Le livre de M. Poirson a paru en janvier 1857; le mien arrive en mai.
J'ai admiré plus que personne ce livre rare, si consciencieusement
élaboré, en contraste parfait avec tant d'oeuvres de légère
improvisation. J'en ai peu profité. Pourquoi? Parce que le grave
historien, en racontant si bien le roi, a presque partout caché l'homme,
cet homme «ondoyant et fuyant,» comme aurait dit Montaigne. L'ostéologie
d'Henri IV, et ses muscles aussi sont au complet; j'y voudrais encore
son sang, les battements de son coeur, sa vie nerveuse et ses saillies.
Il fut homme autant que personne, et les faiblesses humaines ont influé
sur lui, comme sur tous. Une ligne sur Gabrielle, c'est peu, trop peu,
en vérité.
Péché d'omission. Mais de commission, je crois qu'il n'y en a guère.
C'est un livre bâti en quinze ans à chaux et à ciment qui restera et ne
bougera point.
«Le titre est bien modeste. Il ne promet que l'_Histoire d'un règne_,
mais il donne en réalité un immense tableau de l'époque. Sciences,
lettres, arts, inventions, tout le développement de la civilisation y
est étudié, creusé, fouillé à fond, autant que la politique,
l'administration, les finances, la diplomatie. C'est l'encyclopédie du
temps (environ un quart de siècle). L'auteur est gallican, partisan de
la tolérance et de la liberté religieuse. Je ne partage ni son
admiration sans limites pour Henri IV, ni ses sévérités pour les
protestants. Mais je n'en fais pas moins un cas infini de son livre.
Tout le monde sera frappé de l'excellente critique et de la vigueur
d'esprit avec laquelle il a jugé l'Espagne et le parti espagnol, la
Ligue. Il a montré parfaitement tout ce que celle-ci avait
d'artificiel.--La construction fantasque de M. Capefique est rasée, et
il n'en reste pas une pierre.»
À ces lignes, que je publiais en janvier même, une étude attentive me
ferait ajouter beaucoup. Chacun de ces chapitres (sur les bâtiments, par
exemple, sur les canaux, etc.) est un travail soigné, plus complet et
plus instructif que les grands ouvrages spéciaux qu'on a écrits sur les
mêmes matières.
La France d'alors y est sous tous les aspects. Ce qui y manque un peu,
c'est Henri IV, l'Henri IV que nous connaissons. Quoi! Henri IV a été ce
grave politique, ce roi accompli, presque un saint? Quoi! Il faudrait
biffer toute la tradition? Il faudrait effacer, entre autres
témoignages, le plus beau livre du temps, les Mémoires de d'Aubigné? M.
Poirson n'y voit qu'une satire. Et sans doute le vieillard chagrin, dans
son triste exil de Genève, sous la bise du Rhône, a été aigre. Il aura,
je le crois, exagéré, défiguré, sans s'en apercevoir, quelques détails;
mais sciemment menti? jamais. Ce livre reste, comme un jugement héroïque
du noble XVIe siècle sur son successeur le XVIIe, diplomatiquement
aplati.
M. Poirson, honnête, austère et décidé à être juste, n'a nullement
négligé les sources protestantes, telles que du Plessis-Mornay et la
Force. Je voudrais seulement que, dans les éditions subséquentes, il mit
en meilleur jour les griefs des protestants, griefs si graves et qui
excusent entièrement l'_esprit inquiet_ et l'incessante agitation qu'on
leur a tant reprochée. S'ils se montrèrent si difficiles au moment de
l'Édit de Nantes, on le comprend fort bien quand on voit qu'ils venaient
d'avoir encore un massacre en Bretagne. Manquèrent-ils au siége
d'Amiens, comme on l'a dit? Point du tout. D'Aubigné (Histoire, p. 453)
assure qu'on y vit 1,500 gentilshommes huguenots. Il faut lire leurs
griefs dans les procès-verbaux de leurs assemblées, soigneusement
extraits par Élie Benoît. _Histoire de l'Édit de Nantes_ (6 vol. in-4º).
Ce grand et important ouvrage est de la fin du siècle, mais il est tiré
entièrement des pièces originales.
Encore un point de dissidence. Je ne vois nullement que Villeroy et
Jeannin aient suivi constamment une politique anti-espagnole.
À cela près, nos études communes sur les mêmes sources nous conduisent
aux mêmes jugements. Sur les lettres d'Henri IV, sur Angoulême, de Thou,
Nevers, Cheverny, Lestoile, etc., j'adopte et signerais ses judicieuses
notices.
Je le remercie surtout pour ce qu'il dit de Sully. Il a senti à
merveille que les _Économies royales_ ne sont pas seulement un des bons
livres du temps, mais l'ouvrage capital et, d'un seul mot, le, _livre_.
C'est un vrai fleuve de vie historique, qui donne tout, et le matériel,
et le moral, la politique et les finances, les caractères et les
passions, les choses et les hommes, enfin l'âme. Persistance admirable
du XVIe siècle, qui, si tard, dans une époque ingrate, dure, vit,
palpite encore, en ce livre naïf et fort, jeune de verve et vieux de
sagesse, admirable de plénitude.
Par d'Aubigné et par Sully, je sors du grand XVIe siècle, que j'étudiai
et enseignai tant d'années. Le profond changement qui se fait au passage
est marqué bien naïvement par d'Aubigné. Rude cascade! Sous Henri IV, il
rêve les martyrs et Coligny, médit du roi hâbleur. Mais Henri IV frappé,
il l'est lui-même, il tombe de la chute à la chute!... Cela ne
s'arrêtera pas. Les temps mêmes de Richelieu, tant glorieux qu'on les
veuille faire politiquement, seront encore une chute morale.
C'est le 12 décembre dernier (1856) que j'écrivais ceci, par un temps
doux et maladif, en présence des notes nombreuses que mon père m'avait
copiées de d'Aubigné, avant sa mort (1840). Ces notes, d'une écriture
forte et pesante de vieillard, consciencieusement exacte, monumentale et
pourtant très-vivante, plus digne des pensées qu'aucune impression ne
sera jamais, m'ont fait entrer bien loin dans le coeur le XVIe siècle. À
grand'peine, je leur dis adieu.
Chaque lettre de cette écriture, accentuée de l'amour et de la religion
de mon livre futur (qu'il ne devait pas lire), me frappait d'un double
regret de laisser cette histoire, et de laisser ces manuscrits.
Je ne vois plus là-bas, à cette table près de la fenêtre, ce vénérable
auxiliaire si ardemment zélé pour l'oeuvre qui m'échappe aujourd'hui.
Nous passâmes ensemble trente années de travail entre l'étude solitaire
et les pensées de la patrie, parmi les bruits publics de la tribune et
de la presse, toutes ces voix de la France qui parlaient et se
répondaient. Ce temps n'est plus, et après l'avoir quitté, quitté cette
personne qui était moi, je dois quitter ce qui en reste, ces papiers,
les mettre sous la clef,--avec un fragment de mon coeur.