Tous louent Sully et peu le suivent. Moi, j'ai osé le suivre dans ses
assertions les plus graves, dans celles où il s'est montré un courageux
historien, un homme et un Français. En présence des montagnes de
mensonges que bâtissaient tant d'autres à la gloire de Marie de Médicis,
Sully a peint fidèlement le déplorable intérieur du roi, l'insolence de
Concini, les offres fréquentes d'Henri IV de renoncer à ses maîtresses
si on renvoyait cet homme, l'attente où il était de sa mort et sa
conviction que la mort lui viendrait de là.
«Est-ce clair?» On peut dire ce mot à chaque ligne.
Ou le mot de Harlay, levant les mains au ciel: «Des preuves? des
preuves?... Il n'y a que trop de preuves.»
Sur la lutte du mariage français et du mariage étranger (V. p. 49), j'ai
suivi uniquement Sully, les lettres du roi et celles du cardinal
d'Ossat. Sur les _cavaliers servants_ (p. 54, 56), je suis Sully encore,
avec le mss. du fonds Béthune qu'a copié M. Capefigue. Tout cela
extrêmement cohérent, de cette vraisemblance frappante et saisissante
qui fait qu'on crie: «C'est vrai!»
L'étonnante fluctuation où le roi se trouvait alors, entre ses deux
mariages et ses deux religions, l'envoi du capucin Travail (le P.
Hilaire) à Rome pour défaire le mariage florentin au moment où il se
faisait, tout cela est fort clair, même à travers la mauvaise volonté,
l'obscurité calculée de d'Ossat.
La Conspiration des poudres et autres petites affaires de ce genre
durent faire douter Henri IV de l'avantage qu'il y avait à tant caresser
ses ennemis. Le nonce romain de Bruxelles se trouva compromis dans cette
affaire anglaise, comme il l'avait été dans le complot de 1599 pour
assassiner Henri IV. Lui-même, allant en Poitou, vit s'évanouir tout ce
que le clergé lui faisait croire de l'opposition. Le roi et la Rochelle
s'embrassèrent en 1605 (p. 85). Et le roi (août 1606, p. 88) accorda aux
huguenots le _temple de Charenton_. La belle histoire que M. Read nous a
donnée de ce temple indique toute l'importance d'un tel fait, qui, à lui
seul, était une révolution. Il disait assez haut ce que le roi voulait
faire en Europe.
C'est à cette année 1606 que la dame d'Escoman, dans sa déposition,
rapporte le pacte conclu pour tuer le roi entre sa furieuse maîtresse et
d'Épernon, seigneur d'Angoulême et patron de Ravaillac, qu'il employait
à Paris à solliciter ses procès.
Quoi de plus vraisemblable? C'est cette année que l'on sut
définitivement que le mariage italien ne retiendrait pas Henri IV, comme
on l'avait cru d'abord. _Le tuer ou le marier_, tel avait été le dilemme
en 1600. Le mariage étant inutile, on résolut de le tuer.
Il faut être sourd, aveugle et se crever les yeux pour ne pas voir,
entendre cela.
Le recueil de mensonges qu'on appelle _Mercure français_ part du procès
de Ravaillac, qu'on voulait mutiler et fausser, et de la déposition de
la d'Escoman, qu'on voulait étouffer en la défigurant.
La réfutation que ce _Mercure_ fait de la d'Escoman est bien plaisante.
On ne doit pas la croire, _car elle est bossue et boîteuse_. On ne doit
pas la croire, _car elle est pauvre_, et elle a un enfant à
l'Hôtel-Dieu. _Elle a été condamnée pour adultère_, le crime universel
alors. _Elle a pris pour Ravaillac un autre homme._ Qui l'affirme? On ne
le dit pas; apparemment ce sont les gens que la reine envoya pour voir
la d'Escoman et la déconcerter chez la reine Marguerite. Le _Mercure_
est pourtant forcé d'avouer que Marguerite était frappée de la
déposition de cette femme, qui ne se démentait pas, ne variait pas,
«répétait de mot en mot.»
Peu m'importe que la d'Escoman ait été boîteuse, pauvre, etc. Elle n'en
est pas moins un témoin grave quand elle se concilie si bien avec Sully.
Elle s'accorde également avec le factotum de Dujardin-Lagarde, qui fut
pensionné par le roi pour l'avis véridique donné à Henri IV (Archives
curieuses, XV, 150).
Le peuple crut la d'Escoman et Lagarde. Il crut que d'Épernon, Guise,
Concini (Henriette, et la reine même), avaient trempé dans le complot,
ou du moins en avaient connaissance. On put savoir dans tout Paris la
profonde douleur qu'exprima le président Harlay devant les amis de
Lestoile quand il vit que la première personne du royaume, l'autorité
elle-même, était tellement compromise. La confiance qu'exprime Lestoile
dans la déposition de la d'Escoman, c'était le sentiment populaire. J'en
juge par un mot foudroyant du capucin Travail, le P. Hilaire, l'un des
meurtriers de Concini, qui crut qu'en réalité rien ne changerait si l'on
ne tuait aussi la reine mère, et qui en fit la proposition à Bressieux,
écuyer de Marie de Médicis. Celui-ci refusant: «N'importe, dit Travail,
je ferai en sorte que le roi ira à Vincennes, et, pendant ce temps-là,
_je la ferai déchirer par le peuple_.» Le peuple la croyait donc
complice de la mort d'Henri IV. (_Revue rétrospective_, II, 505.)
Cela fait comprendre les craintes de d'Épernon et sa tentative pour
terroriser les États et le Parlement en 1614, quand le témoin Lagarde se
présenta aux États (p. 152, 154),--et les craintes de la reine mère, sa
fuite de Blois en novembre 1618 (p. 239), quand elle apprit que de
Luynes avait fait arrêter la Du Tillet, maîtresse de d'Épernon,
compromise dans l'affaire de Ravaillac (V. les Mémoires de Richelieu).
Elle crut certainement que de Luynes, instruit de ses menées secrètes,
allait lui faire faire son procès.