LES COUVENTS.--LA SORCELLERIE DANS LES COUVENTS.--LE PRINCE DES
MAGICIENS
1610-1611
Le Parlement de Provence n'eut rien à envier aux succès du Parlement de
Bordeaux. La juridiction laïque saisit de nouveau l'occasion d'un procès
de sorcellerie pour se faire la réformatrice des moeurs ecclésiastiques.
Elle jeta un regard sévère dans le monde fermé des couvents. Rare
occasion. Il y fallut un concours singulier de circonstances, des
jalousies furieuses, des vengeances de prêtre à prêtre. Sans ces
passions indiscrètes, que nous verrons plus tard encore éclater de
moments en moments, nous n'aurions nulle connaissance de la destinée
réelle de ce grand peuple de femmes qui meurt dans ces tristes maisons,
pas un mot de ce qui se passe derrière ces grilles et ces grands murs
que le confesseur franchit seul.
Le prêtre basque que Lancre montre si léger, si mondain, allant l'épée
au côté, danser la nuit au sabbat, où il conduit sa sacristine, n'était
pas un exemple à craindre. Ce n'était pas celui-là que l'Inquisition
d'Espagne prenait tant de peine à couvrir, et pour qui ce corps si
sévère se montrait si indulgent. On entrevoit fort bien chez Lancre, au
milieu de ses réticences, qu'il y a encore _autre chose_. Et les États
généraux de 1614, quand ils disent qu'il ne faut pas que le prêtre juge
le prêtre, pensent aussi à _autre chose_. C'est précisément ce mystère
qui se trouva déchiré par le Parlement de Provence. Le directeur de
religieuses, maître d'elles, et disposant de leur corps et de leur âme,
les ensorcelant: voilà ce qui apparut au procès de Gauffridi, plus tard
aux affaires terribles de Loudun et de Louviers, dans celles que
Llorente, que Ricci et autres nous ont fait connaître.
La tactique fut la même pour atténuer le scandale, désorienter le
public, l'occuper de la forme en cachant le fond. Au procès d'un prêtre
sorcier, on mit en saillie le sorcier, et l'on escamota le prêtre, de
manière à tout rejeter sur les arts magiques et faire oublier la
fascination naturelle d'un homme maître d'un troupeau de femmes qui lui
sont abandonnées.
Il n'y avait aucun moyen d'étouffer la première affaire. Elle avait
éclaté en pleine Provence, dans ce pays de lumière où le soleil perce
tout à jour. Le théâtre principal fut non-seulement Aix et Marseille,
mais le lieu célèbre de la Sainte-Baume, pèlerinage fréquenté où une
foule de curieux vinrent de toute la France assister au duel à mort de
deux religieuses possédées et de leurs démons. Les Dominicains, qui
entamèrent la chose comme inquisiteurs, s'y compromirent fort par
l'éclat qu'ils lui donnèrent et par leur partialité pour telle de ces
religieuses. Quelque soin que le Parlement mît ensuite à brusquer la
conclusion, ces moines eurent grand besoin de s'expliquer et de
s'excuser. De là le livre important du moine Michaëlis, mêlé de vérités,
de fables, où il érige Gauffridi, le prêtre qu'il fit brûler, en _Prince
des magiciens_ non-seulement de France, mais d'Espagne, d'Allemagne,
d'Angleterre et de Turquie, de toute la terre habitée.
Gauffridi semble avoir été un homme agréable et de mérite. Né aux
montagnes de Provence, il avait beaucoup voyagé dans les Pays-Bas et
dans l'Orient. Il avait la meilleure réputation à Marseille, où il était
prêtre à l'église des Acoules. Son évêque en faisait cas, et les dames
les plus dévotes le préféraient pour confesseur. Il avait, dit-on, un
don singulier pour se faire aimer de toutes. Néanmoins il aurait gardé
une bonne réputation si une dame noble de Provence, aveugle et
passionnée, n'eut poussé l'infatuation jusqu'à lui confier (peut-être
pour son éducation religieuse) une charmante enfant de douze ans,
Madeleine de la Palud, blonde et d'un caractère doux. Gauffridi y perdit
l'esprit, et ne respecta pas l'âge ni la sainte ignorance, l'abandon de
son élève.
Elle grandit cependant, et la jeune demoiselle noble s'aperçut de son
malheur, de cet amour inférieur et sans espoir de mariage. Gauffridi,
pour la retenir, dit qu'il pouvait l'épouser devant le Diable, s'il ne
le pouvait devant Dieu. Il caressa son orgueil en lui disant qu'il
était le _Prince des magiciens_, et qu'elle en deviendrait la reine. Il
lui mit au doigt un anneau d'argent, marqué de caractères magiques. La
mena-t-il au sabbat ou lui fit-il croire qu'elle y avait été, en la
troublant par des breuvages, des fascinations magnétiques? Ce qui est
sûr, c'est que l'enfant, tiraillée entre deux croyances, pleine
d'agitation et de peur, fut dès lors par moment folle, et certains accès
la jetaient dans l'épilepsie. Sa peur était d'être enlevée vivante par
le Diable. Elle n'osa plus rester dans la maison de son père, et se
réfugia au couvent des Ursulines de Marseille.
C'était le plus calme des ordres et le moins déraisonnable. Elles
n'étaient pas oisives, s'occupant un peu à élever des petites filles. La
réaction catholique, qui avait commencé avec une haute ambition
espagnole d'extase, impossible alors, qui avait follement bâti force
couvents de carmélites, feuillantines et capucines, s'était vue bientôt
au bout de ses forces. Les filles qu'on murait là si durement pour s'en
délivrer mouraient tout de suite, et, par ces morts si promptes,
accusaient horriblement l'inhumanité des familles. Ce qui les tuait, ce
n'étaient pas les mortifications, mais l'ennui et le désespoir. Après le
premier moment de ferveur, la terrible maladie des cloîtres (décrite dès
le Ve siècle par Cassien), l'ennui pesant, l'ennui mélancolique des
_après-midi_, l'ennui tendre qui égare en d'indéfinissables langueurs,
les minait rapidement. D'autres étaient comme furieuses; le sang trop
fort les étouffait.
Une religieuse, pour mourir décemment sans laisser trop de remords à
ses proches, doit y mettre environ dix ans (c'est la vie moyenne des
cloîtres). Il fallut donc en rabattre, et des hommes de bons sens et
d'expérience sentirent que, pour les prolonger, il fallait les occuper
quelque peu, ne pas les tenir trop seules. Saint François de Sales fonda
les Visitandines, qui devaient, deux à deux, visiter les malades. César
de Bus et Romillion, qui avaient créé les Prêtres de la doctrine (en
rapport avec l'Oratoire), fondèrent ce qu'on eût pu appeler les filles
de la Doctrine, les Ursulines, religieuses enseignantes, que ces prêtres
dirigeaient. Le tout sous la haute inspection des évêques, et peu,
très-peu monastique; elles n'étaient pas cloîtrées encore. Les
Visitandines sortaient; les Ursulines recevaient (au moins les parents
des élèves). Les unes et les autres étaient en rapport avec le monde,
sous des directeurs estimés. L'écueil de tout cela, c'était la
médiocrité. Quoique les Oratoriens et Doctrinaires aient eu des gens de
grand mérite, l'esprit général de l'ordre était systématiquement moyen,
modéré, attentif à ne pas prendre un vol trop haut. Le fondateur des
Ursulines, Romillion, était un homme d'âge, un protestant converti, qui
avait tout traversé, et était revenu de tout. Il croyait ses jeunes
Provençales déjà aussi sages, et comptait tenir ses petites ouailles
dans les maigres pâturages d'une religion oratorienne, monotone et
raisonnable. C'est par là que l'ennui rentrait. Un matin, tout échappa.
Le montagnard provençal, le voyageur, le mystique, l'homme de trouble et
de passion, Gauffridi, qui venait là comme directeur de Madeleine, eut
une bien autre action. Elles sentirent une puissance, et, sans doute
par les échappées de la jeune folle amoureuse, elles surent que ce
n'était rien moins qu'une puissance diabolique. Toutes sont saisies de
peur, et plus d'une aussi d'amour. Les imaginations s'exaltent; les
têtes tournent. En voilà cinq ou six qui pleurent, qui crient et qui
hurlent, qui se sentent saisies du démon.
Si les Ursulines eussent été cloîtrées, murées, Gauffridi, leur seul
directeur, eût pu les mettre d'accord de manière ou d'autre. Il aurait
pu arriver, comme en un cloître du Quesnoy en 1490, que le Diable, qui
prend volontiers la figure de celui qu'on aime, se fut constitué, sous
la figure de Gauffridi, l'amant commun des religieuses. Ou bien, comme
dans ces cloîtres espagnols dont parle Llorente, il leur eût persuadé
que le prêtre sacre de prêtrise celles à qui il fait l'amour, et que le
péché avec lui est une sanctification. Opinion répandue en France, et à
Paris même, où ces maîtresses de prêtres étaient dites «les consacrées»
(Lestoile, édit. Mich., 561).
Gauffridi, maître de toutes, s'en tint-il à Madeleine? Ne passa-t-il pas
de l'amour au libertinage? On ne sait. L'arrêt indique une religieuse
qu'on ne montra pas au procès, mais qui reparaît à la fin, comme s'étant
donnée au Diable et à lui.
Les Ursulines étaient une maison toute à jour, où chacun venait, voyait.
Elles étaient sous la garde de leurs Doctrinaires, honnêtes, et
d'ailleurs jaloux. Le fondateur même était là, indigné et désespéré.
Quel malheur pour l'ordre naissant, qui, à ce moment même, prospérait,
s'étendait partout en France! Sa prétention était la sagesse, le bon
sens, le calme. Et tout à coup il délire! Romillion eût voulu étouffer
la chose. Il fit secrètement exorciser ces filles par un de ses prêtres.
Mais les diables ne tenaient compte d'exorcistes doctrinaires. Celui de
la petite blonde, Diable noble, qui était Belzébuth, démon de l'orgueil,
ne daigna desserrer les dents.
Il y avait, parmi ces possédées, une fille particulièrement adoptée de
Romillion, fille de vingt à vingt-cinq ans, fort cultivée et nourrie
dans la controverse, née protestante, mais qui, n'ayant père ni mère,
était tombée aux mains du Père, comme elle, protestant converti. Son nom
de Louise Capeau semble roturier. C'était, comme il parut trop, une
fille d'un prodigieux esprit, d'une passion enragée. Ajoutez-y une
épouvantable force. Elle soutint trois mois, outre son orage infernal,
une lutte désespérée qui eût tué l'homme le plus fort en huit jours.
Elle dit qu'elle avait trois diables: Verrine, bon diable catholique,
léger, un des démons de l'air; Léviathan, mauvais diable, raisonneur et
protestant; enfin un autre qu'elle avoue être celui de l'impureté. Mais
elle en oublie un, le démon de la jalousie.
Elle haïssait cruellement la petite, la blonde, la préférée,
l'orgueilleuse demoiselle noble. Celle-ci, dans ses accès, avait dit
qu'elle avait été au sabbat, et qu'elle y avait été reine, et qu'on l'y
avait adorée, et qu'elle s'y était livrée, mais au Prince ...--Quel
prince?--Louis Gauffridi, le Prince des magiciens.
Cette Louise, à qui une telle révélation avait enfoncé un poignard,
était trop furieuse pour en douter. Folle, elle crut la folle, afin de
la perdre. Son démon fut soutenu de tous les démons des jalouses. Toutes
crièrent que Gauffridi était bien le roi des sorciers. Le bruit se
répandit partout qu'on avait fait une grande capture, un prêtre roi des
magiciens, le Prince de la magie, pour tous les pays. Tel fut l'affreux
diadème de fer et de feu que ses démons femelles lui enfoncèrent au
front.
Tout le monde perdit la tête, et le vieux Romillion même. Soit haine de
Gauffridi, soit peur de l'Inquisition, il sortit l'affaire des mains de
l'évêque, et mena ses deux possédées, Louise et Madeleine, au couvent de
la Sainte-Baume, dont le prieur dominicain était le Père Michaëlis,
propre inquisiteur du Pape en terre papale d'Avignon et qui prétendait
l'être pour toute la Provence. Il s'agissait uniquement d'exorcismes.
Mais, comme les deux filles devaient accuser Gauffridi, celui-ci allait
par le fait tomber aux mains de l'Inquisition.
Michaëlis devait prêcher l'Advent à Aix, devant le Parlement. Il sentit
combien cette affaire dramatique le relèverait. Il la saisit avec
l'empressement de nos avocats de Cour d'assises quand il leur vient un
meurtre dramatique ou quelques cas curieux de conversation criminelle.
Le beau, dans ce genre d'affaires, c'était de mener le drame pendant
l'Advent, Noël et le Carême, et de ne brûler qu'à la Semaine sainte, la
veille du grand moment de Pâques. Michaëlis se réserva pour le dernier
acte, et confia le gros de la besogne à un Dominicain flamand qu'il
avait, le docteur Dompt, qui venait de Louvain, qui avait déjà
exorcisé, était ferré en ces sottises.
Ce que le Flamand d'ailleurs avait à faire de mieux, c'était de ne rien
faire. On lui donnait en Louise un auxiliaire terrible, trois fois plus
zélé que l'Inquisition, d'une inextinguible fureur, d'une brûlante
éloquence, bizarre, baroque parfois, mais à faire frémir, une vraie
torche infernale.
La chose fut réduite à un duel entre les deux diables, entre Louise et
Madeleine, par-devant le peuple. Des simples qui venaient là au
pèlerinage de la Sainte-Baume, un bon orfèvre par exemple et un drapier,
gens de Troyes en Champagne, étaient ravis de voir le démon de Louise
battre si cruellement les démons et fustiger les magiciens. Ils en
pleuraient de joie, et s'en allaient en remerciant Dieu.
Spectacle bien terrible cependant (même dans la lourde rédaction des
procès-verbaux du Flamand) de voir ce combat inégal; cette fille, plus
âgée et si forte, robuste Provençale, vraie race des cailloux de la
Crau, chaque jour lapider, assommer, écraser cette victime, jeune et
presque enfant, déjà suppliciée par son mal, perdue d'amour et de honte,
dans les crises de l'épilepsie...
Le volume du Flamand, avec l'addition de Michaëlis, en tout quatre cents
pages, est un court extrait des invectives, injures et menaces que cette
fille vomit Cinq mois, et de ses sermons aussi, car elle prêchait sur
toutes choses, sur les sacrements, sur la venue prochaine de
l'Antéchrist, sur la fragilité des femmes, etc., etc. De là, au nom de
ses Diables, elle revenait à la fureur, et deux fois par jour reprenait
l'exécution de la petite, sans respirer, sans suspendre une minute
l'affreux torrent, à moins que l'autre, éperdue, «un pied en enfer,»
dit-elle elle-même, ne tombât en convulsion, et ne frappât les dalles de
ses genoux, de son corps, de sa tête évanouie.
Louise est bien au quart folle, il faut l'avouer; nulle fourberie n'eût
suffi à tenir cette longue gageure. Mais sa jalousie lui donne, sur
chaque endroit où elle peut crever le coeur à la patiente et y faire
entre l'aiguille, une horrible lucidité.
C'est le renversement de toute chose. Cette Louise, possédée du Diable,
communie tant qu'elle veut. Elle gourmande les personnes de la plus
haute autorité. La vénérable Catherine de France, la première des
Ursulines, vient voir cette merveille, l'interroge, et tout d'abord la
surprend en flagrant délit d'erreur, de sottise. L'autre, impudente, en
est quitte pour dire, au nom de son diable: «Le Diable est le père du
mensonge.»
Un minime, homme de sens, qui est là, relève ce mot, et lui dit: «Alors,
tu mens.» Et aux exorcistes: «Que ne faites-vous taire cette femme?» Il
leur cite l'histoire de Marthe, la fausse possédée de Paris. Pour
réponse, on la fait communier devant lui. Le Diable communiant, le
Diable recevant le corps de Dieu!... Le pauvre homme est stupéfait ...
Il s'humilie devant l'Inquisition. Il a trop forte partie, ne dit plus
un mot.
Un des moyens de Louise, c'est de terrifier l'assistance, disant: «Je
vois des magiciens ...» Chacun tremble pour soi-même.
Victorieuse de la Sainte-Baume, elle frappe jusqu'à Marseille. Son
exorciste flamand, réduit à l'étrange rôle de secrétaire et confident du
Diable, écrit sous sa dictée cinq lettres:
Aux Capucins de Marseille pour qu'ils somment Gauffridi de se
convertir;--aux mêmes Capucins pour qu'ils arrêtent Gauffridi, le
garrottent avec une étole et le tiennent prisonnier dans telle maison
qu'elle indique;--plusieurs lettres aux modérés, à Catherine de France,
aux prêtres de la Doctrine, qui eux-mêmes se déclaraient contre
elle.--Enfin, cette femme effrénée, débordée, insulte sa propre
supérieure: «Vous m'avez dit au départ d'être humble et obéissante ...
Je vous rends votre conseil.»
Verrine, le Diable de Louise, démon de l'air et du vent, lui soufflait
des paroles folles, légères et d'orgueil insensé, blessant amis et
ennemis, l'Inquisition même. Un jour, elle se mit à rire de Michaëlis,
qui se morfondait à Aix à prêcher dans le désert, tandis que tout le
monde venait l'écouter à la Sainte-Baume. «Tu prêches, ô Michaëlis! tu
dis vrai, mais avances, peu ... Et Louise, sans étudier, a atteint,
compris le sommaire de la perfection.»
Cette joie sauvage lui venait surtout d'avoir brisé Madeleine. Un mot y
avait fait plus que cent sermons. Mot barbare: «Tu seras brûlée» (17
décembre). La petite fille, éperdue, dit dès lors tout ce qu'elle
voulait et la soutint bassement.
Elle s'humilia devant tous, demanda pardon à sa mère, à son supérieur
Romillion, à l'assistance, à Louise. Si nous en croyons celle-ci, la
peureuse la prit à part, la pria d'avoir pitié d'elle, de ne pas trop
la châtier.
L'autre, tendre comme un roc, clémente comme un écueil, sentit qu'elle
était à elle, pour en faire ce qu'elle voudrait. Elle la prit,
l'enveloppa, l'étourdit et lui ôta le peu qui lui restait d'âme. Second
ensorcellement, mais à l'envers de Gauffridi, une _possession_ par la
terreur. La créature anéantie marchant sous la verge et le fouet, on la
poussa jour par jour dans cette voie d'exquise douleur d'accuser,
d'assassiner celui qu'elle aimait encore.
Si Madeleine avait résisté, Gauffridi eût échappé. Tout le monde était
contre Louise.
Michaëlis même, à Aix, éclipsé par elle dans ses prédications, traité
d'elle si légèrement, eût tout arrêté plutôt que d'en laisser l'honneur
à cette fille.
Marseille défendait Gauffridi, étant effrayée de voir l'inquisition
d'Avignon pousser jusqu'à elle, et chez elle prendre un Marseillais.
L'évêque surtout et le chapitre défendaient leur prêtre. Ils soutenaient
qu'il n'y avait rien en tout cela qu'une jalousie de confesseurs, la
haine ordinaire des moines contre les prêtres séculiers.
Les Doctrinaires auraient voulu tout finir. Ils étaient désolés du
bruit. Plusieurs en eurent tant de chagrin, qu'ils étaient près de tout
laisser et de quitter leur maison. Les dames étaient indignées, surtout
madame Libertat, la dame du chef des royalistes, qui avait rendu
Marseille au roi. Toutes pleuraient pour Gauffridi et disaient que le
démon seul pouvait attaquer cet agneau de Dieu.
Les Capucins, à qui Louise si impérieusement ordonnait de le prendre au
corps, étaient (comme tous les ordres de Saint-François) ennemis des
Dominicains. Ils furent jaloux du relief que ceux-ci tiraient de leur
possédée. La vie errante d'ailleurs qui mettait les Capucins en rapport
continuel avec les femmes leur faisait souvent des affaires de moeurs.
Ils n'aimaient pas qu'on se mît à regarder de si près la vie des
ecclésiastiques. Ils prirent parti pour Gauffridi. Les possédés
n'étaient pas chose si rare qu'on ne pût s'en procurer; ils en eurent un
à point nommé. Son Diable, sous l'influence du cordon de Saint-François,
dit tout le contraire du Diable de Saint-Dominique. Il dit et ils
écrivirent en son nom: «Que Gauffridi n'était nullement magicien, qu'on
ne pouvait l'arrêter.»
On ne s'attendait pas à cela, à la Sainte-Baume. Louise parut interdite.
Elle trouva à dire seulement qu'apparemment les Capucins n'avaient pas
fait jurer à leur Diable de dire vrai Pauvre réponse, qui fut pourtant
appuyée par la tremblante Madeleine.
Comme un chien qu'on a battu et qui craint de l'être encore, elle était
capable de tout, même de mordre et de déchirer. C'est par elle qu'en
cette crise Louise horriblement mordit.
Elle-même dit seulement que l'évêque, sans le savoir, offensait Dieu.
Elle cria «contre les sorciers de Marseille,» sans nommer personne. Mais
le mot cruel et fatal, elle le fit dire par Madeleine. Une femme qui
depuis deux ans avait perdu son enfant fut désignée par celle-ci comme
l'ayant étranglé. La femme, craignant les tortures, s'enfuit ou se tint
cachée. Son mari, son père, en larmes, vinrent à la Sainte-Baume, sans
doute pour fléchir les inquisiteurs. Mais Madeleine n'eût jamais osé se
dédire; elle répéta l'accusation.
Qui était en sûreté? Personne. Du moment que le Diable était pris pour
vengeur de Dieu, du moment qu'on écrivait sous sa dictée les noms de
ceux qui pouvaient passer par les flammes, chacun eut de nuit et de jour
le cauchemar affreux du bûcher.
Marseille, contre une telle audace de l'Inquisition papale, eût dû
s'appuyer du Parlement d'Aix. Malheureusement, elle savait qu'elle
n'était pas aimée à Aix.
Celle-ci, petite ville officielle de magistrature et de noblesse, a
toujours été jalouse de l'opulente splendeur de Marseille, cette reine
du Midi. Ce fut tout au contraire l'adversaire de Marseille,
l'inquisiteur papal, qui, pour prévenir l'appel de Gauffridi au
Parlement, y eut recours le premier. C'était un corps très-fanatique
dont les grosses têtes étaient des nobles enrichis dans l'autre siècle
au massacre des Vaudois. Comme juges laïques, d'ailleurs, ils furent
ravis de voir un inquisiteur du pape créer un tel précédent, avouer que,
dans l'affaire d'un prêtre, dans une affaire de sortilége, l'Inquisition
ne pouvait procéder que pour l'instruction préparatoire. C'était comme
une démission que donnaient les inquisiteurs de toutes leurs vieilles
prétentions. Un côté flatteur aussi où mordirent ceux d'Aix, comme
avaient fait ceux de Bordeaux, c'était qu'eux laïques, ils fussent
érigés par l'Église elle-même en censeurs et réformateurs des moeurs
ecclésiastiques.
Dans cette affaire, où tout devait être étrange et miraculeux, ce ne fut
pas la moindre merveille de voir un démon si furieux devenir tout à coup
flatteur pour le Parlement, politique et diplomate. Louise charma les
gens du roi par un éloge du feu roi. Henri IV (qui l'aurait cru?) fut
canonisé par le Diable. Un matin, sans à-propos, il éclata en éloges «de
ce pieux et saint roi qui venait de monter au ciel.»
Un tel accord des deux anciens ennemis, le Parlement et l'Inquisition,
celle-ci désormais sûre du bras séculier, des soldats et du bourreau,
une commission parlementaire envoyée à la Sainte-Baume pour examiner les
possédées, écouter leurs dépositions, leurs accusations, et dresser des
listes, c'était chose vraiment effrayante. Louise, sans ménagement,
désigna les Capucins, défenseurs de Gauffridi, et annonça «qu'ils
seraient punis _temporellement_» dans leurs corps et dans leur chair.
Les pauvres Pères furent brisés. Leur Diable ne souffla plus mot. Ils
allèrent trouver l'évêque, et lui dirent qu'en effet on ne pouvait guère
refuser de représenter Gauffridi à la Sainte-Baume, et de faire acte
d'obéissance; mais qu'après cela l'évêque et le chapitre le
réclameraient, le replaceraient sous la protection de la justice
épiscopale.
On avait calculé aussi, sans doute, que la vue de cet homme aimé allait
fort troubler les deux filles, que la terrible Louise elle-même serait
ébranlée des réclamations de son coeur.
Ce coeur, en effet, s'éveilla à l'approche du coupable; la furieuse
semble avoir eu un moment d'attendrissement. Je ne connais rien de plus
brûlant que sa prière pour que Dieu sauve celui qu'elle a poussé à la
mort: «Grand Dieu, je vous offre tous les sacrifices qui ont été offerts
depuis l'origine du monde et le seront jusqu'à la fin ... le tout pour
Louis!... Je vous offre tous les pleurs des saints, toutes les extases
des anges ... le tout pour Louis! Je voudrais qu'il y eût plus d'âmes
encore pour que l'oblation fût plus grande ... le tout pour Louis! Pater
de coelis Deus, miserere Ludovici! Fili redemptor mundi Deus, miserere
Ludovici!...» etc.
Vaine pitié! funeste d'ailleurs!... Ce qu'elle eût voulu, c'était que
l'accusé _ne s'endurcît pas_, qu'il s'avouât coupable. Auquel cas il
était sûr d'être brûlé, dans notre jurisprudence.
Elle-même, du reste, était finie, elle ne pouvait plus rien.
L'inquisiteur Michaëlis, humilié de n'avoir vaincu que par elle, irrité
contre son exorciste flamand, qui s'était tellement subordonné à elle et
avait laissé voir à tous les secrets ressorts de la tragédie, Michaëlis,
venait justement pour briser Louise, sauver Madeleine et la lui
substituer, s'il se pouvait, dans ce drame populaire. Ceci n'était pas
maladroit et témoigne d'une certaine entente de la scène. L'hiver et
l'Advent avaient été remplis par la terrible sibylle, la bacchante
furieuse. Dans une saison plus douce, dans un printemps de Provence, au
Carême, aurait figuré un personnage plus touchant, un démon tout féminin
dans une enfant malade et dans une blonde timide. La petite demoiselle
appartenant à une famille distinguée, la noblesse s'y intéressait, et
le Parlement de Provence.
Michaëlis, loin d'écouter son Flamand, l'homme de Louise, lorsqu'il
voulut entrer au petit conseil des Parlementaires, lui ferma la porte.
Un Capucin, venu aussi, au premier mot de Louise, cria: «Silence, Diable
maudit!»
Gauffridi cependant était arrivé à la Sainte-Baume, où il faisait triste
figure. Homme d'esprit, mais faible et coupable, il ne pressentait que
trop la fin d'une pareille tragédie populaire, et, dans sa plus cruelle
catastrophe, il se voyait abandonné, trahi de l'enfant qu'il aimait. Il
s'abandonna lui-même, et, quand on le mit en face de Louise, elle
apparut comme un juge, un de ces vieux juges d'église, cruels et subtils
scolastiques. Elle lui posa les questions de doctrine, et à tout il
répondait _oui_, lui accordant même les choses les plus contestables,
par exemple, «que le Diable peut être cru en justice sur sa parole et
son serment.»
Cela ne dura que huit jours (du 1er au 8 janvier). Le clergé de
Marseille le réclama. Ses amis, les Capucins, dirent avoir visité sa
chambre et n'avoir rien trouvé de magique. Quatre chanoines de Marseille
vinrent d'autorité le prendre et le ramenèrent chez lui.
Gauffridi était bien bas. Mais ses adversaires n'étaient pas bien haut.
Même les deux inquisiteurs, Michaëlis et le Flamand, étaient
honteusement en discorde. La partialité du second pour Louise, du
premier pour Madeleine, dépassa les paroles mêmes, et l'on en vint aux
voies de fait. Ce chaos d'accusations, de sermons, de révélations, que
le Diable avait dicté par la bouche de Louise, le Flamand, qui l'avait
écrit, soutenait que tout cela était parole de Dieu, et craignait qu'on
n'y touchât. Il avouait une grande défiance de son chef Michaëlis,
craignant que, dans l'intérêt de Madeleine, il n'altérât ces papiers de
manière à perdre Louise, il les défendit tant qu'il put, s'enferma dans
sa chambre, et soutint un siége. Michaëlis, qui avait les parlementaires
pour lui, ne put prendre le manuscrit qu'au nom du roi et en enfonçant
la porte.
Louise, qui n'avait peur de rien, voulait au roi opposer le pape. Le
Flamand porta appel contre son chef Michaëlis à Avignon, au légat. Mais
la prudente cour papale fut effrayée du scandale de voir un inquisiteur
accuser un inquisiteur. Elle n'appuya pas le Flamand, qui n'eut plus
qu'à se soumettre. Michaëlis, pour le faire taire, lui restitua les
papiers.
Ceux de Michaëlis, qui forment un second procès-verbal assez plat et
nullement comparable à l'autre, ne sont remplis que de Madeleine. On lui
fait de la musique pour essayer de la calmer. On note très-soigneusement
si elle mange ou ne mange pas. On s'occupe trop d'elle en vérité, et
souvent de façon peu édifiante. On lui adresse des questions étranges
sur le magicien, sur les places de son corps qui pouvaient avoir la
marque du Diable. Elle-même fut examinée. Quoique elle dût l'être à Aix
par les médecins et chirurgiens du Parlement (p. 70), Michaëlis, par
excès de zèle, la visita à la Sainte-Baume, et il spécifie ses
observations (p. 69). Point de matrone appelée. Les juges, laïques et
moines, ici réconciliés et n'ayant pas à craindre leur surveillance
mutuelle, se passèrent apparemment ce mépris des formalités.
Ils avaient un juge en Louise. Cette fille hardie stigmatisa ces
indécences au fer chaud: «Ceux qu'engloutit le Déluge n'avaient pas tant
fait que ceux-ci!... Sodome, rien de pareil n'a jamais été dit de
toi!...»
Elle dit aussi: «Madeleine est livrée à l'impureté!» C'était, en effet,
le plus triste. La pauvre folle, par une joie aveugle de vivre, de
n'être pas brûlée, ou par un sentiment confus que c'était elle
maintenant qui avait action sur les juges, chanta, dansa par moments
avec une liberté honteuse, impudique et provocante. Le prêtre de la
Doctrine, le vieux Romillion, en rougit pour son Ursuline. Choqué de
voir ces hommes admirer ses longs cheveux, il dit qu'il fallait les
couper, lui ôter cette vanité.
Elle était obéissante et douce dans ses bons moments. Et on aurait bien
voulu en faire une Louise. Mais ses Diables étaient vaniteux, amoureux,
non éloquents et furieux, comme ceux de l'autre. Quand on voulut les
faire prêcher, ils ne dirent que des pauvretés. Michaëlis fut obligé de
jouer la pièce tout seul. Comme inquisiteur en chef, tenant à dépasser
de loin son subordonné Flamand, il assura avoir déjà tiré de ce petit
corps une armée de six mille six cent soixante diables; il n'en restait
qu'une centaine. Pour mieux convaincre le public, il lui fit rejeter le
charme ou sortilége qu'elle avait avalé, disait-il, et le lui tira de la
bouche dans une matière gluante. Qui eût refusé de se rendre à cela?
L'assistance demeura stupéfaite et convaincue.
Madeleine était en bonne voie de salut. L'obstacle était elle-même. Elle
disait à chaque instant des choses imprudentes qui pouvaient irriter la
jalousie de ses juges et leur faire perdre patience. Elle avouait que
tout objet lui représentait Gauffridi, qu'elle le voyait toujours. Elle
ne cachait pas ses songes érotiques. «Cette nuit, disait-elle, j'étais
au sabbat. Les magiciens adoraient ma statue toute dorée. Chacun d'eux,
pour l'honorer, lui offrait du sang, qu'ils tiraient de leurs mains avec
des lancettes. _Lui_, il était là, à genoux, la corde au cou, me priant
de revenir à lui et de ne pas le trahir ... Je résistais ... Alors il
dit: «Y a-t-il quelqu'un ici qui veuille mourir pour elle?--«Moi, dit un
jeune homme,» et le magicien l'immola.»
Dans un autre moment, elle le voyait qui lui demandait seulement un seul
de ses beaux cheveux blonds. «Et comme je refusais, il dit: «La moitié
au moins d'un cheveu.»
Elle assurait cependant qu'elle résistait toujours. Mais un jour, la
porte se trouvant ouverte, voilà notre convertie qui courait à toutes
jambes pour rejoindre Gauffridi.
On la reprit, au moins le corps. Mais l'âme? Michaëlis ne savait comment
la reprendre. Il avisa heureusement son anneau magique. Il le tira, le
coupa, le détruisit, le brûla. Supposant aussi que l'obstination de
cette personne si douce venait des sorciers invisibles qui
s'introduisaient dans la chambre, il y mit un homme d'armes, bien
solide, avec une épée qui frappait de tous les côtés, et taillait les
invisibles en pièces.
Mais la meilleure médecine pour convertir Madeleine, c'était la mort de
Gauffridi. Le 5 février, l'inquisiteur alla prêcher le carême à Aix, vit
les juges et les anima. Le Parlement, docile à son impulsion, envoya
prendre à Marseille l'imprudent, qui, se voyant si bien appuyé de
l'évêque, du chapitre, des Capucins, de tout le monde, avait cru qu'on
n'oserait.
Madeleine d'un côté, Gauffridi de l'autre, arrivèrent à Aix. Elle était
si agitée, qu'on fut contraint de la lier. Son trouble était
épouvantable, et l'on n'était plus sûr de rien. On avisa un moyen bien
hardi avec cette enfant si malade, une de ces peurs qui jettent une
femme dans les convulsions et parfois donnent la mort. Un vicaire
général de l'archevêché dit qu'il y avait en ce palais un noir et étroit
charnier, ce qu'on appelle en Espagne un _pourrissoir_ (comme on en voit
à l'Escurial). Anciennement on y avait mis se consommer d'anciens
ossements de morts inconnus. Dans cet antre sépulcral, on introduisit la
fille tremblante. On l'exorcisa en lui appliquant au visage ces froids
ossements. Elle ne mourut pas d'horreur, mais elle fut dès lors à
discrétion, et l'on eut ce qu'on voulait, la mort de la conscience,
l'extermination de ce qui restait de sens moral et de volonté.
Elle devint un instrument souple, à faire tout ce qu'on voulait,
flatteuse, cherchant à deviner ce qui plairait à ses maîtres. On lui
montra des huguenots, et elle les injuria. On la mit devant Gauffridi,
et elle lui dit par coeur les griefs d'accusation, mieux que n'eussent
fait les gens du roi. Cela ne l'empêchait pas de japper en furieuse
quand on la menait à l'église, d'ameuter le peuple contre Gauffridi en
faisant blasphémer son Diable au nom du magicien. Belzébub disait par sa
bouche: «Je renonce à Dieu au nom de Gauffridi, je renonce au Fils de
Dieu.» etc. Et au moment de l'élévation: «Retombe sur moi le sang du
Juste, de la part de Gauffridi!»
Horrible communauté. Ce Diable à deux damnait l'un par les paroles de
l'autre; tout ce qu'il disait par Madeleine, on l'imputait à Gauffridi.
Et la foule épouvantée avait hâte de voir brûler le blasphémateur muet
dont l'impiété rugissait par la voix de cette fille.
Les exorcistes lui firent cette cruelle question, à laquelle ils eussent
eux-mêmes pu répondre bien mieux qu'elle: «Pourquoi, Belzébub, parles-tu
si mal de ton grand ami?»--Elle répondit ces mots affreux: «S'il y a des
traîtres entre les hommes, pourquoi pas entre les démons? Quand je me
sens avec Gauffridi, je suis à lui pour faire tout ce qu'il voudra. Et
quand vous me contraignez, je le trahis et je m'en moque!»
Elle ne soutint pas pourtant cette exécrable risée. Quoique le démon de
la peur et de la servilité semblât l'avoir toute envahie, il y eut place
encore pour le désespoir. Elle ne pouvait plus prendre le moindre
aliment. Et ces gens qui depuis cinq mois l'exterminaient d'exorcismes
et prétendaient l'avoir allégée de six mille ou sept mille diables, sont
obligés de convenir qu'elle ne voulait plus que mourir et cherchait
avidement tous les moyens de suicide. Le courage seul lui manquait. Une
fois, elle se piqua avec une lancette, mais n'eut pas la force
d'appuyer. Une fois, elle saisit un couteau, et, quand on le lui ôta,
elle tâcha de s'étrangler. Elle s'enfonçait des aiguilles, enfin essaya
follement de se faire entrer dans la tête une longue épingle par
l'oreille.
Que devenait Gauffridi? L'inquisiteur, si long sur les deux filles, n'en
dit presque rien. Il passe comme sur le feu. Le peu qu'il dit est bien
étrange. Il conte qu'on lui banda les yeux, pendant qu'avec des
aiguilles on cherchait sur tout son corps la place insensible qui devait
être la marque du Diable. Quand on lui ôta le bandeau, il apprit avec
étonnement et horreur que, par trois fois, on avait enfoncé l'aiguille
sans qu'il la sentit? donc il était trois fois marqué du signe d'Enfer.
Et l'inquisiteur ajouta: «Si nous étions en Avignon, cet homme serait
brûlé demain.»
Alors Gauffridi se sentit perdu et ne se défendit plus. Il regarda
seulement si quelques ennemis des Dominicains ne pourraient lui sauver
la vie. Il dit vouloir se confesser aux Oratoriens. Mais ce nouvel
ordre, qu'on aurait pu appeler le juste milieu du catholicisme, était
trop froid et trop sage pour prendre en main une telle affaire, si
avancée d'ailleurs et désespérée.
Alors il se retourna vers les moines Mendiants, se confessa aux
Capucins, avoua tout et plus que la vérité, pour acheter la vie par la
honte. En Espagne, il aurait été _relaxé_ certainement, sauf une petite
pénitence dans quelque couvent. Mais nos parlements étaient plus
sévères; ils tenaient à constater la pureté supérieure de la juridiction
laïque. Les Capucins, eux-mêmes peu rassurés sur l'article des moeurs,
n'étaient pas gens à attirer la foudre sur eux. Ils enveloppaient
Gauffridi, le gardaient, le consolaient jour et nuit, mais seulement
pour qu'il s'avouât magicien, et que, la magie restant le chef
d'accusation, on pût laisser au second plan la séduction d'un directeur,
qui compromettait le clergé.
Donc ses amis, les Capucins, par obsession, caresses et tendresses,
tirent de lui l'aveu mortel, qui, disaient-ils, sauvait son âme, mais
qui bien certainement livrait son corps au bûcher.
L'homme étant perdu, fini, on en finit avec les filles, qu'on ne devait
pas brûler. Ce fut une facétie. Dans une grande assemblée du Clergé et
du Parlement, on fit venir Madeleine, et, parlant à elle, on somma son
Diable, Belzébub, de vider les lieux, sinon de donner ses oppositions.
Il n'eut garde de le faire, et partit honteusement.
Puis, on fit venir Louise, avec son Diable Verrine, mais avant de
chasser un esprit si ami de l'Église, les moines régalèrent les
parlementaires, novices en ces choses, du savoir-faire de ce Diable, en
lui faisant exécuter une curieuse pantomime. «Comment font les
Sépharins, les Chérubins, les Trônes, devant Dieu?--Chose difficile, dit
Louise, ils n'ont pas de corps.» Mais, comme on répéta l'ordre, elle fit
effort pour obéir, imitant le vol des uns, le brûlant désir des autres,
et enfin l'adoration, en se courbant devant les juges, prosternée et la
tête en bas. On vit cette fameuse Louise, si fière et si indomptée,
s'humilier, baiser le pavé, et, les bras tendus, s'y appliquer de tout
son long.
Singulière exhibition, frivole, indécente, par laquelle on lui fit
expier son terrible succès populaire. Elle gagna encore l'assemblée par
un cruel coup de poignard qu'elle frappa sur Gauffridi, qui était là
garrotté: «Maintenant, lui dit-on, où est Belzébub, le Diable sorti de
Madeleine?--Je le vois distinctement à l'oreille de Gauffridi.»
Est-ce assez de honte et d'horreurs? Resterait à savoir ce que cet
infortuné dit à la question. On lui donna l'ordinaire et
l'extraordinaire. Tout ce qu'il y dut révéler éclairerait sans nul doute
la curieuse histoire des couvents de femmes. Les parlementaires
recueillaient avidement ces choses-là, comme armes qui pouvaient servir,
mais ils les tenaient «sous le secret de la cour.»
L'inquisiteur Michaëlis, fort attaqué dans le public pour tant
d'animosité qui ressemblait fort à la jalousie, fut appelé par son
ordre, qui s'assemblait à Paris, et ne vit pas le supplice de Gauffridi,
brûlé vif à Aix quatre jours après (30 avril 1611).
La réputation des Dominicains, entamée par ce procès, ne fut pas fort
relevée par une autre affaire de _possession_ qu'ils arrangèrent à
Beauvais (novembre) de manière à se donner tous les honneurs de la
guerre, et qu'ils imprimèrent à Paris. Comme on avait reproché surtout
au Diable de Louise de ne pas parler latin, la nouvelle possédée, Denise
Lacaille, en jargonnait quelques mots. Ils en firent grand bruit, la
montrèrent souvent en procession, la promenèrent même de Beauvais à
Notre-Dame-de-Liesse. Mais l'affaire resta assez froide. Ce pèlerinage
picard n'eût pas l'effet dramatique, les terreurs de la Sainte-Baume.
Cette Lacaille, avec son latin, n'eût pas la brûlante éloquence de la
Provençale, ni sa fougue, ni sa fureur. Le tout n'aboutit à rien qu'à
amuser les huguenots.
Qu'advint-il des deux rivales, de Madeleine et de Louise? La première,
du moins son ombre, fut tenue en terre papale, de peur qu'on ne la fît
parler sur cette funèbre affaire. On ne la montrait en public que comme
exemple de pénitence. On la menait couper avec de pauvres femmes du bois
qu'on vendait pour aumônes. Ses parents, humiliés d'elle, l'avaient
répudiée et abandonnée.
Pour Louise, elle avait dit pendant le procès: «Je ne m'en glorifierai
pas ... Le procès fini, j'en mourrai!» Mais cela n'arriva point. Elle ne
mourut pas; elle tua encore. Le Diable meurtrier qui était en elle était
plus furieux que jamais. Elle se mit à déclarer aux inquisiteurs par
noms, prénoms et surnoms, tous ceux qu'elle imaginait affiliés à la
magie, entres autres une pauvre fille, nommée Honorée, «aveugle des deux
yeux,» qui fut brûlée vive.
«Prions Dieu, dit en finissant le bon P. Michaëlis, que le tout soit à
sa gloire et à celle de son Église.»