une fin, si ceux qui ont été

ministres se tenaient tranquilles et laissaient de bonne grâce la place

aux autres.

Depuis quinze ans on n'administre pas en France. Les ministres

s'occupent à rester ministres et ne font pas autre chose. Voilà quinze

ans qu'on se bat derrière la toile à qui jouera les rôles, et on n'a

pas encore commencé la grande représentation du gouvernement

représentatif, tragi-comédie en trois actes.

Je suis prêt à crier: _Vive n'importe qui premier!_ pourvu qu'on le

laisse en place, et qu'il puisse s'occuper d'améliorations matérielles.

Il y a des gens qui demandent des droits politiques pour le peuple; le

premier droit qu'on doit donner au peuple, c'est le droit de manger, et

pour cela il ne faut pas lui faire détester, quitter ou négliger son

travail pour de vaines théories.

[GU] Il y a une partie du peuple qui sait lire aujourd'hui, on se plaît

à nommer cela émancipation. Jusqu'ici les lumières du peuple n'ont servi

qu'à le rendre dupe et esclave des divers morceaux de papier imprimé

qu'on lui met dans les mains. Les journaux de l'opposition lui ont tant

et si bien dit que le gouvernement voulait se défaire du peuple (un

gouvernement qui aurait réussi à se défaire du peuple serait, je pense,

fort embarrassé), que des désordres graves ont eu lieu sur plusieurs

points de la France, à l'occasion du transport des blés d'un lieu à un

autre! Dans la Sarthe, où la rumeur a commencé, le préfet et le

procureur du roi ont cédé à l'exaltation populaire. C'est fort

embarrassant de faire partie d'un pouvoir sorti de l'insurrection, et

obligé de toujours lutter avec sa mère et d'avoir à gouverner un peuple

souverain. Néanmoins, le ministère actuel a fait ce qu'il devait faire;

il a destitué les fonctionnaires incertains. Voilà donc démentie une

fois cette sottise si répétée, si applaudie à la Chambre des députés,

_de l'indépendance des fonctionnaires_.

Au Mans, un ancien soldat, chef d'émeute, expliquait ce que le

gouvernement faisait du grain qu'on exportait: «On le jetait dans la

Seine pour affamer le peuple; il se rappelait, en menant son cheval à

l'abreuvoir, quand il était en garnison à Paris, l'avoir vu enfoncer

jusqu'au poitrail dans le blé que roulait le fleuve.»

Je découvre avec douleur que le peuple instruit (on prétend qu'il

l'est) est un peu plus bête que le peuple ignorant; et je ne vois pas à

ces désordres, aussi fâcheux dans leurs résultats que ridicules dans

leur cause, que ledit peuple ait changé depuis le temps de Moïse.

Il y a du reste en France un parti qui est toujours sûr d'éveiller de

nombreuses sympathies, un parti qui a des dévouements et même des

martyrs, c'est le tapage.

[GU] Les _grands citoyens_, les _amis du peuple_, les _forts_, les

_sérieux_, les _habiles_, les _grands politiques_, se sont alors dit:

«Le peuple a peur de la famine, le pain est cher; c'est le moment de

demander pour lui... des droits politiques.»

Et les uns se sont mis à demander l'abaissement du cens électoral; les

autres, son abolition; les autres, le suffrage universel.

[GU] La chose est arrivée à propos pour les journaux quotidiens, et il

faut ici révéler une des misères de ces pauvres journaux.

La première condition d'un journal quotidien est de paraître tous les

jours;--je dirai plus, c'est à peu près la seule condition. Un journal

se compose d'une feuille double imprimée sur quatre côtés.

Pendant les sessions des Chambres, la besogne est facile; une page de

compte rendu et un article sur la séance font l'affaire. Mais, pendant

les vacances, c'est une terrible lacune à remplir.

Aussi les journaux usent-ils des moyens les plus extrêmes; rien n'est

trop absurde, si cela fait une ligne et demie.

A les croire, à peine la session est finie que la France se couvre de

centenaires, de veaux à deux têtes, de chiens et d'enfants savants. On

tue des aigles qui ont des colliers d'argent. Si l'on coupe un arbre, il

y a dans la moelle une figure de saint. Tout bloc de marbre renferme un

serpent vivant; des ours étonnent les populations par le spectacle de

leurs vertus et de leur humanité. Le pays est encombré de prodiges.

Il manque cinq lignes. Allons, un petit refus de sépulture, un

assassinat.

C'est le compte.

Les ours vertueux commençaient à poindre, les centenaires se

manifestaient dans les provinces, quand la question de la réforme

électorale, question providentielle, s'il en fut jamais, est venue tirer

d'embarras ces pauvres feuilles quotidiennes.

[GU] Voici la miraculeuse logique des partisans de la réforme électorale

et du suffrage universel: 1º ils se plaignent du règne de la petite

bourgeoisie et de la finance; 2º de la corruption électorale.

On pourrait leur répondre: 1º qu'ils n'ont dans la bourgeoisie que ce

qu'ils ont fait et demandé; que ce gouvernement des bonnetiers et des

usuriers m'est aussi désagréable qu'à eux pour le moins; mais que ce

n'est pas une raison pour lui substituer le seul qui puisse être pire.

Car, Dieu merci! si le gouvernement des bourgeois est mauvais, ce n'est

pas parce qu'ils sont trop spirituels et trop éclairés, et le premier

changement ne devrait pas être pour descendre de ce qu'ils avouent être

trop bas. Il est difficile de voir en quoi le gouvernement des porteurs

d'eau, des marchands de chaînes et de peaux de lapin, l'emportera sur

celui des prêteurs à la petite semaine et des droguistes.

Ces messieurs, qui trouvent aujourd'hui si mauvais, et je suis bien de

leur avis, le gouvernement des bourgeois, le trouvaient excellent quand

il s'agissait de faire arriver aux affaires cette classe dont ils

faisaient partie. Mais ces bons marchands, qui n'avaient jamais pensé à

être rois de France, y sont maintenant accoutumés, prennent la chose

comme si elle leur était due, et ne se laissent plus assez diriger.

D'ailleurs, ils ont gagné ce qu'ils pouvaient espérer, et ils ont

quelque chose à perdre.

2º Si on corrompt les électeurs à deux cents francs, ce que je ne nie

pas, si les garanties de fortune sont insuffisantes, quelles garanties

donneront des gens sans fortune? Cela ne peut amener qu'un rabais

avantageux aux corrupteurs, et procurera des consciences à trois

francs.--_Le treizième en sus_.

QU'ON SE LE DISE.

[GU] Les pauvres diables qui rédigent, ou à peu près, les journaux

ministériels, ont eu bien du mal par ces temps derniers. Il s'agissait

de décrire d'une manière chaude et variée l'enthousiasme des populations

sur le passage de LL. AA. RR. le duc et la duchesse d'Orléans. Voici à

peu près comment ils se tiraient d'affaire:

A _Bordeaux_, la garde nationale était en haie, des jeunes filles vêtues

de blanc ont offert des fleurs à la princesse; le maire a fait un

discours au prince, le prince a répondu. L'enthousiasme a été _au plus

haut_ degré.

A _Libourne_, c'était tout autre chose: la garde nationale était en

haie, des jeunes filles vêtues de blanc ont offert des fleurs à la

princesse; le maire, par une singularité remarquable, le maire a fait un

discours, le prince a répondu. L'enthousiasme a de beaucoup dépassé

celui qu'on avait manifesté à Bordeaux.

Mais c'est surtout à _Limoux_ que le voyage de Leurs Altesses a été un

triomphe; la fête était des plus ingénieuses; la garde nationale était

en haie, des jeunes filles vêtues de blanc ont offert des fleurs à la

princesse; le maire a fait un discours au prince, le prince a répondu.

L'enthousiasme a de beaucoup dépassé celui manifesté à Libourne.

[GU] Ce lazzi des journaux ministériels a duré quinze jours; ils

auraient pu varier peut-être encore davantage le récit en y mêlant

certaines mésaventures arrivées à Leurs Altesses Royales. Il eût fallu

peindre les discours, la pluie, les revues, les vins du cru à boire et à

louer. A Limoux, par exemple, la nécessité de mettre la fameuse

_blanquette de Limoux_ au-dessus du vin de Champagne. A Libourne, des

insectes malfaisants dans le logement faillirent dévorer LL. AA. RR. A

***, une galanterie des autorités, ayant fait repeindre l'appartement

destiné aux nobles voyageurs, ils faillirent mourir pendant la nuit

asphyxiés par l'odeur de l'essence de térébenthine. Dans d'autres

endroits, épuisés de fatigue, ils commençaient à s'endormir quand une

sérénade, sous leur fenêtre, venait les réveiller en sursaut.

La princesse a donné des porte-crayons _magnifiques_ à divers poëtes de

différents crus. La princesse donne volontiers ces bagatelles, plus

précieuses par la grâce avec laquelle elles sont offertes que par la

valeur du présent.

Pendant ce temps, les journaux dits indépendants se sont émus; ils ont

également rendu compte, jour par jour, du voyage de Leurs Altesses

Royales, ils ont crié à la prodigalité des conseils municipaux; ils se

sont plaints de ce qu'on _buvait la sueur du peuple_; ils ont remarqué

que le prince buvait du vin frappé, et ils ont dit que la glace est fort

chère cette année; ils ont chanté pouille à un préfet qui lui a fait

boire du vin de _Tokai_, parce que le vin du cru eût été plus

patriotique et moins cher, le tout dans le style de ce bon M.

Cauchois-Lemaire, qui, à propos des fêtes et de l'inauguration du musée

de Versailles, écrivait: «Pour moi, dans un cabaret du coin, je vais

boire du petit vin à douze qui ne sera pas trempé de la sueur du

peuple.»

[GU] Les affaires d'Espagne paraissent terminées. Don Carlos a reçu en

France une touchante hospitalité. La gendarmerie française a montré un

empressement de bonne compagnie à le recevoir. On l'a prié de choisir la

ville où il lui plairait demeurer, en l'assurant qu'on serait heureux

d'obtempérer à sa demande, pourvu que son choix tombât sur la ville de

Bourges.

[GU] Il y a à Bourges un triste souvenir pour un roi détrône. Il y a

plus de quatre cents ans, Charles VII s'y fit faire des bottes, par un

cordonnier, qui, apprenant que le roi ne pouvait les payer, ne voulut

pas les lui laisser et les remporta.

[GU] Je ne me rends pas bien compte du traitement que, dans cette

circonstance, on fait subir à Don Carlos, ni quelle loi on lui applique.

En sa qualité d'étranger voyageant en France, on doit le laisser

circuler librement; ou bien, si on ne trouve pas ses papiers en règle,

le faire paraître comme vagabond devant la septième chambre. Que

ferait-on si Don Carlos, réclamant le secours des lois françaises,

attaquait les ministres, aux termes des articles 114, 115, 116, 117,

341, 342 du Code pénal? En attendant, la princesse de Beira rend fou le

préfet de Bourges; elle a découvert que le comte de Lapparent s'appelle

M. Cochon, et elle ne lui donne pas d'autre nom. Les feuilles

légitimistes, depuis ce temps, consacrent tous les jours une

demi-colonne à des paraphrases de fort mauvais goût et de fort mauvaise

compagnie sur ce sujet.

[GU] Pendant ce temps, la reine d'Espagne, affermie sur son trône par la

trahison de Maroto, distribue des récompenses qu'elle voudrait rendre

dignes des services qu'elle a reçus; mais, vu le mauvais état des

finances, elle a prodigué les honneurs. Napoléon, qui aimait faire des

ducs, c'était sa faiblesse, leur donnait avec le titre de beaux

apanages. La reine d'Espagne, par des motifs d'une louable économie, a

imaginé des titres métaphysiques; elle a nommé Espartero duc de la

Victoire. Ces duchés sont faciles à créer. On parle d'un officier nommé

comte de la Sobriété; Maroto est, dit-on, marquis de la Trahison.

La campagne qui a fait sortir Don Carlos d'Espagne s'est faite beaucoup

moins avec des soldats qu'avec de l'argent. Ainsi, M. Gaviria vient de

recevoir de S. M. la reine la grand'croix de l'ordre d'Isabelle la

Catholique. M. Gaviria aurait fait faire, en faveur de la reine,

d'habiles manœuvres à une armée de ducats bien disciplinée. Les

journaux de Madrid, qui parlent de cette distinction accordée au

banquier Gaviria, ne disent pas si on lui a rendu son argent. Cette

question que nous faisons n'est pas aussi saugrenue qu'elle en peut

avoir l'air. L'Espagne est connue pour une habileté plusieurs fois

éprouvée dans le _vol à la tire et à l'Américaine_.

[GU] On a décidé, il y a quelques jours, dans le conseil de la reine,

qu'il fallait prendre une mesure pour «ranimer les espérances des

créanciers de l'Espagne.» Ce qui nous paraît devoir inspirer la plus

grandes défiance aux petits ex-rentiers ruinés par de gros marchands

devenus, depuis, grands citoyens, sous prétexte d'emprunt espagnol, dont

ils étaient moins les banquiers que les compères.

[GU] Le gouvernement, si toutefois il y a un gouvernement en France,

ressemble beaucoup à certains bourgeois: si un homme ivre leur demande

un peu tard l'heure qu'il est ou le nom d'une rue, ils prennent la fuite

et disent à leur femme alarmée qu'ils ont été attaqués par quatre

hommes, et que, sans leur courage, leur intrépidité et leur sang-froid,

ils auraient succombé. Le lendemain, entièrement remis de leur frayeur,

ils racontent les détails de leur victoire: «Ils étaient cinq, des

figures de galériens, j'en ai jeté trois par terre, les quatre autres

ont pris la fuite.»

Le gouvernement s'invente des ennemis formidables, pour se créer ensuite

d'éclatantes victoires. On a fait un bruit énorme de la capture de M.

Auguste Blanqui. On eût dit que le salut du pays était attaché à la

prise de M. Auguste Blanqui.

_Caveant consules!_

_Domine, salvum fac regem!_ Dieu, sauve le roi!

M. Auguste Blanqui ne demandait pas mieux que de se sauver lui-même, et

on aurait dû le laisser faire, cela eût évité beaucoup d'embarras et

d'ennuis à MM. les pairs, dont les fils ne regrettent plus l'hérédité,

tant le métier devient dur et désagréable. Et M. Blanqui, une fois hors

de France, n'aurait plus donné le moindre prétexte aux terreurs

bouffonnes que l'on faisait semblant d'avoir de lui.

Le plus grand inconvénient de ces ridicules émotions est celui-ci: les

agents de la police se mettent à laisser faire tout ce qu'on veut dans

la ville. Ou assassine en plein jour dans la rue, on arrête les passants

et on les dépouille à huit heures du soir. On enlève le plomb des

maisons; la police n'en peut mais. Ses agents boivent et dorment dans

les cabarets, se lèvent tard et se couchent de bonne heure; et ils

appellent cela «_chercher Blanqui_.»

Si un agent supérieur rencontre le soir, au coin d'une borne, un de ses

subordonnés: _hesterno et hodierno inflatus Iaccho_, attendant dans un

doux sommeil qu'il plaise à sa maison de passer, le subordonné,

brusquement réveillé et interpellé, répond brusquement: «Je guette

Blanqui.»

Un autre va passer trois jours à la campagne, assister à la chute des

feuilles jaunies. Il aime à contempler la nature parée de ses plus

grandes splendeurs; les arbres, plus riches que ceux des Hespérides,

tout chargés de feuilles d'or; la vigne ornant les maisons rustiques de

festons couleur de rubis. Si on lui demande compte de ses loisirs, il

n'a qu'un mot à répondre: «Je suis sur la trace de Blanqui.»

Et un jour on rencontre par hasard M. Blanqui, et on l'arrête; et

cependant les forêts les plus célèbres

Sont auprès de Paris un lieu de sûreté.

[GU] Paris n'a plus rien à envier à Athènes. Depuis longtemps, sous

prétexte de monuments nationaux, il possède plus de temples grecs que

n'en eut la ville de Minerve: aujourd'hui il a son philosophe cynique.

M. Cousin a fait un grand scandale: conseiller en service ordinaire,

c'est-à-dire avec douze mille francs d'appointements, il s'est vu tout à

coup conseiller en service extraordinaire, c'est-à-dire sans honoraires;

et, en effet, ce serait un service bien extraordinaire que celui que M.

Cousin rendrait pour rien. Il s'est emporté, a écrit dans les journaux,

a donné sa démission de ce qu'il appelle «un titre _vain_.»

Mais, ô Diogène! dans cette colère qui vous fait rejeter tout pacte avec

un pouvoir ingrat, vous avez oublié de vous démettre également de deux

petites places agréablement rétribuées qui vous restent. Prenez garde, ô

Diogène! on croira que les titres _vains_ sont les seuls que vous

dédaignez, et que vous vous êtes moins occupé, votre lanterne à la main,

de chercher un homme que de chercher des places.

Est-il vrai, ô Diogène! que, dans votre retraite, vous composez un

_Traité_ dans lequel vous démontrez combien vous méprisez le mépris des

richesses?

[GU] Autrefois, il était convenu que les rois, les reines et les princes

_immolaient à leurs grandeurs_ les plus _doux sentiments_ de la vie.

L'amour n'était nullement consulté dans leurs mariages. C'était sur le

cœur des bourgeois que ce dieu exerçait son empire.

Aujourd'hui les bourgeois se sont emparés des _grandeurs_: les rois

pensent ne devoir rien _immoler_ à des _grandeurs_ qu'ils n'ont plus. Un

journal anglais, en parlant d'un projet de mariage entre la reine

d'Angleterre et le prince Albert, ajoute: «Nous savons _de bonne part_

que l'inclination de Sa Majesté pour le jeune prince date de quelque

temps.»

En même temps, l'empereur de Russie a envoyé son fils chercher, chez les

petits princes allemands, une femme _selon son cœur_. Le prince a

trouvé à la cour de Hesse-Darmstadt _une jeune fille du nom de MARIE,

que la grande noblesse dédaigne; elle n'a que ses quinze ans et sa

beauté, le mariage sera célébré d'ici à un mois_.

Le fils d'un marchand de la rue Saint-Denis, ou du dernier des Dupin,

serait fort mal reçu s'il présentait à son père une semblable bru, bonne

tout au plus, aujourd'hui, pour un roi de France ou un empereur de

Russie.

Les rois se montrent du reste bien avisés de chercher les joies de

l'amour dans le mariage; je leur conseillerais peu de les demander à des

amours illicites, et de suivre les exemples de Louis XIV, le Grand; de

Louis XV, le Bien-Aimé; de Henri IV, le Père du peuple; d'Élisabeth

d'Angleterre, dont les erreurs ont été déifiées par leurs contemporains,

et acceptées bénévolement par la postérité, que nous avons l'honneur

d'être. S. M. Louis-Philippe a fait placer à Versailles, parmi les

portraits des rois ses aïeux, et des grands hommes qui ont honoré ou

servi la France, ceux des diverses beautés qui ont adouci illégitimement

_les ennuis de la royauté_ de ce temps-là.

La presse, le seul gouvernement despotique et arbitraire qu'il y ait

aujourd'hui, mettrait bon ordre à de semblables délassements: les

journalistes les plus _viveurs_, _dîneurs_, _soupeurs_, _bambocheurs_,

les plus exacts à exercer les droits de jambage sur leurs vassales des

théâtres, sont trop _vertueux_ dans leurs feuilles pour permettre aux

autres le moindre scandale. Le vice, autrefois apanage des grands,

aujourd'hui appartient à la classe moyenne; elle l'a conquis et elle

saura maintenir ses droits; malheur à qui y toucherait!

On a surveillé de près les affections de la reine d'Espagne; la presse

anglaise a signalé chaque regard que sa pauvre petite reine a laissé

tomber.

Aux vertus et à la nullité que l'on exige aujourd'hui d'un roi, chaque

pays devrait faire canoniser et empailler le premier qui lui mourra, et

le déclarer roi perpétuel; l'Académie a bien un secrétaire perpétuel.

C'est une fatuité que l'on comprend du reste de la part d'un corps

d'immortels.

[GU] Une nouvelle a fort couru chez les feuilles légitimistes et chez

les feuilles dites indépendantes.

_N. B._ Je vous dirai dans mon second volume des choses fort

réjouissantes sur les deux classes de journalistes: _journalistes

indépendants, martyrs de leurs opinions_, et les _journalistes vendus_.

Cette nouvelle est que chaque matin une voiture aux armes du roi de

France va vendre au marché Saint-Joseph les légumes des châteaux

royaux.

Les marchands se sont faits rois de France, le roi de France se fait

marchand de légumes: c'est dans l'ordre.

De tout ceci il résulte que ces paroles des escamoteurs et des tireuses

de cartes, du petit Albert et du grand Éteila, se sont réalisées:

«On a vu des rois épouser de simples bergères.»

Reste à savoir si l'on trouvera encore longtemps des bergères assez

simples pour consentir à épouser des rois.

[GU] Il y a quelques jours, dans une conversation avec le roi, M. Thiers

parut satisfait de quelques explications que S. M. Louis-Philippe voulut

bien lui donner sur sa politique.

«Ah! sire, s'écria celui qu'on a plaisamment appelé Mirabeau-Mouche,

vous êtes bien fin, j'en conviens, très-fin, mais je le suis encore plus

que vous.

--Non, reprit le roi, puisque vous me le dites.»

[GU] Le même M. Thiers a dit de certains ministres nouvellement aux

affaires que l'on accuse de manquer de politesse et de savoir-vivre:

«Ils se croient vertueux parce qu'ils sont mal élevés.»

[GU] M. Persil a été fort blâmé en son temps d'être venu remplacer à la

Monnaie son prédécesseur à peine mort. M. Persil, destitué et réintégré,

a cette fois remplacé aussi brutalement un homme vivant, M. Méchin, et

dans ce cas-là les vivants crient bien plus que les morts.

M. de Salvandy, l'ex-ministre, a dit à ce sujet: «Méchin, comme un

perroquet, est mort par le persil.»

Je ne prends pas la responsabilité du mot, qui est médiocre.

[GU] Je respecte l'institution du jury, comme je respecte toutes les

institutions: mais voici un petit raisonnement mathématique que je

risque contre ladite institution.

_Tacite_ l'a dit, et _Cicéron_ aussi, et, je crois, tout le monde aussi:

la vérité n'a qu'une forme, le faux en a mille; en effet, mettez un seul

juge, un cadi, à un tribunal, et donnez-lui une cause à juger; si la

cause est un peu embrouillée, il y a une douzaine de manières de juger

la question; de ces douze manières une seule est la bonne. C'est déjà

assez inquiétant pour l'accusé de jouer sa fortune ou sa vie avec une

chance pour lui et onze contre lui. Et certes je suis bien modéré en

supposant qu'un homme n'a que onze chances de se tromper dans un

jugement. Demandez à un passant quelle est la date du mois, il a tout de

suite vingt-neuf chances contre une pour répondre une erreur. Mais,

prenant pour base une chance pour la vérité, et onze pour l'erreur

qu'aurait un seul juge, douze jurés ont naturelle douze chances pour

tomber juste et cent trente et une pour se tromper.

Dernièrement encore deux hommes ont été condamnés à mort par un tribunal

et acquittés par un autre comme parfaitement innocents, _malgré_ la

_remarquable_ plaidoirie de M. le procureur du roi de l'endroit.

Il n'y a rien au monde de si ridicule et de si atroce que la position de

ce qu'on appelle le _ministère public_. Un avocat passe quinze ans de sa

vie à défendre n'importe qui et n'importe quoi; ensuite il arrive au

_parquet_, et là il passe quinze autres années à accuser n'importe quoi

et n'importe qui. Or, sur dix accusations capitales, il y a au moins

cinq acquittements. Le ministère public rentre donc dîner chez lui cinq

fois par mois pour le moins, ayant parlé cinq heures pour faire

guillotiner un homme innocent. Il dîne bien, prend son café et va au

théâtre ou dans le monde, où il est reçu avec égards ou distinction.

Chose bizarre, cependant, on honore le procureur du roi et on avoue une

répugnance invincible pour le bourreau. Il faudrait cependant pour que

les choses fussent égales entre eux, que le bourreau eût tranché la tête

à un certain nombre d'innocents, et qu'il l'eût fait sciemment.

[GU] Il est connu au _palais_ que lorsque l'on _tient_ à une

condamnation capitale, on ne fait venir l'affaire qu'à la fin d'une

session; les jurés se sont accoutumés alors à l'idée terrible de

prononcer la peine de mort. Ils ont pour les derniers accusés toute la

sévérité qu'ils n'ont pas osé avoir pour les premiers; et puis, ils sont

fatigués, ennuyés. Tel homme va aux galères, moins pour avoir commis un

vol avec effraction que pour avoir fourni à un avocat le prétexte et le

droit de parler et d'ennuyer les jurés pendant cinq heures.

On distingue, au commencement d'une session, les jurés en deux classes:

Ceux qui viennent avec l'intention de ne jamais condamner;

Ceux qui apportent la ferme résolution de condamner toujours.

J'ai entendu raconter à M. Laffitte, qu'il avait entendu dire à un juré:

«Entre nous, ce n'est pas pour rien qu'on place ainsi un homme sur un

banc, entre deux gendarmes; ce n'est ni vous, ni moi, ni aucun honnête

homme qu'on connaisse, que l'on traite ainsi. Cet homme-là a fait

quelque chose; si ce n'est pas le crime dont on l'accuse, c'est un

autre; et je condamne.»

[GU] Ceux qui ne condamnent jamais admettent toujours des circonstances

atténuantes. Nous avons vu un homme accusé d'avoir coupé sa sœur par

morceaux, déclaré coupable, _mais_ avec des _circonstances atténuantes_.

Où diable étaient les circonstances atténuantes?

Est-ce parce que la victime était sa sœur, ou parce que les morceaux

étaient petits?

[GU] Il ne me semble pas que ces exemples de bévues, que je pourrais

multiplier à l'infini, militent puissamment en faveur de l'_abaissement

du cens électoral_ et du _suffrage universel_.

[GU] Il y a sur l'institution du jury une curieuse et singulière

remarque, que je n'ai aucune raison de garder pour moi seul.

Tout est aux mains des marchands: la royauté, la presse, les places, les

honneurs, etc.

La justice n'a pu leur échapper; la justice est rendue à leur point de

vue.

Ainsi, selon les Codes, les jurisconsultes et les moralistes de tous les

temps et de tous les pays, le crime le plus punissable est le meurtre.

Le vol ne vient qu'en troisième ou quatrième ligne.

Depuis l'institution du jury, cet ordre a été changé: le crime le plus

effrayant, le plus horrible, le plus inexorablement puni, est le vol.

L'assassinat ne vient qu'après.

Je ne parle que de l'assassinat commis par haine ou par vengeance,

l'assassinat suivi de vol est aussi sévèrement puni que si c'était un

vol simple.

En effet, deux hommes sont animés d'une haine mutuelle; l'un a offensé

l'autre, etc.

L'offensé ou l'offenseur tue son ennemi; cela n'est pas précisément

conforme à la justice, à la morale ni aux usages, pensent les jurés,

mais au fond cela ne nous regarde pas.

Et, comme je l'ai entendu dire à un de ces estimables négociants, «entre

l'arbre et l'écorce, il ne faut se mêler de rien.»

C'était une affaire entre le tué et l'assassin, c'est une chose finie.

Il a tué cet homme parce qu'il lui en voulait; il est mort, il ne lui en

veut plus. La _société_ (mot qui veut dire _moi_ dans la bouche d'un

juré, comme le _peuple_ dans la bouche d'un homme politique) n'est pas

menacée.

Mais on a volé un négociant (comme moi), homme patenté (comme moi), un

parfumeur (comme moi), dans une rue déserte (comme la mienne); le voleur

n'en voulait pas à ce parfumeur précisément, mais à l'argent. Son crime

ne l'a pas satisfait; au contraire, la cause n'a pas cessé d'exister

comme dans le crime précédent. La _société_ (j') a (ai) de l'argent,

donc la _société_ est menacée, il faut se défaire du scélérat.

Et ceci n'est pas un paradoxe, les faits sont là; tout le monde peut

juger et tirer les conséquences.

[GU] A ce propos, je répondrai à un reproche que l'on m'a fait plus

d'une fois; ou m'a accusé d'être paradoxal. Il y a deux sortes de

paradoxes:

Le premier se fait en affirmant le contraire de toute opinion reçue,

seulement _parce que_ c'est une opinion reçue;

Le deuxième se fait en affirmant ou en niant une chose, _quoique_ l'on

se trouve en opposition avec une opinion reçue.

Je défie que l'on trouve, dans les volumes que j'ai écrits, un seul

paradoxe qui appartienne à la première classe.

Ce n'est pas ma faute si une opinion est souvent d'autant plus absurde,

qu'elle a plus de partisans et qu'elle est plus généralement acceptée;

Si on ne dit la vérité sur un point qu'après avoir épuisé, sur ce même

point, toutes les formes et toutes les transformations du mensonge.

Il n'y avait sur le soleil et la terre que deux opinions à émettre: la

terre tourne ou le soleil tourne; est-ce ma faute si on a pendant tant

de siècles choisi le soleil, et si ou a un peu brûlé ceux qui pensaient

autrement?

[GU] Un Anglais vient d'exécuter d'une manière neuve et originale le vol

de grand chemin. Il a volé le grand chemin même.

Le docteur Delawoy, propriétaire du château de Cambden-Town, avait une

cour à faire paver. Il a fait enlever par ses gens les pavés de la

grand'route, dont il s'est servi pour sa cour.

Eh bien! si j'étais juré, je n'oserais pas condamner cet homme, qui a

fait la seule chose neuve qui se soit faite depuis longtemps.

[GU] Beaucoup de gens se trompent ou feignent de se tromper sur l'esprit

français: ils croient les Français indépendants, ennemis de tout joug,

de toute autorité; ils se trompent grossièrement. Le Français est vain

et fanfaron; il aime à taquiner et à braver l'autorité, mais non à la

renverser. Que diable taquinerait-il après? Il aime à faire des émeutes,

et il est fort étonné lorsque, dans la bagarre, il a fait sans s'en

douter une révolution au profit de quelques ambitieux. Une partie de

l'_amour_ si célèbre des Français pour _leurs rois_ vient du plaisir

qu'ils ont trouvé de tout temps à faire des chansons contre eux; c'est

ce qui explique la faveur dont jouit tout homme qui a des démêlés avec

la police. Les _grands citoyens_, les _hommes_ dits _éclairés_,

partagent ce sentiment, l'échauffent, l'exaltent, et finissent

quelquefois par en faire quelque chose d'extrêmement saugrenu. Il est

excellent pour la popularité d'un homme qu'il ait été un peu sur les

bancs de la police correctionnelle. Cela s'appelle _persécution_ ou

_martyre_, selon les articles du Code qui l'ont prévu, et l'appellent

autrement.

Dernièrement un cocher de cabriolet s'est trouvé en contravention: des

agents de police ont dressé un procès-verbal. C'était, il faut l'avouer,

attenter à la liberté du citoyen cocher auquel il plaisait d'être en

contravention. Mais il faut dire aussi que la liberté du citoyen cocher

pouvait attenter à la liberté des citoyens piétons auxquels il plairait

de n'être pas écrasés. Le cocher battit les sergents de ville et en

blessa un grièvement. Un procès s'ensuivit. Le cocher fut condamné à des

frais, qui _mangèrent_ son cheval et son cabriolet.

M. Laffitte intervint et fit présent audit cocher d'un autre cheval et

d'un autre cabriolet.

[GU] On ne lit guère en France; mais en revanche tout le monde écrit. La

littérature présente un peu en ce moment le triste aspect d'un théâtre

sans spectateurs.

Ceux qui ne font ni romans ni pièces de théâtre trouvent moyen d'écrire

encore sous prétexte de critiquer les ouvrages des autres.

Il y a des réputations fondées sur l'ennui, des écrivains qu'on aime

mieux admirer que de les lire. Les anciens avaient déifié toutes les

choses dont ils avaient peur: la fièvre, la mort, la peste. Les modernes

ont déifié l'ennui, divinité mille fois plus puissante que la fièvre, la

peste et la mort. On l'apaise par des sacrifices, et on lui brûle de

l'encens.

C'est des choses ennuyeuses que se forme ce qu'on appelle la littérature

sérieuse, la grande littérature que l'on ne lit pas. Il m'arrivera

quelquefois de lui manquer de respect, et de m'exposer au reproche de

sacrilége.

Les gens qui ont des bibliothèques achètent d'abord tous ces livres de

grande littérature, et les enveloppent d'une reliure si riche, qu'on ne

lit pas les livres de peur de les gâter; splendides tombeaux d'où les

morts ne sortent pas! Puis ils ferment la bibliothèque et en cachent la

clef, de crainte sans doute qu'il n'y revienne des esprits.

Puis ils s'abonnent à un cabinet de lecture, et lisent des _futilités_

qui les font pleurer, ou rire ou rêver.

En général on ne lit que des romans, et on n'avoue guère que l'on en

lit. Les gens graves disent d'un écrivain: «C'est dommage qu'il ne fasse

que des romans. «O gens graves! mes bons amis, vous êtes bien drôles!

_Que_ des romans! Pardon, gens graves; que reste-t-il, dans la tête et

dans le cœur des hommes, des chefs-d'œuvre de l'esprit humain?

Qu'est-ce donc que l'_Iliade_, et l'_Odyssée_, et l'_Énéide_, et _Gil

Blas_, et _Don Quichotte_, et _Clarisse Harlowe_, et la _Nouvelle

Héloïse_, et _Werther_, et _Quentin Durward_, et _Invanhoé_? Qu'est-ce

que tout cela, gens graves, mes amis?

Qu'est-ce que vous voulez donc qu'on lise? la _Cuisinière bourgeoise?_

les dictionnaires? l'histoire peut-être? Ah! vous croyez à l'histoire,

mes braves gens!

L'histoire est le récit des événements, quand elle n'est pas un conte;

le roman est l'histoire éternelle du cœur humain. L'histoire vous

parle des autres, le roman vous parle de vous.

_Que_ des romans! Je sais bien qu'un ministre de l'instruction publique,

qui n'est plus aux affaires, a dit ce mot comme vous.

_Que_ des romans! Mais je le comprends d'un ministre; il pensait aux

journaux. Les journaux renversent les ministères, tandis que les romans

ne détruisent que la société.

_Que_ des romans! savez-vous l'influence des romans? savez-vous combien

l'_Héloïse_ de Rousseau a dérangé de têtes? combien le _Werther_ de

Gœthe a causé de suicides? Et aujourd'hui, une femme habillant d'un

style riche et pompeux les rêveries saint-simoniennes, savez-vous ce

qu'elle a jeté de désordres dans le monde? Un président de cour royale

me l'a dit: «Depuis le saint-simonisme et madame Sand, les _demandes en

séparation_, qui n'étaient qu'un rare scandale, se sont augmentées de

plus d'un tiers, et n'étonnent pas plus au Palais qu'une contravention

aux ordonnances sur le balayage.»

Mais il n'y a pas de direction de l'instruction en France, parce qu'un

ministre a bien assez à faire de s'occuper de rester ministre; on ne

s'occupe ni de romans, ni du théâtre. O hommes graves! je disais tout à

l'heure que vous êtes drôles! Hélas! il faut dire pis, vous êtes bêtes!

[GU] Il y a trois ans que l'Académie française n'avait perdu un de ses

membres quand la mort est venue frapper M. Michaud. Un aussi long laps

de temps ne s'était pas encore écoulé depuis l'origine de l'Académie.

Les académiciens sont comme tout le monde, la foi les a abandonnés; ils

ne croient plus à la postérité, ils essayent d'être immortels de leur

vivant.

[GU] Le libraire Renduel a fait annoncer dans le journal la _Presse_:

LES CHATS DU CRÉPUSCULE,

Par M. Victor Hugo.

Nous pensons que c'est la même chose que les _Chants du crépuscule_ déjà

publiés.

[GU] Il y a en ce moment bien du scandale à la Comédie-Française; les

femmes s'en emparent définitivement. Madame Ancelot y fait jouer de

temps en temps un drame par mademoiselle Mars; madame Sand, un drame, la

_Haine dans l'amour_, qu'elle a fait lire par un jeune avocat chevelu.

Madame de Girardin est arrivée la dernière avec l'_École des

journalistes._

PARENTHÈSE.--Il y a des femmes qui réclament la liberté et l'égalité des

droits avec les hommes. Elles sont comme le héros de Corneille:

..... Monté sur le faite, il aspire à descendre.

Les femmes jusqu'ici ont tout fait en France, et les hommes n'ont jamais

été que leurs éditeurs responsables. Si l'on écrivait l'histoire des

véritables rois de France, Agnès Sorel, madame de Maintenon, madame de

Pompadour, etc., y seraient représentées coiffées de la couronne des

illustres amants qui furent rois sous le règne de ces dames.

Les guêpes ­— séries 1 & 2 · 第 1 / 47 段