CHAPITRE XVII

DU SABBAT AU MOYEN ÂGE ET DU SABBAT AU XVIIe SIÈCLE--L'ALCOOL ET LE

TABAC

1615-1617

Je ne puis dire avec précision ce que fut le sabbat abâtardi du XVIIe

siècle sans poser d'abord, dans son caractère original, le sabbat du

Moyen âge, tel que je le vois en France. On sentira alors l'opposition,

et on pourra mesurer le changement.

J'ai dit ailleurs (_Renaissance_) ce que fut la sorcière, une création

du désespoir. L'assemblée des sorcières, le sabbat, est la suite ou la

_reprise de l'orgie païenne_ par un peuple qui a désespéré du

christianisme. C'est une _révolte nocturne de serfs_ contre le Dieu du

prêtre et du seigneur.

Le Diable avait eu toujours une grande attraction, comme dieu des

morts, qui pouvait rendre à l'homme tout ce qu'il regrettait. De là

l'évocation magique, l'appel aux morts (qu'on voit déjà dans la Bible).

Le noir esprit apparaissait ici comme un consolateur qui, tout au moins

pour un moment, pouvait rendre la félicité. La mère revoyait, entendait

le fils qu'elle avait tant pleuré. La fiancée perdue sortait de son

cercueil pour dire: «Je t'aime encore,» et pour être heureuse une nuit.

Roi de la mort, Satan devint roi de la liberté sous la grande Terreur

ecclésiastique, quand tout flamboya de bûchers, quand un ciel de plomb

s'abaissa sur les populations tremblantes, et que le monde se sentit

abandonné de Dieu.

Je veux dire du Dieu de l'Église. Les dieux de la forêt, de la lande ou

de la fontaine, reprenaient force. Contraint, le jour, d'adorer ce qu'on

détestait, ou de répéter du latin, la nuit on rentrait dans la vie. Le

coeur serré et l'esprit contracté se détendaient vers la nature.

Mais ces âmes de serfs, déformées de leurs chaînes, même alors restaient

fort bizarres. La nature leur semblait charmée. «Pourquoi, dit-on à un

berger, ton grand amour de la prairie?--Le diable prit la figure d'un

veau quand il voulut plaire à ma mère.» Une femme possédée retournait

toutes les pierres: «Ces pauvres pierres, dit-elle, furent si longtemps

sur un côté, qu'elles prient de les tourner sur l'autre.»

Cette femme donne aux pierres la vraie pensée de l'homme. Comme

Ézéchiel, qui coucha des années sur le même côté, le peuple, rendu de

lassitude, ne voulait que se retourner. La règle du sabbat, c'est que

tout serait fait à rebours, à l'envers.

Mais décrivons d'abord la scène.

On s'assemblait de préférence autour d'une pierre druidique, sur quelque

grande lande. Une musique étrange, «surtout de certaines clochettes, y

chatouillait» les nerfs, peut-être à la manière des vibrations

pénétrantes de l'harmonica. Nombre de torches résineuses, qui couraient

çà et là, jetaient une lumière jaune, en opposition aux brasiers de

flamme rouge. Ajoutez une lumière bleue qui ne semblait pas de ce monde.

Ces sons et ces lueurs troublaient l'esprit, transfiguraient la mouvante

réalité, les ombres qui allaient et venaient, les démons dans leurs

peaux de boucs. «Les hommes y devenaient des bêtes et les bêtes y

parlaient.»

Une colonne de vapeur fantastique divisait la scène, et faisait un

demi-rideau. «Derrière trônait le Diable, en figure ténébreuse qui ne

veut être vue clairement. Ce qu'on y distinguait le mieux, c'étaient les

attributs virils du dieu Priape, dont il avait les cornes et le velu,

étant couvert d'une peau de bouc noir. Il faisait grand'peur aux

nouveaux venus, aux enfants qu'on amenait. À cela près, le Diable (en

France) est plus burlesque que terrible. Parfois, espiègle, on le voyait

sauter du fond d'une grande cruche. Aux deux cornes du Priape antique

dont son chef était décoré, on en ajoutait volontiers une troisième, qui

était une lanterne pâle. Et, pour que ce seigneur des serfs ne cédât en

rien aux autres seigneurs, pour qu'il fût aussi un _monsieur_, ses

cornes honorablement étaient surmontées d'un chapeau.

L'esprit des vieux noëls et la gaieté rustique étaient dans tout cela.

Ce peuple, dans ce court moment de liberté, jouait ses tyrans, se jouait

lui-même. Le sabbat était une farce violente, en quatre ou cinq actes,

où il se régalait de la contrefaçon hardie de son cruel tyran, l'Église,

et de son vampire féodal.

Tout était-il critique? y avait-il un culte positif? et le Diable, en

effet, était-il vraiment Dieu, père et roi de cette foule? Je ne vois

pas cela clairement. Quoi qu'en disent les juges, sa primatie est bien

plus apparente que réelle. Il semble moins une divinité vivante qu'un

symbole émancipateur. Un mannequin, un arbre, un tronc sans branche,

faisait souvent ce rôle, et il suffisait d'un Satan de bois.

On avait si cruellement abusé de l'idée de _paternité_ et de divinité,

que le serf n'avait nulle tendance à la reproduire au sabbat. La

_fraternité_ seule y dominait visiblement. Une fraternité, il est vrai,

barbare et sensuelle, un grossier communisme.

Ce communisme, du reste, n'était guère plus au sabbat qu'ailleurs; il

était partout. Les serviteurs mêmes du château vivaient pêle-mêle

entassés dans les galetas. Les _communs_ succédèrent, où tout était mêlé

encore. Le logis à part ne commence que fort tard, et par la _mansarde_,

c'est-à-dire sous Louis XIV.

Pour les serfs ruraux, l'intérêt du maître n'était pas de les isoler par

familles, mais de les tenir réunis en une _villa_ ou vaste métairie où

un seul toit abritait, avec les bêtes, une tribu de même sang, un

cousinage ou parentage d'une centaine de personnes. Quoique parents, le

maître les considérait comme simples associés, et pouvait à chaque décès

reprendre les profits de tous. De famille ou mariage qui eût autorisé

l'hérédité, il ne daignait s'en informer. La famille pour lui, c'était

cette masse de gens qui mangeaient «à un pain et à un pot,» qui levaient

et couchaient ensemble.

L'Église cependant exigeait le mariage. Mais c'était une dérision.

Pendant que le prêtre faisait sonner haut le sacrement, multipliait les

empêchements et les difficultés de parenté, il absolvait, faisait

communier le baron, dont le premier droit était le mépris du sacrement.

Je parle du Droit du seigneur (si impudemment nié de nos jours).

L'exigeait-il lui-même? Qu'importe? Forcée de monter au château pour

offrir le denier ou le plat de noces (_V._ Grimm et toutes les

coutumes), la mariée, dédaignée du seigneur, était le jouet des pages.

Faut-il s'étonner, après cela, de cette dérision universelle du mariage,

qui est le fond de nos vieilles moeurs? L'Église n'en tenait compte, ne

le faisant pas respecter. La noblesse n'avait d'autre roman que

l'adultère, ni les bourgeois d'autre sujet de fabliau. Le serf n'y

songeait même pas, mais il tenait beaucoup à la famille, à cette grande

famille ou cousinage où tout était à peu près commun. Il n'était jaloux

que de l'étranger.

Le sabbat du Moyen âge, réunion peu nombreuse, n'était souvent que

l'assemblée d'un _parentage_. On ne se fiait guère aux voisins, et on ne

les eût pas admis à la complication de ces orgies de révolte. Cela aide

à comprendre l'extrême liberté qui y régnait. Tout semblait permis en

famille.

_Premier acte._ Dérision du mariage et contrefaçon du Droit du seigneur,

tout à fait semblable, du reste, au début des orgies de Bacchus et de

Priape. La nouvelle mariée s'offrait au Diable, qui l'épousait pour

l'assemblée. On la faisait reine du sabbat.

Autre comédie. Les enfants, les simples, qu'on amenait pour la première

fois, et qui étaient fort effrayés, rendaient hommage au seigneur

Diable. Mais tout, au sabbat, devait se faire à rebours, à l'envers.

Donc on les contraignait à faire hommage la tête en bas, les pieds en

l'air et en tournant le dos.

L'osclage, le baiser du vassal au seigneur, ou du novice au supérieur,

qui symbolisait l'offrande de la personne, devait se faire aussi à

rebours, au dos du Diable, lequel, en retour, étonnait parfois le

tremblant récipiendiaire en lui soufflant l'esprit par une dérision

indécente dont on riait beaucoup. Puis il lui remettait une gaule pour

bâton pastoral, et lui disait: «Pais mes ouailles.» Et l'ouaille était

un crapaud proprement habillé de vert.

_Deuxième acte._ Tout ceci n'était que pour rire. Mais voici le solide.

Ce peuple famélique, jeûnant presque toujours, chose rare, ce jour-là,

il mangeait. Ceci n'était pas le moindre des miracles du Diable. Il n'y

avait aucun couteau sur la table, de peur que le repas ne fût

ensanglanté. Avant les danses, on avait soin de renvoyer les enfants, en

leur enjoignant d'aller paître les crapauds au ruisseau voisin.

Ces danses, vives, violentes, étaient le prélude de la fameuse ronde du

sabbat, qui, de tous ces couples, emportés dans un tourbillon, faisait

un élément, une force aveugle. Ils tournaient dos à dos, les bras en

arrière, sans se voir, ne regardant que la nuit, la fumée, le brouillard

de la prairie fuyante. Bientôt personne ne connaissait plus son voisin,

ni soi-même. Par moments, les dos se touchaient, se heurtaient de façon

rustique. On ne se sentait que dans l'ensemble, et comme membre du grand

corps, confus, haletant, qui tourbillonnait.

_Troisième acte._ Cette unité brutale, confuse et de vertige, en

préparait une autre. La société communiait. Et de quoi? Non pas de Dieu,

mais d'elle-même. Elle se mangeait, et était son hostie. C'est la donnée

de toutes les sociétés secrètes du Moyen âge, fondées sur la fraternité,

en haine de la paternité.

Mais comment se _mangeait-elle_? Les juges font semblant de croire que

c'était au sens propre. Il est trop évident que des réunions si

fréquentes, qui se renouvelèrent pendant des siècles, ne mangeaient pas

de chair humaine.

La chair dont on communiait était (_fictivement_) celle d'un enfant de

la société et de son dernier mort.

La cérémonie, du reste, était gaie et combinée pour faire rire la foule,

pour venger le peuple du prodigieux ennui des offices dont on

l'assommait. C'était la messe à l'envers, la messe noire. Le célébrant,

à l'élévation, se tenait la tête en bas, les pieds en l'air, avec une

hostie de dérision, une rave noire, qu'il mangeait lui-même.

Il y avait là beaucoup de jongleries. Des diables agiles sautaient à

travers les flammes, montrant aux nouveaux venus stupéfiés comment il

fallait mépriser les feux d'enfer.

Les sorcières de profession effrayaient les simples. Elles baptisaient

un crapaud, l'habillaient comme un enfant, et, après cette espèce

d'adoption, ces tendres mères simulaient l'infanticide, en attaquant,

démembrant l'animal avec les dents. Elles lui coupaient la tête avec un

couteau, en roulant les yeux effroyablement, défiant le ciel, et lui

disant: «Ah! Philippe, si je te tenais!...»

_Quatrième acte._ Dieu ne répondant pas au défi par la foudre, on le

croyait vaincu, anéanti. Toutes les lois que l'Église imposait en son

nom semblaient avoir péri, spécialement celles qui troublaient le plus

la famille rustique, les empêchements canoniques de mariages entre

parents. Le paysan n'aime que les siens, point du tout l'étrangère. Sous

ce rapport, il garde l'esprit des tribus primitives. Il préfère sa

parente, et s'il y a quelque bien, il désire qu'il reste en famille. Dès

l'enfance, la petite femme qu'il a en vue, c'est la compagne des

premiers jeux, la cousine, la nièce, parfois la jeune tante. L'Église,

qui interdisait la cousine au sixième degré, était directement hostile

aux attractions naturelles. Dans la liberté du sabbat, on y revenait

violemment, avec fureur. Le cousinage équivalait au mariage, et la

petite société, dans un mélange aveugle, cherchait sa communion

dernière, son rêve absolu d'unité.

Est-il vrai que le frère s'unit même à la soeur, comme en Égypte, à

Sparte et à Athènes? Il est difficile de savoir si le fait est réel, ou

une de ces fables répétées tant de fois pour donner l'horreur des

sociétés secrètes.

_Cinquième acte._ Au départ de la foule, la clôture du sabbat se faisait

par la mort du Diable. Lui, aussi, il devait périr. Habilement, il

s'escamotait, laissait tomber au feu sa peau de bouc, et semblait

s'évanouir aux flammes.

La foule s'écoulait, les lumières s'éteignaient. Sur la lande redevenue

solitaire, tout semblant détruit, et Satan et Dieu, la sorcière restait

victorieuse, et seule se faisait son sabbat réservé.

Seule? Elle l'était toujours, sans époux, sans famille. Objet d'horreur

pour tous, et faisant peur à tous, même aux affiliés du sabbat, qui eût

voulu en approcher? Et elle-même à qui se fût-elle confiée? À qui

eût-elle voulu transmettre ses dangereux secrets? Son fils, enfant sans

père, était le seul à qui elle se livrât. Contre la haine universelle du

monde et cet accablement de malédiction monstrueuse, elle opposait un

monstrueux amour. C'était celui du mage d'Orient; il ne se renouvelait

qu'en épousant sa mère. De même, disait-on, pour perpétuer la sorcière,

il fallait ce mystère impie. À ce moment douteux où pâlissent les

dernières étoiles, la mère et son jeune hibou, élixir de malice,

accomplissaient leur triste fête. La lune fuyait ou se cachait.

Ces sauvages horreurs, si elles furent réelles, semblaient avoir disparu

au XVIe siècle. Je vois, au XVIIe, des familles régulières de sorciers,

pères, mères, fils, filles. Ils rentrent dans la classe des hommes. Le

Diable n'y perd rien. Et l'impiété peut-être augmente. Si le fils n'est

plus un monstre d'amour, il l'est souvent de haine, d'horrible

ingratitude et de perfidie. Il n'est pas rare, dans les procès, de voir

l'enfant, gagné, corrompu par les juges, leur servir d'instrument contre

les siens, et parfois faire brûler sa mère.

Au sabbat, comme ailleurs, l'intérêt domine tout. C'est l'avénement de

l'argent. Satan ne se contente plus de sa rude pierre druidique, il

prend un trône doré. Les sorcières, sous leurs haillons, apportent au

banquet de la vaisselle d'argent. Il n'est pas jusqu'aux crapauds qui ne

deviennent élégants; j'en vois qui, comme de petits seigneurs, sont

vêtus de velours vert.

Le sabbat, pour les sorcières, devenait vraiment une _affaire_. Elles

faisaient payer un droit de présence; elles tiraient amende des absents.

Elles vendaient leurs drogues ce qu'elles voulaient à tous ceux qui

avaient peur d'elles.

Ce que la cérémonie avait perdu en terreur, en attrait d'imagination,

elle le regagnait en plaisanterie. Le burlesque dominait. Au début du

premier acte, la personne qui ouvrait le sabbat subissait une ablution

très-froide, saisissante, qui devait faire faire mainte amusante

grimace. C'était un divertissement dans le genre de Pourceaugnac. On ne

peut en douter, d'après l'instrument du supplice, «qui est long

d'environ deux pieds, en partie de métal, puis tortillé et sinueux.»

L'emploi d'une telle machine est un trait tout moderne. Du reste, ce

divertissement était grossier, indécent, mais non impudique. Les

enfants y assistaient et n'étaient renvoyés qu'aux danses.

Un point plus grave, c'est le quatrième acte. Les femmes disent

unanimement que l'amour des démons leur était pénible, désagréable et

douloureux, et qu'elles n'y étaient que victimes. La question capitale

de savoir que l'amour diabolique est fécond avait fort occupé le Moyen

âge. Peu d'auteurs croient à la fécondité. Nos Français, spécialement

Boguet au Jura, Lancre au pays basque, qui ont la plus vaste expérience

dans ces contrées où tous allaient au sabbat, affirme que l'amour y

était stérile, et «que jamais femme n'en revint enceinte.»

Cela jette un jour triste sur le sabbat de ce temps. Froide, égoïste

orgie! L'amour non partagé!... Cela seul aurait dû, ce semble, convertir

toutes les femmes, les éloigner. Et, au contraire, elles s'y précipitent

toutes.

Pourquoi? Il faut le dire, dans ces grandes misères, hélas! c'est que

l'on y mangeait. Les veuves, chargées d'enfants, trouvaient, en les

offrant au Diable, un patron large et généreux qui régalait les pauvres

avec l'argent des riches.

Les filles y cherchaient les danses. Elles étaient folles surtout des

danses moresques, dramatiques, amoureuses.

Si la foi au Diable était faible, si l'imagination tarissait, on y

suppléait par d'autres moyens. La pharmacie venait au secours. De tout

temps, les sorcières avaient employé les breuvages du trouble et de la

folie, les sucs de la belladone, et peut-être du datura, rapporté de

l'Asie mineure. Le roi du vertige, l'herbe terrible dont le Vieux de la

Montagne tirait le haschich de ses Hassassins, ce fameux Pantagruélion

de Rabelais ou, pour dire simplement, le chanvre, fut certainement de

bonne heure un puissant agent du sabbat.

À l'époque où nous sommes, l'appât du gain avait conduit les

apothicaires à préparer toutes ces drogues. Nous l'apprenons par

Leloyer. Ce bonhomme est terrifié de voir que l'on vend maintenant le

Diable en bouteilles: «Et plût au ciel, dit-il, qu'il ne fût pas si

commun dans le commerce!»

Mot instructif et triste. À partir de cet époque, on recourut de plus en

plus à cette brutalité de prendre l'illusion en breuvages, la rêverie en

fumigation. Deux nouveaux démons étaient nés: l'alcool et le tabac.

L'alcool arabe, l'eau-de-vie distillée chez nous au XIIIe siècle, et

qui, au XVIe, est encore un remède assez cher pour les malades, va se

répandre, offrir à tous les tentations de la fausse énergie, la

surexcitation barbare, un court moment de furie, la flamme suivie du

froid mortel, du vide, de l'aplatissement.

D'autre part, les narcotiques; le pétun ou nicotiane (on l'appelle

maintenant le tabac) substitue à la pensée soucieuse l'indifférente

rêverie, fait oublier les maux, mais oublier les remèdes. Il fait

onduler la vie, comme la fumée légère dont la spirale monte et

s'évanouit au hasard. Vaine vapeur où se fond l'homme, insouciant de

lui-même, des autres, de toute affection.

Deux ennemis de l'amour, deux démons de la solitude, antipathiques aux

rapprochements sociaux, funestes à la génération. L'homme qui fume n'a

que faire de la femme; son amour, c'est cette fumée où le meilleur de

lui s'en va. Veuf dans le mariage même, qu'il le fuie, il fera mieux.

Cet isolement fatal commence précisément avec le XVIIe siècle, à

l'apparition du tabac. Nos marins de Bayonne et de Saint-Jean-de-Luz,

qui l'apportaient à bon marché, se mirent à fumer sans mesure, trois et

quatre fois par jour. Leur insouciance naturelle en fut étrangement

augmentée. Ils restaient à part des femmes, et elles s'éloignaient

encore plus. Dès le début de cette drogue, on put prévoir son effet.

Elle a supprimé le baiser.

Les jolies femmes de Bayonne, fières, hardies, cyniques, déclaraient au

juge Lancre que cette infâme habitude des hommes leur faisait quitter la

famille et les rejetait vers le sabbat, disant, en femmes de marins:

«Mieux vaut le derrière du Diable que la bouche de nos maris.»

Ceci en 1610. Date fatale qui ouvre les routes où l'homme et la femme

iront divergents.

Si celle-ci est solitaire, dépourvue du soutien de l'homme, je crains

pour elle un amant. C'est ce consolateur sauvage, ce mari de feu et de

glace, le démon des spiritueux. C'est lui qui, de plus en plus, sera le

vrai roi du sabbat.

Cela rendra, dans quelque temps, le sabbat même inutile. La sorcière, en

son grenier, seule avec le diable liquide qui la brûle et qui la

trouble, se fera la folle orgie, toutes les hontes du sabbat.

Les femmes, dans tout le Nord, ont cédé aux spiritueux. Et les hommes

partout au tabac. Deux déserts et deux solitudes. Des nations, des

races entières, se sont déjà affaissées, perdues dans ce gouffre muet,

dont le fond est l'indifférence au plaisir générateur et

l'anéantissement de l'amour.

En vain les femmes de nos jours se sont tristement soumises pour ramener

l'homme à elles. Elles ont subi le tabac et enduré le fumeur, qui leur

est antipathique. Lâche faiblesse et inutile. Ne voient-elles donc pas

que cet homme, si parfaitement satisfait de son insipide plaisir, ne

peut, ne veut guère? Le Turc a fermé son harem. Laissez que celui-ci de

même s'en aille par le sentier où nos aînés d'Orient nous ont précédés

dans la mort.

Histoire de France 1598-1628 (Volume 13/19) · 第 44 / 90 题