GÉOGRAPHIE DE LA SORCELLERIE, PAR NATIONS ET PROVINCES--LES SORCIÈRES
BASQUES
1615-1617
Nous sommes loin du XVe siècle; on ne voit plus au XVIIe le cas terrible
avoué au livre du «Marteau des sorcières,» quand le juge, tenant la
sorcière liée à ses pieds, se sentait pris par son regard, ensorcelé au
tribunal, défaillait sur son siége. Nos juges maintenant, il est vrai,
sont d'une autre classe, non plus moines, mais juristes. Le Diable est
né juriste et ceux-ci le combattent avec ses propres armes, de procureur
à procureur.
Le brouillard uniforme qui couvrait ces procès et les rendait presque
semblables, tant que le juge fut un moine (un homme sans patrie),
s'éclaircit quelque peu avec les juges laïques, et l'on commence à
entrevoir les différences nationales, provinciales, qu'offraient la
sorcellerie.
Il y eut peu de sorciers en Italie, beaucoup d'astrologues et de
magiciens. On ne s'arrêtait pas à ce semblant du culte diabolique. On
était tout d'abord athée.
En Allemagne, au contraire (_V._ Mythologie de Grimm), la sorcellerie
reste chargée d'un vaste et sombre paganisme. Par l'amour de la nature
propre à l'âme allemande, déguisant en fées ou démons les antiques dieux
de la contrée, elle leur garde un amour fidèle.
L'Espagne, en cela et en tout, offre un étrange combat. Les Juifs, les
Maures, s'y mêlaient de magie, et avaient leurs pratiques propres. Le
centre et la capitale de la magie européenne, en 1596 (_V._ Lancre,
_Incréd._, 781), aurait été Tolède. C'était une grande école de
magiciens, sous les yeux de l'Inquisition.
Magie blanche, si on veut les croire, innocente, comme celle du célèbre
médecin Torralba (1500), guidé par un esprit tout bienfaisant, le blanc,
blond, rose Zoquiel, qui sauva la vie à un pape (Llorente, II, 62).
L'Inquisition lui fit son procès trente années et eut à peine la force
de le condamner. L'école de Tolède avait un chapitre de treize docteurs
et soixante-treize élèves. Ils obtenaient, disaient-ils, puissance sur
le Diable par les oeuvres de Dieu, jeûnes, pèlerinages, offrandes à
Notre-Dame.
Mais, à côté de cette magie bâtarde qui mariait l'enfer et le ciel, se
propageait dans les campagnes la magie diabolique ou sorcellerie.
L'Espagne devient alors une solitude, et, à mesure que le désert gagne
par l'épuisement de la terre, par l'émigration, par la ruineuse liberté
des troupeaux, le peuple se réduit au berger. Si ce pâtre ne chausse la
sandale et ne se fait moine mendiant, il n'en reste pas moins sans femme
ni famille. La femme, en ce pays, naît veuve et de bonne heure sorcière
(on en voit de vingt ans). Sur la lande sauvage, la _lane du bouc_,
comme ils disent, la sorcière, le berger, se retrouvent. Voilà le
sabbat.
Mais la grande puissance d'imagination pour cela et pour tout se trouve
aux montagnes, à la côte, au pays même de l'excentricité, chez les
Basques de Navarre et Biscaye. Ces fous hardis, amoureux des tempêtes,
du même élan qui les poussait au mers du nouveau monde, se plongent dans
le monde outre-tombe et découvrent des terres nouvelles au royaume du
Diable. Leur supériorité est si bien reconnue que, des deux côtés des
monts, ils font des conquêtes. La sorcellerie basque envahit la
Castille, et, tandis qu'elle pousse ses colonies en Aragon jusqu'aux
portes de Sarragosse, d'autre part, à travers les Landes, elle va faire
le sabbat à Bordeaux, au nez du Parlement, dans le palais Gallien.
Dans nos autres provinces, la sorcellerie semble indigène, un triste
fruit du sol. Elle devient une maladie contagieuse dans les pays
misérables surtout où les hommes n'attendent plus de secours du ciel. En
Lorraine, par exemple, deux démons sévissaient, une cruelle féodalité
militaire, et, par-dessus, un passage continuel de soldats, de bandits
et d'aventuriers. On ne priait plus que le Diable. Les sorciers
entraînaient le peuple. Maints villages, effrayés, entre deux terreurs,
celle des sorciers et celle des juges, avaient envie de laisser là leurs
terres et de s'enfuir, si l'on en croit Remy, le juge de Nancy. Dans son
livre dédié au cardinal de Lorraine (1596), il assure avoir brûlé en
seize années huit cents sorcières. «Ma justice est si bonne, dit-il,
que, l'an dernier, il y en a eu seize qui se sont tuées pour ne pas
passer par mes mains.»
Les prêtres étaient humiliés. Auraient-ils pu faire mieux que ce laïque?
Aussi les moines seigneurs de Saint-Claude, contre leurs sujets, adonnés
à la sorcellerie, prirent pour juge un laïque, l'honnête Boguet. Dans ce
triste Jura, pays pauvre de maigres pâturages et de sapins, le serf sans
espoir se donnait au Diable. Tous adoraient le chat noir.
Le livre de Boguet (1602) eut une autorité immense. Messieurs des
Parlements étudièrent, comme un manuel, ce livre d'or du petit juge de
Saint-Claude. Boguet, en réalité, est un vrai légiste, scrupuleux même,
à sa manière. Il blâme la perfidie dont on usait dans ces procès; il ne
veut pas que l'avocat trahisse son client ni que le juge promette grâce
à l'accusé pour le faire mourir. Il blâme les épreuves si peu sûres
auxquelles on soumettait encore les sorcières. La torture, dit-il, est
superflue; elles n'y cèdent jamais. Enfin il a l'humanité de les faire
étrangler avant qu'on les jette au feu, sauf toutefois les loups-garous,
«qu'il faut avoir soin de brûler vifs.» Il ne croit pas que Satan
veuille faire pacte avec les enfants: «Satan est fin; il sait trop bien
qu'au-dessous de quatorze ans ce marché avec un mineur pourrait être
cassé pour défaut d'âge et de discrétion.» Voilà donc les enfants
sauvés? Point du tout; il se contredit; ailleurs, il croit qu'on ne
purgera cette lèpre qu'en brûlant tout jusqu'aux berceaux. Il en fût
venu là s'il eût vécu. Il fit du pays un désert. Il n'y eut jamais un
juge plus consciencieusement exterminateur.
Tous les juges maintenant écrivent, et l'on peut croire que déjà ils
éprouvent le besoin de s'expliquer devant le public. Ils sont, en effet,
en présence de deux sortes d'adversaires: les prêtres et les médecins.
Ceux-ci disent, comme Agrippa, Wyer, comme le ministre Lavatier, que, si
ces misérables sorcières sont le jouet du Diable, il faut s'en prendre
au Diable plus qu'à elles, et ne pas les brûler. Quelques médecins de
Paris, sous Henri IV, poussent l'incrédulité (V. plus haut) jusqu'à
prétendre que les possédées sont des fourbes, ou des folles poussées par
les fourbes.
Les prêtres disent qu'eux seuls ont droit de procéder contre le Diable,
dont ils sont les ennemis naturels et la partie contraire. À quoi les
légistes répondent: «Ne soyez pas juges et partie.» En réalité, la
connivence du prêtre avec les filles possédées, surprise fréquemment,
brise son tribunal et rend victorieuse la juridiction des laïques, gens
mariés, qui risquent moins d'être ensorcelés par les femmes.
Nos légistes d'Angers, le célèbre Bodin (1578), le savant Leloyer
(1605), sont tout entiers dans cette polémique. Ils ne se fient pas aux
prêtres pour lutter contre l'immense sorcellerie de l'Ouest, qui en
semble le pays classique. N'est-ce pas là, aux portes du Poitou et de
la Bretagne, que Gilles de Retz (Barbe-Bleue) fit ses horribles
sacrifices?
Les mendiants incendiaires, les bergers équivoques, les sorcières
obstinées, c'était tout un peuple aux Marches de Maine et d'Anjou, au
Marais, au Bocage. La diablerie y sévissait avec l'âpreté vendéenne.
Mais c'est au Parlement de Bordeaux qu'est poussé le cri de victoire de
la juridiction laïque dans le livre de Lancre: _Inconstance des démons_
(1610 et 1613). L'auteur, homme d'esprit, conseiller de ce Parlement,
raconte en triomphateur sa bataille contre le Diable au pays basque, où,
en moins de trois mois, il a expédié je ne sais combien de sorcières,
et, ce qui est plus fort, trois prêtres. Il regarde en pitié
l'Inquisition d'Espagne, qui, près de là, à Logrono (frontière de
Navarre et Castille), a traîné deux ans un procès et fini maigrement par
un petit auto-da-fé en relâchant tout un peuple de femmes.
Cette vigoureuse exécution de prêtres indique assez que M. de Lancre est
un esprit indépendant. Il l'est en politique. Dans son livre _Du Prince_
(1617), il déclare sans ambages que «la Loi est au-dessus du roi.»
Jamais les Basques ne furent mieux caractérisés que dans le livre de
l'_Inconstance_. Chez nous, comme en Espagne, leurs priviléges les
mettaient quasi en république. Les nôtres ne devaient au roi que de le
servir en armes; au premier coup de tambour, ils devaient armer deux
mille hommes, sous leurs capitaines basques. Le clergé ne pesait guère;
il poursuivait peu les sorciers, l'étant lui-même. Le prêtre dansait,
portait l'épée, menait sa maîtresse au sabbat. Cette maîtresse était sa
sacristine ou _bénédicte_, qui arrangeait l'église. Le curé ne se
brouillait avec personne, disait à Dieu sa messe blanche le jour, la
nuit au Diable la messe noire, et parfois dans la même église (Lancre).
Les Basques de Bayonne et de Saint-Jean-de-Luz, têtes hasardeuses et
excentriques, d'une fabuleuse audace, qui s'en allaient en barque aux
mers les plus sauvages harponner la baleine, faisaient nombre de veuves.
Ils se jetèrent en masse dans les colonies d'Henri IV, l'empire du
Canada, laissant leurs femmes à Dieu ou au Diable. Quant aux enfants,
ces marins, fort honnêtes et probes, y auraient songé d'avantage, s'ils
en eussent été sûrs. Mais, au retour de leurs absences, ils calculaient,
comptaient les mois, et ne trouvaient jamais leur compte.
Les femmes, très-jolies, très-hardies, imaginatives, passaient le jour,
assises aux cimetières sur les tombes, à jaser du sabbat, en attendant
qu'elles y allassent le soir. C'était leur rage et leur furie.
Nature les fait sorcières: ce sont les filles de la mer et de
l'illusion. Elles nagent comme des poissons, jouent dans les flots. Leur
maître naturel est le Prince de l'air, roi des vents et des rêves, celui
qui gonflait la sybille et lui soufflait l'avenir.
Leur juge qui les brûle est pourtant charmé d'elles: «Quand on les voit,
dit-il, passer les cheveux au vent et sur les épaules, elles vont, dans
cette belle chevelure, si parées et si bien armées, que, le soleil y
passant comme à travers une nuée, l'éclat en est violent et forme
d'ardents éclairs ... De là, la fascination de leurs yeux, dangereux en
amour, autant qu'en sortilége.»
Ce Bordelais, aimable magistrat, le premier type de ces juges mondains
qui ont égayé la robe au XVIIe siècle, joue du luth dans les entr'actes,
et fait même danser les sorcières avant de les faires brûler. Il écrit
bien; il est beaucoup plus clair que tous les autres. Et cependant on
démêle chez lui une cause nouvelle d'obscurité, inhérente à l'époque.
C'est que, dans un si grand nombre de sorcières, que le juge ne peut
brûler toutes, la plupart sentent finement qu'il sera indulgent pour
celles qui entreront le mieux dans sa pensée et dans sa passion. Quelle
passion? D'abord, une passion populaire, l'amour du merveilleux
horrible, le plaisir d'avoir peur, et aussi, s'il faut le dire,
l'amusement des choses indécentes. Ajoutez une affaire de vanité: plus
ces femmes habiles montrent le Diable terrible et furieux, plus le juge
est flatté de dompter un tel adversaire. Il se drape dans sa victoire,
trône dans sa sottise, triomphe de ce fou bavardage.
La plus belle pièce, en ce genre, est le procès-verbal espagnol de
l'auto-da-fé de Logrono (9 novembre 1610), qu'on lit dans Llorente.
Lancre, qui le cite avec jalousie et voudrait le déprécier, avoue le
charme infini de la fête, la splendeur du spectacle, l'effet profond de
la musique. Sur un échafaud étaient les brûlées, en petit nombre, et sur
un autre, la foule des relâchées. L'héroïne repentante, dont on lut la
confession, a tout osé. Rien de plus fou. Au sabbat, on mange des
enfants en hachis, et, pour second plat, des corps de sorcières
déterrés. Les crapauds dansent, parlent, se plaignent amoureusement de
leurs maîtresses, les font gronder par le Diable. Celui-ci reconduit
poliment les sorcières, en les éclairant avec le bras d'un enfant mort
sans baptême, etc.
La sorcellerie, chez nos Basques, avait l'aspect moins fantastique. Il
semble que le sabbat n'y fût qu'une grande fête où tous, les nobles
mêmes, allaient pour l'amusement. Au premier rang y figuraient des
personnes voilées, masquées, que quelques-uns croyaient des princes. «On
n'y voyait autrefois, dit Lancre, que des idiots des Landes.
Aujourd'hui, on y voit des gens de qualité.» Satan, pour fêter ces
notabilités locales, créait parfois en ce cas un _évêque du sabbat_.
C'est le titre que reçut de lui le jeune seigneur Lancinena, avec qui le
Diable en personne voulut bien ouvrir la danse.
Si bien appuyées, les sorcières régnaient. Elles exerçaient sur le pays
une terreur d'imagination incroyable. Nombre de personnes se croyaient
leurs victimes, et réellement devenaient gravement malades. Beaucoup
étaient frappés d'épilepsie et aboyaient comme des chiens. La seule
petite ville d'Acqs comptait jusqu'à quarante de ces malheureux
aboyeurs. Une dépendance effrayante les liait à la sorcière, si bien
qu'une dame appelée comme témoin aux approches de la sorcière, qu'elle
ne voyait même pas, se mit à aboyer furieusement, et sans pouvoir
s'arrêter.
Ceux à qui l'on attribuait une si terrible puissance étaient maîtres.
Personne n'eût osé leur fermer sa porte. Un magistrat même, l'assesseur
criminel de Bayonne, laissa faire le sabbat chez lui. Le seigneur de
Saint-Pé, Urtubi, fut obligé de faire la fête dans son château. Mais sa
tête en fut ébranlée au point qu'il s'imagina qu'une sorcière lui suçait
le sang. La peur lui donnant du courage, avec un autre seigneur, il se
rendit à Bordeaux, s'adressa au Parlement, qui obtint du roi que deux de
ses membres, MM. d'Espagnet et Lancre, seraient commis pour juger les
sorciers du pays basque. Commission absolue, sans appel, qui procéda
avec une vigueur inouïe, jugea en quatre mois soixante ou quatre-vingts
sorcières, et en examina cinq cents, également marquées du signe du
Diable, mais qui ne figurèrent au procès que comme témoins (mai-août
1609).
Ce n'était pas une chose sans péril pour deux hommes et quelques soldats
d'aller procéder ainsi au milieu d'une population violente, de tête fort
exaltée, d'une foule de femmes de marins, hardies et sauvages. L'autre
danger c'étaient les prêtres, dont plusieurs étaient sorciers, et que
les commissaires laïques devaient juger, malgré la vive opposition du
clergé.
Quand les juges arrivèrent, beaucoup de gens se sauvèrent aux montagnes.
D'autres hardiment restèrent, disant que c'étaient les juges qui
seraient brûlés. Les sorcières s'effrayaient si peu, qu'à l'audience
elles s'endormaient du sommeil sabbatique, et assuraient au réveil avoir
joui, au tribunal même, des béatitudes de Satan. Plusieurs disent: «Nous
ne souffrons que de ne pouvoir lui témoigner que nous brûlons de
souffrir pour lui.»
Celles que l'on interrogeait disaient ne pouvoir parler. Satan
obstruait leur gosier, et leur montait à la gorge.
Le plus jeune des commissaires, Lancre, qui écrit cette histoire, était
un homme du monde. Les sorcières entrevirent qu'avec un pareil homme il
y avait des moyens de salut. La ligue fut rompue. Une mendiante de
dix-sept ans, la Murgui (Margarita) qui avait trouvé lucratif de se
faire sorcière, et qui, presque enfant, menait et offrait des enfants au
Diable, se mit avec sa compagne (une Lisalda de même âge) à dénoncer
toutes les autres. Elle dit tout, décrivit tout, avec la vivacité, la
violence, l'emphase espagnole, avec cent détails impudiques, vrais ou
faux. Elle effraya, amusa, empauma les juges, les mena comme des idiots.
Ils confièrent à cette fille corrompue, légère, enragée, la charge
terrible de chercher sur le corps des filles et garçons l'endroit où
Satan aurait mis sa marque. Cet endroit se reconnaissait à ce qu'il
était insensible, et qu'on pouvait impunément y enfoncer des aiguilles.
Un chirurgien martyrisait les vieilles, elle les jeunes, qu'on appelait
comme témoins, mais qui, si elle les disait marquées, pouvaient être
accusées. Chose odieuse que cette fille effrontée, devenue maîtresse
absolue du sort de ces infortunés, allât leur enfonçant l'aiguille, et
pût à volonté désigner ces corps sanglants à la mort!
Elle avait pris un tel empire sur Lancre, qu'elle lui fait croire que,
pendant qu'il dort à Saint-Pé, dans son hôtel, entouré de ses serviteurs
et de son escorte, le Diable est entré la nuit dans sa chambre, qu'il y
a dit la messe noire, que les sorcières ont été jusque sous ses rideaux
pour l'empoisonner, mais qu'elles l'ont trouvé bien gardé de Dieu. La
messe noire a été servie par la dame de Lancinena, à qui Satan a fait
l'amour dans la chambre même du juge. On entrevoit le but probable de ce
misérable conte: la mendiante en veut à la dame, qui était jolie, et qui
eût pu, sans cette calomnie, prendre aussi quelque ascendant sur le
galant commissaire.
Lancre et son confrère, effrayés, avancèrent, n'osant reculer. Ils
firent planter leurs potences royales sur les places même où Satan avait
tenu le sabbat. Cela effraya, on les sentit forts et armés du bras du
roi. Les dénonciations plurent comme grêle. Toutes les femmes, à la
queue, vinrent s'accuser l'une l'autre. Puis on fit venir les enfants,
pour leur faire dénoncer les mères. Lancre juge, dans sa gravité, qu'un
témoin de huit ans est bon, suffisant et respectable.
M. d'Espagnet ne pouvait donner qu'un moment à cette affaire, devant se
rendre bientôt aux États de Béarn.
Lancre, poussé à son insu par la violence des jeunes révélatrices qui
seraient restées en péril si elles n'eussent fait brûler les vieilles,
mena le procès au galop, bride abattue. Un nombre suffisant de sorcières
furent adjugées au bûcher. Se voyant perdues, elles avaient fini par
parler aussi, dénoncer. Quand on mena les premières au feu, il y eut une
scène horrible. Le bourreau, l'huissier, les sergents, se crurent à leur
dernier jour. La foule s'acharna aux charrettes, pour forcer ces
malheureuses de rétracter leurs accusations. Des hommes leur mirent le
poignard à la gorge; elles faillirent périr sous les ongles de leurs
compagnes furieuses.
La justice s'en tira pourtant à son honneur. Et alors les commissaires
passèrent au plus difficile, au jugement de huit prêtres qu'ils avaient
en main. Les révélations des filles avaient mis ceux-ci à jour. Lancre
parle de leurs moeurs comme un homme qui sait tout d'original. Il leur
reproche non-seulement leurs galants exercices aux nuits du sabbat, mais
surtout leurs sacristines, bénédictes ou marguillières. Il répète même
des contes: que les prêtres ont envoyé les maris à Terre-Neuve, et
rapporté du Japon les diables qui leur livrent les femmes.
Le clergé était fort ému. L'évêque de Bayonne aurait voulu résister. Ne
l'osant, il s'absenta, et désigna son vicaire général pour assister au
jugement. Heureusement le Diable secourut les accusés mieux que
l'évêque. Comme il ouvre toutes les portes, il se trouva, un matin, que
cinq des huit échappèrent. Les commissaires, sans perdre de temps,
brûlèrent les trois qui restaient.
Cela vers août 1609. Les inquisiteurs espagnols qui faisaient à Logrono
leur procès n'arrivèrent à l'auto-da-fé qu'au 8 novembre 1610. Ils
avaient eu bien plus d'embarras que les nôtres, vu le nombre immense,
épouvantable, des accusés. Comment brûler tout un peuple? Ils
consultèrent le pape et les plus grands docteurs d'Espagne. La reculade
fut décidée. Il fut entendu qu'on ne brûlerait que les obstinés, ceux
qui persisteraient à nier, et que ceux qui avoueraient seraient
relâchés. C'est la méthode qui déjà sauvait tous les prêtres dans les
procès de libertinage. On se contentait de leur aveu, et d'une petite
pénitence. (_V._ Llorente.)
L'inquisition, exterminatrice pour les hérétiques, cruelle pour les
Maures et les juifs, l'était bien moins pour les sorciers. Ceux-ci,
bergers en grand nombre, n'étaient nullement en lutte avec l'Église. Les
jouissances fort basses, parfois bestiales, des gardeurs de chèvres,
inquiétaient peu les ennemis de la liberté de penser.
Le livre de Lancre a été écrit surtout en vue de montrer combien la
justice de France, laïque et parlementaire, est meilleure que la justice
de prêtres. Il est écrit légèrement et au courant de la plume, fort gai.
On y sent la joie d'un homme qui s'est tiré à son honneur d'un grand
danger. Joie gasconne et vaniteuse. Il raconte orgueilleusement qu'au
sabbat qui suivit la première exécution des sorcières, leurs enfants
vinrent en faire des plaintes à Satan. Il répondit que leurs mères
n'étaient pas brûlées, mais vivantes, heureuses. Du fond de la nuée, les
enfants crurent en effet entendre les voix des mères, qui se disaient en
pleine béatitude. Cependant Satan avait peur. Il s'absenta quatre
sabbats, se substituant un diablotin de nulle importance. Il ne reparut
qu'au 22 juillet. Lorsque les sorcières lui demandèrent la cause de son
absence, il dit: «J'ai été plaider votre cause contre Janicot
(Petit-Jean, il nomme ainsi Jésus). J'ai gagné l'affaire. Et celles qui
sont encore en prison ne seront pas brûlées.»
Le grand menteur fut démenti. Et le magistrat vainqueur assure qu'à la
dernière qu'on brûla on vit une nuée de crapauds sortir de sa tête. Le
peuple se rua sur eux à coups de pierres, si bien qu'elle fut plus
lapidée que brûlée. Mais, avec tout cet assaut, ils ne vinrent pas à
bout d'un crapaud noir, qui échappa aux flammes, aux bâtons, aux
pierres, et se sauva, comme un démon qu'il était, en lieu où on ne sut
jamais le trouver.